À. VANITÉ DE TOUTE POURSUITE DU BONHEUR
Quand il eût vu combien rude et pénible est la vie hu— maine (1, 15), il résolut de chercher où pouvait être ce bonheur dont tout homme a faim et soif dans son cœur. Cette recherche doit être, semble-t-il, notre première occupation; plus notre sort est fàcheux, plus nous devons nous efforcer de l’échanger contre un meilleur; pour penser et agir autrement, il faudrait être du nombre des insensés qui vivent comme la brute, sans réflexion, sans désir, sans espérance, où qui même, par leur faute, aggravent leurs souffrances et se privent de biens qui sont à la portée de tous. Et certes, l’Ecclésiaste semblait être en meilleure position que personne pour découvrir promplement et sûrement le souverain bien : il était un sage et sa sagesse surpassait même celle de tous les autres hommes. Tel était au moins le témoignage qu'il se rendait à lui-même.
J'ai dit dans mon cœur (‘) : « Voici, moi, je me suis agrandi et accru en sagesse par dessus tous les hommes, et mon cœur
(*) Salomon, s’il eût voulu raconter sa vie, ne se serait jamais exprimé ainsi : il aurait rapporté sa sagesse au Dieu qui
est habitué à discerner et à juger dans le monde qui m’entoure, ce quise fait avec sagesse et connaissance. Je me mettrai donc à faire une étude approfondie de la société humaine et à me rendre un compte exact des règles qu'il faut suivre pour y vivre heureusement; j’appliquerai mon cœur à connaître la sagesse, et à connaître la folie et l'erreur, à les raisonner, comparer et analyser.» —1, 16. 17.
Maissa présomption a étébientôtpunie. «J’aiconnu, » ajoutet-il brusquement, et la répétition de ce mot connaitre trahit une certaine ironie, «j'ai connu que cela aussi est rongement d'esprit. Car beaucoup de sagesse nous assombrit, nous attriste; à mesure que nous l’approfondissons, nous en comprenons mieux les exigences, et nous nous afligeons de voir notre vie répondre si peu à l'idéal de perfection qui se dévoile de plus en plus devant nos yeux. Et plus nous acquérons de science dans ce domaine moral, plus nous éprouvons de chagrins, parce que la science du bien n’est point la pratique du bien, et qu’au contraire elle ne fait que nous condamner.
Cette première expérience, ce premier désillusionnement opère dans le cœur de l’Ecclésiaste une violente révolution ; le sol sur lequel reposait toute son existence, s’ébranle et s'enfonce sous ses pieds, et, par une brusque péripétie, il s'écrie : «Je me croyais sage et j'étais insensé; puisque le bonheur n’est pas dans la sagesse, je le chercherai dans la folie. Allons, mon cœur, que je t’éprouve par la joie, par la joie bruyante et qui rit aux éclats, » — par la joie des insensés qui pétille et bientôt s'éteint sans réchauffer le cœur, sem-
la lui avait donnée (41 Rois ur, 1v) et ne l’aurait pas exaltée à ce point. (Voyez p. 55). On altère d’ailleurs le sens de tout l'ouvrage quand on veut entendre par la sagesse dont parle ici l’Ecclésiaste, celle qu'avait reçue Salomon dans le but tout
spécial de juger le peuple et de rendre la justice (4 Rois nr, 9. 44).
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blable aux épines qui brûlent sous le vase plein d’eau (var, o. 6), par cette joie qui laisse le cœur triste au milieu des rires et qui finit par l'ennui (Prov. x1v, 15). — 11. 1.
Mais c'était là une de ces voies qui semblent droite à l'homme et dont l’issue est la mort (Prov. xiv, 12). L'Ecclésiaste reconnut bien que si les joies du monde ne sont pas un rongement d'esprit, elles laissent du moins le cœur vide. Et voici, cela aussi est vanité. Au Ris j’ai dit: « Insensé !» et à la Joie: « Que fait-elle? Quelle vie fait-elle mener à ceux qui se livrent à elle?» — 11. 1. 2.
