CLAUSES RELATIVES A LA CRÉATION DE LA RICHESSE
VIII. Chacun s'engage, quels que soient ses talents irttellectuels, musculaires, agricoles , industriels ou scientifiques, a les faire tourner au profit de la communauté , soit en les exerçant Jui-même , soit en montrant, ce qu'il sait faire a ses associés, et spécialement aux jeunes.
IX. Nul ne sera dispensé du travail des champs, surtout à l'époque de la moisson , si ce n'est du consentement de tous les autres.
X. Les jeunes gens des deux sexes s'engagent tous à apprendre depuis neuf jusqu'à dix-sept ans quelque métier, outre le jardinage et l'agriculture.
XI. Le comité se réunira chaque soir pour décider ce qu'on fera le lendemain.
XII. On travaillera, en été, de six à six heures, et, en hiver, depuis le point du jour jusqu'à sa chute, sauf deux heures d'intervalle pour le déjeuner et le dîner.
XI ÏI. Chaque ouvrier mâle recevra 18 pence (1 fr. 80 c.) par jour, chaque femme, 6 pence (60 centimes). Les gages seront payés en articles du magasin. Ce qu'il ne pourra pas fournir sera seul payé en argent et pourra être acheté au dehors.
XIV. Aucun membre ne sera forcé de faire ce qui ne lui conviendra pas ou ce qu'il ne sera pas en état de faire. Mais tout membre qui trouvera qu'un de ses associés ne remplit pas bien son temps devra le dire au comité,
dont le devoir sera de citer devant lui le membre inutile, et de l'expulser au besoin.
XV. Tout ce que font dans Tordre de choses actuel les domestiques sera fait par les jeunes gens des deux sexes au dessus de dix-sept ans , ou à tour de rôle , ou à leur choix.
MOTIFS ET EFFETS
Bien que les heures de travail fussent, comme on vient de le voir, limitées, les membres de Rahaline travaillaient plus long-temps toutes les fois que l'ouvrage le demandait. Sous ce rapport, c'est par excès qu'ils ont péché.
L'attribution des travaux domestiques aux jeunes gens avait pour but de leur faire considérer comme honorable toute occupation utile. C'était un juste paiement de l'éducation qui leur était donnée, et la certitude d'être a leur tour servis quand ils atteindraient leur majorité leur faisait trouver la chose si simple , que jamais il ne fut nécessaire de les y contraindre. Pour chaque chose a faire, il y avait plus de volontaires qu'il n'en fallait.
De l'engagement de travailler tous également aux champs , surtout a l'époque de la moisson , et de celui d'apprendre tous , les uns des autres , au moins un métier, il résultait que, rentré dans le monde, aucun membre de l'association ne serait embarrassé pour y vivre. De ce qu'il n'y avait ni inspecteur ni piqueur de travaux, mais des travailleurs classés par âge , tous égaux dans la même classe, et ne se demandant mutuellement rien
qu'ils n'eussent déjà fait eux-mêmes, ou qu'ils ne fussent prêts a refaire pour l'enseigner, si c'était nécessaire, il résultait que nul ne se refusait au travail, ou ne le faisait négligemment. Jamais il n'y eut, sur ce point, la moindre discussion aRahaline. L'ouvrage était distribué de la manière que voici, à la complète satisfaction de chaque individu :
Chaque soir, en décidant ce qu'on ferait le lendemain, le comité ajustait de son mieux les goûts et les aptitudes de chacun. C'était l'intérêt de tous d'en agir ainsi. Chacun en travaillait beaucoup plus et beaucoup mieux , d'autant que les membres du comité ne se ménageaient pas plus que les autres , et étaient simples ouvriers tout le jour, le soir seulement distributeurs.
Les ordres de travail étaient inscrits sur des ardoises qu'on suspendait aux murailles de la grande salle à manger. Chacun allait les consulter avant de se mettre au lit, et se rendait le lendemain malin, à six heures, a son ouvrage , sans commandement , sans observation , sans plainte. Comment en auraient-ils eu a recevoir ou à faire , puisque le comité était de leur choix et existait en conséquence de leurs propres conventions?
L'engagement pris par chaque associé, non seulement de mettre au service de l'association tous ses talents , mais aussi de les donner par l'enseignement a ses collègues, n'était pas le seul moyen qu'eût Rahaline démettre à profit tout ce qu'il renfermait de talents. Il y en avait plusieurs autres, dont voici un : un livre appelé le livre des propositions était constamment ouvert dans la salle d'assemblée , et chaque membre, mâle ou femel-
-*■ 176 le , était invité à y écrire, sans réticence , tout ce qui lui viendrait à l'esprit, ou d'observations a faire, ou de précautions à suggérer, ou d'améliorations à proposer, ou d'économies à communiquer.
Ces notes étaient prises chaque soir en considération par le comité, qui écrivait à côté de chacune, ou son agrément , ou son refus , et ses motifs dans l'un ou l'autre sens. — Le tout était lu, chaque semaine, par le secrétaire , a l'assemblée générale , et cet usage était d'un très grand avantage tant pour le gouvernement de la société que pour chacun de ses membres. — Tous les talents étaient mis en lumière , et d'autant plus honorés qu'ils rendaient plus de services.
Ces détails sur la manière dont le comité s'y prenait pour faire accepter avec joie par les membres de Rahaline les travaux qui inspirent le plus de répugnance dans notre ordre de société , et pour tirer le plus grand parti possible du jugement et de l'imagination de tous , imposeront silence, je l'espère, a tous les sots etstupides arguments qu'on entasse contre les communautés. Ici l'intérêt de chacun était l'intérêt de tous. L'effet immédiat de chaque perfectionnement, de chaque découverte, soit agricole , soit industrielle, soit mécanique, soit scientifique, était un peu moins de travail, un peu plus de félicité pour tous.
Dans le chaos d'absurdités, de concurrence, de folies, auquel nous donnons fièrement le nom de société, il n'est point de particulier ni de gouvernement qui puisse, en fait d'encouragement au travail, de développement et de distribution de richesses , faire rien d'égal à ce qui
s'est fait chez ces humbles laboureurs de Piahaline : car « Dieu a dans tous les temps choisi les simples pour » confondre les sages, les faibles pour confondre les » forts, les petits pour anéantir les grands, afin que rien » de ce qui est chair ne se glorifie devant lui. » Voyez notre ordre social : toutes les classes, toutes les professions, tous les métiers , sont opposés l'un a l'autre ; dans chaque profession , dans chaque métier, dans chaque classe , tous les individus sont en guerre. Chaque métier a son art, ses mystères, son langage, qu'il cache soigneusement à quiconque n'est point dans ses rangs. Chaque individu armé de patentes et de privilèges s'efforce de garder pour lui seul ses petites découvertes, afin de s'en servir contre ses confrères, qu'il regarde comme ses ennemis. Qu'espérer de bon et de noble d'une telle société? Des intelligences rabougries, des talents étouffés, de la déloyauté, des jongleries, des friponneries, voilà tous les fruits qu'elle peut porter. Les raisins ne se cueillent point sur des épines ni les figues sur les chardons. — Dans une association organisée comme Rahaline , il se ferait plus d'améliorations et de découvertes chaque année que n'en ont fait jusqu'ici par siècle toutes les sociétés.