U»LIG1TI0N
inspire. Il graye , par ses . rits , dans les esprits grossiers y les instructions religieuses; il ramène par ses cérémonies , à la pepsée de Dieu , les esprits légers ou distraits : il les réunit tous, parsesassembléespubliques, dans une croyance générale , et dans une morale commune. L'incrédulité» qui déclame avec tant de violence contre le culte extérieur, ne le prétend inutile, que parce qu'elle en sent la nécessité. Elle ne veut réunir la religion à l'hommage du cœur , que pour anéantir toute religion. Entre ces deux systèmes destructeurs, tenons-nous dans le juste milieu que J.-G. commande. Parlant des vertus et des observances , il faut pratiquer les unes , dit-il , et ne pas omettre les autres ( 1 ) . Né séparons pas ce que Dieu , dans sa profonde sagesse, a voulu qui fût inséparablement uni. Offrons-lui notre hommage du fond de nos cœurs; c'est le premier devoir : mais exprimons-le de la manière qu'il nous prescrit. Cette seconde obligation n'est pas moins essentielle.
En second lieu, non seulement les pharisiens plaçoient la justice dans l'extérieur, au préjudice des devoirs intérieurs ; ms^is ils la faisoient consister dans des pratiques minutieuses et frivoles , en négligeant les grands préceptes de la religion. Ils ne pou voient pas être de bonne foi dans cette erreur, puisqu'aux petites pra-
(2) Haec oportuit facere, et illa non omittere. Matth*
DES ÉVANGILES. ïgc)
tiques , qu'ils multipUoient , ils joigaoient des viees formels qu'il leur étoit impossible de juslifier. Ainsi , nous neponyons pas les plaindre. Mais ce qui doit être l'objet de notre plus tendre compassion , c'est de voit donner dans cet abus des âmes véritablement pieuses; de voir des personnes abusées par le désir même de la perfection , la chercher où elle n'est pas , et la manquer par les efforts qu'elles font pour la trouver. C'est un des pièges que tend le démon , aux âmes qu^il voit fortement attachées h la vertu. N'espérant pas de les séduire , il cherche à les égarer. S'il leur présentoit des péchés à commettre , elles en rejetteroient avec horreur la pensée. Il emploie vis-à-vis d'elles le moyen contraire. C'est par leur piété même qu'il les tenté. Il met devant leurs yeux des moyens de perfection apparens^ mais non réels j après lesquels leur ardeur pour le bien , les fait courir précipitamment. Comme elles trouvent du charme dans leurs exercices de piété, il leur suggère de les multiplier à l'excès. Chaque jour voit ajouter de nouvelles pratiques aux anciennes. On se jette dans une multitude de défotions plus affectueuses que solides : on s'entoure des reliques les moiq^ authentiques ; on couH après les indulgences les plus équivoques; on se fait des devoirs , des besoins d'une quantité de choses inutiles , et par là même dangereuses : car si les exercices d'une piété
tOe EXPLICATION
éclairée procurent de grands avantages» les raines pratiques d'une pîélé abusée , entraînent beaucoup d'inconréniens. D'abord , elles allèrent la paix de l'ame; elles troublent l'esprit» et par l'agitation oii le met cette recherche continuelle de nouveaux moyens de perfection» et par les scrupules qu'y jette la crainte , ou de ne pas faire assez » ou de ne pas faire bien. Le désir du salut n'est point une passion » une effervescence de cœur; il est tout à la fois^vif et tranquille» ardent dans son sentiment» et froid dans la contemplation de ses moyens. Il faut bien se garder de confondre la pétulance du caractère» avec la vivacité de la piété. Un second inconvénient de la multitude des pratiques de surérogation » est qu'elles nuisent presque toujours aux obligations essentielles » soit par le temps qu'elles consument » soft par l'aiTectioii qu'elles absorbent. Un des scandales du monde» un des reproches que fait à la piété l'irréligion » un des sujets de railleries de l'incrédulité » est de voir les véritables obligations» celles que prescrit la religion » celles qu'impose la profession » sacrifiées à de faux devoirs» auxquels on tient davantage parce qu'on se les est faits soimême. Ne pouvant imputer aucun défaut k la vraie et solide piété» ses ennemis de toutes les classes affectent do la confondre avec la piété égarée. Ils donnent les abus do la dévotion » pour ses eïEois. Les écarts que la religion con-
I>BS ÊTAlfCILES. SOI