Ils’arrête, étonné, et il réfléchit ct se dit : «J'étais dans l'erreur; j'avais voulu d’abord une sagesse sans joie, puis j'avais recherché une joie sans sagesse. Il faut sans doute poursuivre les joies qui peuvent exister sous le soléil, mais il faut le faire en se souvenant de Dieu et du devoir. Voici, je dilaterai {ma chair).mon cœur dans le vin, tout en m’appliquant à la sagesse, et retiendrai (ou contiendrai, comprimerai) la folie pour tempérer par elle le sérieux de la piété ; et ainsi je ne puis manquer de découvrir quel est ici-bas [sous les cieux) et pour cette courte vie le véritable bien de l’homme.» — Il. 6.
Voilà donc l'Ecclésiaste décidé d'atteindre à tout prix le bonheur, et il ne reculera devant aucun travail, aucune fatigue pour arriver à son but. Il se procure toutes les jouissances licites, les richesses et les pompes qui peuvent être agréables à l’homme, et ne se refuse rien de tout ce que désire son cœur, sa sagesse, d’ailleurs, demeurant avec lui. Or son cœur trouvait de la joie dans tout ce travail; il s'occupait avec plaisir des palais à construire, des parcs à créer, des vergers et des vignes à planter, des trésors à acquérir, des Jouissances nouvelles à se procurer. Mais ce fut là le seul lot qu'il retira de tout son travail. Car, lorsqu'il eut réalisé tous les projets qu'il avait formés , lorsque le temps fut venu de jouir en paix des biens acquis au prix de tant de fatigues,
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il se trouva que c'était le travail seul qui lui plaisait, et que les biens eux-mêmes ne pouvaient lui procurer aucune joie réelle; de telle sorte qu'il s'était donné beaucoup de peine pour rien. Je {tournai de tous côtés mes regards sur les œuvres qu'avaient faites mes mains, et sur le travail auquel j'avais travaillé pour le faire, et voici, tout est vanité et rongement d’esprit, et il n’en reste rien sous le soleil. — 11, 4-11. (1)
IL n’a donc pas trouvé le bien de l’homme (nr, 5) dans une sage poursuile des joies de ce monde; et s’il y a échoué, lui, le grand roi de Jérusalem, quel est l’homme qui espérerait être plus heureux en marchant après lui sur cette fausse route? Nous pouvons le-tenter, mais à! nous arrivera ce qui est arrivé à tous avant nous. — 11, 12.
Quelle autre voie tentera maintenant l'Ecclésiaste ? Il ne s'en offre plus à lui de nouvelle. Il revient donc en arrière et retourne à Ja sagesse qu'il avait rejetée trop légèrement. Mais il ne songe plus à l'étudier profondément, à la connaître (1, A7); il la considère, il la regarde (x, 42), il en cherche le prix et la valeur, et il voit bientôt qu’elle surpasse infiniment la folie. Je tournai mes regards d’un autre côté pour voir la sagesse et la fohe et l’erreur..., et je vis que l’avantage de la sagesse sur la folie est pareil à celui de la lumière
(1) « de vais vous dire ce que j'ai appris par mon expérience. Cela ne me fera peut-être pas beaucoup d'honneur; mais il pourra servir aux siècles à venir. Je me suis exercé dans toutes sortes de vices, et j’ai voulu éprouver si la malice de l’homme se pouvait satisfaire elle-même. Mais j'ai trouvé que plus j'ai mangé, plus j'ai senti d'appétit; plus j'ai bu, plus j'ai eu d’altération; plus j'ai dormi, et plus je me suis senti d’envie de me reposer; plus j'ai eu de biens, et plus j’en ai désiré; plus j'ai cherché, moins j'ai trouvé. Enfin je n’ai jamais pu rencontrer de quoi me contenter parfaitement; rien au contraire qui ne me fit naitre une plus ardente envie de chercher de nouveau à remplir mon avidité insatiable. » Mare Aurele.
