V. L'ECCLÉSIASTE ET LES AUTRES LIVRES INSPIRÉS
Le livre de l’Ecclésiaste fait partie du canon de l’Ancien Testament, et nous avons vu, ou nous verrons plus tard, que rien dans sa pensée fondamentale ni dans ses détails n’est indigne d’un ouvrage inspiré, ni ne fait disparate avec le reste de la Bible. Il nous reste à indiquer le rôlé que cet écrit a dans le recueil sacré.
Il fait partie des Hagiographes ou livres moraux, qui se distinguent des livres Prophétiques par une inspiration moins apparente qui, sans être plus faible, agit sur l'écrivain avec plus d'intimité et moins d'entraînement et laisse un plus libre jeu aux diverses facultés de son ame. Si nousmettons ici de côté le Cantique des Cantiques dont le véritable sens est encore contesté, nous diviserons les autres Hagiographes en deux classes : ceux où prédomine le cœur, la dévotion, la prière, l'action de grâce, l'élévation de l’ame à Dieu, ou les Psaumes, et ceux qui, sous une forme poétique ou prosaïique, sont plutôt le produit de l'intelligence et de la réflexion : Job, les Proverbes et l’Ecclésiaste.
Parmi ces derniers, les uns exposent d'emblée la vérité : les Proverbes: les autres la cherchent et la discutent : Job et l'Ecclésiaste.
Le livre de Job est un traité philosophique sur les malheurs des justes et la prospérité des méchans, ou sur la Providencé; celui de l’Ecclésiaste est un traité philosophique sur le souverain bien. Dans l’un comme dans l’autre, l’homme discute et ne conclut pas ou conclut faussement, cherche et ne trouve pas, et la solution arrive d’ailleurs. Mais il y a
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entre ces deux livres plus d'une différence. Celui de Job, plus voisin des temps primitifs, s’écarte peu de la vérité dans sa partie philosophique et ne nie pas formellement la justice de Dieu ni l’immortalité de lame; la méditation dans ses écarts est retenue par la foi qui ne lâche pas la bride; et aussi la forme de l'écrit est-elle éminemment poétique. L’Ecclésiaste, au contraire, est un philosophe de ces temps modernes où la pensée s’est émancipée de la religion, et son ouvrage en prose est un traité didactique.
Nous-avons donc dans la Bible deux ouvrages philosophiques dont la majeure partie est occupée par l’exposition des pensées erronées des hommes. Eliphaz, Bildad, Tsophar et Job sont des mortels qui raisonnent, et qui, dans leurs raisonnemens, tantôt arrivent à la vérité sans le savoir, et tantôt s’en écartent croyant s’en rapprocher. Les enseignemens de la véritable sagesse ne commencent qu'avec le discours d'Élibu : il s’est tü tant que les autres parlaient, et il vient justifier Dieu qui ne devait pas s’abaisser à le faire lui-même, et qui n'apparaît que pour rappeler sa majesté et le néant de l'homme. De même l’Ecclésiaste, oubliant un moment sa sagesse pour se mettre au point de vue de ses auditeurs, entreprend de trouver, par la raison naturelle, quel est le souverain bien, et dans ses recherches il prononce de loin en loin des paroles d’une parfaite vérité et d’une grande profondeur; mais il ne les retient pas des deux mains, pour nous servir de son expression, et il ne rejette une erreur que pour en saisir une autre. Par là il démontre au peuple auquel il parle, l'impossibilité d'arriver au bonheur sans une direction d'en haut, et la nécessité d’accepter la révélation par laquelle se termine le livre.