damne » servent h leur injustice de prétextes à Jeter sur elle , tantôt le blâme , tantôt le ridicule. Un autre vice qui infecte ordinairement cette manie de se surcharger de pratiques , est l'orgueil. Il en est communément » ou la cause , ou l'effet. S'il ne l'a pas produite , il est trèsprobable qu'il en résultera. On se jette dans des Yoies de salut extraordinaires > parce que l'on dédaigne la route battue. On veut prendre un vol plus élevé que les autres » parce qu'on se croit plus en état de le soutenir; ou si ce n'est pas ce sentiment secret qui a fait commencer l'entreprise, il ne tarde pas h s'y glisser. La comparaison de soi-même avec le prochain , est une idée si naturelle , qu'elle se fait souvent sans même qu'on y pense. C'est une grande tentation que l'on s'est donnée de se préférer h ses frères , quafid on se rend le témoignage de foire plus d'œuVres pieuses qu'eux. Ames vertueuses , qu'emporte l'ardeur si louable en ellemême» mais si facile à égarer, de se perfectionner sans cesse, craignez l'illusion qu'elle peut vous faire; craignez les ruses de l'ennemi du salut; craignez^vous vous-mêmes! Il vient de Dieu, sans doute, le désir que vous ressentez de la perfection; mais l'idée qi;ie vous vous en formez , les moyens que vous employez pour Tatleindre, est-ce lui qui vous les suggère?
Marthe, côhime vous, avoil plùcê sa perfection dans la multitude de choses qu'elle faisoit pour
20e £XPL1€ATI05
Jésus-Christ » mais le diyin Maître réforme son erreur. Ce o'est pas de fair^ beaucoup qui reod parfait; c'est de bien faire ce que l'on doit. C'est dans le cercle étroit de vos obligations , qu'est circonscrite la perfection que vous cherchez : c'est là queyous la trouverez. L'exercice soutenu des vertus , la pratique non interrompue de» devoirs» l'assiduité aux fonctions prescrites , voilà tout le secret des saints , voilà le» degrés qui les ont élevés au faite de la sainteté. Cette fidélité continuelle aux plus petites choses qui sont d'obligation , soutenue au milieu des dégoûts et des répugnances qui la traversent , est plus méritoire que les pratiques auxquelles votre goût vous entraine. Elle a bien plu$ de difficultés , et n'a pas les mêmes dangers.
Mais quoi ! faut-il donc absolument supprimer tous les exercices de piété qui ne sont pas commandés ? A Diea ne plaise que nous tombions dans cet autre excès. Il est également contraire à la vraie vertu de la voir trop en petit , et de prétendre de la voir trop en grand; de la faire consister dans des pratiques , et d'en exclura toutes pratiques. Ils sont bien éloignés aussi de l'esprit de la religion , ceux qui veulent s'en tenir à l'observation stricte des préceptes , et qui craignent de faire plus que ce qui leur est absolument prescrit. Le christianisme a ses commandemens et ses conseils. On n'observera pas fidèlement les uns , sans suivre quelquyes-uns des
DBt ÉVANGILES. 2o3
autres. Les œuvres de surérogation ne forment pas la piété; mais dies lui sont utiles, et même nécessaire^. Elles sont à la piété ce que Técorce. est au tronc. Elles la recouvrent» la défendent, y font circuler la sève qui l'entretient. Otez à l'arbre son écorce , vous le verrez bientôt se dessécher , et mourir. Il en sera de même de la piété, si vous la dépouillez de ses salutaires pratiques. Ce qui fait le danger des pieux exercices , ce n'est pas leur usage; c'est leur choix et leur excès. La religion réprime, non les élans de la piété, mais ses écarts. Elle n'arrête pas \ei progrès de la vertu , elle les dirige. Elle ne met pas. des bornes à la perfection; elle lui donne des règles. Et voilà quelle est la tempérance de sa- . gesse recommandée par le grand Apôtre (i).
Elle -consiste à ne pas se livrer indiscrètement à tous les mouvemens d'une piété plus ardente qu'éclairée. Continuez l'usage des saints exercices ; mais choisissez-les , et bornez-les. Choisissez ceux qu'autorise l'usage général del'Egli- $B ; bornez-les à un petit nombre qui ne yous détourne pas de vos devoirs. Imposez -vous la. règle de ne jamais, ni vous en départir, ni les augmenter. Ne les interrompez que forcés par la nécessité , ou engagés par quelque bien d'un ordre supérieur : mais aussi ne vous permettez pas de les multiplier au gré de votre attrait , et
(i) Non plas sapere quàm oportet sapere, scd sapcre ad •obrietatem. Rom* xit. 3.