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sur les ténèbres. Il pressent donc cette radicale opposition entre le bien et le mal, entre la piété et la mondanité que l'Evangile a mis dans tout son jour (1 Jean ur, 10; 1, 9-7, ete.). — Le sage, poursuit-il, a ses yeux à sa tête, «la sagesse est devant la face de l’intelligent » (Prov. xvn, 24); il sait quel est le vrai chemin du bonheur, il n'y bronche pas parce que sa route s’éclaire d’en haut à chaque pas qu'il doit faire. L’insensé, au contraire, marche dans les ténèbres, il ignore la direction qu'il doit prendre dans l’ensemble de sa vie, une nuit épaisse l'enveloppe, «il trébuche et ne sait pas contre quoi» (Prev. 1v, 19); ses regards et ses désirs, au lieu de se porter sur les objets voisins, s’attachent à des objets lointains qui sont comme aux extrémités de la terre (Prov. xvi1, 24. —u, 12-14;.
Mais bientôt se présente à ses regards un fait nouveau, qui l’oppresse et l'angoisse. Et j’ai connu aussi que le sage n’est pas plus que le fou à l'abri des accidens et des malheurs qu'une volonté inconnue fait tomber sur les mortels; l’un et l’autre sont soumis aux mêmes coups de la fortune, aux mêmes deuils, aux mêmes maladies, à la mort. Et j’ai dit dans mon cœur : « L'accident du fou m’arrivera, à moi aussi ! Pourquoi donc ai-je été plus sage que d’autres.» Et j'ai pensé en mon cœur que la sagesse aussi n’est que vanité. Me consolerai-je peut-être de la mort par l'espoir de vivre dans la mémoire des générations suivantes? Hélas! la mémoire du sage n’est pas plus à l’abri de l’éternel oubli que celle de l’insensé, car {out sans exception sera dans l’avenir également ignoré (1, 11). Oh! comment est-il possible que le sage meure de même que le fou?» (') (Ps. xcix, 10.) — 1, 14. 15. 16.
(2) Cette plainte qui termine le paragraphe est d’une grande beauté. Le lecteur attentif trouvera dans tout l’Ecclésiaste nombre de passages qui sont, au point de vue littéraire, d’une admirable beauté : les lui indiquer serait chose inutile.
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L'Ecclésiaste est saisi d’une indicible tristesse. Ce n’est point le découragement de Moïse ne pouvant plus porter son peuple à travers le Désert (Nomb. xr, 11-15), ni celui d’Elie qui voyait s’évanouir toute espérance de ramener Israël au vrai Dieu (4 Rois xix, 4); ce n’est pas non plusle désespoir de Job succombant sous les maux de tout genre qui l’accablent {Job ur, 20-22, etc.), ni celui de Jérémie que Dieu contraint de parler et qui ne parle que pour être la risée de tous (Jér. xx, 7-1 8); c’est bien moins encore la mauvaise humeur de Jonas dont les menaces contre Ninive ne s’exécutent pas (Jon. 1v, 5-8). 11 y a dans la tristesse de l'Ecclésiaste quelque chose de plus profond, parce qu’elle porie non sur un malheur qui lui soit personnel, mais sur celui de l'humanité tout entière, et qu'elle s’empare d’un sage au sein même de ia vie la plus heureuse selon le monde. Sans doute les saints de la nouvelle alliance ont à cet égard de grands avantages sur les sages de l’ancienne. Jésus-Christ a mis en évidence la vie et l’immortalité; et saint Paul n’est point le seul chrétien qui se sent « pressé des deux côtés » (Phil. 1, 25-25) et qui csoupire après les célestes demeures » (2 Cor. v, 4-4). Mais il est aussi pour les vrais disciples du Seigneur des momens de profonde tristesse où les paroles de l'Ecclésiaste réveillent dans leurs âmes de lamentables échos. J’ai haï la vie, parce que le dégoût m’a pris pour tout ce qui se fait sous le soleil, car tout est vanité et rongement d'esprit. — 11, 17.
En même temps, l'Ecclésiaste reporte son attention du sort commun à tous sur sa propre destinée, et le même sentiment de dégoût et de désespoir s'empare de son cœur à la pensée que toutes ces richesses qu’il a amassées avec tant de peine, que ces palais, ces vergers, ces parcs qui lui ont coûté tant de fatigues, lui seront enlevés par la mort, et passeront et se reposeront entre les mains d’un homme qui viendra après lui. EL qui sait même si mon héritier ne sera point un insensé ?
