‹ Explication du livre de l'EcclésiasteChapitre 9 sur 34 · ES · texte numérisé non relu

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dans toutes les joies de la terre, assez forte, assez passionnée pour haïr la vie telle que le péché l’a faite, assez sérieuse pour préférer le deuil aux rires, et c’est enfin lui qui, sur les ruines de tout espoir de bonheur, plante le céleste étendard de la crainte de Dieu.

Le seul écrit qui, à notre connaissance, exprime la même pensée que l'Ecclésiaste, est le poème de Pétrarque intitulé les Triomphes, dont les six chants célèbrent les triomphes de l'Amour, de la Charité, de la Mort, de la Renommée, du Temps et de la Divinité. Qu'on nous promette de donner ici une brève analyse de cet ouvrage fort remarquable et très peu connu. '

Le poète s’est endormi dans un lieu solitaire, et voit en rêve l'Amour s’avancer sur un char de triomphe suivi d'une foule innombrable de captifs auxquels il ne tarde pas à se joindre, et qui sont conduits dans l’île de Vénus; là les attendent les Erreurs, les Songes, l'impure Espérance, l'active Fureur et la Raison négligente; la Joie passagère marche devant, le Repentir et la Douleur derrière, et tous les vainçus sont enfermés dans une ténébreuse et étroite prison où l'on descend par une pente rapide et d’étroits passages, et où se trouve la mêlée des douleurs infaillibles et des joies équivoques.

Mais l Amour se vit plus tard attaqué par la Charité, qui marchait à la tête de toutes les vertus, et qui, après un épouvantable combat, triompha de son ennemi.

Elle revenait du champ de bataille, suivie d'un cortége peu nombreux, parce que la véritable gloire est une chose rare, et ses compagnes élues semblaient de brillantes étoiles avec un soleil au milieu qui les embellissait toutes loin de les éclipser, quand la sombre Mort les arrête et frappe la plus belle et la plus pure de toutes, qui expire sans frayeur. ni douleur, heureuse d’étre délivrée du séjour d'ici bas, récueillie et contente, récoltant déjà Jes fruits de sa belle vie; ce que les insensés appellent mourir se montrait dans

ses beaux yeux comme un doux dormir, et la mort PPS sait belle sur son beau visage.

La Mort impitoyable se retira, son forfait accompli, et le poète vit arriver de l’autre côté la Renommée qui üre l’homme du sépulcre et le conserve en vie; son cortège de guerriers et de sages était éclatant et nombreux.

Mais le triomphe de la Renommée sur la Mort provoqua la jalousie du Soleil, qui, accablé de tourmens perpétuels, est aujourd'hui tel qu'il était avant que la terre fût consolidée et tourne jours et nuits par la même route circulaire quin'’a point de fin (Ec. 1, 5. 8.), tandisque plusieursd’entreles hommes, depuis mille ans et mille encore, sont plus brillans qu'ils n'étaient pendant leur vie. « Au merveilleux spectacle de sa vélocité, je me pris à mépriser l’existence d'ici-bas, beaucoup plus que je ne l’estimais auparavant, et je régardai comme une vanité inconcevable d’arrêter son cœur sur des choses soumises à linfluence du temps, et qui n'existent déjà plus alors qu’on s’y attache le plus fortement. Que celui donc qui a soin de son être ou qui s’allarme de l'avenir, s’applique à fonder ses espérances sur une base immuable.… Je ne suivais que les espérances et le vain désir; maintenant j'ai devant les yeux un clair miroir où je me vois moi-même avec tout ce que j'ai fait de mal. Et, autant que je le puis, je me prépare au trépas en pensant à la courte durée de ma vie dans laquelle j'étais un enfant ce matin, et je suis à présent un vieillard. Dure t-elle plus d’un jour cette vie mortelle, nébuleuse, fugitive, et froide et pleine d’ennui, que l’on peut trouver belle, mais qui ne vaut réellement rien. Voilà l'espérance et la joie humaines; voilà comment les misérables mortels osent dresser da tête, et pas un ne sait quand vient la vie ou la mort. Je vois avant tous la fuite imminente de ma vie, et dans la fuite du soleil, le présage certain de la ruine universelle. Maintenant assurez-vous dans yos ne. 4 Ô jeunes gens, et mesurez ce que le temps a d’é-

% | + 69 18 tendue; car une plaie qu’on a prévue est bien moins douloureuse. Il se peut que je répande inutilement mes paroles; mais je vous avertis que vous êtes en proie à une grave et mortelle léthargie. Car les heures, les jours, les mois et les années s’envolent, et nous devons tous ensemble, dans le plus bref délai, partir pour d’autres contrées...» Cependant une troupe peu nombreuse semblait braver le Eemps, quand des paroles «prononcées je ne sais par qui» déclarèrent fugltive toute gloire, passager tout triomphe, car tout ce qui est mortel est détruit par le Temps, qui, en fuyant, entraîne le monde avec lui et jamais ne se repose ou s’arrête ou retourne, jusqu'à ce qu’il ait réduit les plus grands génies en un peu de poussière. « A l’ouïe de ces paroles je vis toute notre gloire fondre comme la neige au soleil, et je vis le Temps emporter un tel butin de vos grands noms queje les regardais comme rien, bien que le monde ne sache pas cela et n’y croie pas... Le Temps sait si bien vaincre qu'il l’emporte sur la Renommée, et contre cette seconde mort il n’y a pas plus de rempart que contre la première. Ainsi le Temps triomphe des grands noms et du monde. »

