‹ Explication des évangiles des Dimanches, et de quelques-unes des principales fêtes de l'annéeChapitre 6 sur 14 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

(6) Tigilate itaqae omni tempore. Luc, xxi , 36.

239 «iPLiCArroK

Il étsie &UX regârtJb de Fambitieu les dignités et les hcmnenrs ; de Yetrwce, les richesses; die nntenipér&iit , les festins et les débamches ; au libertin , les veiliiptés. Il attaque cbaeuft par son côté faible. Partout où tous verrez un attrait qui vous porte à qfoelque péché , re« connaissez une embûche du démon. GeCte flatterie qui éretUe votre orgueil , c'est le démon ^ui Fa suggérée ; cet exemple qui vous entraîne , c'est le démon qui Fa suscité; cette occasion qui voti's séduit^ c'est le démon qui Ta préparée. Voyez donc , mes frères , nous dit Va— pôtre S. Paul , avec quelle précaution vous devez marcher (1), puisque, environnés des filets du démon, vous êtes à chaque pas près d'y tomber.

(h Vkerhfe ayant poussé, et étant en épis, Vivrefie parut aussi. L'ivraie ne paraît pas aussitôt qu'elle est semée. Elle commence par jeter des racines, puis elle s'élève avec le bon grain ; enfin elle pousse des épis , et c'est alors seulement qu'on peut la discerner. Souvent plus abondante que le froment, elle le gâte oul'éCouâe, et finit par occuper seule la terre que le maître avait préparée pour une récolte utile. Image sensible et bien douloureuse de ce qui se passe dans le champ de Dieu. Le péché , après y avoir été apporté sans- ^tre aperça , y jette dans le secret des racines profondes. Le pécheur ne décèle pas d'abord ses penchants vicieux , et pendant qu^il les cache aux autres , et quelquefois à luimême , ils font dans son cœur des progrès d'autant plus grands , que n'étant pas connus , on ne prend aucune mesure pour les arrêter. Concevons de là quelle attention nous devons apporter à démêler les inclinations dangereuses qui se forment dans nous , et le soin avec lequel nous devons les combattre dans leur commencement. Faibles dans leur naissance , elles peuvent être réprimées sans difficulté. Vous pliez aisément Tarbie encore jeune; vous arrachez sans peigne la plante qui n'a

(i) VideteiUqne, fratret, qaomodo came ambtzleiis. Ad Ephes.

jeté qfK! peu de radiies. MaU sî rom lea \xitme!t grandir et st fortifier, Il vous faudra faire de grands etbiis. Les passions accrues par le temps , et surtout cùttfjb^téet par rkabitude , seront devenues bien plus diffcile&àdo* miner et à extirper.

Cependant Sur le ebamp du Seigneur l'ivraie s'élève avec le bon grain ; c'est-à-dire, les pécheurs grandissent en même (emper que les justes, et au milieu d^eux. Les vices des uns , les vertus des autres prennent de continuels accroissements. Mais on est encore quelque temps sans pouvoir les distinguer. Dans ce déplorable mélange, que sommes-nous? pouvons- nous nous flatter d'être le pur froment qu'a semé le père de famille ? n'avons-nous pas à craindre d'être la malheureuse ivraie qu'a répandue son ennemi? Examinons avec une profonde attention nos disposîtrons intérieures. lUe cherchons pas à nous faire une illusion qui nous serait funeste. Travaillons avec une continuelle activité à arracher de notre cœur les semences vicieuses qui l'infectent , et à y faire germer et fructifier les semences de sanctification et de vie que Dieu y a placées.

Ce n'est qu'au temps où les épis se développent , que se montre clairement la différence du frontent et de i'ivraicr Jusqu'à ce moment le discernement n'a pas été facile f et pour le faire il aurait fallu une grande attention. Ce n'est que lorsqu'ils se manifestent par leurs œuvres^ que les justes et les pécheurs se font reconnaître. Jusque-là ils n'ont été connus que de Dieu : mais ils sont restés confondus aux yeux des hommes, il est même défendu de former sur eux des jugements défavorables sur de simples probabilités, de présumer mal de leurs dispositions , d'interpréter en mauvaise part Icui-s intentions. Leurs actions positives et formelles sont la marque que Jésus-Christ nous donne pour distinguer les bons et les mauvais. Tous les reconaîtrez par leurs fruits , nous dit-il : les épines ne donnent point de raisins : on ne cueille pas des figues sur les ronces. Le bon arbre est celui qui rend de bons fruits ; le mauvais^ celui

qui en porte de mauvais (1). Placés au milieu des uns et des autres, obligés de vivre avec tous, une grande Circonspection nous est nécessaire vis-à-vis de ceux qui ne se sont pas encore fait connaître par leurs actions. La charité nous interdit à leur égard les jugements té« inéraires ; mais elle ne nous défend pas une prudente réserve. Nous leur devons de ne pas mal penser d'eux , jusqu'à ce qu'ils nous en aient donné un légitime fondement ; mais nous nous devons à nous-mêmes de ne pas nous livrer à eux indiscrètement y jusqu'à ce que nous ayons pu nous assurer de leurs principes par leur conduite. Il y a certainement un milieu entre la mauvaise opinion conçue sur de simples apparences , et la familiarité accordée de même sur des apparences ; et c'est dans ce milieu que nous devons nous tenir envers ceux que nous n'avons pas eu encore le temps de connaître. Mais lorsqu'enfin l'herbe montée en épis a fait reconnaître l'ivraie , lorsque les pécheurs jetant enfin le voile, se sont déclarés par leurs actions^ quelle doit être envers eux notre conduite? la suite de cet évangile nous l'apprendra.

Les serviteurs du 'pere de famille vinrent lui dire : Sei^ gneur j n'avez ^vous pas semé du bon grain dans votre champ ? d'où vient donc qu'il y a de Vivraie ? Il leur répondit : C'est Vennemi qui a fait cela» Ses serviteurs lui réparti" rent : Foulez-^vous quenous allions la cueillir? Les serviteurs dont l'indolence avait laissé semer l'ivraie sans l'apercevoir , dont la négligence l'avait laissé croître sans la remarquer , nous donnent encore ici l'exemple d'un zèle répréhensible et dangereux. Leur motif est louable sanà doute ; ils veulent purger le champ de leur maître de l'ivraie qui l'infecte ; mais leur ardeur est outrée, et leurs moyens trop violents. Ainsi voyons-nous des

(i) Â fructibos eornm cogno8ceti3 éos. Nainquid ctolligDnt dç spinis nvas, aut de tribnlis ficns? Sie omnis arbor bona fracto^ bonos facit, mala antem aibor uialos fractas facit. JUatth, \ii^ x6,

17 et 18.

DES EVANOILIS. 241

hommes d'ailleurs pleins de religion , et trop souvent même des pasteurs de l'£glise y animés d'un zèle que la religion réprouve j et qui a beaucoup de conformité avec celui des serviteurs de notre évangile.

Zèle impatient qui veut tout faire en un moment. Aussitôt qu'on a parlé , on voudrait que tout changeât de face. On ne connaît ni les moments favorables pour opérer le bien > ni les délais nécessaires pour le préparer, ni les mesures propres à l'assurer. On veut arriver tout de suite au but. On dit comme ces serviteurs : F^aulez^vous que nous nllions ? On ne considère pas que la précipitation nuit presque toujours à l'effet qu'on veut atteindre.

Zèle aveugle et sans lumière. Parce que l'on aperçoit un abus quelquefois léger , souvent même imaginaire , on se porte à le réformer. On heurte sans aucun égard toutes les opinions, toutes les affections coupables ou légitimes. On ne voit pas qu'à un abus que Ton attaque, on en substitue plusieurs , et que pour un mal qu'on empêchera peut-être , on fait naître des maux plus graves , on étouffe de très-grands biens. C'est là ce que l'Apôtre appelle un zèle qui n*est pas selon la science (1). Zèle dur et cruel j qui , confondant dans sa haine le pécheur avec le péché , poursuit l'un et l'autre avec la même fureur, provoque sans cesse les châtiments , n'attire jamais les bénédictions ^ qui , dans ses emportements, semble désirer plus la destruction du pécheur que sa conversion ; et que Jésus-Christ censure sévèrement dans ses apôtres , en leur disant : Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes (2).

Tout cela n'est pas le zèle que la religion inspire ; ce sont les saillies de l'homme, et non les vertus du chré-* tien ; ce sont les imprudences du ministre , et non les fonctions du ministère. Le vrai zèle n'est autre chose

(i) ^malationem Dei habent, sed non secandam scientiam. Ad Hom. X, a. ^

(«) Ncacitia cnjas spiritas estis. Luc, ix. 55.

2fô E3CPLICATI0IV

que la charité; il est ce que la charité a de plus pur et de plus sublime. La charité , en excitant son ardeur, réprime ses écarts; la charité modère sa pétulance, la charité éclaire et règle ses mouvements; la charité adoucit ses transports. Si par l'obstination de quelques pécheurs, le zèle se voit forcé de prononcer les peines de r£glisc, c'est encore la charité qui les inflige ; et dans la punition même du coupable, elle ne s'occupe que de procurer son bonheur.

El le père de famille dit .- Non , de peur qu'en cueillant l'ivraie, vous ne déraciniez en même temps le froment. Laissez croître Vun et Vautre jusqu'à la moisson* Voilà le zèle indiscret des serviteurs, réprimé par leur maître. La réponse qu'il leur fait, et sa conduite au sujet de Ti vraie qui désole son champ , nous fournissent deux instructions importantes : l'une sur la tolérance de Dieu envers les pécheurs ; l'autre , sur la manière dont nous devons nous comporter à leur égard.

Le père de famille souffre dans son champ , jusqu'à la moisson , l'ivraie qui occupe la place du blé , qui at-^ tire la nourriture du blé , qui peut étouffer et gâter le blé. Ainsi , Dieu tolère les pécheurs tant qu'ils sont dans le monde , et jusqu'à ce qu'il les moissonne , quoiqu'ils remplissent des places où pourraient être des justes; quoiqu'ils nuisent aux justes; quoiqu'ils puissent même coiTompre les justes. Entrons dans les vues de la Providence, et examinons les motifs de sa conduite à cet égard. Nous en trouverons de deux espèces : les uns relatif)» aux pécheurs eux-mêmes que Dieu tolère, les autres relatifs aux justes parmi lesquels ils vivent.

Par rapport aux pécheurs , la tolérance dont Dieu use envers eux, est un bienfait de son infinie miséricorde. Il n'en n'est pas de l'ordre moral commede l'ordre physique. . L'ivraie peut y devenir du bon grain , et c'est la l'intention de Dieu en la laissant subsister. Ce n'est pas la mort de l'impie qu'il veut, c'est sa conversion et sa vie (1).

(i) Namqmcl volantatis meae est morsimpii, dicit Dominos Dené, et non ut convertator a viîs sois, et vivat? Mzeeh, xviii, i5.

BEB éVANGILES. 243

Il a pitié de seâ créatures égarées , et il daigne dissimuler leurs péchés 9 espérant toujours leur pénitence (1). Cest pour donner place au repentir, qu'il leur accorde le don du temps (2). C'est pour leur pardonner , qu'il les at*» tend (3). Confondons-nous en actions de grâces dans la contemplation de cette inaltérable bonté. Si, lorsque nous étions sous le joug du péché , la justice divine fut venue nous saisir^ où serions-nous maintenant ? combien même d'entre nous peuvent encore se dire : Que deviendrais-je , où irais-je , si , dans le moment actuel , le Juge suprême venait me demander le compte que je dois lui rendre un jour? nous sommes des criminels qui pourrions à chaque instant recevoir notre arrêt de mort, et pour qui chaque moment de vie est une grâce nouvelle. Mais ce n'est pas assez de reconnaître les bienfaits signalés dont Dieii nous comble sans cesse , en nous tolérant malgré nos offenses ; la reconnaissance qu'il exige de nous , c'est que nous en profitions. Le prix qu'il veut de son inépuisable patience (il nous le déclare dans ses livres saints) , c'est que nous fassions pénitence , et qtie nous implorions par nos larmes son indulgence (4).

Par rapport aux justes , le mélange des pécheurs avec eux leur présente au premier coup d'œil de grands inconvénients. Il les expose à leurs persécutions, et, ce qui est plus funeste encore, à la contagion de leurs exemples. Mais avec un peu de réflexion, il est aisé de, se persuader qu'il leur procure encore de plus grands avantages , et qu'il est aussi pour eux un bienfait de la céleste miséricorde.

En premier lieu, le spectacle des méchants sert à l'instruction des bons. De même que les exemples des

(i) Mibereris omnium, qoia omnia potes, et diesimolas peccâta liomioom propter pœnitentiam. Sap. xi , 24.

(i) Quoaiâio }adlcana daa locoA flk ptfc«atis poeoitentiie. iM» xn^ 19.

(S) Propterea expectat Dominas nt mUereator vestri. Isa, xxx, zS.

(4) Qaia paticns Dominos est , in hoc ipso pœniteamns, et ii|daU gentiam ejas fasls lacryiBb poitoleimiff. Judith, fut, 14,

244 txPLiCATioir

saints du ciel et de la terre montrent ce que l'on doit pratiquer , de même les scandales des pçeneurs passés et présents , apprennent ce que Ton doit éviter , indi* quent les sources les plus communes des vices , font voir les occasions lés plus ordinaires des chutes , découvrent les passions les plus familières à l'humanité. En étudiant le cœur humain dans ses égarements, on apprend à se défier du sien. En contemplant ce nombre immense de pécheurs de toute espèce qui inondent la terre, le chrétien fidèle voit ce qu'il aurait pu encore devenir. L'aspect continuel de la faiblesse humaine le retient dans l'humilité et dans la vigilance.