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Cependant il disposera en maître de tous les fruits de mon travail que j'ai fait avec tant de peine et de sagesse ici-bas {sous le soleil). Cela aussi est vanité, el je me suis mis à désespérer complètement en mon cœur de tout mon travail d’icibas, à le considérer avec un ennui, un dégoût, un désespoir profond : car, d’un côté, tel homme passe sa vie à travailler avec sagesse et avec connaissance et avec habileté, et il doit donner son héritage, sa portion à un autre homme qui ne s’est donné aucune peine ; et, de l’autre côté, on ne recueille pour soi-même de tout son travæl et de toutes les préoccupations de son cœur, qu'une vie de chagrins, inquiétudes continuelles ef nuits sans sommeil. Tout travail donc, fait en vue du bonheur, n'est que vanité et taurment d’esprit (1). — ar, 18-25.
(!) Nous remarquerons en passant que les craintes que l’Ecclésiaste témoigne au sujet de son successeur, semblent trahir le véritable auteur qui se cache sous ce nom général, et contenir une allusion aux menaces faites par l'Eternel à Salomon idolätre (4 Rois xr. 9-15). — Le sentiment pénible de laisser à un autre les biens qu’on a acquis, nous parait être plus fréquent et plus vif dans l’Orient que dans l’Occident, et dans le monde ancien que dans le monde moderne. Nous le retrouvons pour la première fois dans des psaumes du méme siècle que le livre de lEcclésiaste : xxxrx, 6; xcix, 10 (Luc x1, 20), et nous l’avons signalé plus haut dans Horace. — Nous rappellerons aussi, à propos de 11, 17-25, ces vers de Manilius cités par Calmet:
Æternisque senes curis dum quærimus ævum, Perdimus, et nullo votorum fine. beati Victuros agimus semper, nec vivimus unquam.
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$ 2. VANITÉ DE LA JOUISSANCE DES BIENS TERRESTRES. Il, 24-in, 19.
Que fera donc le sage? Il ne travaillera pas dans le but de se rendre heureux ; il ne se fatiguera pas à courir après le bonheur, qui lattend chez lui. Il le révait immense et sublime, et il ne pouvait y atteindre : et il le trouve devant lui, plus modeste sans doute qu'il ne le supposait, mais du moins accessible. Le seul bien de l’homme est de manger et de boire, de se contenter de son pain quotidien, ef, ajoute-t-il, de faire que son ame voie du bien dans son travail (‘), d’apprendre à profiter des joies qui se rencontrent au milieu de nos occupations journalières, de celles que Dieu nous im-— pose (1, 15) et qui sont les seules auxquelles le sage se livre. — II, 24. |
Mais ce bonheur même ne dépend pas de la volonté humaine. Car je lai cherché et je ne l'ai pas trouvé, moi qui possédais plus de biens et qui ai pu me réjouir plus qu'aucun autre homme. Pour goûter ce bonheur il faut trois choses : un cœur sage, un esprit intelligent et une disposition joyeuse; sinon, tous les biens qu'on nous offre nous sont inutiles
(*) Le texte dit simplement ici son travail; quand il est question du travail que l’homme s’impose volontairement dans sa poursuite du bonheur, il est dit : le travail auquel l’homme travaille, auquel il se fatigue et pour lequel il se passionne. Un lecteur inattentif traitera de fastidieuses répétitions et de négligences de style, ce qu'on pourrait nommer d’ingénieux artifices, par lesquels lAuteur rend Ja fatigue et la monotonie du travail de l’homme.
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ou indifférens. Or tout cela est un don de Dieu qui l’accorde à qui il lui plait, tandis qu’il donne au pécheur l’occupation rude et pénible d’amasser et d’assembler des richesses qui passeront à celui qui est agréable à Dieu (Prov. xx, 22; xXXvI, 8). Ainsi attendre le bonheur des biens ordinaires, c'est encore une vanité et un rongement d'esprit. — 11. 24-26.
