VII
3 L'Eclaircissement est inédit. J'en publie le premier point dans l'appendice I. Le troisième point n'est qu'une liste assez sèchement commentée d'autorités que Fénelon a d'ailleurs reproduites en partie, à diverses reprises dans ses écrits postérieurs sur le pur amour.
î° La conformité de son livre avec le système.
3° Les authorites sur lest/ ue lies il s'est servy du certains termes pour expliquer ce système.
.1 nstifiés par ces préliminaires, les 45 articles devaient rire plus intelligibles, et paraître plus orthodoxes. Mais Fénelon n'eut pas le temps de mener à bout ce premier dessein : Des trois points annoncés, le premier est inachevé, le second n'est pas traité, et il reste des lacunes dans le troisième.
Bientôt, en effet, Fénelon s'aperçoit qu'il ne doit plus s'adresser au public, comme il prétendait le faire dans l'Eclaircissemeut, et exposer son système aux hommes par charité, mais qu'il doit répondre aux théologiens. Dès lors, il pense moins a des eorrectifs, qu'à des corrections.
Les négociations se poursuivent avec l'Evèque de Chartres, par l'intermédiaire de l'abbé deChanterac (1). L'ambassadeur de Fénelon avoue à Godet-Desmarais que les « Maximes des Saints » contiennent des expressions négligées ou quelque terme impropre. Mais il excuse aussitôt l'auteur : « Ces'mots impropres sont des mots qu'il a employés dans un sens qui n'est pas de l'usage de l'école, quoiqu'il puisse être de l'usage commun
1) Lettre du 22 juillet 1007. de Chiuiterac à Féuelon. Corresp. VII, 500 et sq.
dans la société. Voilà pourquoi M. de Cambrai... auroit pu, dans une seconde édition, mettre un éclaircissement à la tête, qui seroit entré dans le détail des propositions qui ont fait de la peine, pour ;/ expliquer son vrai sens, et en rejeter tout le mauvais qu'on leur a voulu donner : et même, dans le corps du livre, il aur 'il ajouté quelques mots plus précis, pour prévenir le lecteur contre toute équivoque. » Suivons le récit que Chantérac fait de sa conversation. « Mais cela est très bon, m'at-il dit; pourquoi ne Va-t-il pas fait? — Parce que vous ne l'avez pas voulu, ai-je répondu. — Mais quand il se propose d'examiner ses nouvelles explications de son nouveau, livre, il entend que ce soit avec ce petit nombre de ses amis qui ont l, imagination aussi échauffée que lui sur son livre. — Il entend. Monseigneur, lui ai-je dit, ne compter jamais avec M. de Meaux sur son livre... Mais à cela près il veut prendre le sentiment des docteurs et de ses amis. — Pour moi, je trouve que cela est très bon, m'a-t-il répété deux ou trois fois. Du moins, ce nouveau livre seroit bon, et expliquerait le premier ; et, si quelques Evêques ètoient encore choqués du premier, ils feroient les mandements quils voudroient. « Fénelon, apprenant cette conversation (1). se félicite d'abord. Mais aussitôt il redoute les « variations » de M. de Chartres. Il continue donc à placer sous le patronage de IVoailles, dans
(1) Corresp. Vil, 503. t<énelon à Chantérac, 22 juillet 1697.
une lettre du même jour ( 1 >, « l'explication de son livre, qui consisterait dans 'les additions pour une édition nouvelle, et qui seroit bientôt prêle. »
Va-t-il réussir ? M. Tronson a appuyé son projet auprès de Godet-Desmarais ; « et pour une preuve il a ajouté qu'il avoit même vu que vous aviez commencé a travailler sur votre livre, et qu'outre ce que vous ajoutiez à la mavge, et sur une feudle de papier blanc, il avoit remarque que vous raturiez l'imprimé en beaucoup d'endroits » (2). Mais l'évêque de Chartres se dérobe : on lui parle d'une nouvelle édition, et il avait compris qu'il s'agirait d'un livre nouveau. Il refuse donc l'assentiment qu'il avait d'abord semblé promettre. Fénelon, de son côté, repousse l'idée d'un nouveau livre La guerre est déclarée : l'auteur des « Maximes » ne s'en rapporte plus qu'au jugement de Rome.
Est-ce donc sur une simple question de mots que la lutte s'exaspère? Et quel abîme sépare donc, dans l'esprit des adversaires, un livre nouveau d'une éditio?i nouvelle? C'est que. dans un cas, Fénelon avouerait s'être mal expliqué ; dans l'autre il témoignerait seulement que ses explications sont insuffisantes (3). Or, s'il a, dès le commencement, « offert des additions (4), il n'y a ni lassitude, ni crainte, ni espérance, qui //uisse jamais lui
(i) Ibid.. 197. Fénelon à Noailles, 22 juillet 1697.
(2) Ibid., 505 Cbanterac à Fénelon, 23 juillet 1
l3; Ibid , 507. Lettre <h\ 2i juillet 1697.
