SALOMON
L'unique raison de quelque importance que les théologiens allemands allèguent pour ne pas reconnaître dans l’Ecclésiaste Salomon, ce sontles araméismes qui abondent dans son livre, et en particulier deux mots persans qui suffiraient pour le placer au temps de la domination de Cyrus et de ses snecesseurs.
Nous connaissons trop peu la langue hébraïque pour diseuter la question. Toutefois nous présenterons les observa— üons suivantes : |
4. Le style prouve trop. Car, de l’aveu général, l'Ecclésiasté chaldaïse davantage que tous les autres écrivains bibliques, et son hébreu est beaucoup moins pur que celui même de Daniel, d'Aggée, de Zacharie, d'Esdras, de Nëhémie et de Malachie. Il faudrait donc fixer la date de ce livre à une époque qui fût assez distante de Malachie pour laisser à l’hébreu des derniers prophètes le temps de s’altérer encore plus. Or, quelle probabilité y a-t-il que les temps les plus obscurs de la domination perse aient produit un écrit dont, après deux mille ans, nous admirons la profondeur, un écrit surtout qui suppose à chaque page un roi gouvernant le peuple {x, 416.17; v, 9; iv, 15; x, 4) et un royaume assez étendu pour être divisé en provinces (v, 8)?
2. Des deux mots qu’on donne pour persans, l’un pardes {D"5, Jardin, paradis), aurait perdu sa forme persane, qui se retrouve dans le mot grec ropadesoc, et est identique avec le mot arménien pardez. Or les Tyriens, qui parlaient à peu près la même langue que les Hébreux, et avec lesquels Salomon soutenait les relations les plus étroites, faisaient le commerce avec l’Arménie. L'autre mot pithegam (sans,
édit), est assez différent du persan peigâm, peiam, pour laisser quelque doute sur leur identité, cet il ressemble beaucoup plus au mot grec w0e;uæ, d'où personne cependant ne le dérivera. |
5. S'il est vrai que l’Ecclésiaste, livre de philosophie, n’a pas été écrit dans le style sacré, qui est le seul que nous connaissons, les particularités de son style n’auraient plus rien d'étonnant, et prouveraient seulement qu'il ÿ avait entre l'hébreu sacré et l'hébreu vulgaire une différence analogue à celle qu'il y x entre le français de Racine et de Boileau et celui de Molière. Nous sommes assez convaincu que Salomon est l’auteur de l'Ecclésiaste pour demander aux savans la révision du procès et un nouvel examen de toutes les pièces. Il nous à paru que quelques-uns des mots cités comme chaldéens et modernes, se trouvaient déjà employés une fois ou deux dans les plus anciens livres hébreux, Et l’abréviation de sw en w nous rappelle la manière dont plusieurs Français élident dans la conversation la finale de qui devant une voyelle : le roi qu’est à Paris.
4. Les mots décidément étrangers se seront introduits dans l'hébreu sous Salomon par suite de ses conquêtes sur l'Euphrate et de ses intimes relations avec les Phéniciens. Le changement qui s’opéra sous lui et par lui dans l'état social et politique de la nation, a dû d'ailleurs faciliter ou nécessiter l'admission de mots nouveaux. Aïnsi Salomon, eréant des parcs et des jardins tels qu’il n’en avait jamais existé jusques alors en Judée, les aura appelés du nom (pardès) qu'ils portaient en Arménie et en Perse. Ainsi encore, l'administration compliquée qu’il avait établie, demandait des noms nouveaux pour des choses nouvelles, et il est possible qu’on ait alors emprunté à l’une ou l’autre des langues des peuples voisins le nom étranger de pithegam.