Il y a plus : l’homme même à qui Dieu accorde de jouir des biens de la terre, ne peut être long-temps heureux, car il vit dans un monde où rien n’est stable : la richesse, l’aisance, la médiocrité d’or que vous possédez aujourd'hui (11, 24-20), vous quittera demain; la mort succède à la vie et l'adversité à la prospérité (11, 14. 15), et le cœur de l’homme est ouvert à tous les vents, qui l’agitent sans re— lâche (1, 10. 11). L'existence est pleine de vicissitudes, elle est tramée d’un fil noir et d’un fil blanc, et elle contient autant de tristesse que de joie. Il est dans la vie de chacun de nous un temps pour les événemens malheureux comme pour les heureux, et une saison pour les occupations, les dispositions les plus opposées. Ces alternatives perpétuelles proviennent les unes de la volonté de Dieu, les autres de la faute de l’homme. (Dans le premier cas, le bien marche le premier et forme pour ainsi dire la règle; dans le second cas, c’est le mal qui occupe la plus grande place et le bien semble ne venir qu’en seconde ligne.) — ur, 1. |
Ainsi il est un temps où l’on naît et un temps où l'on meurt, où Dieu fait vivre et où il fait mourir, de même qu'il est un temps où l’homme plante des arbres ct des fleurs, ef un temps où il arrache ce qu’il a planté (!). — ur, 2.
Ainsi encore, par la faute de l’homme qui se nuit à luimême, mais à qui Dieu vient en aide, il est un temps où
(*) Henry entend aussi de Dieu ces divers passages : Dieu plante les nations comme Israël en Canaan, il les arrache (dér. xvit, 7-9). Il les châtie et les déchire; il leur pardonne et bande leurs plaies (Osée vr, 1. 2). I] détruit Sion, il la réédifie.
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l’on périt sur les champs de bataille, et un temps où l’on se guérit dans la paix des blessures reçues pendant la guerre; de même qu'il est un temps où l’on détruit et renverse ce que d’autres ont construit, et un temps où l’on se met à son tour à bâtir. —n1, 5.
Dieu ayant partagé notre existence entre la naissance et la mort, entre la croissance et le déclin, et l’homme s'appliquant à détruire autant qu'à édifier, ilen résulte qu'il est un temps pour les tristesses, un temps pour la joie, un temps pour les déchiremens du cœur et Les cris de douleur, un temps pour l'ivresse du plaisir. — nr, 4.
Mais il est dans la vie d’autres vicissitudes encore qui proviennent de cette versatilité de l'esprit humain dont l'Ecclésiaste a fait l'expérience (11, 4 et 11; 15 et 15, etc.). Nous jugeons de la même chose en un sens contraire à deux époques différentes, nos affections se forment et se dissipent comme malgré nous-mêmes, et nous nous lassons bientôt de tout:ce que nous avons le plus désiré. Aujourd’hui nous jetons comme inutiles et nuisibles des pierres , que demain nous ramasserons pour les employer. Celui qui était il y a peu d'années notre ami le plus cher, nous est devenu étranger. Nous avons cherché de toutes les forces de notre ame d'acquérir un bien, que nous possédons maintenant, et nous . l’abandonnons comme si nous ne l’avions jamais désiré; et ce que nous avions gardé avec le plus de sollicitude, nous le rejetons bientôt avec ennui. Nos plus grandes douleurs ne sont que passagères, et nous nous aidons même à les oublier; l'habit que dans le deuil nous avions déchiré, nous nous mettons nous-mêmes à le recoudre, et le silence où nous avait plongés l’affliction, fait promptement place à nos précédentes conversations. — 111, 9. 6. 7.
Qu'est-ce donc que la vie? Une alternative continuelle d'amour et de haine, de guerre et de paix. — 11, 8.
