OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES
Le livre de l'Ecclésiaste semble, au premier abord, rempli d’étranges contradictions et de préceptes immoraux. Tantôt il exhorte à la crainte de Dieu, et tantôt il semble mettre en doute l’existence d’une suprême et éternelle justice; tour à tour il nie, il affirme l’immortalité de l’ame; ici il prêche comme le tout de l’homme, les plaisirs de la terre, et là il exalte par dessus toutes choses, les saintes joies du deuil et de la tristesse; il haït la vie, et il en déplore la briéveté. IL veut qu'on ne soit ni trop juste, ni trop méchant; nulle Providence, selon lui, ne préside aux destinées | des hommes, et l’homme ne sait si Dieu l’aime ou le hait. Un voile épais recouvre à nos yeux ce livre, qui nous attire
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par ses parties lumineuses, et qui nous repousse par ses obscurités.
hommes et des Me qui le ee 1 nombre des livres inspirés; mais la clef de tant de contradictions et d’énigmes paraît s'être perdue de bonne heure. Car, au siècle de Jérôme, « les docteurs juifs prétendaient que les auteurs qui recueillirent les Livres sacrés et qui en firent le choix pour les placer dans le canon, eurent d’abord quelque difficulté sur cet écrit. On délibéra si l’on ne le supprimerait point, parce qu'il renfermait certaines contradictions et certains sentimens dangereux, capables de causer du scandale aux ames faibles, et qui semblaient favoriser l’opinion de la mortalité de l'ame. Mais l'affaire ayant été discutée, il fut résolu de le recevoir comme écriture inspirée, à cause de ce qui y est dit à la fin touchant la crainte de Dieu-et l’observation de ses lois. »
Pendant les premiers siècles de l'Eglise, l'Ecclésiaste était comme oublié des Chrétiens. Il est à peine cité par les mêmes auteurs qui font un continuel usage des Proverbes, et les philosophes chrétiens, tels que Justin martyr, Irénée, Clément d'Alexandrie, Origènes, pour qui un livre aussi philosophique que l'Ecclésiaste aurait dû avoir un attrait particulier, prouvent assez par le silence qu’ils gardent à son égard, soit leur ignorance de son véritable sens, soit la mauvaise opinion que des passages isolés et mal compris leur avaient donnée de l’ensemble. Un très petit nombre de pères, tant de l'Eglise grecque que de l'Eglise latine, nous a laissé des commentaires sur cet écrit; Jérôme même, à qui l'on en doit la meilleure explication, se vante d'y avoir appris à mépriser le monde et ses vanités, et transforme Salomon en un prédicateur de la vie d’anachorète. Par une erreur d'un autre genre, Théodore de Mopsueste et d’autres
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encore, nient la divine inspiration de l'Ecclésiaste ainsi que des Proverbes
n reconnaissait généralement que tous Îles passages du li vre n'exprimaient pas les vraies pensées de l’auteur. D’après Grégoire, « le grand Salomon, dans cet ouvrage, fait le personnage d’un orateur ou d’un philosophe qui parle en public, et qui entreprend d’apaiser une sédition ou de calmer les esprits d'une multitude émue, en les rappelant à son sentiment. L’orateur, pour s’insinuer dans les esprits, expose les diverses opinions de ses auditeurs, les met dans leur jour, les représente dans toute leur force, paraît entrer lui-même dans leurs sentimens; en un mot, il fait autant de personnages qu'il y a de partis divers dans l'assemblée qui l’écoute. Mais tout cela ne tend qu’à désarmer leur passion et à renverser Icur raisonnement; tout d'un coup il vient à son but, et étendant la main il conclut en ces termes : Æcoutons tous la fin de ce discours : Craignez Dieu et observez ses commandemens , car c’est en cela que consiste tout l’homme. Voilà où il en voulait venir. »