En second lieu , les vices des méchants servent à perfectionner et à consolider les vertus des bons. C'est dans les persécutions que la vertu s'épure , c'est dans les tentations qu'elle se fortifie. Elle a besoin , pour se soutenir, de s'exercer. Les épreuves de tout genre que lui font subir les pécheurs , en la tenant dans une continuelle activité , l'empêchent de se ralentir. C'est un foyer qui s'enflamme plus vivement quand il est tourmenté. Elle n'est jamais plus brillante que quand elle se présente triomphatrice des illusions , des séductions , des exemples, des mépris, des menaces, des tentations , des persécutions d'un monde aussi avide de corrompre les autres qu'ardent à se corrompre lui-même.

En troisième lieu , la réunion avec les méchants fait éelore dans les bons des vertus qui n'auraient pas eu l'occasion de naitre. Quand l'Eglise a été attaquée par les hérésies , elle a suscité des docteurs pour sa défense. Pour se soustraire aux scandales , dont le monde fourmille , les anachorètes sont allés peupler les déserts. La crainte des libertins et des débauchés a rempli les cloîtres de vierges. SI la terre n'avait pas eu ses tyrans, le ciel n'aurait pas ses martyrs.

Cette tolérance de Dieu pour les méchants, nous montre la conduite charitable que nous devons nousmêmes tenir envers eux , lorsque nous les connaissons comme tels. Mais nous avons à concilier avec la charité

que nous leur devons , un devoir absolument différent , et qui peut même y parsdti'e contraire. C'est de nous garantir , par un éioignement prudent , de la société avec eus , qui pourrait nous corrompre nous- mêmes. Car le propre de l'ivraie est de gâter le froment ; et telle est sa déplorable abondance dans le cbamp du Seigneur, que le blé le pins pur a toujours la contagion à craindre. La pratique et ia cpnciliation de ces deux devoirs , qui semblent opposés entre eux, demandent quelques éclaircissements. Commençons par examiner ce que nous prescrit la charité envers le prochain.

D'abord , elle exige que nous conservions pour lui les sentiments fraternels , et qu'en détestant son péché , nous n'en chérissions pas moins sa personne. Tout notre prochain a droit à notre amour ; et des malheureux livrés au plus grand des maux , n'ont-ils pas des titres h notre commisération?

Un second devoir imposé par la charité , c'est de prier pour les pécheurs. Les prières des justes attirent sur ceux qui ne le sont pas la grâce de la conversion. Ce fut aux vœux de S. Etienne et de sainte Monique , que l'Eglise dut ses deux grandes lumières, Paul et Augustin. Et vous qui avez eu le bonheur d'être ramenés de vos égarements , pouvez- vous douter que ce ne soit aux prières des justes que vous ayez dû le bienfait de votre retour ? Laisserez->vous manquer ces infortunés du secours sans lequel vous auriez péri vous-mêmes?

Un autre devoir encore envers les pécheurs est de les tolérer , de les traiter avec douceur , de ne point prétendre les exclure de sa propre autorité des assemblées des fidèles. Et quel est donc le simple fidèle qui croirait avoir droit de rejeter ceux que Dieu lui-même supporte? En voulant indiscrètement retrancher Ti vraie, on courrait le risque , comme le dit Jésus-Christ , de déraciner le froment. Peut-être cet homme , aujourdliui pécheur, est-il destiné par la Pravidence à devenir bientôt un vase d'élection. Peut-être est-il appelé à une plus haute sainteté que vous , dont la sévérité veut

Je frapper de ses anathèmes? A TEgliie seule appar-» tient le pouvoir d'exclure de ses assemblées les erranta et les pécheurs ; et elle a dicté sur cette matière dea rè« gles qui unissent à une charitable modération une juatice exacte , et dont il n'est permis à qui que ce soit de s'écarter.

Nous devons encore au pécheur , de travailler autant qu'il est en nous à sa conversion.. Il en existe deux moyens : le premier, le principal , le plus efficace « le plus exempt d'inconvénients, c'est notre exemple. Donnons-lui l'horreur de ses vices par le spectacle de nos vertus i et qu'en voyant ce que nous sommes , il apprenne à rougir de ce qu'il est. L'autre moyen est de donner aux pécheurs de salutaires avis , de sages exhortations. Mais celui*là, plus direct encore que le premier, doit être employé avec plus de prudence. L'indiscrétion que l'on mettrait dans son exercice pourrait le rendre plus^réjudiciable qu'utile. Il faut commencer par distinguer ceux à qui l'autorité dont ils sont revêtus impose l'obligation de faire aux pécheurs des remontrances religieuses, de ceux qui n'ont d'autre mission que celle de la charité. Les premiers sont les seuls tenus, à titre de justice, aux avertissements salutaires , et ils peuvent y mettre plus de force et de véhémence , selon le genre et la mesure de leur autorité. Mais, et les uns en obéissant à la justice, et les autres en satisfaisant à la charité, doivent avoir devant les yeux cette considération essentielle : leur objet unique dans les avis qu'ils donnent aux pécheurs , étant et ne pouvant être que son avantage et son retour à une meilleure vie, ils doivent s'abstenir avec grand soin de tout ce qui pourrait les éloigner de ce but. Ils doivent craindre de le rebuter par des exhortations déplacées et hors de saison , de l'aigrir par des discours durs, amers, fâcheux, violents. Ils doivent épier et saisir les moments favorables aux inspirations de la grâce, proportionner leurs discours , leur ton, leurs manières aux dispositions connues du sujet, à Tascendant qu'ils ont sur son esprit , et à toutes les cir-

DBS ÉVANGILES. 247

circonstances qui peuvent en faciliter le succès ; et il faot observer qu'en général c'est la douceur qui fait la force de la prédication évangélique, et que même les reproches, les discours sévères, les corrections quelquefois utiles au pécheur, et quelquefois nécessaires à la libération de sa propre conscience , doivent être toujours accompagnés du langage et de l'esprit de «haritë qui en préparent et qui peuvent seuls en assurer l'effet (J),

Mais si la charité que nous devons au prochain nous prescrit de nous rapprocher de lui toutes les fois que nous pouvons lui être utiles, la charité que nous devons à nous-mêmes de préférence, nous ordonne de nous éloigner de ceux dont la société nous serait nuisible. Le précepte et l'exception émanent du même principe : c'est la même vertu que. nous pratiquons lorsque nous nous unissons à nos frères, et lorsque nous nous en se* parons. Un proverbe vulgaire que l'Esprit-Saint a daigné consacrer, dit que l'on devient semblable aux insensés que l'on fréquente (2). Gardez-vous, dit le grand Apôtre, de vous laisser séduire : les mauvais discours sont la corruption des bonnes mœurs (3) ; et l'expérience de tous les temps et de tous les lieux ne suffît-elle pas pour nous apprendre que le commerce des pécheurs est un des plus séduisants attraits au péché , et une des armes les plus redoutables du démon ? Il est difficile de se maintenir longtemps en santé , en respirant souvent un air pestilentiel. La société habituelle des méchants produit deux grands maux : le danger pour soi-même , le scan-* dalepourle public. Ainsi, quelque agréable , quelque avantageux que puisse être leur commerce, on doit absolument se l'interdire dans trois cas : lorsqu'on ne peut

(i) Fratres, et si prxoocapatns fnerit faomo in aliqao âelicto, yos qai spiritnalet estis, hajaemodi instruite in spirita lenitatis, consi* denns te ipsam , oe et ta tenteris. Jd Gai. vi . x .

(2) AiuiGas staltomm similis effîcietar. Prov, ziiif aOi

(3) Nolite sedaci : corrumpant mores bonos colloqaia mala. à ad Corintk , XY ^ d3 ,

248 ItX^LICATIOK

pas les servir, lorsqu'on peut craindre teur séduction , lorsqu'on pourrait scandaliser par des liaisons suspectes. Mais cet éloignement des pécheurs , que prescrit la prudence, admet des exceptions et des modifications. En premier lieu, il est soumis à la loi d'un ordre supérieur, qui prescrit l'observation des devoirs d'état, et qui unit intimement ceux qui ont entre eux des liaisons nécessaires formées par la nature ou par la loi. Que l'ë* pouse ne se croie pas autorisée à rompre avec son époax, le fils avec le père,^ le frère avec le frère, l'inférieur avec le supérieur, à raison des péchés auxquels ils les voient adonnés. Leur devoir est, non de s'en séparer , mais de les supporter ; non de fuir le mauvais exemple, mais de s'en garantir. Ainsi, ceux que leur état astreint à secourir les malades dans la contagion, doivent constamment rester au milieu d'eux. Les précautions qui préservent du mauvais air, leur sont recommandées ; l'éloignement leur est interdit. En second lieu , la fuite des pécheurs ne doit pas faire cesser envers eux les égards, les prévenances, les honnêtetés qui sont en usage dans la société, et que l'Apôtre met au rang des devoirs de la charité (1): elle restreint seulement ces civilités à ce qu'exige la bienséance. En troisième lieu , le devoir de se retirer d'eux , ne dispense pas des offices de charité qui leur sont dus, soit de ceux de Tordre temporel dont ils peuvent avoir besoin , soit de ceux de l'ordre spirituel qui leur sont malheureusement trop nécessaires. La mesure de sagesse est de se tenir à une distance telle qu'on ne soit pas atteint de leur contagion , mais qu^on puisse aisément se rapprocher d'eux pour les servir. Ce n'est pas la rupture, c'est la réserve que la religion recommande. Ces principes sur la conduite à tenir envers les pé-* cheurs, sont nécessairement très -généraux et même vagues; mais il est impossible de tracer des règles précises sur une matière qui dépend de circonstances si muU

(î) Caritate frarernitaiis lavicem diligentes : honore invicem praevenientcs, Jd Rom. xii, lo.

^E8 ÉTANGILIS. 249

tipliées et si variables. C'est à un zèle éclairé à en faire rapplicatioD, et à les adopter aux conjectures dans lesquelles il peut se trouver.

Et au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Recueillez d^ abord V ivraie, et liez^la en gerbes pour la brûler ; mais amassez le froment dans mon grenier. Le temps de la moisson, Jésus-Christ nous l'apprend , est la consommation du siècle. Là Gnit la patience divine ; là l'infinie miséricorde a posé son terme ; là s'ouvre le règne de la justice, règne éternel et immuable. Il coiymence par la séparation que font les ministres de cette justice suprême, les anges figurés par les moissonneurs du bon grain et de l'ivraie , des justes et des pécheurs, jusquelà mêlés et confondus. Naissance , richesses , puissance^ force, talents, science, génie, tout ce qu'aveugles mortels nous considérons, nous révérons , nous chérissons , nous recherchons, tout a disparu, tout a péri. Il ne reste plus entre les hommes qu'une distinction : la vertu ou le vice, et elle règle la différence de leur sort pour l'éternité. L'ivraie est entassée en bottes pour être brûlée; les méchants sont amoncelés dans un feu qui les dévorera sans cesse , sans les consumer jamais. Le froment est recueilli dans le grenier du père de famille ; les bons sont portés dans le sein de Dieu, pour y jouir d'un bonheur sans cesse renouvelé et jamais fini : alternative épouvantable à la fois et consolante, qui devrait faire le sujet de nos éternelles méditations. De quel côté serai -je placé dans cette terrible séparation ? Que deviendrai-je dans cette catastrophe de l'univers? Une éternité de la plus grande félicité , d'une félicité au-dessus de ce que la raison humaine peut concevoir ; une éternité de tour* ments qui excèdent tout ce que l'imagination peut se figurer : voilà les deux destinations entre lesquelles , tant que je suis sur la terre, je reste suspendu. Il m'est encore possible d'éviter l'une ; le temps m'est accordé pour mériter l'autre. Ah! qu'à chaque action que je me prépare à faire^cette pensée profonde et salutaire vienne se présenter à mon esprit ! Pourrai-|e avoir l'affreuse

intrépidité de commettre un péché quand j'envisagerai ses suites , quand je contemplerai et les biens dont il me prive, et les malheurs auxquels il me livre ?

J\n/\r\f\/\/\jy/\n/\J A/\A/\/\/VA/\A/\A/\/VA/\A/VAyV /V/V/\/V/V/V/\A/\/V

DU SIXIEME D1M\ISCUE APRES L EPIPHA?iIE.

Parabole du grain de sénevé et du levain.

Jésus proposa au peuple une parabole, et dit : Le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé qu'un homme prend et sème dans un champ. Ce grain est , à la vérité , la plus petite de toutes les semences ; mais quand il s'est élevé, c'est le plus grand de tous les légumes, et il devient un arbre : en sorte que les oiseaux du ciel viennent se reposer sur ses branches. Il leur dit encore cette autre parabole : Le royaume des cieux est semblable au levain qu'une femme prend et met dans trois mesures de farine, jusqu'à ce que le tout soit levé, Jésus dit au peuple toutes ces choses en paraboles, et il ne leur parlait pas sans paraboles , afm que fût accomplie cette parole du Prophète : J'ouvrirai ma bouche pour proférer des paroles , et je ferai sortir de mon cœur des choses cachées depuis le commencement du monde. (Matth, xiii, 31-35.)