«Ayant vu que sous le ciel il n’y a rien de stable ni d’assuré, je me tournai tout désolé, et je dis : « Vois en qui tu » dois te confier.» Je répondis : «Dans le Seigneur qui n’a » Jamais manqué à ses promesses envers ceux qui mettent » leur confiance en lui; mais je vois bien que le monde s'est » joué de moi... Il n’a jamais été trop tard pour recourir à » la miséricorde divine.» Tandis que mon esprit s’enfonçait davantage dans ses réflexions, il me sembla voir un monde nouveau au sein d’une saison immuable et éternelle; voir le soleil disparaître, ainsi que le globe des cieux avec toutes ses étoiles, et aussi la (erre et la mer, et un autre univers s’en reformer plus beau et plus heureux... Bienheureux les esprits qui se trouveront compris dans le chœur suprême, ou qui se trouvent élevés à un degré tel que leur nom soit

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gravé dans l’éternelle mémoire! O bienheureux celui qui trouve le gué de ce torrent alpestre et rapide qu'on appelle la vie, et que beaucoup de gens regardent comme si délicieux !... Il n'y aura plus de place pour ÿ fut, il sera ni 1 était, mais seulement pour il est... Je ne serai plus séparé peu à peu de moi-même, mais tout mon être se trouvera réuni ;

et il n’y aura plus d’été ni d'hiver, mais le temps sera mort

et le lieu aura changé... Nous avons les cinq premiers triomphes ici-bas sur la terre, et, si Dieu le permet, nous verrons à la fin le sixième là-haut. Et le Temps effacera tout; et si rapide qu'il soit, et si avare que soit la mort en ses conquêtes, nous verrons périr à la fois l’une et l’autre.

Et ceux qui ont mérité une gloire éclatante que le Temps

éteignit, et les beaux visages charmans qu'ont fait pal le Temps et la Mort pleine d’amertume, renaissant alors'plus beaux que jamais, rejetteront à la Mort l'oubli, les noirs et sombres aspects et les jours ténébreux. Au sein d’une existence plus fleurie et plus verte, ils jouiront d’une gloire sans fin et d’une immortelle beauté. »

Pétrarque qui, vers la fin de sa vie, avait appris à connaître et goûter l'Evangile, considère, dans ses Triomphes, la vie au même point de vue que le sage inspiré de lAncienne Alliance : sous le ciel tout passe et laisse l’àme vide, Dieu seul est immuable, auprès de lui seul est le vrai bonheur. L'amour, qui chez le poète moderne tient la place de ce que sont pour le philosophe hébreux les plaisirs et les richesses, fait le tourment de quineonque lui livre son cœur; la gloire, passion toute moderne, ne peut échapper à l'oubli des temps;

- et la chasteté, ou, dans le langage de l’Ecclésiaste, la sa-

gesse, ne nous sauve pas de la mort; rien donc sous le soleil ne mérite l'estime et l'affection de l’homme, et notre devoir est de craindre Dieu, dit l’Israélite, d'attendre, dit le Chrétien, la bienheureuse éternité. Il y a même entre les Triomphes et l’Ecclésiaste une certaine ressemblance de forme ou

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w de plan : les deux auteurs partent des illusions du monde pour arriver d'une marche lente et par plusieurs détours aux réalités éternelles. Mais le Chantre de Laure, n’étant qu'à demi-renouvelé et que superficiellement pénétré de l'Esprit du Christ, n’a point trouvé de ces paroles puissantes qui éveillent l’écho de nos cœurs, et si son amour luï a dicté des pages pleines de délicatesse et de beautés, il s’est laissé, d'autre part, entraîner par sa grande érudition à insérer dans son livre de longues et fatigantes nomenclatures de tous les personnages des temps anciens et modernes qui sont connus par quelque grande passion, par leurs conquêtes ou par leur science.

Un moderne a écrit sur ce même sujet des vanités de la terre, un poème qui, au point de vue littéraire, est bien supérieur à celui de Pétrarque; mais il n’a pas redit aux hommes le grand mot de l'énigme, et.ses regards ne s'élèvent que péniblement vers le monde lumineux qui est au dessus du soleil. Zedlitz, dans ses Couronnes des Morts (Todten— kränze), est transporté dans un songe, par un sombre fantôme, aux tombeaux de Wallenstein, de Napoléon, de Pétrarque, de Roméo et Juliette, du Tasse et de lord Byron; son guide lui dévoile les vanités de la gloire, de l'ambition, de l'amour et de la poésie, et lui demande enfin : «Et toi, es-tu heureux?» Mais ce n'était qu'un cauchemar, et le poèle, repoussant ces lugubres images qui s’enfuient pour ne plus revenir, trouve dans l'enthousiasme de son âme assez de bonheur pour attendre l'éternité que lui cache un voile épais, assez de force pour supporter la vie présente. : »

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