I. Cf. Maximes des Saints, art. XLIV vrai
CHEREL. EXPLIC. DES ART. d'iSST.
l3o EXPLICATION DES ARTICLES DISSV
la prière. Si vous parlez aux imparfaits des pratiques de perfection disproportionnées a leur estât vous les jettez ou dans le trouble et le scandale ou dans l'illusion. Le pain solide réservé aux âmes les plus fortes est renfermé dans la tradition publique de l'église mais si vous le proposez aux âmes foibles et incapables de porter cet aliment vous les troublez au lieu de les nourrir. Il faut donner du lait et non pas du pain aux enfants,
[P. i3i] Outre les 3^ articles pour éviter toute équivoque sur lestât passif on peut ajouter ce qui s'ensuit. ,
Première proposition.
L'estat passif des mistiques approuvez est un estât de suspension ou ligature des puissances ou l'ame demeure impuissante a produire des actes discursifs ou autres qu'il plaist a Dieu durant le temps de l'oraison.
L'estat passif est un estât de contemplation infuse^,
1 . Dans ce commentaire des Propositions de Bossiiet sur l'Etat Passif, Fénelon veut suppléer à l'inexactitude dos mystiques, qu'il regrettait en ces termes dans l'Ecrit antérieur aux Arliclcs d'hsy : « Les mystiques mêmes les plus modernes, et qui ont le plus explique leurs étals n'ont pu bien représenter l'état qu'ils appellent de simple oraison, et encore moins celui qu'ils nomment de passiveté... »
2. Cf. Écrit antérieur.,., ch. v. De l'Oraison Passive, mêmes idées Cf. Maximes des Saints, art. XXIX vrai.
PROPOSITIONS SUR LESTAT PASSIF lôl
c'est ainsy qu'il est toujours représente par le B.II.J.D. L.C. qui dit contemplation dit connoissance et volonté, car la contemplation est un regard amoureux et gênerai sans actes discursifs. Celte contemplalion est infuse de [p. 182] la part de Dieu en ce qu'elle se fait par un don prévenant qui invite lame et qui l'incline pour luy faciliter la contemplation. Mais quoy que la contemplation soit en ce sens infuse, elle est néanmoins de la part de l'ame très libre et très méritoire, tout amour surnaturel est infus par un attrait prévenant: cette infusion prévenante ne diminue ny la liberté ny le mérite de l'amour. Il est vrai que la coopération a la grâce que les auteurs mistiques nomment passive est si simple, si uniforme et si paisible qu'ils l'ont nommé passivelé ou simple non résistance a la grâce, mais il est manifeste qu'ils ont entendu par cette expression négative qui marque la simplicité de l'acte, une coopération 1res positive et très fidelle. c'est de quoy on ne peut douter si peu qu'on lise sans prévention le B. H. J. D. L.C '. Comme l'ame a besoin de cette infusion prévenante pour son oraison, elle ne peut faire
3. Dans la contemplation, Dieu « fait couler dans l'ame impercepti- Llement et sans bruit, les connoissances surnaturelles de l'amour divin, sans diviser et .«ans distinguer les actes, sans les développer, sans les exprimer formellement, et sans les multiplier... L'ame doit regarder Dieu avec un amour applique, comme on tient les yeux fixés avec affection sur l'objet qu'on aime tendrement. Dieu luy donne ses biens avec une connoissance simple et un amour sincère; l'ame doit les accepter avec une connoissance aussi simple et un- amour aussi sincère ; afin que d'une part et do l'autre la connoissance reponde à la connoissance, et que l'amour s'unisse à l'amour... L'ame doit estre tellement attentive à cette parole divine, qu'elles ne fasse nulles réflexions, de peur d'interrompre son attention... » (T't'ye flamme d'amour, cant. 111, vers m, § VI, p. ^o5 et ^06, éd. de iGg^).