104 SX^UCATIOH
sans tes plus (bries considérations. Fixés, ils ne troublçrout pas la paix de votre âme; bornés» ils n'absorberont pas tous vos momens; corn* muns , ils ne tous inspireront pas d'orgueil. O TOUS p surtout > qu*uh cœur plus sensible , une Imagination plus ardente fendent plus facile & emporter, dé(iez-TOus infiniment de tos désirs I Ne faites rien à cet égard , que par les conseils d'un directeur sage et éclairé , qui sache à pro-» pos lâcher la bride à Totre zèle , ou en réprimer les saillies. Et c'est surtout dans ce choix , que TOUS devez vous garantir de l'attrait qui vous entraîne. On choisit souvent le guide de la conscience , non selon ses besoins , mais selon son goût. Tandis que les chrétiens lâches et tièdes cherchent le confesseur le plus facile , les fidèles animés d'une ferveur active, s'adressent au plus ardent. C'est 1^ même cause qui , dans des. caractères différons , produit des effets contrat res; et qui fait faire aux uns et aux autres des choix absolument opposés à ce qui leur seroit utile. Ceux qui seroit nécessaire d'exciter,, diotsissent le directeur qui les entretient dans leur apathie; et ceux qui auroient besoin d'être retenus^ appellent celui qui excite leur exaltation. Pour déterminer sa confiance , c'est Bieu qu'il fil ut consulter , et non son inclination. Dans un directeur des âmes, l'excès et le défaut de zèle sont presque également à craindre; et il faut chercher celui dont le zèle est dirigé par la
prudence y et les talens mûris par Texpérience. En troisième Heu , le vice principal de la prétendue perfection des pharisiens , étoit T&ypo* crisle. Ils ne s'embarrassoient pas d'être bons; ils ne Touloient que le paroltre. Ils recher^ choient , non le mérite devant Dieu , mais la réputation parmi le peuple. Ils travailloient à usut^ per les éloges et les respects ; ils ne faisoient rien pour les mériter. Tant d'œuvres auxquelles il ne manquoit pour être des sources de grâces, qu'un meilleur motif, non seulement étoient inutiles , mais devenoient des principes de perdition. Ils imagi noient par ces actes de piété solennels , recouvrir tous les vices auxquels ib s'abandonnoient , et que leur reproche souvent le Sauveur. Les insensés , s*ils parvenoient à séduire les hommes , espéroient-ils aussi tromper Dieu ? Si on croit en lui , comment peut-on imaginer de Tabuser ? si on n*y croit pas , pourquoi tout cet étalage de piété , si assujettissant et si pénible? Et Thypocrîte peut-il , même avec quelque fondement , espérer de tromper constamment le monde ? Le monde qui soupçonna toujours l'hypocrisie , même où elle n*est pas , Définira t-il pas bientôt par la découvrir où ell« est ? Voyez tous les yeux dont vous êtes environné, observer toutes vos démarches; et jugez si vous pourrez leur en cacher quelqu'une. Voyez,* lorsqu'une foiblesse échappe à quelque hommo pieux , la joie maligne des liberlinjs qui se liât-
ao6 BXPLIGATIOH
tent de Ta voir démasqué; et osez croire qu'ils auront plus d'iadulgeoce pour vos vices. L'hypocrisie haïe du ciel , méprisée de la terre , est tout à la fois uue extravagance , une bassesse et un crime^
Mais est-il nécessaire de montrer ouvertement ses défauts ? estril défendu de laisser apercevoir ses vertus ? Gardons-nous de cette erreur , et distinguons à cet égard deux états différens .: ce> lui de péché et celui de justice. Le pécheur doit conserver la décence , le juste est tenu à l'édification; et ni la décence» ni l'édification ne sont l'hypocrisie. Il importe de connoître en quoi elles diffèrent.