Les erreurs des hommes occupent dans les écrits philosophiques de la Bible une place aussi nécessaire et aussi large que leurs péchés et leurs crimes dans ses histoires. Les écrivains sacrés devaient exposer au grand jour l'insuffisance et
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l’ayveuglement de notre intelligence aussi bien que la corruption de notre cœur et l’infirmité de notre volonté, et pour le faire il fallait he “Ho noire raison à l'œuvre. C’est ce qu'ont fait aussi l’auteur du livre de Job . “etl'Ecclésiaste, étant divinement inspirés. Ce qu'ils ont recu Lun Dieu, ce n’est pas seulement la pensée d'écrire ces ou- … vrages et la solution des problèmes qu'ils y discutent, mais c’est une illumination surnaturelle pendant leurs médita— tions, la méthode à suivre dans l'exposition des fausses doctrines, et la fidélité, la force, l'originalité avec lesquelles ils peignent l'erreur, qui est forcée de se reconnaître dans leurs admirables tableaux. Ils savent oublier leurs propres croyances et adopter pour un temps les opinions d'autrui; se transportant au point de vue de leurs adversaires, ils les font parler mieux que ceux-ci n’auraient parlé eux-mêmes, et ils font ainsi preuve dans le domaine religieux et philosophique d’un talent dramatique tel, qu'ils ont parmi les poètes peu de rivaux. | Leur méthode même est, disons-nous, toute extraordinaire et ne ressemble point à celle des autres philosophes. Ceux-ci cherchent tous à parvenir par leur raison naturelle et irrégénérée à la vérité, qui depuis la chute est inaccessible à l’homme; les sages inspirés, au contraire, démontrent que de telles tentatives sont inutiles, et que, si nous devons réellement connaître la vérité, elle doit franchir l’abime qui nous sépare d'elle depuis la chute, et venir elle-même nous trouver. Au reste, la philosophie elle-même nous prouve, sans s’en douter, sa propre impuissance par ses contradic— tions perpétuelles, elle nous offre une foule d’Eliphaz et de Job discutant sans relâche, mais elle attend encore son Elihu et elle n’en aura point d'autre que Jésus-Christ. Quant à la philosophie chrétienne, on pourrait presque dire qu'elle n’existe pas encore : l’auteur de Job et l’Ecclésiaste en ont jeté les bases il y a trente siècles, et depuis lors l’édifice n’a
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pas avancé. Pascal avait voulu y mettre la main et il nous
a laissé de précieux matériaux, mais 4 mort l’a enlevé avant
le temps. Le travail que leggerivains inspirés ont fait pour
la question de la Providence et pour celle du bonheur, les penseurs chrétiens devraient le faire pour toutes les questions philosophiques. Ils devraient passer en revue la compétence M de la raison, l’immortalité de l’ame, l’origine des choses, les rapports du monde à Dieu, la liberté, et montrer comment sur tous ces points les opinions humaines se contredisent perpéluellement et se livrent depuis trois mille ans une guerre interminable dont rien n’annonce la fin prochaine. Alors, convaincue de son impuissance, la raison serait comme forcée d'écouter les enscignemens du ciel et
de ses messagers.
L’Ecclésiaste peut aussi nous apprendre à raisonner avec notre ame entière et non pas seulement avec notre entendément, et à donner aux vérités pratiques et morales la même attention qu'aux vérités théoriques. Il reconnaît, par la conscience et le sens intime du bien autant que par la raison et le sens du vrai, les diverses erreurs dans lesquelles il tombe successivement.
Par l'exemple de l’Ecclésiaste, enfin, nous pouvons juger du degré de liberté que donne la possession de la vérité dans le domaine des choses intellectuelles. S'il n'avait pas eu une inébranlable confiance dans la révélation, il aurait certainement hésité d'exprimer, dans un discours adressé au peuple, des opinions aussi fausses et aussi dangereuses que celles, par exemple, des égales destinées de l’homme et de l’animal. Il ne craint pas les ténèbres, parce qu'il sait ce que c’est que la lumière, et 1l connaît assez la puissance de la vérité pour ne redouter aucun genre d'erreur. Il examine tout et
juge de tout {1 Cor. 11, 15).