VANITÉS ET DÉSORDRES DE LA SOCIÉTÉ HUMAINE
Il se détourne des vicissitudes de la vie et se met à considérer les désordres qui règnent dans la société. Ses regards qui s'étaient un moment élevés vers Dieu (nr, 11. 13-15), s’abaissent de nouveau vers la terre : il regarde encore sous le soleil, et ses yeux s'arrêtent sur le tribunal, sur le lieu où la justice devrait se trouver quand bien même elle aurait disparu du reste de la terre, sur l'institution divine dont le but est de réprimer l'injustice et de rétablir le droit, et voici, là même est la méchanceté ! (nr, 16.)
Cette vue l’étonne, l’agite; mais il apaise son cœur en se disant, selon la croyance de son peuple {xn, 14; Ps. xevin, 9), que Dieu jugera les injustes et les méchans, vengera les premiers, punira les seconds, et que, s’il y a un temps pour toutes choses, pour l’oppression et pour la souffrance, il y a aussi un temps sur tout ce qui se fait ici-bas. — 111, 17.
Cependant cette pensée de foi qui lutte contre le spectacle des yeux, se trouve momentanément la plus faible, et succombe. Ce jugement avenir est une fiction humaine! La condition des hommes apparaît à l’Ecclésiaste tellement con-
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traire à toute justice, à tout ordre, qu'elle le pousse non plus seulement à haïr la vie (17, 17: 18. 20), mais à blasphémer contre Dieu, et à lui demander une révélation qui renversât celle de Moïse et des patriarches, et qui prouvât aux hommes et leur fit comme toucher au doigt, qu'ils ne sont ni plus ni moins que la brute. Car ce n’est point assez que le sage meure comme le fou (1, 14, etc.), la mort de l’homme est comme celle de la bête; le même esprit anime l’un et l’autre, tous les deux ont été tirés de la poudre et ils y retournent (‘). Qui sait si P’esprit des enfans des hommes monte en haut, et si celui des bêtes descend sous la terre? Tout, oui tout (?)}, même l'âme humaine et ses plus nobles croyances, tout est vanilé; tout va dans un même lieu, tout est de poudre et tout retourne en poudre (17, 18-21).
Et j'ai donc vu que le souverain bien consiste pour l’homme à chercher sa joie dans ses œuvres, car c’est là son sort. Qui le ressuscitera des morts et leramënera sur la terre pour lui faire jouir de ce qui sera après lui? Plus donc de crainte de Dieu (nr, 14)! plus d’égard aux lois de la vertu (nr, 12)! plus de croyance en un jugement de Dieu {rr, 17)! plus de vie future (111, 22)! La joie, rien que la joie! Et quelle joie encore? Celle que le mondain trouve dans son œuvre, expression pleine de profondeur qui indique avec une admi-
(*) La même comparaison de la mort de l’homme et de celle de la bête se trouve dans un psaume, le #9°°, qui doit être de la même époque que PEcclésiaste, mais qui proclame l’infinie différence entre le juste dont Dieu rachète l’ame de la puissance du sépulcre, et le méchant dont toute la gloire et le bonheur s’évanouissent au bord du tombeau.”
(?) Remarquez la force de ce tout. Ailleurs l'Ecclésiaste dit simplement : Cela est vanité. Mais ici où il doute de Dieu et de l’homme, le mot tout à une très grande force, et l’Auteur le répète avec affectation dans les paroles qui suivent.
« 0 + d rable précision ce plaisir que tout homme éprouve à s'occuper d’un travail de son choix, ce plaisir de se sentir vivre etagir qui absorbe l’homme inconverti, lui fait perdre de vue Dieu et l'éternité, et lui tient ici-bas lieu du bonheur (1,22).
Ces étranges et sombres pensées l’occupent et l'absorbent long-temps. Puis il retourne à l’étude des vanités de la terre, et il passe en revue : en premiér lieu, les souffrances des pauvres {1v, 1-5 ; lesquelles se rattachent aux injustices des tribunaux, 11, 16), les tourmens des riches (id., 4), et la folie de l’oisiveté (id., 5. 6); et en second lieu, le peu d’intelligence des hommes dans leurs affaires privées {id., 7-12) comme dans les affaires politiques (id., 13-16).
Et je me remis à l’œuvre, et je vois toutes les oppressions qui se font sous le soleil, et voilà les pleurs des opprimés, et personne ne les console ; et de la main de leurs oppresseurs ne sortent que de nouvelles violences, et personne ne les console (‘). Aussi. j'estime les morts qui sont morts depuis long-temps, plus heureux que les vivans qui vivent maintenant encore, et plus heureux que les uns et les autres celui qui n’a point encore existé, qui n’a point vu l’œuvre mauvaise qui se fait sous le soleil. — 1V, 1-5.
