IV. L'ECCLÉSIASTE ET LES PHILOSOPHES JUIFS POSTÉRIEURS
Ewald croit reconnaître en germe dans l'Ecclésiaste les principes fondamentaux des trois grandes sectes juives : les Pharisiens, les Sadducéens et les Esséniens. Mais il fait certainement tort à l’auteur de ce livre.
Si lEcclésiaste avait écrit son livre pour recommander aux sombres Hébreux la gaie jouissance des biens de la vie, on pourrait certainement le représenter comme le vrai père des Sadducéens, qui auraient dans la suite des temps exagéré les principes de leur fondateur, comme le font tous les écoliers et les successeurs d’un grand homme. Mais nous pouvons dire que ce sage a, dans sa recherche de la vérilé, rencontré, exprimé et rejeté les trois grands principes qu’a professés cette secte : le matérialisme ou la négation de l'immortalité de l'âme (nr, 18-20), le déisme ou la négation de la Providence et de toute intervention divine dans les affaires de ce monde {Ix, 7), et l'épicuréisme ou la négation de la vertu et l'abandon de l’âme aux plaisirs de la terre (ibid).
Les Esséniens, qui sont à l’opposite des Sadducéens »sont les anachorètes et les moines du judaïsme, et l’on retrouve au fond de toutes leurs institutions et de leurs coutumes le désir de mener, loin et hors du monde, la vie la plus pure possible. Ce besoin infini de sainteté existe plus ou moims développé chez toute âme humaine qui n’est pas abrutie par le péché, et l'Ecclésiaste l'a éprouvé dans toute sa force. Il a tenté de s’adonner à la sagesse seule, tournant Île dos à : toutes les jouissances terrestres (1, 46; 11, 12) et rejetant
Lu — 5, — bien loin de lui la morale du juste milieu (vu, 15-vix, 6) ; et dans cette disposition d'esprit, il déclarait n'avoir pas trouvé une femme entre toutes, de même que les Esséniens ne souffraient parmi eux aucune femme, parce que, disaientils, il n'en est point qui reste fidèle au même homme. Ils fuyaient la volupté comme un vice et plaçaient la vraie vertu
dans la tempérance et dans l'empire sur ses passions; ils
ne faisaient aucun usage de parfums; on les nommait les maitres de la colère, les gardiens de la fidélité, les serviteurs de la paix ; et la sévérité de leur morale se retrouve dans ces passages où l’Ecclésiaste exalte la vertu et la tristesse au dessus des délices de la vie (var, 1-6). Ils se vouaient presque uniquement à l’agriculture, que le sage déclare la vocation la plus favorable au bonheur {v, 9-12), et par la communauté -de leurs biens ils ne comptaient parmi eux ni pauvres ni riches (1V, 1-5; v, 10-17; vi, 1-11) (1). Ce pendant l'Ecclésiaste n’est point un précurseur des Esséniens; car (pour ne signaler qu’une différence) il recommande non la vertu la plus austère et l’isolement du monde, mais la crainte de Dieu qui apprend à vivre dans le monde sans être du monde, et qui dépose dans nos cœurs, avec la charité, le désir d’être utile à tous nos frères.
Tandis que les principes fondamentaux des Sadducéens et des Esséniens se trouvent énoncés d’une manière assez complète dans le livre de l’Ecclésiaste qui les repousse ou qui les modifie, ceux des Pharisiens y sont à peine indiqués. Ge contraste est fort remarquable. En effet, il semble que le formalisme est tout aussi bien inné au cœur de l’homme déchu, que la passion des plaisirs et l'aspiration à une sainteté idéale. Néanmoins la sagesse dont parle l'Ecclésiaste consiste certainement dans l’accomplissement de la loi morale beaucoup plus que dans la stricte observation de toutes les céré-
(*) Joseph bell. judaïe. 44, 8. 2-14.
EST de à
monies légales, et nous trouvons là une précieuse indication sur l’état religieux des Israélites au temps de Salomon, comparé à celui des Juifs depuis le retour de la captivité. Les seuls passages de notre livre où l’on pourrait découvrir les premiers germes du formalisme pharisaïque, qu’accompagnait d'ailleurs un certain laisser-aller dans tout ce qui concernait les devoirs moraux d’une importance première, seraient ceux dans lesquels l'Ecclésiaste recommande d’être prudent à faire des vœux, et de n'être ni trop juste ni trop méchant (v, 4-7; vu, 16-22).
L’Ecclésiaste, dans sa recherche de la vérité, a passé près des trois sources d’où devaient jaillir dans la suite des siècles les trois grandes sectes juives; 1l y a bu pour en éprouver les eaux, mais il ne s’y est point arrêté. Vrai Israélite, 1l pose comme le tout de l'homme la crainte de Dieu et l’ob= servation de ses commandemens; et il aurait rejeté l'esprit légal et servile des Pharisiens et la vie d’anachorètes des Esséniens, tout autant que le matérialisme des Sadducéens.
Mais ce livre, mal compris, a puissamment contribué, comme nous l'avons vu, au développement de la vie monastique dans l'Eglise chrétienne. On disait avec l’Ecelésiaste : «Tout dans le monde n'est que vanité,» et l’on en coneluait sans lui : « Sortons du monde et fuyons au désert.» — Si l’épicuréisme était en opposition moins directe avec lesprit du christianisme, on aurait certainement vu ce même écrit être cité à l'appui d’un relâchement général des mœurs. On aurait dit avec lui : «Le bien de l'homme, c’est qu'il boive et mange,» et l’on aurait oublié d'ajouter : «Gela aussi est une vanité. »
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