ASSOCIATION
II est un autre moyen de perfectionner les hommes, l'association , qu'il est bien regrettable de ne pas pouvoir appliquer immédiatement, a cause des préventions que les riches sont parvenus a inspirer contre lui aux pauvres. Le bas prix auquel les gouvernements nourrissent, logent et habillent très confortablement leurs armées, démontre assez évidemment, et depuis assez d'années, ses avantages quant aux premiers besoins de la vie, et nos monuments, nos spectacles, nos chemins de fer, nos
éclairages au gaz, ne laissent pas plus de doute sur la facilité qu'il donne pour les créations utiles.
Comment se fait-il donc que tous les chercheurs de solutions au malaise de la classe inférieure soient injuriés , conspués , dès qu'ils parlent d'y avoir recours? On trouve la chose admirable pour faire des actions et dévaliser des dupes, et souverainement ridicule pour donner de l'aisance aux pauvres ; on leur vote des sociétés de secours , et on objurgue l'arrangement qui donnerait à ces secours le plus d'efficacité. On fait toutes les concessions imaginables pour des chemins de fer, et on n'accorderait pas 10,000 hectares a des essais de communautés, divisés soit par groupes, comme le voulait Fourier ; soit par décuries, comme le demandait Louis Napoléon dans son Extinction du Paupérisme quand il étailloin du pouvoir; soit par catégories d'âges, comme le demande en Angleterre Robert Owen. Il ne se conçoit pas qu'au milieu du mouvementgénéral des idées on ne veuille absolument pas risquer un peu d'argent et de terre pour éprouver ces trois systèmes, ou plus, s'il y en a plus. Rien n'empêcherait d'en surveiller la dépense, qui, pas plus dans l'un que dans les deux autres, ne serait complètement perdue, et l'on saurait en peu de temps ce qu'ils valent.
La famille , la propriété , voila les mots qu'on leur oppose. Je déclare que pour moi la propriété est sacrée ; je la considère à la fois comme l'aiguillon et comme le prix du travail , du travail , qui fait seul la riehessse. A Dieu ne plaise donc que je me rende jamais coupable de la moindre attaque contre elle; mais elle est à présent fort inégalement possédée 1° par les propriétaires du sol et
des mines ; 2° par les marchands d'argent ; 3° par les fabricants, les navigateurs, les commerçants et les fermiers; 4° par les professions dites libérales et par le clergé ; 5° par les gouvernements et les corps publics. Quelques capitaux seulement sont accumulés par les capitalistes, les domestiques , les travailleurs, et toutes ces classes ont des intérêts directement opposés les uns aux autres. Un tel arrangement est une cause permanente d'immoralité et de discorde. Les hommes sont tous portés par lui à croire que leur prospérité doit résulter de l'oppression ou du malheur de leurs concurrents, et cette condition leur inspire les plus basses et les plus funestes passions.
Comment les sages entendent-ils resserrer par la famille toute cette société que la propriété divise? Ils auront beau répéter le mot famille, est-ce que la famille existe en France? Est-ce que les enfants ne s'éloignent pas de leurs parents et ne plaident pas sans cesse entre eux ?
L'association est donc indispensable , et c'est à ce moyen de renouveler par degrés la société qu'il faut recourir, non pas avec lésinerie, mais avec largeur. Elle substitue la franchise au mensonge, le savoir à l'ignorance , l'affection à la haine. Il est possible de l'appliquer en grand aux ouvriers, puisque avec les capitaux existants on peut les occuper, dispersés comme ils sont dans une infinité de foyers. La môme somme qui, distribuée , ne tire pas de la gêne cent individus isolés , leur procurerait, employée en commun, la plus joyeuse abondance, et leur solidarité rendrait le remboursement
des avances plus certain que ne le fait le travail de chacun d'eux pris a part.
Que l'on commence donc par des individus pris dans la classe la plus malheureuse et la plus pauvre : l'exemple de leur hien-être décidera bientôt quelques individus de la classe voisine à s'associer comme eux. Une troisième classe imitera la seconde , une quatrième la troisième, et toutes seront ainsi successivement portées a un degré de civilisation véritable , beaucoup plus avancée que tout ce qui s'est vu jusqu'à présent.