Ce seroit une singulière assertion » d'avancer que parce qu'on est pécheur, on est obligé d'être scandaleux. Ce seroit le comble de la déraison, de prétendre que lorsqu'on s'est rendu criminel , on s'est engagé à le devenir davantage. Il y a une distance immense entre cacher les dé&uts qu'on a , et affecter les vertus qu'on n'^ pas; entre paroltre iaire ce qu'on doit » et faire parade des œuvres auxquelles on n'est pas tenu. Le soin de se cacher est un hommage que le vice rend à la vertu ; mais il l'outrage quand il prétend lui ressembler. La ligne qui sépare la décence de l'hypocrisie , est celle qui se trouve entre le devoir et la surérogation. Ainsi , lorsqu'on ne s'acquitte pas de ses obligations , il faut au moins avoir l'air de les remplir. Agir autre-.
DES ÉTANGItES. 207
méat, c'esiajauler à l'inobserfalloo, le mépris; au pécbé , le scan^le ; et à sa propre perdition , celle des autres» qu'on y précipite par son exem.pie. vous> qui avez le malheur de vivre dans le désordre , si vous n'avez pitié de votre âme , ayez compassion de celle de vos frères 1 Si votre foiblesse vous entraine» respectez celle de* votre prochain. Si vous vous rendez l'esclave du démon , au moins ne vous faites pas son ixàf îiistre. Si vous avez perdu cette pudeur du cri^ me qui, empêche de le commettre » conservez* en du moins la honte qui fait regretter de l'a , voir commis.
£n alliant la loi qui proscrit l'hypocrisie à celle qui commande ladécence, comment la concilier avec le précepte de l'édification ? comment peuion tout à la fois éviter le reproche que fait Jé« sus^Cbrist aux pharisiens , de faire toutes leur$ œuvres pour être vus des hommes (i) , et exé cuter le commandement qu'il donne à ses apôtres > de faire voir aux hommes , et de faire briller devant eux leurs bonnes œuvres , pour les engager à glorifier le Père céleste (2) ? I^'hy-r pocrisie et l'édification différent essentiellement» et dans l'intention , et par le fait. Le pharisien voi^loit être vu pour s'attirer les hommages et
(1) Omnia verd c^ra sua faciunt ut yideantur ab hominvbu«. Matth. %xuu jS.
(a) Sic luceat lux vestra coràm hominibus, ut Tideant op«ra vestra bona , et gflorificent Patrem vcstmm , qai in cselis Ht. tbid, T. 16.
SoS BXPLICATIOK
obtenir les premières places; le juste veut Télre, comme le remarque Jésus^ChrUt » pour faire glorifier Dieu. Le désir des regards publics est J*effet , dans Tun , de Torgueil ; dans l'autre , de la charité. L'un y recherche son propre avantage^ l'autre le bien du prochain. Le premier aspire à sa propre gloire , le second recherche colle de son Créateur. Lors donc quo TOUS vous, sentirez inspiré de (aire une bonne œuvre publique» examines quel est le motif qui TOUS y engage; si c'est le désir d'être loué par les hommes , ou celui de les engager » par votre exemple » à louer Dieu. Mais cet exa« men exige une grande attention; car il n'eM malheureusement que trop facile de se faire iUosioa sar ce point. Le démon présente quelquefois aux âmes vaines le prétexte de l'édification , pour les engager à satisfaire leur amour-propre. Quelquefois aussi il arrête les âmes timorées , en leur suggérant la crainte d'agir par orgueil.> Il faut se mettre au-dessus de ces vaines suggestions. On n'agit point par vanité , quand on ne le Vttut pas. Ainsi, il faut d'abord vouloir fermement n'être pas mû par ce motif, et ensuite rejeter les terreurs pusillanimes d'y céder malgté soi ; ne pas faire le bien afin qu'il soit vu , maisfie pas manquer de le faire quoiqu'il ^it vu. L'hypocrisie a souvent encore un autre caractère qui la distingue de l'édification, c'est Taffectation. Les pharisiens portoient sur eux
DES ÉTANGILES. ftOg
les préceptes de la loi , étalés dans de larges franges , comme une annonce de leur haute sainteté (i). Ainsi nous voyons quelquefois des hommes faire parade de leur prétendue piété : avoir soin que tout ce qu'ils font de bien soit universellement aperçu ; afficher une sévérité de principes , une régularité de conduite » une abondance de bonnes œuvres extraordinaires , et croire se donner par là un relief dans le monde. La vraie piété n'aflTecle rien. Elle ne désire, ni ne craint d'être connue. «Uniquement occupée de plaire à Dieu , elle ne court pas après les louanges des hommes. Elle ne s'offense pas de leur mépris , et ne s*enfle pas de leur estime* Elle' fait le bien en particulier comme en public, selon qu'il se présente à faire. Sans se montrer, sans se cacher non plus , elle se laisse aperce^ voir. Exacte sans rigorisme , vertueuse sans prétention , bienfaisante sans ostentation , elle édifie , et par ce que l'on voit de sa conduite , ^ par ce que l'on n'en voit pas.