Jésu$ proposa au peuple une parabole, et dit : Le royau-^ me des cieux est semblable à un grain de sénevé , qu'un homme prend et sème dans son champ. Ce grain eet , à la vérité, la plus petite de toutes les semences ; mais quand il s^est élevé, c'est le plus grand de tous les légumes, et il dM" vient un arbre : en sorte que les oiseaux du ciel viennent st reposer sur ses branches. Jésus -Christ,, dans le cours de s»

DBS ÉVANGILES. 2Ô1

prédication , parle souvent du ro yaume des cieux , et cette expression présente , selon la circonstance de ses discours , diverses significations« Quelquefois, et c'est le sens le plus naturel , elle signifie l'Eglise triomphante qui règne avec Dieu dans le ciel ; mais ce n'est point ainsi qu'on doit l'entendre dans cette occasion. D'autres fois elle exprime TËglise militante qui est le royaume de Dieu sur la terre, et qui tend de tous ses efforts à se réunir à son royaume céleste. Quelquefois enfin le Sau— veur entend le règne intérieur de Dieu dans l'âme fidèle, par la grâce et par la charité. Les saints Pères ont entendu et expliqué dans ces deux derniers sens les paraboles de cet évangile, et peut-être, en les proposant , Jésus-Christ avait-il en vue l'une et Tautre interprétation ; mais quoiqu'elles en soient susceptibles , il nous semble que de ces paraboles, la première s'applique plus naturellement au règne de Dieu dans son Eglise , et la seconde à son règne dans l'âme chrétienne.

La plus petite des semences devenue au bout d'assez peu de temps le plus grand des légumes , est l'emblème naturel des faibles commencements et des rapides progi*ès du christianisme. Elle était bien hardie l'injonction que faisait Jésus-Christ à ses apôtres , d'aller réformer toutes les nations : mais ce qui l'est bien davantage encore, ce qui dut frapper d'étonnement ceux qui l'en- ' tendaient, c'est qu'il promit affirmativement le succès ; c'est que cet homme si pauvre, qui n'avait pas où reposer sa tête , osât prédire avec assurance que bientôt l'univers serait soumis à sa loi , et que la poignée de disciples qui le suivaient, serait incessamment remplacée par tous les peuples de la terre. Mais nous , de quelle admiration ne devons-nous pas être saisis? Ce qui était pour les contemporains de Jésus-Christ une prophétie , n'en est plus une pour nous : cet événement inimaginable lorsqu'il fut annoncé, nous le voyons, nous en jouissons, nous en faisons nous-mêmes partie. Pour concevoir un aussi immense projet, il fallait l'imagination d'un Dieu; pour le prédire , sa prescience;

pour l'exécuter , sa toute-^puissance. Et quels sont donc les moyens extraordinaires qu'a employés cet homtne divin , pour opérer sur la face du globe une aussi vaste révolution ? Ici notre étonnement redouble , toutes nos pensées se confondent. Tout ce que la prudence humaine aurait pu imaginer pour persuader les hommes , et les amener à la foi, la prudence divine le rejette; et au contraire, tout ce qui semble opposé au but qu'elle se propose, c'est ce qu'elle y emploiera. Pour s'attacher des disciples , Jésus-Christ leur promettra les fatigues , les travaux, Tes tortures, la mort. Pour se soumettre le monde , il commencera par mourir du supplice le plus infâme : et c'est de la croix qu'ils passera sur les autels. C'est pour nous que la Providence a opéré ce grand prodige. Elle a voulu que l'établissement même de la foi , fût dans tous les temps la confirmation et la preuve de la foi. Elle a voulu que nous qui , après une longue suite de siècles , serions appelés à contempler le magni'-> fique édifice de la religion , n'y puissions trouver aucune trace d'une main humaine , çt que nous y vissions pour touce empreinte la main divine qui l'a élevé. Conteui* pions donc avec attention ce long miracle de l'établisse^ ment du christianisme, aussi frappant au moins que tous ceux qui l'avaient précédé , et qui en est le complément et la preuve. Comparons les obstacles qui s'opposaient à cette vaste entreprise , aux moyens qui les ont surmontés; et dans la faiblesse même de ces moyens , reconnaissons le sceau de la Divinité.

En premier lieu, considérons le caractère du siècle où apparut à l'univers la religion chrétienne. De tous ceux qui s'étaient écoulés depuis la création, c'était sans contredit le plus éclairé. Jésus-Christ s'était fait précéder dans le monde par le$ plus beaux génies dont la nature humaine se glorifie. Ces esprits si brillants, qui sont encore après un si longtemps l'objet de notre admiration, que nous regardons comme nos modèles, et que nous désespérons d'atteindre , avaient rempli la terre de leurs productions. Jamais les sciences et les.

BES ÉYANGILES. 253

lettres n'avaient été portées à un si haut degré de perfection. Jamais le goût n'avait été plus délicat , les talents plus multipliés, les connaissances plus répandues ^ les opinions plus discutées , les questions plus approfondies^ La philosophie , au faite de sa gloire , tenait le sceptre de l'esprit humain, et, divisée en diverses sectes, paraissait régner sur plusieurs empires. Chacun aspirait à l'honneur d'être philosophe ; les empereurs eux-mêmes y prétendaient : c'était le ton général , et comme une mode universelle. Tout ce qu'il y avait d'hommes un peu instruits , religieusement attachés à leur secte philosophique, y plaçaient leur amour-propre, et emplo-^ yaient tout ce qu'ils possédaient de talents , de connaissances, de raison, d'éloquence, à la faire prévaloir.

Qu'il disparaisse de dessus la terre , ce vain enthousiasme philosophique. Q'une philosophib nouvelle , car c'est ainsi que plusieurs saints Pères ont appelé la religion de Jésus-Christ , vienne réformer la raison humaine , lui faire connaître son véritable usage , lui découvrir ses limites, la soumettre à la foi, l'épurer par sa morale. Mais quels seront les moyens proportionnés à une aussi grande et aussi difficile entreprise? où Jésus-Christ trouvera-t-il des hommes capables d'opérer une aussi^ prodigieuse révolution? Que toutes nos spéculations se éonfondent en voyant où il va chercher les coopérateurs de son grand ouvrage. Il ramasse sur les sables de la mer douze pêcheurs , de l'intelligence la plus bornée , dépourvus d'éducation, n'ayant aucune notion des premiers éléments des sciences , aucune idée des arts , aucune teinture des. lettres. Yoilà les instruments avec lesquels il va changer la face de funivers. Yoyez-les à son ordre partir , et se jeter audacieusement au milieu du monde , non pas dans les petites bourgades où ils ne trouveraient que' des hommes aussi peu instruits qu'eux, mais dans les villes les plus célèbres , centre des talents et des lumières. Toyez-les dans Rome , dans Athènes , dans Corinthe, dans Ephèse, dans Anttoche, défier hardiment les génies les plus puissants et les plus exercés.

Et quel sera le résultat de ce combat d'un genre nouveau; de la simplicité contre la dialectique la plus subtile, de l'ignorance contre l'érudition la plus profonde y de la grossièreté contre l'éloquence la plus brillante? 0 nouvel étonnenienl ! la philosophie défendue par une multitude de savants, soutenue par tout ce que l'esprit humain peut fournir de moyens et de ressources, la philosophie est abattue. L'Evangile, prêché par douze pauvres pêcheurs, sans esprit et sans connaissances , i'a renversée, et règne à sa place sur l'univers. Témoins de ce prodigieux succès , recherchez-en les causes ou vous voudrez ; demandez-les à tous les principes des actions humaines. De quelque côté que vous vous tourniez, à quelques recherches que vous vous livriez, quelques eiforts que vous fassiez , vous ne pourrez en trouver d'autre que celle qu'assignaient les Apôtres eux-mêmes; c'est qu'il a plu à Dieu de choisir l'ineptie pour confondre la sagesse ; la faiblesse , pour triompher de la force; (:ie que le monde a de plus méprisé , pour soumettre ce qu'il y a de plus honoré; ce qui n'existe en quelque sorte pas, pour détruire ce qui existe de plus grand (1). En second lieu, autant s'étaient perfectionnées les lumières du genre humain , autant , et bien plus encore , s'étaient dégradés ses principes religieux. Dans le monde qu^il avait créé. Dieu était généralement méconnu. Excepté un petit peuple , resserré dans un coin de la terre, où il vivait presque ignoré , toutes les nations avaient smon effacé entièrement , au moins absolument défigoré limage de la Divinité. Des diverses idolâtries imaginées dans tous les pays et dans tous les temps , s'était formé le paganisme. * Cet amas de cultes, dont aucun n'était exclusif, parce qu'aucun n'était véritable , que rien ne divisait , et qu'un intérêt commun avait ré-

(i) Qoœ stnita anotmiiiidi elegit Deos, ot confondat tapientcs; et infirma mondi elegit Deas, nt confandat fortia, et ignobilu mnndi et contemptibilia elegit Deas , et ea qaae non sont , m ea qtin sant de>ttaeret. / ad CorintH. i, »7 , aS.

unis, était devena la religion deruuâveiB connu. Des préjugés de tout genre attachaient fortement les peuples â leurs superstitions.

Préjugés d*édttcation. L^incrëdule , qui prétend au«jourd'kui réduire les principes de la foi à ces premières impressions qui se gravent dans l'esprit encore tendre , et qui y laissent des traces durables j devrait au moins sentir coii]l>iea alors ces mêmes impressions avaient de force pour repousser la foi. Outre la mythologie générale, commune à tous les peuples , chaque nation, chaque ville, chaque famille avaient leurs divinités parti«culières , dont elles espéraient une protection spéciale , qu'ellesréréraient, qu'elles chérissaient comme la portion la pios précieuse de l'héritage de leurs pères.

Préjugés d'imagination. Les fables du paganisme^ embellies de tous les charmes de la poésie , à laquelle elles devaient en grande partie la naissance, présentaient à Tesprit les images les plus agréables. Tout était animé par ces brillantes fictions. Les champs, les bois, les eaux, toute la nature était peuplée de divinités. Dans les aa^ très mêmes qui brillaient sur sa tête , le païen admirait ses dieux, et Les hommes célèbres qui avaient mérité de le devenir. Les apothéoses de ces premiers héros , la solennité des fêtes par lesquelles on les honorait, la pompe des sacrifices qui leur étaient offerts, la magnificence des jeux et des spectacles, où des nations entières couraient de divers côtés se rassembler pour célébrer leur mémoire, toutes les parties de cette religion avaient pour objet de réveiller l'attention, d'amuser l'esprit, de ranimer sans cesse l'imagination. Ces brillantes rêveries , ces illusions séduisantes, ces songes flatteurs entretenaient doucement le genre humain dans le sommeil de ses erreurs, où il se plaisait, et dont le réveil ne pouvait que lui être désagréable et pénible.

Préjugés d'antiquité. Emerveillés de leurs fictions, les peuples ne connaissaient rien qui fût plus ancien qu'elles. Les fables dont ils embellissaient leur origine , la reportaient aux divinités de qui ils faisaient descendre

leurs fondateurs : et trouvant leur culte antérieur à leurs lois y ils croyaient que rien ne Tavait précédé. Leur religion, déjà si chère , leur devenait infiniment vénérable par l'autorité de tant de siècles, et par cette longue perpétuité, qui était à leurs yeux un garant de sa vérité.

Enfin , préjugés de politique. Le monde connu était alors presque en entier réuni dans un seul état , et l'état soumis à un seul maître. Mais un lien intime unissait la religion à Tétat. La politique du sénat avait formé cette union ; celle des Césars la resserra encore. Le sacerdoce et l'empire réunis dans la même main, augmentaieal réciproquement le respect pour l'un , la soumis^on à l'autre. De superbes temples décoraient les villes , et attiraient le concours des peuples. De nombreux collèges de prêtres, en augmentant la pompe du culte, multipliaient les intéressés à sa conservation. Des vestales décorées de superbes privilèges entretenaient continuellement le feu sacré, emblème de ceJui du patriotisme. Toutes les entreprises publiques commençaient par des actes religieux : on offrait de pompeux sacrifices; on consultait les augures , on interrogeait les oracles. Les destinées de Rome semblaient attachées à celles des dieux -auxquels elle croyait devoir sa grandeur.

Au milieu de cette religion si solidement fondée , si universellement révérée, retentit tout à coup l'annonce d'une religion nouvelle , absolument différente de toutes les autres qui étaient venues successivement s'incorporer à l'ancienne. C'est une religion insociable ; c'est ua culte incompatible avec tous les cultes antiques ; c'est un Dieu ennemi de tous les autres dieux.^ Peuples égarés dans la religion de l'erreur , tout ce que vous avez cru est des fables, tout ce que vous avez révéré est des chimères; tout ce que vous avez adoré est des démons. Arrachez de vos cœurs les principes que vous suçâtes avec le lait ; abjurez, aux pieds des nouveaux autels, les dogmes que par une succession immémoriale vous ont transmis vos ancêtres ; eflacez de vos esprits vos séduisantes fictions ; brisez les ressorts de vos gouvernements,. et que vos soul-

BBS ÉVANGILES. 257

verains consentent à perdre l'appui que prêtaient à l'autorité vos poinpeuses cérémonies. Les Apôtres l'ont dit ; ils ont ordonné aux nations de fouler aux pieds tout ce qui avait été jusque là l'objet de leurs respects. Et qu'y substitueront-ils? par où remplaceront-ils ce qu'ils ané^ antissent? Au lieu de ces divinités, que l'imaginatioii multipliait et embellissait à son gré , ils présentent aux adorations de Ja (erre un homme né parmi le peuple le plus méprisé, et dont la vie passée dans l'humiliation et la bassesse, a été terminée par l'arrêt d'un président romain , dans le supplice le plus infâme, dans un supplice que Rome n'inflige qu'aux esclaves, et dont ses citoyens ne devaient pas être souillés. A ces fictions enchanteresses qui charmaient et élevaient les esprits, ils substituent des mystères qu'il est ordonné de croire, défendu de sonder, impossible d'approfondir. Quelle force s'est donc trouvée dans ces dogmes si austères , dans ce culte tout spirituel, pour que le genre humain se soit vu contraint de leur sacrifier tout ce que depuis une multitude de ' siècles il était accoutumé à révérer et à chérir? Je cherche le paganisme, et je ne le vois plus. Il a disparu de la terre qu'il gouvernait, et le christianisme règne à sa place. Toutes les idoles sont en poudre , et Jésus-Christ est sur tous les autels.