Dans de telles conditions d'existence, le bonheur est une chimère : ilne reste rien à l’homme qui agit, de tout son travail (1, 3). L'homme ne peut pas ne pas agir; il est un travail auquel il ne peut se soustraire, et de ce travail même que Dieu lui impose, il ne retire aucun profit, sa vie est tellement ordonnée qu'elle ne peut lui procurer le bonheur. — H, 9. |
Alors me recueillant en moi-même, et désirant, d’une part, comprendre comment Dieu a pu rendre si dure la condition humaine, et, de l’autre, savoir quelle règle de conduite il convient à l’homme de suivre ici bas, j’ai considéré attentivement tout ce rude et pénible travail que Dieu a imposé à l’homme afin qu'il s’y fatiquât (1. 15). Et voici ce que j'ai vu (ur, 10) :
Dieu a fait toutes choses belles en son temps; il fut au commencement un temps où il n'existait sur la terre que des choses belles, et à la fin des siècles un temps viendra où le mal aura disparu et où tout sera ramené à sa beauté primitive. Méme Dieu avait mis dans nos cœurs l'éternité, le sens des choses éternelles, afin que nous ‘pussions embrasser comme d'un regard les actes de Dieu depuis l’origine du monde à sa fin et comprendre toutes les énigmes de la vie; mais par une cause quelconque, nous sommes hors d'état de le faire, notre sens de l'éternité est altéré (tr, 44) (*).
Et quant à la règle de la vie, j'ai vu qu’elle se résumait en deux mots : être joyeux et bien faire (?); être joyeux dès
(4) Passage d’une admirable profondeur, que nos traductions ontsingulièrement défiguré. Nous l’ayons traduit d’après Rosenmuller, qu’on n’accusera pas de mysticisme, et d’ailleurs ce sens est à la fois le plus littéral et le seul qui convienne au contexte.
(?) De Wette traduit : étre joyeux et se faire du bien; ce qui excluerait de ce passage toute mention de la vertu. Mais nos traductions françaises ont certainement raison contre le docteur
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à présent et non aspirer à le devenir (11, 8-25), l'être autant que le permettent la condition et les vicissitudes de la vie (rx, 1-8), l'être en resserrant ses désirs plutôt qu'en élevant son cœur vers Dieu et vers le ciel; bien faire, être vertueux comme peul l’être un hébreu ou un chrétien qui ne veut pas faire de la crainte de Dieu ou de la foi son tout et son unique pensée. Et encore faut-il bien se dire que ce modeste bonheur (171, 24) n'est pas notre propriété, que c’est Dieu qui le donne, et qu'il peut le retirer d’un instant à l’autre. Et il le retire en effet selon l’immuable loi de changement à laquelle il a soumis l'humanité (nr, 1-8). Quelque apparente diversité qu’il y ait dans les destinées des hommes, elles sont cependant toutes semblables au fond; quoi que Dieu fasse, il est toujours le méme. Et quelque ardent désir que nous ayons de changer l’ordre divin, de retenir lheure joyeuse qui nous échappe et de rendre permanent notre bonheur, nous ne pouvons changer en rien le décret d’un Dieu irrévocable qui veut être craint et non aimé, qui ne s’est point engagé à rendre l’homme heureux, et qui de siècles en siècles répète invariablement les mêmes choses sans que rien annonce une prochaine délivrance. Soumettons-nous donc à ce Destin et craignons Dieu. — nr, 12-45. Dans ces dernières paroles, l’Ecclésiaste prélude en quelque sorte à la philosophie du Portique : la vertu qu’il prêche est celle de l’homme naturel, et non point celle d’un vrai Israëlite attendant le Messie; la joie qu'il recommande a quelque ressemblance avec ce contentement d'esprit que le stoïcien cherche au dedans de lui-même et dans une vie honnête, et le Dieu du Sage hébreu diffère ici fort peu du dieu de Zénon et de cette nature aux lois invariables de laquelle l'homme doit avant tout soumettre sa conduite.
allemand, ainsi que le prouve vir, 20, où 51 nwy ne peut avoir que le sens de se bien conduire.
Ainsi l’Ecclésiaste qui avait commencé sa recherche du souverain bien avec une si aveugle confiance en lui-même (1, 16), avait vu le bonheur idéal qu'il rêvait s’évanouir devant ses yeux (H, 5-25), puis se transformer en une chétive et modeste jouissance des biens vulgaires (11, 24-26), et se réduire enfin à un simple accident, à un don passager de la Providence. Mais une découverte imprévue lui fait rejeter le frein de la vertu.