Vous avez entendu quU a été dit aux anciens : Vous ne tuerez pas; mais celui qui tuera, méritera d'être puni par le jugement* Et moi je vous dis, que quiconque se mettra en colère contre son frère, méritera d'être puni par le jugement; que celui qui dira à son frè^ re , raca , méritera d'être puni par le . con^-
(i) Dilatant enim phylacteria sua, etmagnificantfiiiibriat. 3îatth, xxxii. 5.
210 EXPllCATION
seily et que celui qui le Iraitet^a de fou, méritera d'être condamné au feu de la géhenne.
II sembleroit qu'une loi n'est pas nécessaire pour réprimer l'homicide. Les deux premiers meurtriers que vit la terre » Gain et Lamech » n'eurent d'autres bourreaux que leurs remords; et cette peine fut suffisante* Mais tel est depuis le premier péché, le terrible empire qu'ont pris sur l'homme ses passions , qu'il n'y a pas de crime , quelqu'abomioable qu'il soit , qu'elles ne lui fassent commeltre. Partout, la société a été obligée de s'armer contre le forfait qui viole le plus essentiellement ses premiers principes. Tous les législateurs de tous les pays et de tous les temps ont, comme de concert , infligé une mort ignominieuse et douloureuse aux scélérats qui ont causé la mort de leurs concitoyens. Un législateur plus puissant et plus sage que tous les autres, est venu donner, à la terre entière , une loi infiniment plus parfaite que toutes celles que les nations avpientpu recevoir. Il né s'est pas borné à défendre les attentats, il a voulu les prévenir. Il ne s'est pas contenté de punir les actions criminelles , il a annoncé les plus terribles châtimens aux passions qui les font commettre. Gomme il est le seul dont le pouvoir s'étende sur les coBurs , il est le seul qui ait pu poursuivre jusque là le crime; aller l'attaquer au fond de la pensée , et l'écraser dans son germe avant qu'il se soit développé.
Il est impossible de connoître tous les biens qu'a fait à rhumanité cette admirable loi ; de calculer tous Ips crimes qui auroient inondé le monde , si elle ne les avoit arrêtés au premier pas. Les actions vicieuses^ auxquelles la nature humaine est le plus fortement entraînée , sont celles auxquelles Jésus-Christ oppose les plus fortes digues : tantôt en interdisant les sentimens qui les font naître ; tantôt en créant de nouvelles vertus qui y sont contraires. 11 réprime Fadullère , en proscrivant les regards de désir. Il empêche de prendre le bien d'autrui, en défendant même de le convoiter. Il abolit le parjure, réprouvant le serment fait sans nécessité. U étouffe l'orgueil, par l'humilité; la sensualité , par la mortification; l'intempérance, par l'abs-j tînence; l'avidité , par l'abnégation; l'injustice, par la charité.
Dans l'évangile de ce jour, il perfectionne les. lois qui condamnent le^ meurtre, en proscrivant la passion qui en est la cause la plus ordinaire, et dont on prétend quelquefois en faire l'excuse : excuse frivole , que n'admettent pas les lois humaines , et que proscrit la loi divine. Une violence exercée dans l'effervescence d'une vive passion , moins criminelle en elle-même que celle qui est commise avec réflexion, est cependant punissable, parce qu'on a dû se préserver du mouvement qui l'a produite , et qu'on s'est rendu responsable des suites qu'elle pourroit
s 1 s EXPLICATION
aroîr. L'anathème de Jésus-Christ est précis , et De peut être éludé par aucune subtilité ; il est universel 9 et rejette toute exception. Quel que soit le motif de colère , quelque sujet qui y ait été donné , il est défendu , soas peine de la plus horrible punition , de s'y laisser aller. N'eût-on que ce seul défaut; fût- on d'ailleurs doué de toutes les vertus ^ remplit -on avec fidélité tous les autres devoirs , dès qu'eu est entré dans une colère violente contre son frère , tous les mérites sont perdus ; on est devenu coupable de mort au jugement de, Dieu. Cet arrêt peut paroitre sévère; mais il est infiniment juste et utile. Pour s'en convaincre , il suffit de considérer la colère dans son principe et dans ses effets.