En troisième lieu , en dégradant la religion , le genre humain avait aussi corrompu la morale. C'était une réciprocité d'erreurs et de vices qui s'entretenaient mutuellement. Le cœur avait séduit l'esprit, et l'esprit maintenait, aggravait la dépravation du cœur. L'homme ayaût divinisé ses passions, s'y livrait avec une entière sécurité. Parvenu à adorer ce qu'il avait pratiqué, il ne rougit plus de pratiquer ce qu'il adorait. Une foi en possession de l'empire du ciel, les vices ne trouvl^ent plus de résistance à l'empire de la terre. Rome surtout , devenue la maîtresse et le modèle du monde, lui donnait hautement l'exemple de tous les crimes. En envahissant les nations, elle s'était approprié leurs trésors, leurs dieux et leurs vices. La pudeur ne peut soutenir la lecture des satires

258 SXPLICATION

qui dévoilent ses dissolations. Par la licence avec Ia<^ quelle les hommes les plus vertueux peignent ses désor-^ dr^, jugeons de Teffrénée liberté avec laquelle les autres les commettaient. ILes pauvres opprimés étaient la pâture des riches qui les dévoraient par leurs usures. Un luxe, doniles détails paraissent incroyables, mêmeànotre siècle, insultait fastueusement à la misère publique. L'ambition> érigée en vertu , regardée comme une grandeur d'âme , après avoir longtemps troublé la république, l'avait enfin abattue , et menaçait sans cesse le trône qu'elle avait élevé. Des vengeances, colorées par la politique, avaient souvent rempli de proscriptions et inondé du sang le .plus précieux, et la ville, et tout Tétat. Imaginez toutes les passions déchaînées se livrant avec fureur à leur impétuosité, et vous concevrez une idée de la morale de ce peuple romûn , autrefois si vertueux et si retenu.

Tel que jadis, au nom du Dieu vivant, Jonas se présenta à Ninive , tels s'avancent vers Rome Pierre et Paul , au aom de Jésus-Christ. £t quel est donc , dit S. Gbrysostome, le motif qui les pousse? quel est l'espoir qui les anime? Ils le déclarent hautement; ils viennent atta* quer de front toutes les passions, braver les tempêtes et les orages qu'elles exciteront contre eux, et les soumettre à l'Evangile. Ils viennent remplacer les jouissances du luxe par les rigueurs de la mortification ; enchaîner les projets de l'ambition dans les liens de l'abnégation ; abaisser les prétentions de l'orgueil sous le joug de l'hu* milité ; étouffer les fureurs de la vengeance dans les em^ brassements de la charité ; répandre les trésors de l'avarice dans les profusions de l'aumône ; éteindre le feu de la volupté par les larmes de la pénitence. Ils viennent , réformateurs universels, changer toutes les idées, abolir toutes les coutume, plier toutes les habitudes, redresser tous les penchants. Ils viennent arracher aux hommes tout ce dont ils faisaient leur bonheur, et les réduire à la vie qu'ils ont regardé jusque là comme la plus triste et la plus infortunée. Quel sera le succès de cette entreprise si difficile, et aux yeux de la prudence humaine ai

DEfi ivANGILBS. 259

. téméraire ? Rome est chrétienne : elle se glorifiait d'être la capitale du monde ; elle a maintenant acquis la gloire de l'être du royaume céleste. Le joug qu'elle imposait aux nations est brisé ; mais elles s'assujettissent à sa do«mination religieuse, La chaire des pontifes remplace le trône des Césars. De ce point élevé , d'où découlaient sur la terre tous les genres de corruption , se répandent dans toutes les régions les préceptes sérères de l'Evangile. Les peuples contemplent encore Rome pour régler leur croyance sur la sienne ; mais elle présente maintenant à leur croyance la foi triomphatrice des anciennes superstitions.

£n quatrième lieu, à tous ces obstacles qui semblaient devoir arrêter au premier pas la propagation du christianisme, un autre plus insurmontable encore à tous les efforts humains, vient se joindre. L'orgueil philosophique humilié , les préjugés de tout genre combattus , les passions réprimées ont intéressé à leur cause les maîtres de la terre, plus vains; plus entêtés, plus corrompus encore que leurs sujets. Voilà les Néron , les Domitien, arma de toute leur cruauté, et poursuivant de toute leur puissance la religion naissante. Ici commence et va durer pendant trois cents ans , entre l'empire et l'Eglise , une lutte d'un genre extraordinaire, que les siècles précédents n'avaient jamais vue , et qui fera l'étonnement et l'admiration de tous les siècles qui suivront.

Jetez un moment les yeux sur les affreuses conséquences qu'entraînait la profession du christianisme. Se déclarer chrétien, était en s'assujettissant à la pratique des vertus les plus austères , se livrer à l'ignominie et aux suppUces des crimes les plus détestés. La foi des chrétiens était accusée d'athéisme ; leurs assemblées des barbaries les plus atroces ; leur culte, des dissolutions les plus honteuses. Tout chrétien était aux yeux du peuple aveuglé, un infâme, ennemi des mœurs; un scélérat, ennemi de la patrie ; un rebelle , ennemi des Césars ;. un impie, ennemi des dieux. A tous ces titres, il n'y aura plus de tourments assez cruels pour ses crimes. Les spoliations,

les bannissements, les emprisonnements, la mort, seront leurs moindres supplices» Il n'est permis à leurs bourreaux de les faire mourir que lorsqu'ils se seront lassés à les tourmenter* Tout ce que la rage des hommes, guidée par les fureurs de l'enfer^ peut inventer de tortures est souvent, réuni sur un seul chrétien. Tantôt on varie les tourments pour les faire plus douloureusement res— sentir ; tantôt on les suspend pour se donner le plaisir d'en voir prolonger la durée. 11 n'y a ni considération qui garantisse : le sexe le plus faible , l'âge le plus ten«* dre, sont une proie à ces barbaries raffinées ; ni asile qui y dérobe : la fureur persécutrice va arracher ses victimes aux antres profonds qui les cachent. Son œil , éclairé par la haine , perce les ténèbres qui les couvrent. Trois siècles entiers s'écoulent sans que le glaive destructeur s'arrête ; ou s'il semble quelquefois se reposer , ce n'est que pour frapper de nouveau et avec une plus cruelle violence.

£t comn^nt , au milieu de ces épouvantables pei*sé— cutions, l'Eglise, encore dans la faiblesse de son enfance, peut-elle se soutenir ? Disons plus : comment sous les coups dont elle est continuellement frappée, peut-elle croître et se fortifier ? Les colonnes qui soutenaient l'édifice sont abattues,, et l'édifice n'en devient que plus solide. Dans l'ordre des choses humaines , le meurtre des chefs est l'anéantissement de leur parti; ici il est l'agrandissement. Le zèle ardent des Apôtres paraissait nécessaire à l'affermissement de la religion ; c'eàt par leur mort que la religion s'affermit. Où court cette multitude de chrétiens sortis de leur tombeau? Ils volent au même martyre, pour devenir à leur tour une semence de nouveaux chrétiens. Plus on en massacre, plus il en existe. Pour un que l'on égorge, mille entourent les échafauds, avidesd'y monter. La cruauté des supplices est l'attrait qui fait les chrétiens (1). Paul, de persécuteur devenu apôtre,

(x) Necqoîcqaam tamen proficit ezqai^itior qnseqoe crodelitas yestra , illeeehra est magis sectae» Plares efficimar , qaoties meotimar a vobis, semen estsasgais christiaDorom. TertulL Apol. l.

DES éVAI^GlLEâ. 26 1

trouve une i^^uUîtude d'imitateurs; et les bourreaux euxmêmes ambitionnaient de devenir yictimes. Nous ne sommes que d'hier, disait Tertullien, et nous remplis*» sons tout votre empire : vos îles , vos châteaux , vos campagnes, vos assemblées, vos camps, vos palais, votre sénat, votre barreau (1). Ils pourraient, ces chrétiens si nombreux, enfuyant la persécution , faire de l'état une vaste solitude ; mais la persécutioil même les retient ; c'est aux supplices qu'ils aspirent. Ils pourraient, ces hommes animés de ce généreux mépris de la vie , opposant la force à la violence, faire à leur tour trembler leurs ennemis , mais un devoir sacré les soumet à leurs persécuteurs. En bravant le fer qui les frappe , ils* respectent la main qui l'emploie. Sous les coups de leurs tyrans , ils ne cessent de prier pour eux , et leurs derniers vœux sont encore pour la prospérité de leurs bourreaux. Ainsi de persécution en persécution, le christia-' nisme s'élevant sans cesse par les efforts qu'on fait pour l'abattre, monte enfin sur le trône. La croix brille sur le trône des Césars. Les oracles du Christ sur les persécutions de sa religion ont eu leur exécution : d'autres oracles vont s'accomplir. Les souverains, devenus les nourriciers de l'Eglise, l'adorent le front prosterné dans la poussière, et baisent avec respect la trace de ses pas (2). Le doigt de Dieu est ici , s'écrièrent les magiciens de Pharaon^ frappés des miracles de Moïse , et de leur im* puissance à les imiter. Plus obstinés et plus coupables, les incrédules , à la vue du plus éclatant des prodiges , s'opiniâtrent à ne pas en reconnaître l'auteur. Le monde est soumis à l'Evangile : ils ne peuvent le nier ; ils con-* testent à Dieu ce grand ouvrage. A quoi donc l'attribue-

(i) Hestcrni snmas , et ve&tra omo'a implevimos , arbes , insnlas , caitelia, mnnicipia , conciliabnla , castra îp«a, tnbas, decttrias^ palatiom, aenatam, forom. Ibid. xxxvii.

(a) Et erant reges natritii toi, et reginae nutrices tnae : vnlta ia terram demisso adorabont et pnlverem pedam taoram lingent, Isa. 2UX, a 3.

â6i EXPLICATION

ront-ik? Veulent-ils que l'univers ait cru sans raison, et que la propagation du christianisme se soit fafte sans cause suffisante? Prétendent-ils que son établissement est du à des causes naturelles, et quedesmoûfs humains Tont fait adopter? Entre ces deux absurdités nous leur laissons le choix. S'ils préfèrent l'hypothèse d'un effet sans cause , qu'ils nous le fassent concevoir ; qu'ils nous fassent comprendre comment une erreur grossière , palpable, facile à découvrir, a pu triompher à la fois de toutes les lumières de l'esprit, de tous les préjugés de rhumanité , de toutes les passions du cœur, de toute ^autorité des lois I Qu'ils expliquent le charme secret qui a pu engager l'universalité des hommes à sacrifier à cette erreur leurs goûts, leurs affections, leurs plaisirs , leurs intérêts, leur honneur, leur vie ! Ce serait un mystère plus incompréhensible que tous ceux qu'ils rejettent , un miracle plus étonnant que tous ceux dont ils contestent la réalité.

S'ils aiment mieux attribuer à des motifs humains l'honneur du triomphe de la foi , qu'ils nous les fassent connaître. Qu'ils nous disent quelles sont les armes qui ont procuré à l'évangile cette éclatante victoire : qu'ils cherchent dans là nature des causes qui agissent à la fois dans les régions les plus éloignées, dont le temps n'alfai* blisse point l'influence, qui aient un égal empire sur tous les âges , sur tous les sexes , sur toutes les conditions , sur tous les caractères , sur toutes les humeurs , et qui , à une universalité aussi étendue , joignent une force assez puissante pour déterminer aux sacrifices de tout genre : qu'ils nomment la cause naturelle qui aurait pu opérer cette révolution dans tout le genre humain !

Sera-ce l'esprit de parti , l'attachement à sa secte ? Tertullien répondait, il y a seize cents ans : Nous fûmes autrefois des vôtres* On devient, on ne naît pas chrétien (1). L'esprit de parti ne fait pas changer de parti ; on ne montre pas l'attachement à sa secte en la quittant. Que Ton

(i) Aliquando de veftrn faiisii». FiuDt, non nM€antar chxùtiani. Ttrtul. Ap<d. xvitu

DES iVANGlLlS. 263

accuse de cette opiniâtreté les païens qui repaient de se convertir ; mais il est déraisonnable de Fimputer aux prosélytes chrétiens, qui commençaient par fouler aux pieds leurs anciennes opinions.

Sera-ce l'inconstance du peuple, sa légèreté naturelle, son goût pour les nouveautés ? Ce n'est ni l'inconstance qui fait les changements stables, ni la légèreté qui inspire les attachements véhéments, ni le goût frivole de la nouveauté qui produit les sacrifices pénibles.

Sera^-ce l'amour du merveilleux ? Le motif au contraire eût dû retenir les peuples dans le paganisme. Nos mystères sont-ils plus séduisants que ses fictions ? Nos préceptes sévères , plus attrayants que les exemples de ses divinités ?

Sera-ce la crédulité et la propension à croire les prodiges ? Des miracles qui obligent à tout sacrifier , des miracles pour lesquels il faut mourir, ne sont pas adoptés sans un grand examen. On ne se fait pas égorger par crédulité. Et d'où serait venu aux Apôtres ce pouvoir étonnant de persuader à tous les hommes à la fois qu'ils voyaient des miracles qu'en effet ils n'auraient pas vus? Ce serait de tous les miracles le plus incroyable, puisqu'il ne pourrait venir ni de Dieu, ni des hommes.