cette oraison qu'autant quelle est entièrement prévenue par la grâce mais dans le moment ou elle est actuellement prévenue pour la contemplation, elle demeure actuellement libre de ne contempler pas. Il est vrai que selon le langage des mistiques, les puissances demeurent alors comme liées mais cette ligature n'emporte aucun défaut de liberté, elle signifie seulement l'attrait de la grâce qui tourne et incline [p. i33J l'ame a des actes si simples, si paisibles, si directs et si uniformes, que lame ne remarque en soy pendant cette quiétude amoureuse aucune excitation empressée aucun effort inquiet, aucun mouvement pour ainsy dire de secousses ny enfin aucune reflexion intéressée sur soy mesme. Les actes y sont néanmoins très réels et très libres. Il faut seulement remarquer que si l'ame vouloit alors par la recherche inquiette d'une consolation et d'une seureté sensible s'efforcer avec empressc- ,ment pour former certains actes contre l'attrait actuel de la grâce qui l'incline paisiblement ou a d'autres actes distincts ou aux actes indistincts de la quiétude, alors elle se sentiroit comme reprise de son empressement et les actes qu'elle foroit contre la grâce neviendroient que d'un effort naturel ou du moins d un amour de concupiscence. Voila le sens dans lequel on dit que les puissances sont liées, en effet elles sont en certains temps dans une espèce d'impuissance de faire les actes précis qu'une ame encor inquiette et empressée voudroit faire avec arrangement pour y trouver un appuy sensible : et c'est de quoy nous voions que la mère de Chantai s'accuse elle mesme en escrivant a saint François de Sales, dés qu'on aura une autre idée de Testât passif et de la ligature des puissances, on reconnoistra
PROPOSITIONS SUR LESTAT PASSIF l33
un estât ou l'ame ne peut plus répondre de tout ce qui e passe en elle, et qui est par conséquent une portes ouverte a toutes [p. i3h] sortes d illusions diaboliques. L'oraison passive ne seroit plus une vraie oraison ny une contemplation, ce ne seroit plus un regard amoureux, ce seroit un saisissement involontaire et infructueux, ou lame demeureroit oisive. J'ay desja remarqué et je ne puis mempescher de le redire que cette ligature des puissances ou cette impuissance de faire certains actes quand laltrait de la grâce incline a la quiétude ou a quelque autre occupation intérieure n'est pas d'ordinaire une entière impuissance, nouslevoions clairement par ]NP de Chantai qui estant dans cette oraison simple et passive faisoit encore des actes excitez par scrupule et par empressement*, malgré la décision de St François de Sales, après la mort de ce grand Saint elle en fit encore souvent par le mesme empressement scrupuleux, jusqu'à la fin de sa vie elle avoue elle mesme qu'elle en estoit intérieurement reprise. Sa vie qui rapporte ses propres paroles ne nous permet pas d'en douter. II ne s'agit donc pas d'une impuissance que l'homme ne puisse absolument vaincre par sa liberté. Il peut toujours résister a la grâce et luy résister a divers degrez. Upeutluy résister entièrement et faire un péché mortel. Il peut luy résister plus légèrement d'une manière moins volontaire et par un péché véniel, enfin il peut luy résister en agissant dune manière moins parfaitte lors que la grâce l'invite
i. « Vous me direz pourquoy sortez-vous donc de là.' ô Dieu, c'est mon malheur. Et malgré moy, l'expérience m'ayant apris que cela m'est fort nuisible; mais je ne sais pas maîtresse de mon esprit, lequel sans mon con^c veut tout voir et ménager... » (F/e..., p. i45).
l34 EXPLICATION DES ARTICLES DISSY
a une plus haute et plus paifaitte coopération. Les actes auxquels [p. i35] on s'excite par empressement contre l'altrait intérieur de l'oraison ou ne sont point surnaturels ou s'ils le sont du moins ils sont mcslangez d'empressement naturel, ils sont produits par l'amour de concupiscence et n'ont pas toute la perfection qu'ils devroient avoir a proportion du don de Dieu. Il ne faut donc pas s'estonner si les âmes de cet estât qui n'ont que leur expérience sans théologie disent qu'elles ne peuvent faire des actes ou que si elles en font elles en sont reprises intérieurement elles en sont reprises comme d'une inquiétude intéressée et scrupuleuse.
Seconde proposition.
Nous appelions le temps de l'oraison pour les âmes de cet estât celuy ou lame demeure spécialement recueillie en foy et en amour dans la contemplation actuelle'.