La colère est d'autant plus dangereuse^ qu'elle e»t presque toujours l'explosion d'une autre passion contrariée. Et, comme toutes les passions exposent à des contrariétés » toutes peuvent produire la colère. Combien doit être Commun et funeste un vice qui a autant de causes qu'il peut y avoir de mouvemens divers dans le cœur humain ! C'est l'envie , exaspérée par les éloges donnés au vainqueur de Goliath, qui arme Saiil contre David. C'est l'orgueil d'Aman , blessé par le refus que fait Mardochée de l'adorer , qui le pousse à sacrifier une nation entière à son ressentiment. C'est l'ambition d'Hérode , alarmé de la naissance d'un roi
des Juifs y qui lui fait égorger Une multitude d'enfans. Remontez au principe de toutes les colères dont vous avez été témoin » tous n'en trouverez pas d'autre. La colère est une passion qui se met aux ordres de toutes les autres ; t{ui se fait leur ministre, et l'exécuteur de leur vengeance.
Suivez-la dans ses effets : c'est là surtout
que vous la trouverez criminelle , que vous ap*
prendrez à la détester» et à vous en garantir.
Plusieurs des autres passions , pour les maux
auxquels elles exposent, apportent au moins
quelques plaisirs y et procurent des jouissances
monientanées : la colère ne cause que des touB^
mens. Aussi funeste à celui qui en est atteint »
qu'à ceux qui en ^nt l'objet, elle le rend mal-
heiueux par les transports où elle le jette ^ el
souvent par les remords qu'elle lui cause, lui*
puissante , elle le désespère ; satisfaite ^ elle le
désole : elle offusque l'entendement , altère la
mémoire , trouble l'imagination , emporte la vo»
lonté, égare la raison. Elle étend son terrible
levage jusque sur les sens, qu'elle éteint; sqr
le visage, qu'elle défigure; sur tout le corps ^
qu'elle abat. On l'a souvent comparée à la fièvre
Ardente : elh tu n Lu us left symptômes et toutef
les suUes. Lus maux qu'elle produit , sont d'am-
taiiL plus grands que , ni Orne en les causant , oa
ne les sent pas. On tst entraîné, sans savoir,
ni oii on Tt^ët , ni ju£qu'uii on le sera^ Qui pour-
2l4 EXPLICATION
roit dire tous les effets déplorables dont la colère a rempli le inonde; toutes les médisances , les calomnies 9 les paroles injurieuses qu'elle a fait proférer; toutes les querelles , les violences , les guerres dont elle a été le principe; toutes les rancunes , les inimitiés , les haines dont elle a été la source; toutes les ruptures des familles y les séparations des ménages , les divisions de la société dont elle a été la cause? El ce que tous ces maux qu'un moment de colère suffit pour produire » ont de plus déplorable » c'est que souvent leur effet est irréparable, j
et leur durée incalculable. Le coup échappé à ^
l'aveuglement de votre transport » dont votre emportement vous cachoit les conséquenc^es , est porté; il n'est plus en votre pouvoir, ni de le retenir, ni d'arrêter ses épouvantable^ suites. Votre colère n'a peut-être été qu^un feu subit , passager, qui n'a duré qu'un moment; mais rincendie qu'il a allumé , lui survit. Savez-vous quels en seront les ravages , et quand il pourra être éteint?
Jésus-Christ entre dans quelques détails sur les effets de la colère; sur le degré de malice qu'ils y ajoutent; sur les jugemens sévères aux* quels ils exposent. Il y a dans ses expressions des choses qui ne sont plus en Lîèi^ment claires pour nous, parce qu'elles tiennent ^ la connoiasance de la langue et des usages fin peuple juif; mais laissant ajux interprètes ces objeLs h discuter; |
DES ÉVANGILES. âl5
et , nous renfermant dans le sens moral de son discours , nous trouvons dans ce que nous entendons, une source précieuse d'instruction.
Le Sauveur distingue diiTérens effets de la colère qui peuvent être regardés comme différons degrés de transport, où nous pousse cette passion. Il les soumet à des peines diverses. Ainsi» tous les péchés de colère ne sont pas égaux; et ce point de la morale chrétienne, exige quelque éclaircissement.
