EXTRAIT D'UNE LEÇON DE M. DUMAS
Les plantes , les animaux , l'homme, renferment de la matière. D'où vient-elle ? Que fait-elle dans leurs tissus et dans les liquides qui les baignent ? Où va-t-elle quand la mort brise les liens par lesquels ses diverses parties étaient si étroitement unies ?
Tous ces phénomènes de la vie , si compliqués en apparence , se rattachent , en ce qu'ils ont d'essentiel, à une formule générale si simple, qu'en quelques mots on a pour ainsi dire tout énoncé , tout rappelé, tout prévu.
Il est constaté , en effet , par une foule de résultats , que les animaux constituent au point de vue chimique de véritables appareils de combustion, au moyen desquels du carbone, brûlé sans cesse, retourne à l'atmosphère sous forme d'acide carbonique; dans lesquels de l'hydrogène, brûlé sans cesse, de son côté, engendre continuellement de l'eau; d'où enfin s'exhale sans cesse de l'azote libre par la respiration, de l'azote à l'état d'oxyde d'ammonium par les urines.
Il est constaté d'autre part que les plantes , dans leur vie normale > décomposent l'acide carbonique pour en fixer le carbone et en dégager l'oxygène ; qu'elles décomposent l'eau pour s'emparer de son hydrogène et pour en dégager aussi l'oxygène ; qu'enfin elles empruntent tantôt directement de l'azote à l'air, tantôt indirectement de l'azote à l'oxyde d'ammonium, ou à l'acide nitrique, fonctionnant de tout point ainsi d'une manière inverse de celle qui appartient aux animaux.
Ce que les uns donnent à l'air, les autres le reprennent à l'air, de sorte qu'à prendre ces faits au point de vue le plus élevé de la physique du globe, il faudrait dire qu'en ce qui touche leurs éléments vraiment organiques , les plantes , les animaux dérivent de l'air, ne sont que de l'air condensé ( 1 ) , et que, pour se faire une idée juste et vraie de la constitution de l'atmosphère aux époques qui ont précédé la naissance des premiers êtres organisés à la surface du globe , il faudrait rendre à l'air, par le calcul , l'acide carbonique et l'azote dont les plantes et les animaux se sont approprié les éléments.
Les plantes et les animaux viennent donc de l'air
(l) Thaïes l'a dit il y a 3,000 ans.
- 45 -~ et y retournent donc; ce sont de véritables dépendances de l'atmosphère. Les plantes reprennent sans cesse à l'air ce que les animaux lui fournissent , c'est-à-dire du charbon , de l'hydrogène et de l'azote, ou plutôt de l'acide carbonique, de l'eau et de l'ammoniaque.
Reste à voir maintenant comment à leur tour les animaux se procurent ces éléments qu'ils restituent à l'atmosphère , et l'on ne peut voir sans admiration pour la simplicité sublime de toutes ces lois de la nature, que les animaux empruntent toujours ces éléments aux plantes elles-mêmes.
Il est reconnu , en effet , par des résultats de toute évidence , que les animaux ne créent pas de véritables matières organiques , mais qu'ils les détruisent; que les plantes, au contraire , créent habituellement ces mômes matières, et qu'elles n'en détruisent que peu , et pour des conditions particulières et déterminées.
Ainsi , c'est dans le règne végétal que réside le grand laboratoire de la vie organique ; c'est là que les matières végétales et animales se forment, et elles s'y forment aux dépens de l'air.
Des végétaux , ces matières passent toutes formées dans les animaux herbivores , qui en détrui-
sent une partie, et qui accumulent le reste dans leurs tissus.
Des animaux herbivores, elles passent toutes formées dans les animaux carnivores , qui en détruisent ou en conservent selon leurs besoins.
Enfin , pendant la vie de ces animaux ou après leur mort, ces matières organiques, à mesure qu'elles se détruisent , retournent à l'atmosphère , d'où elles proviennent.
Ainsi se forme ce cercle mystérieux de la vie organique à la surface du globe. L'air contient ou engendre des produits oxydés , acide carbonique , eau, acide azotique, oxyde d'ammonium. Les plantes , véritables appareils réducteurs , s'emparent de leurs radicaux, carbone, hydrogène, azote, ammonium. Avec ces radicaux elles façonnent toutes les matières organiques ou organisables , qu'elles cèdent aux animaux. Ceux-ci, à leur tour, véritables appareils de combustion , reproduisent à leur aide l'acide carbonique, l'eau, l'oxyde d'ammonium et l'acide azotique, qui retournent à l'air pour reproduire de nouveau et dans l'immensité des siècles les mêmes phénomènes.