J'ay desja remarqué qu'en un sens l'oraison peut estre perpétuelle et qu'en un autre sens elle n'est point perpétuelle : si on appelle oraison une certaine veiie confuse de Dieu en présence duquel on agit, et auquel on rapporte toutes les actions délibérées dans le cours de la vie, on peut dire que l'oraison est perpétuelle selon le langage du fils de Dieu et de [p. i36J l'apostre saint Paul. C'est en ce sens que Cassien veut que l'oraison du solitaire devienne continuelle et sans aucune
I. Cf. Maximes des Saints: l'art. XXX corrrcspond au commentaire donné ici à la 2" proposition, à la S'" et à la 4*-
PROPOSITIONS SUR l'eSTAT PASSIF l35
interruption, jugls et indisrupta', en sorte que tout ce que le solitaire luit et pense n'est plus que Dieu seul suivant l'expression de cet auteur, ccluy qui a dressé les articles suppose la mesme chose quand il dit dans le igoque l'oraison perpétuelle ne consiste pas dans un acte perpétuel et unique qu'on suppose sans interruption, par ces paroles il suppose une oraison perpétuelle et il rejette seulement cet acte fixe et permanent dont jay dcsja monstre l'absurdité chimérique: que si on entend par oraison la pure directe et actuelle contemplation, ou l'ame est uniquement occupée de Dieu a l'exclusion de tout autre objet, il s'ensuit évidemment qu'aucune oraison mesme passive nestjamais perpétuelle, c'est en ce sens comme je l'ay desja remarqué que Cassien dit dans sa première conférence que le solitaire ne peut estre dans une continuelle oraison^ parce qu'il est obligé d'obéir de travailler d'exercer la chanté pour ses frères et les besoins de la nature et surtout le sommeil, les distractions involontaires et les devoirs de la société interrompent cette actuelle contemplation. Mais quoy qu'il soit constant
I Cassien, Collotio X. De oratione. cap. viii(P.L.. XLIX, col. 228): « Hic inquam, finis lotius perfcclionis est, ut .0 usque extenuata mens ab oninis situ carnali ad spiritalia quotidie sublimetur, donec omn.s cjus conversalio, omnis volutalio cordis, una et jngls elTicalur oratio. »
Ibid cap. X (col. 831 sq.) :« Erll itaquc ad perpcl.iam Dei memonam nos.idendam, hœc inseparabiliter propusila vobis formula pietatis : Dcns. in adjulorium meum intende; Domine, ad adjiv^anduni me fesUna... lîujus initur vcrsiculi oralio, in adversls ut cruamur, in prospens ut scrvemur ne exloUamur, incessabili jugilatc fundenda est. Hujus, inquam, versiculi meditatio in tuo poctore indirupta volvalur. .. »
2 Cassien, CoUatio I, cap. xv : De Contemplalione Dei (P. L., XLIX, col 5o5 et 5o6). a Quas (contemplaliones) profeclo nulk.s perpetuo relentabit, in quo adhuc aliquid carualium vivit affccluum... »
l36 EXPLICATION DES ARTICLES D'IïSY
que la contemplation actuelle en quelque estât passif que l'on puisse estre ne soit jamais icy bas sans interruption, il est du moins certain selon l:s spirituels les plus approuvez que lestât de cette oraison est cp. iSy] fixe pour les âmes qui y sont le plus avan- [ées. Il est vray quelles ne sont pas toujours actuellement en oraison mais toutes les fois qu'elles v son' c'est en cette manière sans revenir a la méditation active et empressée pour les temps de pure et directe oraison, au reste quand on parle d estât habituel dais une matière de morale on ne prétend pas establir quelque chose d'invariable en toute rigueur métaphysique, on veut seulement exprimer une règle a peu près uniforme et qui exclut les variations sensibles. D ailleurs il est moins permis en cette matière doraison qu'en toute autre de faire des règles constantes en toute rigueur métaphysique, car l'esprit de Dieu est libre et au dessus de toutes les loix. Il n'y a point destat si avancé qu'il ne puisse en troubler l'ordre par des exceptions a la règle commune.
Troisième profcsilion.
La Contemplation actuelle n'est pas de longue durée dans ses actes principaux quoyqu'elle puisse durer longtemps dans ses actes moins parfaits qui demandent moins d'attention.