Mieux donc vaut la mort que la vie, et pour le pauvre, victime du riche, et pour le sage, spectateur de tant de souffrances. Mais le puissant et le riche est-il réellement heureux ? Et j'ai considéré tout le travail auquel l'homme se
(1) Le changement de temps dans les deux premiers verbes: Je retournai et je vois , exprime fort bien le saisissement que la première vue de ces oppressions produit chez l’Ecclésiaste. La triple répétition du mot opprèmer est faite à dessein. La fin du verset n’est point une simple amplification du commencement : les opprimés pleurent, personne ne les console; bien au contraire, leurs oppresseurs ne font que les violenter plus encore pour les forcer au silence, et même dans ce surcroît de douleurs, nul ne les console.
us NT — pou ii ; à à livre pour augmenter sa part de bonheur, et la réussite de son œuvre, et j'ai vu que le travail et les succès des uns étaient l’objet de la jalousie des autres (‘). Cela aussi est vanilé et rongement d'esprit. — 1v, 4. pi Mais si tel est le sort de ceux qui travaillent, les oisifs peut-être auront choisi la bonne part? Non, le fainéant est un insensé qui reste les bras croisés et se consume d’ennui (Prov. vi, 6-11; xxIV, 50-54; xuir, 4). Mieux vaut, dit-il, plein le creux de la main avec du repos, que plein les deux mains avec travail et rongement d’esprit. — 1v, à. 6. Cependant l'Ecclésiaste, poursuivant son étude des mis humaines, en découvre de nouvelles qui sont d'autant plus étranges qu’il semble qu'avec un peu de bon sens il serait facile de les éviter; les précédentes au contraire forment en quelque sorte une partie intégrante de la société et de la nature humaine. Et je me remis à l'œuvre, et je ne vois encore et toujours que vanité sous le soleil. Tei est l’avare qui n’a ni fils ni frère, et qui néanmoins travaille sans relâche. pour qui? il ne se le demande pas. Là sont des hommes qui pourraient travailler en commun et qui retireraient de leur association toute espèce d'avantages; mais ils préfèrent se séparer et marcher seuls. — 1v, 7-12.
. La même folie qui trouble le bonheur domestique, règne dans les affaires politiques. Sur le trône est un roi, insensé malgré son grand âge (Saül), et le sceptre serait mieux placé
(2) Travail est distinct du succès de l’œuvre qu’on peut devoir à un apparent hasard tout autant qu’à sa propre habileté — «Qui pourra subsister devant la jalousie?» dit ailleurs Salomon (Prov. xxvu, 14). — Ne dirait-on pas un moraliste de Londres ou de Paris signalant la jalousie secrète que se portent les uns aux autres les banquiers, les négocians, les hommes d’élat, tous les grands du siècle, et qui empoisonne toutes leurs jouissances? — Horace a dit, Ep. 1, 2 : Invidus alterius macrescit rebus opimis.
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a à k entre les mains de tel ou tel de ses sujets qui est sage malgré sa jeunesse (David). Et aussi a-t-on vu le jeune homme sage (Joseph) sortir dela prison pour régner, lui qui pourtant était né pauvre dans ce même pays ‘et qui n’est point devenu roi par la guerre et la conquête, comme aurait fait un étranger). Les vivans qui marchent sous le soleil et qui sont inconstans comme toutes les choses d’ici-bas, suivaient ce nouveau roi et se pressaient en une foule innombrable sur ses pas. Mais les générations suivantes ne se souviendront plus avec joie de lui (Joseph), de ses actes, de ses lois. Royauté à l’insensé, oyauté au sage ! tout est vanité. La couronne ne demeure point d'âge en âge dans la même famille (Prov. xxvir, 24); et rechercher la faveur populaire n’est que tourment d’esprit. — 1V, 15-16. k. |
L’Ecclésiaste termine iei, avec son premier livre, la revue des vanités de la terre et des souffrances de l’homme. Il a pesé le travail que l'homme s’impose pour arriver au bonheur {$ 1), estimé à leur vraie valeur les jouissances qui s'offrent dans le cours de l'existence à ceux qui se contentent du pain de leur ordinaire ($ 2), et sondé les désordres ; les injustices, les inconséquences, les folies qui remplissent le monde {$ 5). De cet examen il remporte la conviction que nous ne pouvons trouver nulle part ici-bas le bonheur idéal que nous rêvons, et il cherche en son esprit comment nous devons nous conduire pour être au moins aussi heureux qu'il est possible de l’être dans un monde où tout est vanité. Ce sont les résultats de ses nouvelles méditations qu'il nous expose dans son livre deuxième.
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