Et comme si dans ces grands phénomènes tout devait se rattacher aux causes qui en paraissent le
moins proches , il faut remarquer encore comment l'oxyde d'ammonium , l'acide azotique , auxquels les plantes empruntent une partie de leur azote , dérivent eux-mêmes presque toujours de Faction des grandes étincelles électriques qui éclatent dans les nuées orageuses, et qui, sillonnant l'air sur une grande étendue, y produisent l'azotate d'ammoniaque que l'analyse y décèle.
Ainsi , des bouches de ces volcans dont les convulsions agitent si souvent la croûte du globe s'échappe sans cesse la principale nourriture des plantes, l'acide carbonique; de l'atmosphère enflammée par des éclairs et du sein même de la tempête descend sur la terre cette autre nourriture non moins indispensable des plantes , celle d'où vient presque tout leur azote, le nitrate d'ammoniaque que renferment les pluies d'orage.
Mais à peine l'acide carbonique et l'azotate d'ammoniaque sont-ils formés qu'une force plus calme, quoique non moins énergique , vient les mettre en jeu : c'est la lumière. Par elle l'acide carbonique cède son carbone, l'eau son hydrogène, l'azotate d'ammoniaque son azote. Ces éléments s'associent, les matières organisées se forment et la terre revêt son riche tapis de verdure.
C'est donc en absorbant sans cesse une véritable
force, la lumière et la chaleur émanées du soleil, que les plantes fonctionnent et qu'elles produisent cette immense quantité de matière organisée ou organique , pâture destinée à la consommation du règne animal.
Et si nous ajoutons que les animaux produisent de leur côté de la chaleur et de la force en consommant ce que le règne végétal a produit et a lentement accumulé , ne semble-t-il pas que la fin dernière de tous ces phénomènes , que leur formule la plus générale se révèle à nos yeux ?
L'atmosphère nous apparaît comme renfermant les matières premières de toute l'organisation; les volcans et les orages comme les laboratoires où se sont façonnés d'abord l'acide carbonique et l'azotate d'ammoniaque dont la vie avait besoin pour se manifester ou se multiplier.
A leur aide , la lumière vient développer le règne végétal , producteur immense de matière organique ; les plantes absorbent la force chimique qui leur vient du soleil pour décomposer l'acide carbonique , l'eau et l'azote d'amoniaque , comme si les plantes réalisaient un appareil réductif supérieur à tous ceux que nous connaissons , car aucun d'eux ne décomposerait l'acide carbonique à froid.
Viennent ensuite les animaux consommateurs de matière et producteurs de chaleur et de force, véritables appareils de combustion. C'est en eux que la matière organisée revêt sa plus haute expression sans doute ; mais ce n'est pas sans en souffrir qu'elle devient l'instrument du sentiment et de la pensée; sous cette influence, la matière organisée se brûle, et, en produisant cette chaleur, cette électricité, qui font notre force et qui en mesurent le pouvoir, ces matières organisées ou organiques s'anéantissent pour retourner à l'atmosphère , d'où elles sortent.
L'atmosphère constitue donc le chaînon mystérieux qui lie le règne végétal au règne animal.
Les végétaux absorbent de la chaleur et accumulent donc de la matière qu'ils savent organiser ; les animaux , par lesquels cette matière organisée ne fait que passer, la brûlent ou la consomment pour produire à son aide la chaleur et les diverses forces que leurs mouvements mettent à profit ;
Comme si, empruntant aux sciences modernes une image assez grande pour supporter la comparaison avec ces grands phénomènes , nous assimilions la végétation actuelle, véritable magasin où s'alimente la vie animale , à cet autre magasin de charbon que constituent les anciens dépôts
— sodé houille , et qui , brûlé par le génie de Papin el de Watt , vient produire aussi de l'acide carbonique, de l'eau, de la chaleur, du mouvement, on dirait presque de la vie et de l'intelligence ;
Comme si nous disions que le règne végétal constitue un immense dépôt de combustible destiné à être consommé par le règne animal, et où ce dernier trouve la source de la chaleur et des forces locomotives qu'il met à profit.
Ainsi , un lien commun entre les deux règnes , l'atmosphère ; quatre éléments dans les plantes et dans les animaux, le carbone, l'hydrogène, l'azote et l'oxygène ; un très petit nombre de formes sous lesquelles les végétaux les accumulent, sous lesquelles les animaux les consomment ; quelques lois très simples que leur enchaînement simplifie encore.