Mais le vrai sens du livre se dérobait aux regards des docteurs catholiques, et séduits par l'exemple de Jérôme, ils faisaient servir cet ouvrage à la défense de la vie monastique, qu'ils envisageaient comme la perfection chrétienne. Au temps de la réforme, ils appliquaient d’une voix unanime à la so ciété même, telle que Dieu l’a réglée, au mariage, aux diverses vocations de l’homme, aux biens terrestres, ce que Salomon dit des abus par lesquels l’homme pécheur et insensé altère l’ordre divin des choses et les dons de la Providence, et ils déclaraient vanité l'œuvre de Dieu, aussi bien que l’humaine folie. « Cette dangereuse doctrine s’était ré— pandue comme un déluge sur toute l'Eglise et l’avait inondée d'ordres monasliques de tout genre, » lorsque parut Luther. Il s’occupa de ce livre d’une manière très spéciale. « Je puis dire en toute vérité », écrit-il en tête de son com-
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mentaire, «que } eus une grande joie lorsque, pour la première fois, je saisis et découvris quelque peu lesens de l’original. Car j'ai pendant ma vie entière, essayé mes forces sur ce livre à plusieurs reprises et avec gra
ind travail et grande application; mais je n’ai pu tirer aucun profit de tous les commentaires et ouvrages des anciens, jusqu’à ce que j'aie en quelque facon conquis l'intelligence du texte hébreu. Tout ce livre avait été interprété faussement, contre le texte et contre la doctrine chrétienne, et gâté de fond en comble. Et je remercie Dieu, le Père de toute miséricorde, du fond de mon cœur, de ce que dans sa grâce, il m’a récemment accordé sur ce point tant de lumière. — Mes explications ne sont sans doute pas aussi riches que je le voudrais, mais elles peuvent engager ceux qui, pour le moment, n'ont rien de mieux, et qui ont été dans les mêmes erreurs que moi au sujet de l’Ecclésiaste, à donner quelque chose de meilleur et de plus abondant... Je recommande cet écrit de Salomon à tous les Chrétiens pieux, et souhaite de tout mon cœur que quelqu'un se mette, avec une me-— sure plus abondante d'esprit et de grâce, à l’interpréter à l'honneur et à la gloire de Dieu par Jésus-Christ. Amen.» ()
(*) On lit dans Calmet : « Luther a dit avec sa liberté, ou plutôt son insolence ordinaire, que l’Ecclésiaste lui paraissait un auteur plat, qui marchait sans bottes ni éperons, ce sont ses termes; qu’il ressemblait au Talmud et était un ramas de plusieurs ouvrages ; que l’on avait recueilli les maximes de table que Salomon prononçait dans la débauche et dans la bonne chère, et qu’on les avait écrites dans ce livre. Voilà, s’écrie Calmet, le sentiment de ce célèbre réformateur, suscité de Dieu, s’il plait au Ciel, pour rétablir l'Eglise chrétienne dans sa premiere pureté, elc., etc. » — Et voilà, disons-nous à notre tour, l’indigne mauvaise foi des Romanistes qui, ayant à choisir entre un écrit authentique de Luther, et un recueil de Propos de table d’une autorité plus que douteuse, font dire au Réformateur
Luther, dans son Commentaire, a toujours en vue lPinterprétation monacale dont il a fait bonne justice, et qui ne reparaît pli même chez les Romanistes qui le dénigrent. Il distingue p partout avec soin entre l’ordre divin et la vanité humaine. Les passages sceptiques et matérialistes expriment, selon lui, la pensée de Salomon jugeant des choses terrestres d’après les apparences et avec sa raison naturelle, sous le soleil; et les préceptes qui tendent à l’épicuréisme, Luther les adresse à l’homme pieux seul, au vrai Chrétien, et les complète avec le commandement final de la crainte de Dieu. En un mot, il pénètre le livre de l’Ecclésiaste, et dans son ensemble et dans ses détails, du pur esprit de l'Evangile, et