Qu'on ne se figure pas que des mesures intermédiaires seraient plus économiques et mieux appropriées à l'état de choses actuel ; ce serait une grande erreur. Fort heureusement pour la France et pour l'Europe , les arrangements les plus parfaits , en principe comme en pratique, sont en même temps les plus économiques et les plus aisés a exécuter. On épargnera un temps, un matériel et un capital immenses, en adoptant tout d'un coup ce moyen, qui est le meilleur de tous, de moraliser une grande partie des hommes qui n'ont que leurs bras. Il y a perte publique comme individuelle à ce qu'une seule personne disposée a travailler soit ou mal employée ou sans emploi , de même qu'il y a dommage individuel et public à ce qu'un enfant qui peut être instruit grandiose dans l'ignorance et prenne de mauvaises habitudes , au lieu de devenir un utile et précieux citoyen.
Je vais raconter une expérience de ce genre , faite il y a vingt ans en Irlande. On verra par elle si le biei si difficile a faire avec du sens commun et de la bonne volonté.
Expérience de Rahaline
M. John Scott Vandeleur, propriétaire à Rahaline , dans le comté de Gare, en Irlande, était un homme de bonne famille et d'agréables manières. Hospitalier avec ses amis , doux et secourable avec les pauvres , il joignait a des connaissances variées beaucoup d'esprit d'observation, une grande expérience du monde, des principes libéraux, de l'activité et une science agricole qui faisaient de lui le plus habile gentilhomme fermier du pays. Il avait deux domaines , l'un d'environ 700 acres , affermé ; l'autre d'environ 618 acres , appelé Rahaline , situé à 12 milles de Limerick, six d'Ennis, et qu'il cultivait lui-même avec des laboureurs pris dans le voisinage , et un surveillant. Les mauvaises habitudes de ces ouvriers, et entre autres celles de s'enivrer, la difficulté d'en réunir à l'époque de la moisson, et le peu de sécurité des propriétaires au milieu d'une population aussi turbulente que misérable , l'avaient fortement dégoûté de la culture, ainsi que sa famille, et il était décidé à quitter le pays s'il ne trouvait pas moyen d'en écarter la misère, quand le hasard lui fit entendre a Dublin une prédication d'Owen. Il lui demanda la permission de l'aller voir, causa beaucoup avec lui, lut attentivement ses écrits. Il se pénétra bientôt de ce grand principe : « Que l'homme ne » se fait point ; que son caractère se forme à son insu ; » qu'il est le résultat de son organisation naturelle , des » circonstances dans lesquelles il se trouve placé , et de
» l'action et réaction de chacune de ces deux causes sur » l'autre; qu'ainsi, le grand secret pour réformer le » genre humain consiste a écarter des populations tou- » tes les circonstances qui les rendent pauvres, ignoran- » tes et vicieuses, et que cet arrangement est la mission » des gouvernements et des riches. » 11 demeura convaincu qu'en agissant d'après ce principe avec les cultivateurs, soit d'Irlande, soit d'Ecosse, soit d'Angleterre, les propriétaires tireraient facilement un plus grand revenu de leurs terres, tout en faisant jouir leurs colons de dix fois plus d'avantages et de bien-être qu'ils n'en ont avec le système actuel. Il résolut en conséquence de faire de tous les ouvriers qu'il employait a Rahaline une sorte de grande famille , vivant tout entière chez lui sur un capital et des magasins communs , et sous des lois assurant a tous des jouissances égales, lois que lui se réserverait le soin de faire exécuter. Il avait commencé d'établir sur un cours d'eau une filature et un tissage, et il s'occupait d'y ajouter un certain nombre de cottages avec quelques autres dépendances , lorsqu'une circonstance le détermina à commencer ses opérations plus tôt qu'il ne se l'était proposé.