S. Th. 2. 2. q. 180 ad I et ad 4*-
I. Sum. theol, U" 11'^. q. CLWX. art. VIII. Ulnim vitcr contcmplativa sildiaturna... AJ sccuiidum diccndum, quoJ nuUa aclio potest diu
l'HOPOSITIONS SUR l'kST.VT PASSIF l37
[P. i38j La Contomplillon pure et actuelle de Dieu seul saus aucun meslangc d'objets créez, et sans aucune distinction d'actes discursifs, est d'ordinaire assez souvent interrompue mesnie dans les âmes les plus eminentes par trois choses que jay desja marquées i''par les besoins de la nature comme le sommeil 2° par les distractions involontaires ou l'esprit depuis longtemps appliqué a Dieu tombe par une espèce de delFaillance 3° par les occupations intérieures et extérieures qui sont inséparables de cette vie dans la solitude mesmela plus profonde, tout ce qui nous arrive d'extérieur dans la société et d'intérieur entre Dieu et nous seulement demande une résistance continuelle au mal et un acquiescement perpétuel aux différentes volontez de Dieu qui renferment des actes très réels et très distincts de toutes les'vertus. Si la contemplation pure et directe estoit sans aucune interruption, elle exclurroit les actes distincts des vertus elle les renfermeroit éminemment en elle, mais cet estât ne seroit plus celuy des voiageurs, il exclurroit tous les devoirs de la société, et la fidélité pour toutes les épreuves intérieures et extérieures. On a raison de dire c|ue cet estât ne convient point a la vie présente. Non seulement la contemplation est interrompue dans les âmes les plus eminentes, mais elle y est encor incertaine et irregulieré. [p. iSg] Si une ame pouvoit toujours régler a certaines heures et pour une certaine durée précise cet estât de pure contemplat'on et d'entière quiétude, comme les âmes ferven-
durare in sui summo. Summum autem contcmplationis est, ut attingal ad uniformitatem divinœ contemplalionis..., sicut supra positum est. Unde etsi quantum ad lioc conlçmplalio diù durare non possit, tamcn quanlum ad alios contcmplationis actus potcst diu durare.
l38 EXPLICATION DES ARTICLES d'iSSY
tes de l'estat actif règlent et font durer leur méditation discursive, ce seroit pour elle un appui trop sensible, elle seroit tentée de croire qu'elle dispose des dons de Dieu, de la vient que de telles âmes dont Dieu est plus jaloux et qu'il veut tenir par une plus obscure foy dans une plus rigoureuse dépendance n'ont souvent rien d'apperceu dans leur intérieur lors quelles voudroient le plus y trouver quelque union a Dieu, et qu'au contraire lors qu'elles y pensent le moins il leur vient tout a coup une oraison très pure et très abondante, pour la durée de la contemplation directe dans ces actes que St Thomas appelle principaux Ste Thérèse et le B. H. J. D. L. C. suivant leurs expériences et celles des âmes qu'ils avoient conduittes la bornent a une demie heure. Mais ce n'est pas une règle certaine qui fasse une loy a Dieu pour ne la rendre jamais plus longue. Ce qui est certain suivant les expériences connues, c'est que cette quiétude pure ou contemplation dans les actes principaux n'est jamais continuelle et qu'elle est mesme irreguliere, pour ces actes moins parfaits qui demandent moins d'attention ils peuvent durer longtemps comme l'auteur des articles le remarque. Mais il est question [p. 1/40] de sçavoir s'ils peuvent estre continuels, pour moy je ne le crois point : car sans parler du sommeil et supposant mesme ce qui nest pas, je veux dire qu'une personne n"a jamais aucune distraction, il faudroit toujours que les devoirs extérieurs et les épreuves intérieures interrompissent [une] telle contemplation, lors mesme que l'attention en est diminuée et qu'il n'en reste que les actes moins parfaits, elle est encor incompatible avec l'occupation des choses extérieures ou les actes des vertus distinctes
piioposrriONs suu i/tsTAT passif i39