il le résume en ces mots : « Si Dieu te donne des biens, c'est pour que tu manges: mange donc; s’il ne te donne rien à manger, jeûne; te donne-t-il de l'honneur, acceptele; ’arrive-t-il un malheur, supporte-le ; t’envoie-t-il en prison, prends patience; te fait-il roi, suis son appel; te fait-il descendre du trône, soumets-toi. Aïnsi faisait le grand et saint roi David qui, au milieu du monde était un vrai chartreux : quand Dieu lui donna la royauté, il gouverna et s'occupa de sa charge ; quand Dieu lui ôta pour un temps le royaume, il ne regimba point et dit : Que ta volonté soit faite... Les honneurs, les richesses, les joies ne sont point en elles-mêmes choses criminelles et vaines ; ce qui est péché et vanité, c’est l’ardeur avec laquelle nous les désirons et
précisément le contraire de ce qu’il pensait. Car Luther estimait fort haut l’Ecclésiaste, il reprochait à ses contemporains de ne pas en faire assez de cas, et il le commentait avec un intérêt tout particulier. Il s’efforce de donner un sens évangélique à tous les passages, et il représente Salomon, qui, en sa qualité de roi, ne pouvait être un vrai prédicateur, exposant aux grands de sa cour, pendant le repas ou dans toute autre occasion, et avec lautorité d’un patriarche, les expériences qu'il avait recueillies dans le cours de sa longue vie.
NS poursuivons, et l'attachement que nous leur portons. Fuir le monde et le mépriser, ce n’est pas prendre le froc, veiller, prier, chanter des psaumes, mener une vie de fainéant; c'est gouverner l'état, diriger sa famille, ma lier l'or et l’argent, et cependant ne point attacher son cœur aux choses de la terre... Mieux vaut prêcher l'Evangile au milieu du monde, que se cloîtrer, et c’est rejeter l’ordre même què Dieu a établi, que de déclarer choses profanes et mondaines, la famille, les fonctions civiles et les emplois ecclésiastiques. »
«On pourrait encore, «dit Luther», nommer ce livre l'écrit de Salomon sur les églises et les écoles, sur les choses des rois et princes, sur le gouvernement du pays, sur la vie domestique ct sur toutes les affaires du monde. Non pas qu’on y trouve écrites les lois d’après lesquelles on FRE Mia royaume et principauté, gens et pays, femme et enfans; car cet enseignement nous est abondamment fourni par la foi natarelle et l’humaine raison (selon ce qui est dit Genèser, 28, où nous voyons Dieu soumettre toutes choses aux hommes, et aussi la raison est-elle l’origine et la règle de tout ordre et de toutes lois). Mais Le roi Salomon s'adresse à ceux qui ont de grandes et hautes charges, qui ont à gouverner l'Eglise, l'Etat ou la famille, et qui travaillent et veillent pour le bien commun, et il les avertit, les console, les fortifie au milieu de tous les dangers et de toutes les détresses qui se trouvent dans l'administration, tant civile qu’ecclésiastique, et les exhorte à tenir ferme et à ne pas perdre patience. »
» Ces dangers et ces détresses que causent le diable et les méchans, cette grande fatigue des emplois de ce monde, ces accidens qui vous surprennent à l'improviste, sont choses inconnues des moines et des fainéans, et connues de ceux-là seuls qui ont mis la main à l’œuvre et qui veulent la faire de leur mieux. Ce que prouvent les histoires profanes et les fables des poètes, aussi bien que les histoires de la Sainte
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Ecriture. Quand on nous dit qu'Hercule a fait périr un ser— pent à plusieurs têtes et égorgé monstres et bêtes féroces, cela signifie qu'il a rencontré et surmonté obstacles sur obstacles dans le gouvernement de l’état; et il n'est pas de roi qui n'ait comme David à lutter contre ours et lions, et à combattre de terribles Goliaths. Quiconque ne connaît pas le secret de Salomon, se lassera à la peine et perdra tout courage, et sa maison, qui ne repose pas sur le roc, s'écroulera sous les assauts des vents. »