L'usage des propriétaires de cette province était alors de louer par petits lots a des laboureurs , la première année avec fumure pour y cultiver des pommes de terre, et l'année suivante sans fumure pour y semer du blé. Le loyer de cette seconde année était énorme: 8, 10 et 11 livres sterling par acre (200, 250 et 275 fr. par arpent); et il arrivait fréquemment que, le prix du grain ne payant pas la rente , le pauvre locataire abandonnait sa loca-
tion en perdant son travail et sa semence ; puis une partie des propriétaires commençaient de cultiver eux-mêmes. Il en résultait que des multitudes d'indigents se trouvaient sans travail et sans subsistance, et qu'ils formaient des sociétés secrètes appelées Terry alts, lesquelles répandaient dans le comté de Clare et les comtés adjacents la terreur et la dévastation. Ils sortaient la nuit, armés de bêches et de fourches, se jetaient sur les champs de ceux qui les avaient mécontentés , les retournaient de telle sorte qu'il n'était plus possible de les cultiver cette année-là, bouleversaient les maisons pour en enlever les armes, et commettaient mille actes de violence. Le surveillant de M. Vandeleur, qui s'était montré avec eux un peu dur, avait été, entre autres crimes, tué d'un coup de feu sur le domaine même , un jour que M. Vandeleur était absent. On soupçonnait de ce fait quelques ouvriers du domaine. Tous étaient indigents , ivrognes, paresseux, vicieux, delà plus crasse ignorance , et il ne pouvait faire son expérience qu'avec ces hommes parmi lesquels étaient probablement les meurtriers. Ajoutez a cela que ses parents et ses amis le traitaient d'utopiste, que sa femme s'opposait à son projet, et que ses voisins se moquaient de lui. Tout cela ne le découragea point. Sur la fin de 1830, il vint à Londres chercher un homme qui pût l'aider à organiser sa petite communauté , et y engagea un M. Craig, de Manchester, jeune homme actif, habile, bien au courant du système, et assez vivement désireux de le voir appliquer pour sacrifier ses habitudes et ses intérêts au plaisir de servir la cause. M. Vandeleur et lui se mirent tout de suite a rédiger des
règlements et à préparerles lieux. Ils furent ainsi au déhnt les seuls hommes a qui les principes d'Owen fussent familiers, et l'on Ta voir qu'il n'est pas nécessaire pour le succès d'une communauté que tous ses membres soient dès le commencement au courant. Il suffit d'un ou deux bons chefs pour que, si leurs prescriptions sont bien suivies , le succès ne laisse rien a désirer.
L'association agricole et industrielle de Rahaline fut donc fondée sur le principe que l'homme ne se fait pas. Elle eut pour objet : 1° l'acquisition d'un capital commun ; 2° l'assurance de ses membres >, les uns par les autres, contre l'indigence, les maladies, les infirmités et la vieillesse ; 3° la jouissance de plus de bien-être que n'en ont sous le régime actuel les travailleurs; 4° le perfectionnement moral et mental de ses adultes; 5° l'éducation des enfants. Le principe était celui d'Owen. Les arrangements pour la production et la distribution des richesses, ainsi que pour l'instruction et le gouvernement, furent l'ouvrage de M. Vandeleur et de M. Craig. M. Vandeleur entreprenait là une expérience toute nouvelle. Il allait confier une partie de son revenu et de sa propriété à un certain nombre d'hommes et de femmes ne possédant pas entre eux tous un shelling, et être obligé de leur faire, outre cela, l'avance de leur nourriture et de leur habillement, jusqu'à ce qu'une récolte fût vendue. La prudence la plus commune et le soin qu'il devait aux intérêts de sa famille exigeaient qu'il restât propriétaire du mobilier et des récoltes, qu'il ne se découvrît pas pour nourriture et vêtement de plus qu'il n'aurait payé pour gages s'il eût fait travailler à gages
comme auparavant, et qu'il fût maître absolu d'expulser les mauvais membres, ainsi que de choisir leurs remplaçants. Il se garantissait ainsi de toute perte , et il pouvait compter bien davantage sur tous ses ouvriers, que leur intérêt porterait a faire deux fois plus de besogne; ceux-ci , de leur côté, étant pourvus de tout en première qualité aux prix du gros, c'est-a-dire pour beaucoup d'objets a 50 p. 100 de moins que par le passé, et d'ailleurs vivant a beaucoup meilleur marché tous réunis que chacun dans sa famille, se trouvaient gagner par le fait plus du double de leurs anciens gages.