Sera-ce la force de la raison et la conviction des absurdités du paganisme ? Que les incrédules s'accordent donc avec eux-mêmes. Si, comme ils le disent, la raison d'alors amenait au christianisme , comment peuvent-ils prétendre que la raison d'aujourd'hui doit en éloigner? Si ce sont les absurdités reconnues du paganisme qui ont opéré les succès de notre religion , comment n'ont-elles été aperçues que quand le voile qui les couvrait a été déchiré de la main des Apôtres? Qui a donné à leur voix la force de réveiller le genre humain du profond sommeil où il était plongé depuis tant de siècles.

Prétendra*t-on affaiblir ce vaste miracle de la conversion du monde, en lui opposant d'autres doctrines qui se sont pareillement établies? Celle de Mahomet, celle de Luther! Que l'on nous présente donc un parallèle qui ait

quelque proportion , quelque apparence de justesse : qu'on nous produise une doctrine qu'aucun préjugé n'appuie, et qui renverse toutes les idées reçues ; qui ne favorise aucune passion, et qui les proscrive toutes ; qui ne relâche aucun précepte moral, et qui les aggrave tous; que ne soutiennent ni l'habileté des politiques, ni l'érudition des savants , ni l'éloquence des orateurs , ni le crédit des grands, et qui au contraire résiste à tous ces moyens, et en triomphe ; que la puissance des souverains ne protège pas, et qui en soit constamment persécutée ; qui n'emploie pour s'établir d'autre force que la patience à souffrir ; qui ne fasse couler d'autre sang que celui de ses défenseurs ; qui s'élève sous les coups qu'on lui porte, et qui se propage de ses pertes. Que l'on compare les siècles de Mahomet et de Luther à celui des Apôtres ; les moyens de Mahomet et de Luther à ceux des Apôtres ', les obstacles éprouvés par Mahomet et par Luther à ceux surmontés par les Apôtres. Mais qu'on ne nous donne pas des disparates pour des comparaisons , et que l'on n'assimile pas des révolutions favorisées, aidées, servies par une multitude de principes humains, à celle contre laquelle combattaient toutes les causes humaines réu-nies.

Déistes, vous confondez les athées par le spectacle de c«t univers qui n'a pu exister sans que Dieu lui donnât l'être. Par une inconséquence déplorable , vous n'êtes pas frappés du spectacle de son autre ouvrage bien plus parfait encore, de cette admirable religion , qui n'a pu avoir que Dieu pour auteur. Vous multipliez les difficultés pour vous donner le droit funeste de ne pas y croire. Considérez que rétablissement merveilleux de cette religion retourne contre vous tous vos raisonnements. C'est malgré tous vos sophismes, toutes vos subtilités , toutes vos railleries que faisaient encore valoir les préjugés, les intérêts et les passions, que l'univers s'est soumis à la foi. Toutes vos allégations ont été connues , et pesées dans la balance d'une raison intéressée à les adopter. Le genre humain a prononcé, malgré les sacri-

fices auxquels il s'obligeait, que toutes vos raisons étaient vaines et frivoles ; il a rendu cet arrêt solennel , lorsque les faits que vous contestez, encore tous récents, pouvaient être facilement vérifiés : il Ta rendu , n'a pu le rendre que dans la plus entière connaissance de cause, et parce qu'il n'a pu résister aux preuves victorieuses de la divinité du christianisnie. Tous vos raisonnements ont fait partie des obstacles que la foi , dans sa marche triomphante, a écrasés sous se» pieds. Ils sont maintenant les ornements de son triomphe, et vous n'avez à lui opposer que des ennemis qu'elle a terrassés. Concluons, et disons avec S. Augustin , que celui qui demande d'autres preuves de la religion , et qui exige de nouveaux prodiges, est lui-* même un prodige étonnant , puisque la foi du monde entier ne peut pas déterminer la sienne (1).

Il leur dit encore celle aulre parabole .- Le royaume des deux esl semblable au levain qu'une femme prend et met dans trois mesures de farine, jusqu'à ce que le tout soit levé. Nous voyons dans ce levain l'emblème de la grâce, qui apporte dans le cœur de l'homme sa fermentation salutaire , la pénètre de son influence, lui ôtc sa pesanteur et son insipidité , l'élève et le met en action. Ce levain sacré est souvent dans son commencement bien peu considérable : une grande abondance n'est pas toujours nécessaire pour produire par degrés de grands effets. La première grâce qui conduit à la conversion , et qui prépare le grand ouvrage du salut, est quelquefois comme imperceptible. Une bonne pensée^ une inspiration sainte, un pieux désir, un mouvement affectueux, une lecture instructive, un exemple édifiant, l'assistance à un office, l'attention à la prédication, une aumône faite, une tentattOB surmontée, une occasion évitée, un accident, un chagrin , une maladie , une perte, voilà le levain pré-

f i) Qolisqoe adhuc prodigia nt credat inqnirit, magnam ipse est prodîgiam , qui mnndo credeote non crédit. S, Mug, de Civ» Dei^ lib. xxîi,viii,x.

cieux qui suffit pour opérer, avec le temps, la plus haute perfection. O vous , qui avez le bonheur de le recevoir dans votre âme , gardez- vous d'arrêter , de contrarier; favorisez au contraire, excitez de tout votre pouvoir son utile fermentation { elle pénétrera par degrâ votre âme tout entière» s'en emparera, se répandi*a dans toutes ses facultés, et après l'avoir successivement réformée, elle finira dans le grand jour par la transformer entièrement' Tels sont les progrès de la grâce dans l'âme qui lui est fidèle. Petite dans son origine, elle prend de rspides accroissements : elle ae complaît dans le cœur qui se complaît en elle ; elle s'y dilate, et s'y consolidée la fois* semblable à une plante qui , cultivée avec soin dans une bonne terre , étend en même temps ses rameaux et ses racines» Une première grâce , si je sais y correspondre , sera un titre pour en obtenir d'autres qui à leur tour pourront encore m'en mériter de nouvelles. Ainsi que la succession des générations peupla en peu d'années la terre , auparavant inhabitée ; ainsi la continuation des grâces qui naissent l'une de l'autre, a bientôt rempli de vertus le cœur qui en était vide. Heureuse réciprocité de cause et d'effet ! la fidélité de l'âme à la grâce multiplie en elle les grâces , et la multiplication des grâces augmente la fidélité à y répondre. Les grâces font germer les vertus, et les vertus attirent les grâces. Ainsi le premier pas que fait le chrétien dans la voie du salut} est non-seulement un engagement à y persévérer, mais un aide pour s'y soutenir ; plus on y marche, plus on y acquiert de forces. Lancé dans la carrière , et muni des bénédictions divines, que lui ont attirées ses premiers efforts, le juste, dit le Prophète, court de vertus en vertus, de grâces eu grâces, jusqu'à ce qu'il arrive à la cite céleste, où il trouvera le bonheur suprême daos i^ ^^^ et dans la jouissance du Dieu des dieux (1).

Mais s'il est un levain salutaire qui fait fermenter

. (i) Bcnedictionev dabit legislator; ibont de yirtate in Tirtatein : vidfbitar Deas deorum in Sion. Psalm, lxxziu, 8. ,

DES. ÉVANGSLIKS. 267

rame pour le bien, et qui la perfedUkiiiiie , il en existe un autre midheureuisement beawoup pins commun, et dont la funeste fermentation infecte l'âme qui le laisse pénétrer dans elle : c'est ce levain des Phari^ns et des Sadducéens, dont Jésus-€brist arertlt de se garandr(l) ; levain d'autaot plus dangereux que selon l'Apôtre, il n'en faut qu'une petite quantité pour coirrompre une masse entière (%}• De même qu'une seule grâce reçue avec fidélité, et cultivée avec soin, peut devenir le principe de la plus baute perfection, de même un seul pécbé véniel^ auquel on ne fait pe» attention, un seul défaut que l'on néglige, une seule passion que l'on croit ou que l'on aiU fecte de croire innocente, peut précipiter dans les plus bonteux désordres. Les grands pécheurs, dont la vie débordée et scandaleuse tous parait et est en effet l'oppro^ bre de rbumanité , n'ont pas commencé par des excès. Et TOUS même, qui avez encore le molbeur d'être retenu dans les liens du péché mortel> ou qui avez eu le bonbeur d'en être retiré, rappelez^vou» les pas qui you» y condui»rent. La premi^e pensée à laquelle tous tous arrêtâtes indiscrètement, le premier désir que. vous n'&«touffâtes pa», le premier regard que vous ne réprimâtes pas, la première parole libre que vous entendilies sans répugnance^ voilà, si vous voûtez remonter jusque là , la première cause de toutes vos chutes* Ils sont bien loin peut^tre, même de rotre souvenir , les- temps* de ces premiers combats entre votre innocence et la tentation^ où les principes de vertu placés dans^ votre cceur^ y disnputaîent le terrain aux maximes du' vice, leur* opposant d'abord une résistance vigoureuse, se défendant ensuite pliis-finblement, leur cédant par degrés , et leur abandonnant une partie de la place, jusqu'à ce qu^ènfin, entièrement chassé par elle , ils l'aient livrée tout en^-

(t) Qui dizitillis : Intaernini, et oavete a fermcnto Pharisaeomm: et SadiocaBomm. Matth, xvi, 6.

(a) Modicwn femnantara totam massa» corrORipU. Jd^GaUu* ▼, 9«

270 EXPUCATION

DU DIMAJHCHE DE LA SEPTUÂGESIMË.

Parabole des ouvriers envoyés pour travailler la vigne .

Jésus dit celte parabole à ses disciples : Le royaume des cieux est semblable à un père de famille qui sortit de grand matin pour louer des ouvriers qui travaillassent à sa vigne. Étant convenu avec ces ouvriers d'un denier pour le travail de la journée , il les envoya à sa vigne. Étant sorti vers la troisième heure, il en vit d'au* très qui se tenaient sur la place sans rien faire, et il leur dit : Allez aussi, vous autres, à ma vigne ; je vous dou' nerai ce qui sera raisonnable : et ils y allèrent. IL sortit encore sur la sixième heure et sur la neuvième ; et il ût la même <^se. Enfin il sortit vers la onzième heure, et il en trouva encore d'autres qui restaient là, à qui il dit : Pourquoi demeurez- vous ici toute la journée oisifis? C'est , lui répondirent-ils, parce que personne ne nous a loués. Allez aussi, reprit-ii, dans ma vigne. Le soir étant veau, le maître de la vigne dit à son économe : Appelez tous les ouvriers , et donnez-leur le paiement, encoiU' meoçant par les derniers , et continuant jusqu'aux premiers. Ceux donc qui étaient venus vers la onzième heure , s'étant présentés , reçurent chacun un denier. Les premiers s'approchant s'attendaient à avoir davantage ; mais ils ne reçurent aussi que chacun un denier , et en le recevant ils murmuraient contre le père de famille , disant : Ces derniers n'ont travaillé qu'une heure, et vous les égalez à nous , qui avons porté le poids du jour et de la chaleur. Mais s'adressant à l'un d'eux, il lui dit : Mon ami , je ne vous fais point d'injustice. N'êtes-vous

pascoDYenu avec moi d'un denier? Prenez ce qui tous appartient , et retirez^vous : je veux donner à ce dernier autant qu'à vous. Ne m'est-il pas permis de faire ce que je veux? Votre œil doit-il être mauvais parce que je suis bon ? C'est ainsi que les derniers deviendront les premiers, et que les premiers seront les derniers : car il y a beaocoupd'appelës, mais peu d'élus. {Malth^-xx, 1-^16.)

EXPUCATION.

Jésus dit celte parabole à ses disciples : Le royaume des deux est semblable à un père de famille, qui sortit de grand malin pour louer des ouvriers qui travaillassent à sa vigne. Étant convenu avec ces ouvriers d*un denier pour le travail de la journée, il les envoya à sa vigne. Etant sorti vers la troisième heure, il en vit d'' autres qui se tenaient sur la place sans rien faire, il leur dit : AUez aussi, vous autres, à ma vigne ;je vous donnerai ce qui sera raisonnable : et ils y aZlèrent. Jl sortit encore sur la sixième heure et sur la neuvième, et il fit la même chose, La plupart des pères de l'Eglise, expliquant cette parabole , disent qu'elle signiBe la préférence donnée aux gentils sur le peuple juif, qui avait été choisi et appelé avant eux. Et il est en effet assez vraisemblable que c'était là l'objet le plus direct du divin Sau* veur, en proposant cette allégorie. Mais elle présente aussi un autre sens pareillement adopté par plusieura saints Pères, également naturel, que probablement Jésus- Christ avait de même en vue, et auquel nous nous arrêterons y parce qu'il s'applique plus directement à nous , et qu'il nous fournit des instructions plus abondantes. Nous y voyons une image de la miséricorde infinie qui daigne recevoir le pécheur , dans quelque temps qu'il revienne à elle. Le père de famille, c'est Dieu ; les ouvriers, nous; la vigne, le service de Dieu; les heures de la journée, les âges de la vie ; le denier , la récompense céleste.