Qu'on nous permette de citer encore un fragment de la même Préface du grand Réformateur allemand :
« L’Ecclésiaste est un livre tout particulièrement utile aux rois, princes et seigneurs, à leurs conseillers et à tous ceux qui sont dans le gouvernement, ainsi qu'à ceux qui ont femme et enfans à élever. Car Salomon, dans cet ouvrage, décrit comment les choses se passent ici-bas sous le soleil, parmi les enfans d'Adam, dans l'Etat, la famille et toutes les affaires du monde.— Le sommaire de son enseignement c'est qu'il n’y a pas de plus haute sagesse sur la terre que. de remplir chacun sa charge dans la crainte de Dieu avec application, sans se tourmenter quand cela ne va pas comme on le voudrait bien, et de laisser agir Dieu dans les grandes et les petites choses comme il l'entend. — Car celui qui ne jouit pas en paix des dons actuels de Dieu et ne se confie pas gaiement en lui, mais qui veut tout calculer et déterminer bien exactement, et qui aimerait à connaître l'avenir, se ronge lui-même et se tourmente sans fin avec les obstacles de toute sorte, la méchanceté du monde, la perfidie des gens, les dangers, les soucis, qui se rencontrent en toutes choses, même dans celles dont on s’occupe avec le plus de zèle et de fidélité; il devient ainsi mécontent de Dieu et empiète sur son gouvernement, ce dont il ne tire pas grand profit, car il donne lieu au Diable qui aime beaucoup la tristesse. C’est pourquoi saint Paul nous dit (4 Cor. vn, 52) :
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« Déchargez-vous sur Dieu de tous vos soucis. >» — Salomon passe en revue dans ce livre tous les états, il parle des docteurs, des princes et seigneurs, des pères de famille, des gens de tout métier et de toute condition, des riches, des pauvres, des grands, des petits, et il enseigne que chacun, dans sa vocation , quels que soient les inquiétudes qu'il ait et les soucis qu'il se donne pour que tout aille à son gré, doit après tout laisser Dieu libre de faire ce qu'il lui plaît, et doit apprendre à renoncer à ses plus beaux projets. Car la réussite n’est point toujours en proportion de la sagesse et de l’expérience, et nos plans ne vont point comme nous lentendons. — Non pas que nous devions sortir du monde comme les moines, et mépriser les créatures de Dieu qui toutes sont bonnes, pourvu qu’on en use avec actions de gràces (Gen. 1, 51; 1 Tim. 1v, 4). Mais nous devons nous contenter des biens que Dieu nous donne présentement, pouvoir, honneur, subsistance, santé, femme et enfans bien portans, et en jouir avec gaieté de cœur et actions de grâces, sans se tourmenter de léveliié: sans murmurer contre Dieu quand les choses ne vont pas à notre gré, et surtout sans désirer toujours de plus grands biens comme si cette vie était éternelle. Car en aspirant continuellement à posséder davantage, nous ne jouissons pas de ce que nous avons et nous ne gagnons que douleurs et dommage. Notre mauvais cœur n’est jamais content, et il ne le serait pas même quand Dieu nous donnerait la puissance de Jules-César, l’éloquence de Cicéron et la sagesse du roi Salomon... Le cœur de l’homme est comme le balancier dans la montre ou comme le vif-argent , il ne peut jamais se tenir tranquille, et par la chute d'Adam il est tellement plein de mauvaise convoitise et d'inquiétude, qu’il ne voit pas un seul des dons que Dieu lui fait et ne l’en remercie pas gaiement, et qu'il ne sait que se tourmenter. C'est contre cela que Salomon a écrit son livre, et l'Esprit saint seul nous donne ce contentement
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