sont nécessaires. Il faut donc trouver des temps ou la contemplation cesse non seulement a l'égard de ses actes principaux mais encor a l'égard de ses actes moins parfaits et qui sont d'un moindre degré d'attention, pour les actes distincts des vertus qui ont quelque chose de discursif, quoy qu'ils ne soient pas la pure et directe contemplation ils peuvent pourtant estre produits par une coopération passive a la grâce prévenante c'est a dire sans inquiétude et sans empressement. Au reste ces actes distincts des vertus qui sont produits dans les intervalles de la pure et directe contemplation sont en un sens moins parfaits que la contemplation mesme, la présence de Dieu y est plus confuse, les actes y sont plus distincts, les objets créez y sont meslangez avec la veùe générale de Dieu. Ainsy a raisonner suivant les idées philosophiques, comme St Thomas l'a fait, ces actes [p. i/ji] sont moins parfaits et moins approchants de lestai des bienheureux que les actes indistincts de la pure contemplation, mais si on regarde ce qui fait tout le vrai mérite de lame je veux dire la fidélité a l'attrait de la grâce et au dessein de Dieu, il faudra conclurre que l'ame opère aussy parfaitement aussy purement et autant par motion divine, lorsqu'elle s'occupe des créatures en présence de Dieu pour l'amour de luy et suivant l'ordre de sa providence que quand elle contemple Dieu uniquement sans distinction d'actes ny d'objets dans la pure quiétude. Les actes distincts des vertus sont nécessaires comme nous l'avons dit si souvent hors de l'actuelle contemplation i" pour suppléer a la contemplation qui manque alors 2" pour remphr les devoirs de Testât de voiageur par rapport aux devoirs extérieurs et aux épreuves intérieures. 3" pour assujet-
tir l'ame a la grâce par celle variation Trequente qui fait qu'elle ne peut point regarder la conlcmplation comme une chose qu'elle possède. 4" pour tirer de la conlemplalion les fruits réels qu'elle doil produire dans la pratique et pour rendre 1 amour d'abandon réel par les œuvres. 5" pour mettre le directeur en eslat de juger de laibre par les fruils et de reconnoistre la verilé ou l'illusion, l'avancement ou l'imperfection de la personne qu'il conduit.
Quatrième proposition.
Elle est en un cerlain sens perpétuelle [p. 1/12] dans ses effets en tant qu'elle tient perpétuellement lame mieux disposée a se recueillir en Dieu.
L'auteur des propositions reconnoist avec raison que l'oraison passive est en un certain sens perpétuelle. Ce n'est pas comme je l'ay desja remarqué que la contemplation pure et directe prise dans ses actes principaux ou plus parfaits n'ait beaucoup de grands intervalles, mais dans ces intervalles il reste une occupation secrelte et confuse de Dieu et une présence amoureuse qui anime les occupations journalières et les actes distincts des vertus nécessaires a Testât ou l'on se rencontre. Mais encor une fois ce n'est pas la pure et actuelle contemplation qui est perpétuelle, a parler en rigueur philosophique elle n'est perpétuelle que dans ses effets. L'ame se trouvant toutes les fois qu'elle réfléchit sur elle mesme pai-
^^0P0SITI0^•s sur l'estat passif i/|i
siblemcnt unie a Dieu par pur amour, et n'ayant point la peine de s'y mcHre comme par secousses ou par ébranlement, c'est a dire par excitation empressée, s'imagine avoir toujours persévéré sans interruption dans cet acte d'union amoureuse, souvent mesme elle refuse de l'appeller un acte de peur d'exprimer un mouve. ment trop marqué et qui [p. i43] ne conviendroit pas a l'extrême simplicité de la paix uniforme, de la vient que de telles âmes disent qu'elles ne se mettent point en oraison mais qu'elles y demeurent, les termes les plus simples et les plus négatifs ne le sont pas encor assez a leur gré pour exprimer ce qu'elles éprouvent. Mais il est aisé de voir que dans celte difTicullé d'expliquer la délicatesse de ce qu'elles éprouvent elles prennent la disposition habituelle a l'acte pour l'acte mesme, elles prennent aussy les actes distincts qui sont les elTets immédiats de la contemplation pour la contemplation mesme. enfin elles prennent le mot d'acte pour ecluv d'empressement et elles croient ne faire plus d'actes lors qu'elles n'en font plus d'empressez et qu'elles persévèrent paisiblement dans des actes simples et uniformes. Un mouvement pour estre sans secousse n'en est pas moins un réel mouvement, au contraire il en est plus uni plus continuel et plus régulier. Il fout encor observer que les actes des vertus produits dans les intervalles de la contemplation quoique très distincts se font néanmoins par la grande habitude de l'amour avec beaucoup plus de simplicité que ceux des âmes de Testât commun. Ces actes mesmes sont exempts de toute inquiétude et de tout empressement comme la pure quiétude. Il ne faut donc pas s'estonner que les âmes ignorantes les prennent pour une continuation perpétuelle de la