Tous ses préparatifs bien faits, M. Vandeleur convoqua par affiches quiconque dans les environs voudrait faire partie de sa communauté. Il se présenta une quarantaine d'individus , sans asile, sans emploi, sans un shelling, et parmi eux six enfants orphelins. Sa raison pour les prendre tels que fut que, si son expérience manquait, aucun ne pourrait lui reprocher d'avoir rendu sa situation plus mauvaise. Réunis, il leur expliqua ses intentions, leur lut ses statuts, et leur proposa une association. Tous y consentirent. Alors il produisit une boîte à scrutins qu'il avait préparée, leur en expliqua l'usage, et, les engageant a réfléchir sur l'inconvénient de se donner de mauvais associés, il les fit se ballotter entre eux. Deux furent rejetés, et l'utilité de ce ballottage fut prouvé peu de temps après, car les deux rejetés furent transportés aux colonies pour vol.
Rahaline contenait, ainsi que je l'ai dit plus haut, 618 acres, dont environ 267 en pâtures, 285 en terres arables ,63 1/2 en marais, 21/2 acres en verger. Le sol en
était généralement bon, quoique un peu pierreux. Il s'y trouvait un vieux château et six cottages. On en fit des logements pour les ménages. D'une partie des bâtiments de ferme, des granges, des vacheries, des écuries et clés hangars , on fit une grande salle a manger commune , une salle d'assemblée , une école , et des dortoirs , les uns pour les enfants , les autres pour les célibataires de l'un et de l'autre sexe. Il y avait aussi une scierie et une machine à battre mues par un cours d'eau, et la carcasse d'une filature et d'un tissage, non pourvue de ses machines. M. Vandeleur afferma tout cela a la société , moyennant 700 livres sterling par an, franc de dîme et de taxe. Pour l'intérêt a 6 p. 100 du mobilier agricole , évalué 1,500 livres sterling, du cheptel, évalué 1,000, des avances de nourriture et de vêtements jusqu'à la moisson , évaluées 833, l'association dut payer 200 livres sterling par an de plus, en tout 900 livres sterling. Vivre et travailler en commun sur le domaine, entretenir les outils, machines, meubles et troupeaux, dans le même état et le même nombre qu'elle les recevait, enfin payer la rente toujours en produits, excepté la première année, dans laquelle seraient fixées, d'après les prix du marché de Limerick, les quantités de grains, de bœuf, de porc, de beurre, etc., etc., à livrer a M. Vandeleur pour faire 900. livres, tels furent les engagements de l'association. Ces paiements faits, sans qu'aucune améliotion dans le domaine pût jamais donnera M. Vandeleur le droit d'exiger davantage , l'excédant des produits appartenait par portions égales aux membres de l'association au dessus de 17 ans, mâles ou femelles, célibatai-
res ou mariés; aussitôt qu'avec leurs épargnes ils pouvaient acheter le mobilier, le bail se devait réduire à 700 livres sterling.
La première année, 1831 , tout fut payé en argent.
Les années suivantes , la société ayant pris pour elle par l'arrangement ci-dessus les risques de bonne et de mauvaise récolte, et M. Vandeleur pour lui ceux de baisse et de hausse dans les prix , la rente consista en :
6,400 setiers de froment à 1 shelling 6 pence 480 1. st,
3,840 setiers d'orge 0 10 160
488 setiers d'avoine 0 10 20
70 quintaux de bœuf 2 » 140
30 quintaux de porc 2 » 60
10 quintaux de beurre 4 » 40
Le produit total de Rahaline fut , en 1832, de 1,700 liv.ster,
Les avances faites à la société pour nourriture, habillement et semences, montèrent à 550
Les avances extra pour bois de construction , vitres , ardoises et autres matériaux nécessaires a l'établissement de nouveaux cottages, emportèrent pendant trois ans l'excédant. Mais les associés augmentaient leurs comforts et se préparaient un avenir de richesse et de bonheur. Maintenant qu'on connaît le plan , je vais donner toutes les lois de M. Vandeleur telles qu'il les rédigea en quatre chapitres : le premier, contenant le bail et le mode de
gouvernement; le deuxième, la création de la richesse £ ie troisième , la distribution ; le quatrième , la formation des caractères.