Les ouvriers loués dès l'aube du jour , pour travailler à la vigne du père de famille ^ représentent donc ici

ceux qui se sont attachés au service du Seigneur dès leur tendre jeunesse. Les autres ouvriers qui ne sont venus qu'aux heures suivantes, sont remblèîne des hommes qui , ayant eu le malheur de passer leurs premières années dans l'oubli de Dieu, reviennent de leurs égarements, et lavés dans les eaux de la pénitence > reprennent une vie chrétienne; les uns dans l'adolescence, les ,autres dans Tâge viril , les autres dans la décadence de l'âge , les autres enfin dans la décrépitude. C'est le père de famille qui va les chercher , pour les faire travailler à sa vigne. Dans tous les temps de notre vie , le père de tout le genre humain , notre premier , notre plus véritable père, vient continuellement à nous , pour nous presser de travailler à notre sanctification. C'est lui qui fait vers nous les premières démarches. Il vient nous chercher sur la place publique , c'est-à-dire , au milieu des dissipations, des agitations, des affaires , des plaisirs du monde. De quelques crimes que nous nous soyons rendus coupables envers lui , sa bouté miséricordieuse nous prévient, nous offre le pardon, nous engage, nous excite, nous presse vivement de le mériter. Il semble que notre réconciliation avec lui soit un plus grand avantage pour lui que pour nous. 11 nous y exhorte par les objets religieux qu'il expose à nos regards; par les exemples de vertus , dont il nous rend témoins ; par les disgrâces dont il nous afBlige y qu'il fait même quelquefois ressortir de nos péchés; par les morts subites, dont il frappe autour de nous les imitateurs , et peutêtre les complices de nos désordres ; par tous les évéaenients, en un mot, dont il ne cesse de nous entourer. Il nous exhorte surtout par les sentiments qu'il excite au dedans de nous! N'en doutez pas , ces mouvements intérieurs que vous éprouvez, ces saintes pensées , ces pieux désirs , ces velléités salutaires qui se présentent de temps en temps à vos esprits , ces remords qui vous troublent, ces inquiétudes qui vous agitent au souvenu* de vos péchés , ce sont autant d'inspirations que Dieu vou^ envoie, d'exhortations qu'il vous adresse. Pécheurs,

OeS ÉVANGILES. 273

qui depuis longtemps avez abandonné la voie du Seigneur , rappelez-vous , si votre mémoire peut les (Contenir, toutes les instances de tout genre qu'en tout temps , en tout lieu , il vous a faites pour vous y ramener. C'est vous qui vous y êtes opiniâtrement refusés. Il vous adressait les plus pressantes invitations, et vous les repoussiez avec dureté. Tous craigniez même de les entendre. Vous redoutiez la persuasion. La pensée seule d'être regagnés par ses sollicitations, vous effrayait. Ainsi, étouffant sa voix dans vos cceurs, fermant l'oreille à sa parole , plus il vous appelait , plus vous,vous éloigniez; plus 11 vous poursuivait , plus vous fuyiez. Rentrez en vous-mêmes, et voyez si ce n'a été là l'histoire de toute votre vie. Et dans ce moment même necontinue* t-il pas encore de vous attirer à lui? ne persévérez-vous pas dans vos fatales résistances ? Ah ! cessez enfin d'op» poser vos rebuts à sa tendresse. Ayez pour votre âme autant de pitié qu'il vous en témoigne (1). Ayez autant de désir de votre bonheur, qu'il vous en montre. A quelque heure que vous soyez, mettez- vous , comme les ouvriers de cet Evangile , k travailler à sa vigne , et commencez à méditer les récompenses qu'il vous promet.

C'est au travail qu'il les attache : et par là il nous montre que la vie chrétienne n'est pas une vie d'oisiveté, de dissipation , de plaisir. £t pour nous le faire mieux sentir, il choisit pour point de sa comparaison , la culture de la vigne, qui est celle qui exige les soins les plus continuels et les plus pénibles. C'est notre âme qu'il nous ordonne de cultiver , et qu'il appelle sa vigne. En eflFet, n'est-elle pas véritablement à lui? ne réunit-il pas sur elle tous les titres de propriété ? Elle lui appartient parce qu'il l'a créée , parce qu'il l'a rachetée de son sang , par tout ce qu'il a fait pour elle. Elle lui appartient bien plus qu'à nous. Nous ne l'avons que

(i) Miserere animse tnae placens-Deo. Eccli, zxx, 24.

i74 SXPUGATlOJf

coname un dépôt qu'il nous a confié , et dont nous aurons à lui rendre compte. Hélas! combien en est-il , doBt il pourrait dire ce qu'il disait par son prophète , de sa TÎgne alors si chérie , de son peuple de prédilection : Jugez entre moi et ma vigne. Qu'ai-je dû. faire poar elle, que je n'aie pas fait? je m'attendais , pour, prix de tous mes soins , qu'elle me rapporterait des raisins bons et abondants : elle ne m'a rendu que des fruits sauvages (1). Craignons pour notre âme la sentence dont il menace cette vigne ingrate. Il l'abandonnera à ellemême, et arrachant la défense dont il l'avait environnée, il la livrera aux bêtes pour la dévaster , et aux hommes pour la fouler aux pieds (2). Cultivons avec soin cette vigne précieuse qu'il nous confie. Hélas! depuis que le premier péché , en souillant la terre , l'a privée de sa fertilité , et en infectant l'homme , l'a dépouillé de son innocence , l'une fut condamnée à n'engendrer de son propre fonds que des ronces et des épines ; l'autre, à ne produire par lui-même que des ceuvres mortes ou vicieuses. Notre âme , de même que la terre , ne peut plus rapporter de fruits que par une culture assidue. Voyez cette vigne négligée , que le sol endurci cesse de féconder , que recouvrent et qu'étouffent les ronces et les épines y que les bêtes des champs viennent de tous côtés ravager. Malheureux I c^est l'état où vous laissez votre âme, en négligeant d'y travailler. Le cœur desséché, a perdu toute sa sensibilité pour Dieu , et s'est fermé aux bons désirs. Les inclinations vicieuses se sont accrues , les habitudes fortifiées; les vices ^ en même temps qu'ils ont jeté de profondes racines, ont étendu leursbranches

(i) Judicate inter me et ^Ineam meam. Quid est qnod debai facere ultra vinse me» , et non feci ei ? An quod expectavi nt faceret avas ? et fecit labroacaft. Isa* r , $ et 4»

(2) Et nnnc ostendam vobis qaid ego faciam yioeae mea : aafevam sepem ejas, et erit in direptionem :diroam maceriaiu ^Qs, et erit in concQ^cationem. Isa. y, 5,

meurtrières. L'ennemi du salut, devenu maître de votre âme, Ta dévastée. Ah! ne différez pas de réparer cet funestes ravages. Rendez-vous à la voix pressante de ce bon père de famille» qui vous invite , qui vous engage à travailler à sa vigne chérie. Ëmondez ces rameaux inu-* tiles , ces superfluités qui la surchargent. Arrachez ces attachements criminels qui Finfectent. Déracinez jusqu'au dernier rejeton de ces abeminables passions qui la suffoquent. Labourez-la avec un soin continuel , pour y faire pénétrer la rosée de L'onction sainte. Mettez-la , par l'assiduité de vos travaux , en état d'être présentée au père de famille , aussi sainte qu'il vous Ta remise après votre baptême, et de plus y chargée de fruits abondants et mûrs pour l'éternité.

Ce travail de ht vigne du Seigneur, est un travail continuel* Le mercenaire, et c'est S. Chrysostome qui fait cette comparaison, emploie la journée entière à l'ceuvre du maître qui le salarie ; il se réserve à peine une heure pour sa nourriture et pour ses propres besoins. Ainsi nous devons tous nos moments au Maître qui nous donne notre pain quotidien. Chaque heure de la journée que nous donnons à des occupations étrangères , est un larcin que nous lui faisons. Ne nous faisons pas cependant de cette obligation une idée exagérée qui pourrait nous rebuter. Ne croyons pas que nous devions nous livrer sans relâche aux exercices religieux. Nous travaillons réellement à notre sanctification , soit quand nous remplissons les devoirs de notre état ^ soit quand nous nous rendons capables. de les remplir. L'occupation * que nous prescrit le père de famille , est celle de l'état où il nous place. .Telle est son indulgente bonté , que nos actions les plus indifférentes peuvent eUes-mêin«s devenir religieuses. L'intention dans laquelle nous les faisons^, les sanctifie. Faites en vue de Bien , elles lui sont agréables , et à nous méritoires. Il daigne accepter l'offrande de nos repas ,. de notre sommeil, et nos délas-* sements. Soit que vous mangiez , dit son grand Apôtre , soit que vous buyiez^ soit que vous fassiez toute autre

chose, faites tout pour la gloire de Dieu (1). Ne nous effrayons donc pas de l*obligation , puisqu'on nous Timposant , la Providence uous en a aussi multiplié les moyens ; et ne murmurons pas- d'un devoir qui nous est rendu aussi facile.

Ce n'est pas jusqu'à une certaine heure du jour, que le père de famille envoie les ouvriers dans sa vigne ; c'est jusqu'à ce que le jour soit terminé. C'est à la continuité du travail qu'il attache sa récompense. Celui qui dans le cours de la journée abandonne l'ouvrage, n'a rien à espérer; image sensible de la persévérance avec laquelle nous devons soutenir jusqu'à la fin de nôtre vie le travail de notre sanctification. C'est l'état où nous serons trouvés au moment de notre mort, qui décidera notre éternité; et la vie la plus sainte, terminée par une faute mortelle , aura pour récompense l'enfer. Il est donc des vérités terribles , même pour les justes ; et celui qui se sent le plus ferme , doit sans cesse trembler de tomber (2j. Jésus-Christ , il est vrai , nous a promis le salut , mais en nous l'assurant , il y met la condition que nous persévérions à y travailler jusqu'à la fin (3). Il n'est pas permis dans ce travail de se lasser ; et sitôt qu'on l'abandonne, tout ce qu'on a fait est anéanti. Que devons-nous donc penser d'un grand nombre de chrétiens, dont la vie est une alternative continuelle de 4:onversions et de rechutes ; que l'approche d'une solennité , qu'une prédication, qu'un revers, qu'une incommodité ramène à Dieu, et que la moindre occasion, la plus légère tentation en éloigne aussi facilement ; dont on ne sait jamais s'ils adorent Baal ou le Dieu d'Israël , ' parce que passant de l'un à l'autre avec une continuelle «uobilité y ils ne sont franchement à aucun des deux , et

(x) Siire ergo mandacatis, sive bibitis, sive aliad qaid facifis, omnia in gloriam Dei facile. / Cor, x, 3i.

(a) Qui se existimat stare, videat ne cadat. / ad Corinth. x, 12. (3) Qni aatem persévéra verit DSf|ae in fîoem , hic salvas erit .

que dans l'impuissaDce de les servir en même temps , ils les font se succéder sans relâche ?

Jésus-Christ fait ici de la journée l'emblème de notre vie, et cette comparaison est un des points les plus exacts de sa parabole. Quand nous nous considérons dans l'immensité de matière qui compose l'univers, notre imagination se confond à la vue du peu d'espace que nous y occupons. La durée de notre vie est un point encore plus petit dans l'éternité. Car enfin, entre le grain de sable et le monde entier il y a une proportion, mais entre toute la suite des siècles et Téternité , il n'y en a aucune. Transportons-nous en esprit dans la région de l'éternité où nous devons être transportés en réalité ; considérons de cette distance les diverses périodes de temps qui noua semblent ici-bas séparées par de si grands intervalles i entre la vie de Thomme le plus âgé , et celle de l'insecte éphémère, quelle difiérence apercevrons-nous? Et c'est de ce jour si court, que nous avons à passer sur la terre ^ de ce jour qui , à peine sorti des ténèbres de la nuit , y est aussitôt replongé, que nous sommes uniquement occupés ! Notre soin unique est de passer agréablement ces moments si peu nombreux , si rapides , qui se poussent, qui s'entraînent les uns les autres, et qui nous entraînent avec eux dans leur course. A ce jour qu'aucune nuit ne terminera, à cette félicité qui ne doit jamais avoir de fin , à peine donnons-qous quelques légères pensées. C'est le présent seul qui nous touche , il semble que l'avenir ne doive jamais arriver. Et ce qui est plus inconséquent encore, ce n'est que dans l'afiaire essentielle du salut , que nous sommes aussi absurdes. Pour tous les minutieux intérêts de plaisirs , de richesses , d'ambitions , nous ne sommes que trop prévoyants. Nous bâtissons projets sur projets ; nous nous épuisons en vues lointaines ; nous vivons de désirs, nous nous repaissons d'espérances* Il semble alors que nous n'existions que dans l'avenir. Il n'y a que notre intérêt principal, notre seul véritable intérêt pour lequel nous soyons insouciants, et que nou^ ne sachions pas prévoir ; c'est le seul qui soit nul à nos yeux.

278 ÏÏÏLICAtlON

£nfin il iortit vers la onMième heure , et en trouva encore d'auiree qui resiaieni là, à qui il dit : Pourquoi demeurexvous ici toute la journée oisifs? Cestj lui répondirent-iU , farce que personne ne nous a lo%kés. Allez aussi, leur dit^il, dans ma vigne. Combien en est-il parmi nous qui mé— ritent un semblable reproche ! En jetant les yettx sur la place publique, sur ce monde où nous sommes tous rassemblés , combien le père de famille ne découyre-t-il pas d'oisifs? Ce vice si funeste, dont l'Esprit saint a dit, et dont un proverbe trivial répète qu'il engendre les autres vices (t), est malheureusement un des plus communs. Et même parmi les personnes qui se piquent d'une sorte de régularité, combien en voyons-nous qui imaginent allier les douceurs coupables de la fainéantise aux règles sévères de sa religion ! On prétend ne pas faire de mal, parce qu'on ne fait rien. Est-^ce donc pour ne rien faire, que Dieu nous a mis dans ce monde ? Ne vous a-t-il pas imposé le travail comme peine du premier péché ? Lorsqu'il nous accorde le bienfait du temps, est-ce pour que nous le perdions, que nous le consumions, que nous le dissipions dans de vaines inutilités ? Quand il nous place dans la société , son intention estelle que nous en soyons les fardeaux ; que nous^ en recueillions tous les avantages, sans en supporter aucune charge? C'est surtout dans les classes distinguées et opu-^ lentes, que ce vice est malheureusement le plus ordinaire. Mais de ce qu'on n'a pas besoin de travail ppur subsister, en est- il moins nécessaire au salut? oserat-on présenter au Juge suprême l'excuse que l'on donne au monde de son état et de sa richesse ? C'est au contraire dans les conditions plus élevées que la> fainéantise est, et plus coupable, parce qu'elle entiaîne des conséquences plud fâcheuses; et plus inexcusable, parce qu'elle ne peut s'autoriser d'aucun prétexte.