(4) Corre?p. VIII, 9 et sq. Fénelon à Beauvilliers 14 août 169Î
faire dire un seul mot qui sente la rétractation. » Au reste, il est fatigué des variations de l'Evêque de Chartres : « il est revenu plusieurs fois à la sitnp le explication, et ne s'est jamais fixé à rien .. On a renversé quatre ou cinq fois, malgré M. l'Archevêque de Paris, les projets que nous avions faits ensemble, pour expliquer mon livre par des additions... Je ne puis plus me résoudre à compter avec tant de gens ombrageux et irrésolus, quand il sera question de régler des additions pour une édition nouvelle de mon livre. » C'est à Rome désormais qu'il s'adresse : « pour cette édition nouvelle avec des additions, je l'enverrai à Rome, et je supplierai le Pape de la faire régler par les consulteurs les plus précautionnés. » Et il ajoute ironiquement : o Si M. de Chartres s'accommode de ce projet, nous serons en paix profonde, et nous édifierons l'Eglise par notre union. »
Telles sont les deux premières phases de l'histoire du projet : dès le début, Fénelon a senti que des éclaircissements, puis des corrections étaient nécessaires à son livre ; il a voulu les régler avec ses amis, ou du moins sans Bossuet ; il s'est attaché à conquérir l'approbation de Godet-Desmarais, et il a obtenu l'appui de Tronson et quelques encouragements de Noaiîles. Mais l'Evêque de Chartres, convaincu que 1' « Explication des Maximes des Saints » renfermait des erreurs, n'a pas approuvé le dessein d'une seconde édition, qui aurait laissé quelque autorité à la première. Et la rupture définitive s'est faite
là-dessus. L'édition nouvelle est, à ce moment, le but le plus cher de Fénelon ; elle lui apparaît comme le seul remède possible, le vrai moyen de salut pour son livre. S'il est vrai, — comme je pense le montrer, — qu'il n'y a pas, dans le texte définitif, de corrections postérieures h cette époque, on sent tout le prix de ce texte, où Fénelon a dû aller jusqu'à la limite extrême des concessions, et où il a mis sans doute sa doctrine la plus véritable.
Partant pour Rome, l'abbé de Cbanterac reçoit donc, parmi les Instructions que l'Archevêque de Cambrai lui confie, une copie manuscritte du projet d'une édition ?ioucelle, et il devra, disent les Instructions * proposer épîlre dêdicatoire au I-'ape et même nouvelle édition à Rome » (1). Bien entendu, ce n'est pas d'un « livre nouveau » qu'il s'agit : Fénelon le marque au nonce du Pape, en se plaignant de ses adversaires : « on ne me laisse point la liberté de justifier mon livre en l'expliauant, et on veut me réduire à le rétracter » (2). Il le répète à l'abbé Quinot, qui doit le redire à Godet-Desmarais : a Je suis prêt à faire un? lettre pastorale où je promette une édition nouvelle de mon livre, avec des additions qui lèvent tout i s les difficultés qu'on fait sur
(1) Instructions manuscrites citées par A. Delplanquo, dans sa thèse compi Imentaire, p. 45.
8) Gorresp VIII. p. 16, 17. Lellre du 16 aont 1697.
certains endroits Ces additions feront pour la vérité contre V erreur un effet aussi grand que la rétractation la plus ouverte... Au lieu que je ne pourrais abandonner mon livre sa7ts reconnaître tout au moins que j'ai favorisé le Quiétisme, et sa?is laisser soupçonner au lecteur que je ne l'abandonne peut-être que par politique, à V extrémité. » Ce n'est d'ailleurs pas à l'Evêque de Chartres qu'il soumettra se» additions, mais à un certain nombre de théologie?is exacts. Et il ajoute : « Déplies, je ne parviendrais jamais à faire cette édition nouvelle à Paris : M. de Meaux la traverserait toujours... Ma pensée seroit d'envoyer mes additions à Rome, et de supplier le Pape d'avoir la bonté de les y faire examiner et arrêter par ses plus habiles théologiens. Puis-je offrir rien de plus raisonnable, que de vouloir passer par toute la sévérité de l'inquisition, et de me laisser corriger en mon absence^ » (1)
Le projet va sans doute aboutir, car voici que Bossuet élève la voix : « Si maintenant on y fait (dans les Maximes) partout des supplémens dans le texte môme par de nouvelles additions, ou si on le tire à des sens très éloignés et inintelligibles, cette exactitude promise dans toute la rigueur théologique, ne sera autre chose qu'un piège dressé aux ignorans, une illusion aux savans, et un scandale public... Ainsi laisser mainte-
(1) Ibid., p. 18 et sq. Fénelon à l'abbé Quinot, 16 août 1697, cf. corresp. VU, 539. Mémoire pour M. l'abbé de Clianterac. août 1697 Les même» idées y sont exprimées.
nant passer ce livre à la faveur cl une explication sans y toucher, c'est déclarer publiquement que la doctrine en est saine et irrépréhensible » (1).
Cependant Fénelon espère ; il annonce à Chanterac. le 3 septembre 1(397, l'envoi dans cinq ou sicb jours d'addition* courtes pour un projet d'édition nouvelle : « Je ferai, dit-il, une non relie édition du livre à Rome, s'ils Ip permettent, OU ici. s'ils ne la permettent pas à h Rome, arec toutes les additions... qu'ils régleront 2). Et, le 15 septembre, il publie son Instruction pastorale, où il promet une édition nouvelle avec des additions qui en faciliteront encore l'intelligence (3).
C'est alors seulement < 4 qu'il connaît la « Déclaration des Trois Prélats », imprimée le G août, mais non publiée. Ce manifeste lui montre ses adversaires irréductibles : « ils ne peuvent souffrir une nouvelle édition qu'o)i feroit à Rome sans eux,... ils veulent être les ///litres. » La question ne va-t-elle pas se déplacer'? « Le grand argument de M. de Meaux est de rendre mon livre... odieux pur ma personne. » En tout cas, « si le Pape veut des additions, des corrections, etc., c'est à lui, comme à un bon père, à ménager l'honneur
t Bostraet, (Eue. C, «Vin 334 et sq. Summa doetrinr, août 1697.
2 Correap. VIII, 36 et 37.