5. Enfin il est singulier que ce soit un Hollandais du dixseptième siècle, Hugo Grotius, qui ait le premier soupçonné
ne
que le style de l'Ecclésiaste ne pouvait pas être du siècle de Salomon, tandis que les Hébreux des premiers siècles de notre ère, qui savaient sans doute leur propre langue mieux que nous, ne manifestent aucun doute sur le véritable auteur de ce livre; et ils nous transmettent même une ancienne tradition d’après laquelle c’est Esaïe qui a recueilli l'Ecclé-— siaste, le livre des Proverbes et le Cantique des Cantiques. Esaïe vivait sous Ezéchias, et ce sont des docteurs de ce même roi qui ont mis en ordre les Proverbes de Salomon contenus dans les chapitres xxvV-xxIx.
Les preuves tirées du style nous semblent donc n'être point péremptoires, et nous demanderons à notre tour quel autre que Salomon peut être l’auteur du livre de l’Ecclésiaste ?
Quel est l’homme de génie inconnu qui a su concevoir, sur un plan aussi original, un ouvrage aussi profond; qui, chez le peuple le moins scientifique de l'antiquité, a com posé l’un des écrits philosophiques les plus remarquables de la terre entière; qui, long-temps avant que Socrate fit descendre des cieux sur la terre les méditations des sages, posait les bases de tous les systèmes de morale inventés en Grèce, et qui sait tour à tour nous parler avec une égale vérité le langage des prophètes hébreux, des joyeux enfans du paganisme, et des poètes rêveurs de la moderne Europe?
Quel est, chez le peuple de l'Orient le plus étranger aux sciences physiques, le naturaliste ignoré qui connaissait si exactement et la grande rotation des eaux qui des sources coulent à la mer et de la mer s'élèvent en vapeurs vers les sources, et les chemins invisibles des vents qui se précipitent des pôles vers l'équateur et de l'équateur vers les pôles? Quel est ce philosophe de la nature qui, le premier d’entre tous les hommes, a saisi par la réflexion la mystérieuse harmonie du monde physique et du monde moral, et surpris la nature répondant par ses plaintes aux plaintes de humanité
qui est condamnée, aussi bien qu’elle, à un excessif et monotone travail (1, 5-8)? Quel est le grand poète qui a compris l'étrange opposition qui existe entre cette même terre qui ne meurt ni ne change jamais, et les hommes qui ont reçu en partage l'intelligence et la foi et dont néanmoins la vie ne dure qu’un instant (1, 4)?
Et qui ne reconnaitrait dans l’auteur de MEcclésiästén un nomme d'état, à la grande place qu’occupent dans ses pensées les injustices des tribunaux (ui, 16), les oppressions des grands et les souffrances des petits {1v, 1-5; v, 8; vu, 7; vin, 9-10), le malheur d'un pays gouverné par un roi insensé et égoïste (x, 16-19), les désordres d’une société où (la folie a le pouvoir en main et où la sagesse est méprisée X, 9-73; IV, 15), les chances imprévues de la guerre (1x, 15-15), les révolutions politiques et l’inconstance de la faveur populaire (1v, 15-16)? (et homme d’état est un roi; il en prend le titre (1, 12). Sans doute le dernier des sujets peut, dans un ouvrage, feindre qu’il est roi. Mais il n’aurait jamais inventé la phrase qui se lit var, 2 : (Moi), observe la parole du roi : le roi, c'est Dieu, et le moi, placé en tête, signifie : «Moi, qui suis roi, je ne puis te conseiller de m'obéir, je serais juge dans ma cause; le roi dont je te parle est celui des cieux et de la terre.» Enfin ce roi fils de David règne sur Israël (1, 12); un écrivain postérieur à la formation du royaume des Dix Tribus ou d'Israël se serait-il exprimé ainsi ?
L'histoire juive coninitteolté donc un autre que Salomon, qui ait été à la fois un sage, un savant naturaliste, un poète et un roi ?
Nous n'hésitons pas à reconnaître, avec tous les Hébreux et toute l'Eglise chrétienne, Salomon pour l’auteur du livre de l’Ecclésiaste, et nous ne concevons pas par quelle étrange