Comme il n'y a qu'une seule chose nécessaire,, il n'y a. qu'un seul travail réel : toute autre occupation est aux.

(i) Mnltam enim nuilkiam doonit otiosita».. £<;c/i. zzznr, 09..

DBS ÉVANGILES. 279"

yeux de Dieu de l'olsjyeté. Il est égal devant lui de ne rien faire» ou de ne pas faire ce que Ton doit. En vain ils s'agitent, ils se tourmentent, ils s'épuisent, tous ces hommes que nous voyons contiQuellement en mouvement, pour des objets étrangers au salut, auxquels leurs préjugés et ceux du monde attachent une si haute im-portante. Dès que ce n'est pas le travail de la sanctification, ou qu'il n'y a pas rapport, le Père de famille leur dit comme aux ouvriers de l'Evangile : Pourquoi de» meurez-vous toute la journée oitifê ? Ce n'est que le travail de sa vigne qu'il récompense : toute autre est stérile, et, loin de mériter ses grâces,^ attire sa colère. Considérez l'arbre qu'il ordonne de jeter au feu t ce n*est pas celui qui donne de mauvais fruits, c'est celui qui n'en produit pas de bons (1). Ce n'est pas le serviteur infidèle, c'est le serviteur inutile» qu'il fait jeter dans les ténèbres extérieures (St),

La réponse que font ces ouvriers est, il faii4 l'avouer, dans l'ordre temporel trop souvent fondée. Combien dlnfortunés languissent dans la misère par l'inhumanité des riches, qui refusent de les employer ! Ce n'est pas la fainéantise qui les perd. Ce travail que tant d'autres rejettent loin d'eux, les malheureux le désirent avec ar-^ deur : ils voient avec désespoir leurs bras réduits à l'inaction, et leurs familles à Tindigence ; et ils ne restent effectivement dans leur oisiveté meurtrière, que parce que personne n'a voulu les louer. Mais dans l'ordre spirituel, dans le sens de notre parabole, cette réponse ne peut pas être une justification. Nous naissons loués au service du Père de famille qui nous a donné l'être, et astreints au travail de sa vigne. Nous en avons contracté un autre engagement plus fort encore dans notre baptême. Nous ne pouvons nous en dispenser sans manquer à cette double obligation ; obligation sacrée et in-

(i) Odinis arbor qaae non facit fractam bonam, excidetnt, et in ignem mittetor. Matth, tu, 19.

(») Inmilem serviim ejicite intenelMras exunores. /</. zzv, 3o.

vioiabie qui n'admet ni exception, ni excuse. £n tout temps, en tout lieu, en toute situation nous pouvons y vaquer. En nous faisant de la sanctification un devoir de tous les moments, Dieu nous Ta rendue possible dans toutes les circonstances ; et on ne peut se figurer une seule occasion de la vie où nous n'ayons pas, et l'obli* galion, et la possibilité d'y travailler.

Le soir étant venu, le maître de la vigne dit à son économe: j4ppelez les ouvriers, et donnez-leur le paiement^ en commençant par les derniers, et continuant jusqu'aux premiers. Ceux donc qui étaient venus vers la onzième heure, s'étant présentés, reçurent chacun un denier. C'est le soir de la journée, au moment où elle finit, et où le travail cesse, que se fait la distribution de la récompense. Il s'avance continuellement, le soir de notre vie ; chaque instant en s'eufuyant rapproche de nous celui qui doit être notre dernier. Le temps qui nous avait été accordé pour notre travail s'abrège sans cesse. £t combien déjk y en a-t-il de consumé ! La nuit vient, dit le divin Sauveur, où il n'est plus donné à personne de travailler. Et la conséquence qu'il en tire est que , tant que le jour luit, il ne doit jamais discontinuer l'œuvre de celui qui l'a envoyé (1). Cette obligation serait-elle moins impé* rieuse pour nous que pour lui ?

Quand il sera arrivé ce soir de la vie, ce moment où se termineront nos travaux, et où commencera leur récompense, nous comparaîtrons devant l'économe du Père de famille, devant Jésus -Christ établi par son Père, juge des vivants et des morts. Au sortir du corps, où elle fut si longtemps renfermée, notre âme se trouvera subitement transportée au pied de son tribunal, et l'état où elle sera présentée fera son sort éternel. Elle restera pendant l'éternité entière^ ou ornée ou souillée et brillante des vertus que nous y aurons cultivées et défigurées par les péchés dont nous l'aurons infectée.

(i) Me oportet operari opeia ejna qai misit me, donec dies c&t. yeiiit aox qoando nemo- potest operari. Joan. ix, 4.

DBS ÉVANGILES. 281

Un seul et même instant verra la citatiou, l'arrêt, TexécutioD. C'est pour nous préparer à cet épouvantable moment que tous les autres nous sont donnés ; toutes nos actions doivent nous y disposer, toutes nos pensées s'y rapporter, toutes nos vues y tendre : effrayante, mais par-là même salutaire considération , qu'il est souyeraînemeut important d'avoir sans cesse devant les yeux ! A chaque occasion de chute qui se présente, à chaque séduction qui nous est offerte, à chaque tentation qui nous attaque , rappelons-nous cette idée préservatrice : C'est sur cela que je serai jugé. Pourrons-nous devant une - telle pensée avoir la force de commettre un seul péché?

On s'étonne de voir le maître de la vigne accorder une récompense égale aux ouvriers qui n'ont travaillé qu'une heure, et à ceux qui ont soutenu le travail de la journée entière ; et souvent dans la religion on a abusé de cette partie de la parabole. Uhérétique a prétendu en conclure que dans le royaume des cieux les récompenses des saints sont toutes égales ; et le libertin a cherché à s*en prévaloir pour autoriser le retardement de sa conversion. Mais nous disons a l'un et à l'autre : Est-ce dans des allégories qu'il faut chercher la précision de la doctrine, et la stricte rigueur des règles ? Convient-il de tordre, de presser toutes les circonstances d'une parabole pour en exprimer des circonstances étrangères à l'objet de la parabole ? Non, l'intention du divin Sauveur n'a pas été d'annoncer par là une égalité de gloire entre les saints qui régnent dans le ciel. La même bouche qui a dit que le denier était donné également à tous les ouvriers , a déclaré que dans la maison du Père céleste il y a beaucoup de demeures (1), et montrant quel doit être le plus grand dans le royaume des cieux, a enseigné que ce serait celui qui se serait abaissé comme un enfant sur la terre (2). Tous reçoivent la même récompense,

(i) In dumo pétris mei inansiones roaltae sont. Joan. xir, 2. (a) Qiiis patas major est in regno cœloram ?,... Qnicamqae «rgo.

mais ils ne la reçoivent pas tous^gale : elle est la même dans sa nature , parce qu'elle consiste dans la possession de Dieu; la même dans son effet, parce qu'elle comble tous leurs vœux, sans rien laisser à désii*er pour le bonheur, la même dans sa durée, puisqu'elle n'a de terme que l'éternité ; mais elle n'est pas pour cela la même dans son intensité. Sa mesure dans les uns et dans les autres est différente. Ainsi les réprouvés subissent dans l'enfer le même châtiment, quoique leurs peines soient toutes proportionnées à leurs crimes.

Gardons-nous pareillement de la criminelle et fatale pensée , qu'en accordant la même récompense aux ou-* vriers venus dans les différentes heures, Jésus- Christ nous autorise à retarder jusqu'au soir de notre vie l'ouvrage de nôtre sanctification. Pécheurs, qui voulez vous prévaloir de ce misérable raisonnement, savez-yous si le soir de votre vie n'est pas déjà arrivé ; si , tandis que vous comptez encore sur de longs jours, la mort n'étend pas déjà vers vous son bras , et ne commence pas à déployer sur vos têtes le voile funèbre dont elle va vous ensevelir ? Les ouvriers de la onzième heure reçoivent le même prix que ceux de la première : mais s'ils ne sont pas venus plus tôt au travail, c'est qu'ils n'y ont pas été appelés plus tôt. Ils ont été fidèles, comme les autres, à la première invitation ; ils ont travaillé, comme les autres, jusqu'à la fin de la journée. Leurs intentions, leur zèle ont été les mêmes , et c'est là ce qui leur vaut du père de famille la même récompense. Y avez* vous le même titre, vous qu'il a si souvent et si inutilement invités; vous qui passez jusqu'au dernier moment de votre vie dans les dissipations, dont les moins coupables sont celles qui ne sont que frivoles ?

Examinons le véritable sens de cette partie de la parabole, et considérons l'instruction que renferme ce denier également accordé à ceux qui ont inégalement

bnmiliaverit se sicot et parvnlas iste, hic est major in regno cœIo« mm, Matth, xvm, i cf 4.

DES KYANGILES. 5^83

travaillé. Ce n'est pas d'après le temps, c'est d'après la ferveur da service que Dieu distribue ses récompenses : il a égard, non à la quantité , mais à la qualité des œuvres; il ne les compte pas, mais il les pèse. Ils sont heureux^ sans doute, ceux qui , dès leur première jeanesse, se sont chargés du joug du Seigneur, et ils ont de grands avantages : mais enfin la longueur du travail peut être compensée par l'ardeur* Le voyageur qui s'est mis en route trop tard peut, en précipitant sa marche, atteindre et même surpasser celui qui , parti de grand matin , a marché plus lentement. Celui-là a toujours suffisamment travaillé à la vigne du Seigneur, qui a bien ira** vaille. Telle est Tindulgente bonté de noife père qui est aux cieux, que tout le temps perdu en frivolités , ou consuttté en vices avant la conversion, a disparu de devant ses yeux ; il ne voit plus que la pénitence, qu'il estime, non par sa durée, mais par son amertume ; nonpar la multiplicité des exercices, mais par la profondeur du repentir. Pécheurs revenus à Dieu sur le soir de votre vie, que cette idée est consolante, qu'elle est encoura-^ géante pour vous ! Non, si votre conversion est véritable et entité, elle n'est plus tardive. Me vous affligez pas du peu de temps qui vous reste pour déplorer, pour réparer, pour expier vos péchés. Veuillez l'employer, et vous en aurez suffîsanuneot ; et votre pénitence sera parfaite, dès qu'il ne manquera rien à vos désirs.

C'est ainsi que juge celui qui , lisant dans le fond des cœurs , prononce d'après leurs dispositions les arrêts de sa justice : mais les jugements des hommes, qui ne peuvent voir que Textérieur, sont souvent bien différents. U n'est que trop commun, parmi ceux même qui se piquent de religion et de régularité^ de juger le prochain avec une légèreté* téméraire ; de faire entre soi et les autres des comparaisons infectées toujours d'orgueil, souvent de malignité, quelquefois de fausseté. Tous n'apercevez que des surfaces et vous prétendez juger l'intérieur I vous vous préférez à. ce frère converti depuis peu, parce que, dites-vous, depuis longtemps

VOUS êtes dans la voie du salut ! Savez-vous si depuis qa'îl y est rentré,, il n'a pas fait de grands pas qui l'ont déjà fait vous devancer de très-loin? Et combien ne voyonsnous pas de pénitents qui, excités par le souvenir même de leurs fautes, se sont élevés au rang des plus grands saints! Ces pécheurs même que votre piété fastueuse dédaigne, et avec qui, semblable au pharisien de l'Evangile vis-à-vis du publicain , vous faites de vous-même un parallèle insultant, sont peut-être destinés à une plus haute perfection que vous ; peut-être sont-ils, comme Paul et Augustin , prêts à devenir des vases d'élection ; peut-être, comme tant d'autres pécheurs, et des livres saints, et des annales de TËglise, vont-ils être incessamment les modèles d'une sainteté à laquelle vous êtes incapables d'atteindre. C'est à vous, autant qu'aux Juifs de son temps, que le Sauveur adresse ces paroles : Je vous dis en vérité, les publicains et les prostituées vous précéderont dans le royaume de Dieu (1). Ce n'est pas sur vos frères, c'est sur vous-même que vous âeyez tourner, peut-être avec plus d'équité, mais certainement avec plus d'utilité, la sévérité de vos jugements. Ce fut une grande grâce sans doute que Dieu vous accorda, quand il vous appela dès votre jeunesse au bonheur inestimable de le servir ; mais ce fut de sa part une pure grâce, et il est injuste à vous d'en tirer vanité. Loin de vous enorgueillir, elle doit au contraire vous humilier, parce qu'elle vous oblige à une reconnaissance particulière, et qu'elle vous impose de plus grands devoirs. Plus la somme des talents que vous avez reçue en dépôt -est forte, plus sera considérable le compte que vous aurez à en rendre. David conjure le Seigneur de ne pas entrer en jugement avec lui, parce qu'aucun homme ne peut être justifié en sa présence (*2). Vous imaginez-vous

(i) Amen, amen dico vubis qnia poblicaui et merelrices prascedent vos in regnnm Dei. Matth. xxi, 3r.

(a) Non intres in jndiciom cnm servo tac, Domine : qnia non jostilicahitar in conspecta tao oœnis vivens. Psaîm, cxlii, a.

Têtre? Vous confiez -vous, couiuie faisaient les Juifs, sur la multiplicité de vos œuvres pieuses? Mais démêlezvous avec certitude dans vous-même le motif dont elles procèdent , et qui seul peut faire leur mérite ? Ëtes-vous assuré qu'elles ne sont souillées par aucun péché ? Savezvous positivement ce que doivent rabattre de leur pré tendue valeur^ les imperfections, les négligences, les fautes journalières auxquelles vous êtes si sujet ? En donnant le même prix aux ouvriers qui sont venus aux diverses heures, Jésus-Christ leur apprend à tous qu'ils ne doivent pas se préférer les uns aux autres : il ranime l'espérance des derniers qui pourraient craindre de n'a* voir pas assez de temps pour mériter ; il rabat la présomption des premiers, qui pourraient se figurer qu'ils ont de plus grands droits que les autres. Il va leur donner une leçon plus forte encore.