contemplation parfaite, [p. i/j/ij Les intervalles de la contemplation sont comme des fièvres intermittentes dont les accez s'approchent beaucoup, pendant ces intervalles il reste une chaleur une émotion et une inquiétude fiévreuse qui fait croire au malade que sa fièvre est continue, tout de mesme l'amour pur de la contemplation parfailte laisse après luy dans l'ame de si grands elTels pour la tenir perpétuellement disposée a 1 union divine, qu'elle croit dans la suitte ne plus rien produire de passager, mais trouver toujours dans son fonds l'amour divin comme quelque chose de substantiel et de permanent qui est incorporé a elle. Mais si l'on veut examiner a quoy tout cela se réduit en rigueur philosophique, il faut conclurre que l'amour n'est pas toujours actuel non plus qu&la contemplation. L'amour est plus fréquent que la contemplation pure parce que c'est luv qui exerce les vertus distinctes dans les intervalles de la contemplation. C'est toujours le mesme amour unique et très simple en luy mesme qui tantost contemple et tantost agit.. Il est aussi simple dans la multiplicité des actes distincts que dans l'unité de la contemplation, au lieu que pendant la contemplation tout se passoitdans une généralité et uniformité d'actes paisibles et indistincts qu'on appelle quiétude, au contraire pendant les occupations de la journée la variété [p. 1/45J des devoirs applique et varie cet amour pour en distinguer les actes selon les espèces de toutes les vertus qu'il faut pratiquer, ainsy ce mesme amour simple et purement contemplatif dans le temps de la pure quiétude, devient dans le détail de la journée abandon,^ humilité, mortification, patience, résistance a la tentation, renoncement a son intcrest, pauvreté, obéissance,
l'uoposrriONS sur lestât pASSir il\^
docililu, discrétion, complaisance, support du prochain, suivant les occasions extérieures ou la providence met lame et suivant les épreuves intérieures ou Dieu la veut faire passer. Oster cette distinction d'actes ce serolt oster toutes les vertus essentielles a Testât du pclerinage. plus une ame vit de la véritable vie de Dieu, plus elle rapporte a Dieu ce qu'elle fait de plus commun dans la journée, elle ne connoistplus d'action humaine et délibérée qui puisse estre indifférente; l'amour pur est trop jaloux pour luy permettre cette indifférence dans aucun acte délibéré et pour ne la reprendre pas si elle y tombe. Je conclus donc qu'il faut reconnoislre une espèce d'oraison continuelle dans les âmes les plus avancées et les plus passives. Mais cette oraison n'est ny un acte fixe et permanent ny une suitte sans interruption des actes indistincts de la contemplation pure qui persévèrent sans rclasche jusqu'à la mort : a parler en rigueur c'est une contemplation ou quiétude qui a beaucoup d'intervalles, mais [p. i/iG] dans ces intervalles il reste une habitude de pur amour si grande et une disposition si forte a la contemplation que l'ame fait presque tout ce qu'elle fait a la lumière de Dieu, comme nous marchons et comme nous considérons tous les objets sensibles a la lumière du soleil, en cet estât on produit des actes distincts des vertus pendant ces intervalles avec la mcsme simplicité, avec la mesme souplesse pour correspondre a l'attrait prévenant de la grâce, avec le mesme eloignement de toute inquiétude intéressée et de tout effort empressé, que l'on forme pendant l'acluclle quiétude les actes indistincts de la pure contemplation.
l44 EXPLICATION DES ARTICLES D ISSY
Cinquième Proposition.
Celle disposition au recueillement n'est pas méritoire n'estant pas un acte mais une disposition a produire facilemcn l de plus en plus les actes les plus parfaits.