D'abord, il y a une colère qui n'est pas coupable; et le Saint-Esprit nous le déclare par l'organe du prophète, lorsqu'il nous dit : Mettez. Vous en colère, et ne péchez pas (i). C'est l'indignation que l'on conçoit contre le péché , et qui ne s'étend pas jusqu'au pécheur. L'homme que Jésus-Christ menace de la rigueur de son jugement, est celui qui entre en colère contre son frère. Ainsi, la colère qui n'a pas le prochain pour objet, est innocente à ses yeux. Elle est même sainte. Son principe est l'amour de la vertu; son but la sanctification du prochain. Loin de. lui vouloir du mal , c'est son plus grand bien qu'elle désire. Elle n'est pas renneniie , elle est la compagne de la charité. Ce sont les plus charitables qui ont le plus d'horreur du vice. Loin de aous garantir de cette sainte^ de cette utile colère, travaillons à nous en pénétrer. Qu'elle nous excite premièrenaenj;
(i) Irascimini, et nolite peccare. PsaUn, iv. 5.
91 6 BXPliCATIOlf
à détroire en nous-mêmes toute iniquité ; secondement à la réformer dans les autres» autant qu'il nous est possible. Mais en nous y livrant , prenons garde d^nous y abandonner tellement qu'elle nous ^are^ Ne confondons jamais dans notre haine le vicieux avec le vice. Détruise? les erreurs , dit saint Augustin ; chérissez tes errans : suivez la vérité sans orgueil , combattez pour elle sans colère. Priez pour ceux que TOUS reprenez, et que vous convainquez (i).
En interdisant aux fidèles toute liaison avec celui qui désobéit à la parole sainte , TApôtre défend de le regarder comme un ennemi; mais veut qu'on le reprenne avec une tendresse fraternelle (2). Et pour régler vos sentlmens envers les pécheurs» considérez quels sont ceux dont Dieu est animé pour eux. Lui , la sainteté suprême » qui abhorre essentiellement l'iniqut* lé, que le péché outrage directement , non-seulement il supporte ceux qui le commettent; maïs il les aime; il ne cesse de les appeler à lui; il les comble de ses plus abondantes béné^ dictions. Ce qu'il fait à leur égard » il vous 0^^
(i) Diligtte homines , interficitc errores : sine supcrbiâ de ▼eritate praesumite ; sine sxTitiâ pro veritate cerlate. Orate pro éis quo8 redargiiitis atquc convincitis. S. August, contra lit, petiL lib. i. cap. xxix. n. 3i.
(a) Qaod si qui» non obedit vcrbo nostro per epistolam» hune notate, et ne commisceamini cum illo ut confundatur j et nolitc quasi inimicum existimarc, sed corripite ut frat-' tr«in. a. ThessaL ui. 14 et i5.
DES ivkytkitm. 317 .
donne de le faire à son imitation. Après avoir prescrit d^aimer lee ennemis , de leur faire du ^ bien, et de prier pour eux , Jésus-Christ ajoute que c'est là le moyen de se montrer les fils du Père céleste, qui fait lever le soleil sur les bons et sur les méchans » et qui répand la rosée sur les JQfLtes et les injustes (1). Soyez donc.parfiiits, coBclut'il 9 comme votre Père qui est dans les cieux: (2),
n faut considérer encore que tout mouvement intérieur de colère n'est pas un péché. Il en est de cette passion comme de toutes les autres. Ce qui forme le crime dans la pensée , c'est la volonté qui y adhère. Les idées qui se présentent involontairement à l'esprit , les transports soudains que la raison n'a pas le temps de prévenir» et qui la préviennent elle-même , TefEervescence subite qu^xcitent dans notre fime ; une injure atroce , un tort grave /un traitement injnste , sont des malheurettit effets de notre nature dégradée. Ces violentes émotions qui s'élèvent dans Vous , seront » comme toutes vos autres passions , ce qde vous les ferez être : des causes de réprobation, si vous y <:éde2 ; des principes de salut , si vous avez le courage 4'y résister.
(t) tJt Mtis filn Patrift vedtri , qoi in coeliâ^e«t> qui BùUm tmaa oriri facit saper bonot et malee , el pluit «oper ju$to« et ^ iiijdstoft. Matth, t. ^S,
(2) Estote ergo vos perfecti, sicut et Pater ve»ter cœlestia perfecias eçt. Matth* t. 4Ô.