Le% premier» i'approchani, s'attendaient à recevoir da^vanlage ; mai$ eux a\kssi reçurent chacun un denier. En le recevant ils murmuraient contre le père de famille, disant : Ces derniers n'ont travaillé qu'une heure, et vous les égalez à nous, qui avons porté le poids du jour et de la chaleur. Mais s^adressant à l'un d'eux, il lui dit : Mon ami, je ne vous fais point d'injustice. N'êteS'-vous pas convenu avec moi d'un denier ? Prenez ce qui vous appartient et retirezvous :■ je veux donner à ce dernier autant qu'à vous. Ne m' est^tl pas permis de faire ce que je veux? votre ail doitil être mauvais parce que je suis hon? Jésus-Christ nous présente ici l'exemple de ce vice déplorable, qui dans l'enfer est le véritable supplice des damnés, et qui sur la terre en est l'anticipation. Les autres passions, dans leur dépravation , procurent au moins quelques plaisirs ; l'envie ne se repaît que de chagrins. Elle tourmente celui qui en est atteint, bien plus encore que ceux qui en sont l'objet. C'est une vipère qui commencé par déchirer le sein qui Ta conçue. Tout ce qui contribue au bonheur des autres fait le désespoir de l'envieux : il semblerait que tout ce qu'ils possèdent, et qu'il voudrait leur ravir,, ce sont eux qui le lui ont enlevé. Toute vertu l'impor-

286 EXPUCATION >

tune, tout talent l'offusque , tout sujet Faltnste, et comme il déteste tout ce qui a quelques qualités, il en est à son tour détesté et encore plus méprisé : il est l'eD* nemi de la société entière. Ce malheureux TÏce n'est pas, à beaucoup près^ aussi rare qu'on, pourrait le croire. Ce fut lui qui rougit la terre du premieir sang ; et depDÎs ce crime, combien d'autres n'a-t-il pas continué à ^e commettre I S'il ne parait pas ausst commun qu'il l'est en effet, c'est parce qu'on s'attache avec grand soin à le cacher. Telle est la juste honte qu'il inspire, qs'ou ne se l'avoue pas à soi-même ; on s'efforce de se le dissimuler, et souvent on y parvient. Rentrez en vous-ta^^^^' et sondant les replis de votre con8.cience, examinez si les détractions, si les murmures que vous vous êtes si souvent permis ^ et que voua coloriez aux yei*x an public et aux vôtres des prétextes de biem pubhc, de justice, de franchise, n'ont pas eu pour principe un sentimeot seatt d'envie , et pour motif réel le chagrin d'une réputatioc qui vous faisait ombrage, le dépit d'une élévation que vous jalousiez. Cesses enfin de vous £aire use iUu&^o^ funeste, et puisque vous sentez t^ute la bassesse de cette affreuse passion, arracheznen de votre cœwtiusqnàui dernières racines. j

Les ouvriers de notre évangile étaient d'autant plti^ inexcusables dans leurs murmures , qu'ils n'avaient envers le maître de la vigne d'autre titre que sa promesse, à laquelle il était ftdèbe , puisqu'il leur donnait le f^ convenu. Noua sommes vis-à-vis deJDieu dans hva^ siuiaition ; nous n'avons aucun droit sur lui et sur grâces. Enfanjts de c(dère ,. par nous-mêmes nous ne ^ iium& que ses cbàûmeuts ; tous les biens qu'il verse ^ noui sont, relativement à nous, des dons pttï«"f] graâttits de sa miséricorde. Noua n'avons pour l« J^*'^ mer d'autre titre que la promesse qu'il a daiga^

faire de ses récompenses » si nous travaillons â^^ ^^ avec constance^ C'est par fidélité à son engagement'

non par justice powMios mérites, qu'il nous 1®**Î^^Tc'est à ltti-m«ine bien plus qu'à noua qu'il les doit, w

BBS STAUGILES. S87

Taincus de cette etsenlielle vérité » certaios que tous les henbàts dont sa bonté ue cesse de nom combler , il pourrait sans Hi)iistice noua les refuser , d'abord péné* troas-Bous de la TÎFe reconnaissance qu'ils doÎTent nous iispirer -, ensuite ne nous offensons paes si nous n'en ve- «voQS pmnt de plus étendus et de plus abondants. Enfin ;aidoiis-nous surtout de murmurer , quand noua en royons d'aatres plus favorisés âes dons de Dieu dans 'ordre de la nature, de la fortune ou de la grâce* Soyons l'avance sur la terre comme nous espérons être un jour lans le ciel , heureux du bonheur de tous nos frères y oaissautdobien qui leur arrive. En serrant Dieu avec toute la fidélité et le zèle dont nous sommes capables, désirons qu'il soit servi plus parfaitement encore par les autres. Que le spectacle des hommes pieux qui sont plus avancés que nous dans la carrière de la sainteté , nous anime d'une noble émulation de les atteindre^ et non d'une basse jalousie de lea ravaler. Que votre nom soit sanctifié sar la terre comme il l'est dans le ciel , disonsnous à Dieu tous les jours dans la prière qu'il noua a enseignée; que ce sentiment soit toujours dans notre coeur, comme l'expression en est journellement dans notre bouche.

La réponse du père de famille aux ouvriers mécon-» tents , nous présente encore une instruction. Il donne à tous ce qu'il leur a promis ; il accorde à quelques-uns davantage, et il déclare qu'il est le maître d'en user ain- ^* Par là il nous apprend à distinguer les devoirs de justice, des œuvres de chartIé.Nous devons les premiers strictement et rigoureusement. Rieu ne peut nous autoriser à retenir ce qui a|^rtient à autrui ; maàa si nous ^ poaroQs lut refuser ce qui hii est dû , nous pouvants lui accorder davantage, il nous est sévèrement défendu <|e mtet vis^à-vis de lui en deçà de la ligne de la jus- ^^^ ; mais il nous est permis , et même: recommandé , daller au-delà ; et c'est là que commence la bienfai-* ^nce« La bienfaisance ne contrarie jamais la justice, ^Ue l'excède toujours } elle ne fait jamais le bien des uns

aux dépens des autres ; mais en rendant aux Uns ce qur leur appartient, elle accorde aux autres plus qu'il ne leur est dû. La bienfaisance , qui est une partie essentielle de la charité, est prescrite de même que la justice, mais ses devoirs ne sont pas aussi exactement circonscrits; sa dette est également rigoureuse, mais sa quotité, les personnes à qui elle est due , la manière de l'acquitter, ne sont pas déterminées avec la même précision : son exercice admet quelque latitude, souffre les prédilections, permet les préférences. Vous êtes strictement tenu de faire du bien à vos frères ; mais les circonstances sont rares où vous êtes tenu d'en faire à tel plutôt qu'à tel autre. La conséquence de cette vérité est que , comme les ouvriers de cet évangile, j'ai tort de me plaindre, quand les bienfaits que j'ai désirés ne tombent pas sur moi. Dès que ce sont des bienfaits, je n'y avais pas droit ; on a pu , sans me faire injustice , les verser sur un autre. On ne m'a pas nui , parce qu'on a manqué de me don ner ce qui ne m'était pas dû. Si cette règle si simple, et dont la vérité est si frappante , était observée , combien de plaintes et de murmures seraient supprimés I

C'est ainsi que les derniers deviendront les premiers , et que les premiers seront les derniers. Il ne faut pas prendre cette proposition dans son universalité absolue , et croire que ceux qui se sont livrés tard au service de Dieu précéderont pour cela ceux qui l'ont servi de bonne heure. Loin de nous cette pensée, aussi injurieuse à la sagesse qu'à la justice divine, et qui tendrait à encourager les délais de la conversion , si sévèrement condamnés. L'idée du divin Sauveur est seulement que parmi ceux qui sont les derniers dans l'ordre de la vocation , plusieurs deviendront les premiers dans l'ordre de la gloire ; que Ton verra des pénitents plus pénétrés d'hu^ milité, plus enflammés de charité, s'élever au-dessus des justes moins animés de ces vertus; et que ceux qui.auront travaillé à leur salut moins longtemps, mais plus fortement, dépasseront ceux qui y auront mis plus de temps et moins d'ardeur»

Car il y aura beaucoup d'appelés, mais peu d'élus» Vérité terrible, mais incontestable , que nous ne pouvons trop souvent , trop profondément méditer. L'Esprit Saint , pour que nous en soyons plus vivement frappés, nous la rappelle fréquemment. Considérez Noé seul avec sa famille , sauvé des eaux du déluge ; Loth et ses filles échappant aux flammes de Sodome ; deux Israélites , parmi tous ceux qui sont sortis d'Egypte, parvenant à la terre promise. Voyez dans Isaïe les élus comparés au petit nombre d'olives restées après la récolte (1). Ecoutez le Sauveur déclarant que la porte de perdition est large, et la foule qui s'y précipite , nombreuse ; que celle du salut est étroite, et que peu de personnes la trouvent (2). Mais est-il nécessaire de recourir à l'autorité sacrée pour se convaincre du petit nombre de ceux qui seront sauvés? Jetez les yeux sur le monde ; et sans parler même des peuples qui vivent dans les ténèbres de Terreur , examinez si parmi les hommes éclairés des lumières de la foi , il en est beaucoup qui aient droit à la récompense divine. Comparez la loi de Jésus-Christ à son exécution ; ses principes/ aux maximes mondaines; ses règles, à nos mœurs. Ketranchez de la masse des hommes avec lesquels vous passez vos jours, d'abord tous ceux qui se font une gloire de n'avoir point de religion ; ensuite ceux qui , sans avoir cette funeste manie , vivent comme s'il n''y avait pas de Dieu , s'abandonnent sans frein et sans mesure à toute l'impétuosité de leurs passions , enfin ceux qui , plus modérés dans leurs désirs , ne se permettent que les défauts qui les flattent le plus, remplissent d'ailleurs les devoirs qui les gênent le moins, et qui voudraient dans leurs vaines pensées, arriver par les aisances, par les agréments, par les plaisirs de la vie,

(i) Haec eront in medio terrae, in medio popalorara , qnomodo 8Î pancae oliyae, qose remanseront, excatiantor ex olea. Isa, -xxiv, x^.

(i) Intrate per angostam portam : qnia lata porta , et spatiosa ▼ia est, qaa0 docit ad perditionem , et malti snnt qai intrant per eaiD. Qoatti angasta porta , et arcta via est , qnae dncit ad vitam , et paaci sont qui inveoiant eain. Matlhi vu, i3 e/ 14.

au bonheur du ciel. Que resteia-t-ii> grand Dieu! pOnr le salut ? Cherchez , parmi ceux ménnie qui se disent chrétiens, les vertus chrétiennes : Thunniité, l'aboyation, la mortification, la résignation, la charité, qui sont dans notre sainte loi, non de simples conseils , mais de stricts préceptes. Après cet examen , vous sera-t-il. encore possible de douter de la maxime de notre évangile, qu'il y a peu d'élus?

Quel est donc l'aveuglement, quelle est l'inconséquence de ceux qui prétendent justifier leur conduite par les exemples qui les environnent ; qui croient s'excuser de l'omission des devoirs ou de la pratique des vices , en disant qu'ils ne font que ce que tout le monde fait , et qu'agir autrement, serait se singulariser! Cette excuse que vous alléguez fait elle-même votre condamnation. C'est précisément parce que le monde agit ainsi, que vous devez agir autrement. Le monde , vous ne pouvez en douter , est dans la voie de perdition : le suivre , c'est donc évidemment courir à votre perte. En vous associant à ses actions, vous partages son sort. Dès que Vous imitez ses exemples, vous vous soumettez à sa condamnation. Votre raisonnement revient à*dire que vous aimez mieux vous damner avec la multitude, que vous sauver avec le petit nombre. C'est en se singularisant par leurs vertus, que tous les saints sont parvenus à la gloire; il n'y a pa$ pour vous d'autre moyen de salut que pour eux. Quand les libertins vous traitent d'homme singulier, commencez à croire que vous êtes dans la route du ciel, et n'estimez votre conduite qu'autant qu'elle sera différente de la leur.

Le nombre des élus est petit. En conclurons-nous avec les disciples : Qui donc peut-être sauvé (1) ? Désespérons-nous de notre salut ? Ah ! gardons-nous de cette fatale pensée , ce serait le plus grand de nos malheurs. Concluons au contraire du petit nombre des élus , que

(i) Anditis aatem bis, discipnli mirabantar yalde ditentei : Qais Wgo potcrit salvns es8« ? Matth. xix, a5.

DES EVANGILES. ^i

nous devons fati*e tous nos efforts pour en être. Lorsque, dans les temps de contagion , la mort se promène sur nos villes et sur nos campagnes, moissonnant un ffmad nombre de têtes, courez-vous au-devant de ses coups ? Ne cherchez-vous pas même à vous préserver de ses atteintes, à vous séquestrer de la foule des mourants , à vous éloigner de leur air empesté ? Les précautions que TOUS prenez pour la vie de votre corps, employez-les au salut de votre âme. Fuyez l'air pestilentiel qu'exhalent tant de malades qui vous environnent ; garantissez- vous de leur souffle contagieux. Connaissant les causes de leurs niaux, évitez-les avec soin : et vivant autrement qu'ils n ont vécu, méritez de ne pas éprouver leur triste sort.

Page 1