11 est constant qu'aucune habitude ou disposition ne peut estre méritoire et qu'il n'y a que les actes qui puissent l'estre. La disposition ou habitude facilite seulement les actes auxquels seuls le mérite peut estre attaché. [P. 1/17] Il faut mesme observer que celte disposition qui distingue les âmes passives d'avec les autres ne leur donne pas toujours pour produire les actes les plus parfaits une facilité sensible et apjDerceûe. Cette facilité continuelle seroit un trop grand appuy qui troubleroit lestât de pure foy, et une possession si régulière du don de Dieu exposeroit l'amea la tentation de se l'approprier insensiblement. La grâce des âmes passives n'est donc pas tant une facilité continuelle de produire de plus en plus les actes les plus parfaits, qu'un simple attrait de la grâce qui est toujours preve. nante dans touts les justes et qui est dans certaines âmes a un degré plus spécial pour les porter au pur amour, et a une coopération sans inquiétude ny empressement, en cet estât on souffre beaucoup, on fait violence a la nature, on a beaucoup de peine a faire le bien qu'on fait et a résister au mal dont on s'abstient, et toute cette violence n'est point contraire a lestât passif. Ce qui y seroit [contraire] ce seroit de prévenir la grâce par une
ï>ROPOSITIONS SUR l'eSTAT PASSIF 1^5
recherche empressée de sa propre consolation et de sa propre sûreté, en un mot de tomber dans une excitation de soy mesme, hors des cas ou la nécessité du précepte est instante, par une inquiétude et par un empressement intéressé contraire au pur amour. Il n'y a que cela seul qui soit contraire a lestât passif et c'est ce qui trompe la [p. i48] pluspart des personnes sans expérience, elles tombent dans l'illusion ou dans le scandale sur Testât passif, en se le représentant comme un estât ou l'ame n'a plus qu'a se laisser aller sans se faire aucune violence ny pour agir ny pour s'abstenir de ce qu'elle a envie de faire\ L'estat passif conceu d'une manière si grossière et si fausse ne peut mener qu'aune vie abominable et ne mérite que l'horreur. Dés qu'on ne sentiroit plus de facilité pour les actes essentiels du christianisme on feroit consister la perfection a s'en abstenir de peur de rentrer en Testât actif, ce seroit l'égarement le plus pernicieux. Je le répète donc et je le signerois avec joye de mon propre sang. L'estat passif n'est point une facilité continuelle du moins sensible et apperceûe de produire de plus en plus les actes les plus parfaits. C'est au contraire un estât ou Ton peut éprouver une sécheresse une langueur et une défaillance extrême, ou le bien couste infiniment et ou la résistance au mal est très douloureuse, ou Ton résiste plus que jamais a la pente du vieil homme pour se conformer a l'attrait toujours prévenant du nouveau, ou Ton suit fidellement cet attrait prévenant de grâce qui est toujours essentiellement conforme a la nécessité instante du précepte de la loy escritte, en un mot la coo-
I. Cf. Maximes des Saints, art. XXXII vrai et XXXII faux, sur la « liberté des âmes passives ».
CHEREL. — EXPLIC. DES ART. d'iSST. 10
ï46 EXPLICATION DES ARTICLES d'iSSY
peration passive^ a la grâce dans les plus violentes [p. 149] tentations et dans les plus extrêmes épreuves, n'est pas une moindre résistance au mal que l'effort empressé et l'agonie avec la quelle on peut résister au mal dans lestât actif, elle n'en retranche que l'inquiétude et l'empressement encore mesme n'en retranche t on cette résistance inquiète et empressée, qu'après avoir reconnu par une expérience foncière qu'une résistance ferme mais simple et paisible donne a l'ame beaucoup plus de sûreté et que l'empressement contre la tentation ne fait que l'irriter et que troubler lame en la mettant hors de sa grâce, pour les actes distincts quit d se fonans les intervalles de la contemplation, ils sont produits par une disposition qui est pour ainsy dire toute contemplative, c'est comme un meslangede la présence de Dieu avec celle des objets créez qu'on ne voit plus qu'en luy ; c'est comme un meslange que l'amour fait d'une paisible contemplation avec les vertus distinctes, quelquefois la contemplation vient interrompre tout a coup les actes distincts, quelquefois les actes distincts viennent a leur tour au milieu de la contemplation, l'une et l'autre de ces occupations est ega-
I. Cf. Premières Explications, § VIII, IX, X : « ... l'état passif exclut, non toute action, mais toute activité, c'est-à-dire toute inquiétude et tout empressement... » (VIII). — « La résistance à la tentation, et la detestation du péché n'en sont ni moins sures, ni moins parfaites pour être faites par pur amour... » (IX). — « Il ne faut pas s'imaginer que la manière passive de résister aux tentations soit une oisiveté molle d'une indifférence lâche parmi les attaques de l'ennemi... La résistance du pur amour en excluant le trouble, l'agitation, l'inquiétude et l'empressement de l'intérêt propre, n'exclut pas une volonté ferme et très efficace de résister douloureusement jusqu'au dernier soupir et de combattre jusqu'à Icffusion du sang contre le péché. Au contraire cette résistance est plus active et plus rigoureuse... » (X).
PROPOSITIONS SUR LESTAT PASSIF l [["J
lement donnée par l'attrait provenant de la grâce, l'une et l'autre se passe dans la mesme simplicité et la mesme paix. Les actes distincts des vertus les plus pénibles et les plus douloureuses sont aussy [p. i5o] paisibles pour le fond de la volonté que la quiétude la plus profonde, La paix n'exclut pas la peine et la résistance violente. La peine la plus violente ne trouble point la paix, cette paix qui s'accorde avec la résistance la plus efficace et la plus pénible au mal n'exclut que l'inquiétude et l'empressement pour son propre inte- I est. ainsy cette paix subsiste toujours dans la volonté toute nue que St François de Sales nomme tantost la cime de l'esprit et tantost le dongeon de lame.
Sixième Proposition.
Nous appelions un estât d'oraison l'habitude qui dispose lame a la faire d'une certaine façon et luy en donne 1 inclination et la facilité.
Ce don spécial de grâce qui est l'attrait prévenant du pur amour et qui incline l'amea coopérer sans inquiétude ny empressement, est le principe de ce que les spirituels ont nommé estât passif, transformation ou déification, c'est l'habitude d'un amour désintéressé et paisible qui produit également tantost les actes indistincts de la quietnde tantost les actes distincts [p. i5i] des vertus nécessaires pour les devoirs extérieurs ou pour les épreuves intérieures. Ce que l'auteur des articles exprime d'une manière générale et indécise quand il dit
1 i48 EXPLICATION DES ARTICLES DISSY
que cette habitude dispose l'ame a faire l'oraison d'une certaine façon ne remplit pas assez si je ne me trompe l'attente du lecteur qui a compté qu'on lui apprendroit précisément en quoy consiste cette certaine façon de faire oraison par laquelle on peut distinguer l'active de la passive. Une expression si générale laisse tout en suspens et on en est encor à recommencer jusqu'à ce qu'on ait défini l'oraison passive en sorte que l'on ait monstre precisemeut tout ce qu'elle est et tout ce qu'elle n'est pas tant de la part de la grâce que de la part de la volonté du fidèle. Il est inutile d'autoriser l'oraison passive et d'accuser d'insigne témérité ceux qui la rejettent, ceux qui sont prévenus contre elle en admettront le nom seulement et condamneront toujours la chose si elle n'est pas exactement expliquée, d'un autre costé ceux qui sont trop prévenus pour les oraisons extraordinaires ne manqueront pas de donner le nom d'oraison passive a toutes leurs illusions. Il me semble qu'on peut remédier a ces inconvénients en bornant l'oraison passive a l'attrait prévenant du pur amour qui comme je l'ay dit si souvent incline l'amea coopérer sans excitation inquiette ny empressée, il ne faut pourtant pas s'imaginer que cette [p. 162] inclination intime, ou cet attrait prévenant exclue ny les révoltes de la concupiscence ny la peine douloureuse de l'ame pour correspondre efficacement a la motion divine, cette impulsion de la grâce prévenante est souvent très délicate et presque insensible, elle ne réside que dans la partie supérieure pendant que l'inférieure est agitée par un mouvement tout contraire. Alors il faut que le nouvel homme surmonte en nous le vieil Adam, comme la chair convoitte contre l'esprit 1 esprit