LIVRE TROISIÈME
VII, 49-29. viir, 1X, X, XI, XI, 1-10.
L'Ecclésiaste savait bien qu’il n’avait point encore épuisé le sujet de vanités et des misères humaines, et les préceptes qu'il venait de donner, pouvaient donc être modifiés, ren— versés par de nouvelles observations. J’achevai (!) de voir et d'étudier l'homme et le monde, dans les jours de ma vanité, lorsque je n’en jugeais point sainement.
$ 4. LE JUSTE MILIEU (vVn, 15-24).
Il cherche des regards les hommes qui possèdent cette sagesse qu’il vient d’exalter par dessus toutes choses, et il (*) Cette traduction peut-elle se défendre? 654 nN aurait-il le même sens que 75 Ls (vir, 25) n5 bn NN (var, 9)? — Quant aux mots : dans les jours de ma vanité, Henri demande si l’on ne pourrait pas entendre par là le temps de l’apostasie de Salomon.
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voit qu'il est tel juste qui périt par sa justice, et qu’il est tel méchant qui prolonge ses jours par sa méchanceté. Surpris d’un fait aussi étrange, et fidèle d’ailleurs à cette morale peu sévère qui a dicté tout le deuxième livre, il en conclut qu'il ne faut ni étre très juste et être sage de reste, afin de ne pas se perdre soi-même, ni étre très méchant et étre insensé, de peur de mourir avant son temps. — vi, 15-17.
Nous tiendrons donc la voie moyenne entre le rigorisme et le relàchement, de même que nous unirons à la sagesse une honnête aisance {vir, 14. 12); et si nous en croyons l'Ecclésiaste, nous retiendrons le double conseil qu’il vient de nous donner, sans toutefois l’altérer au profit de nos passions en leur accordant plus de liberté qu’il ne l’entend; car celui là seul qui craint Dieu, sort de tout, seul il est préservé des dangers de tout genre qui menacent son corps et son ame, etil trouve dans sa sagesse plus de ressources que dix guerriers dans leur force physique et leur courage. — vrr, 18. 19. |
IL est bien vrai que cette morale du juste milieu peut sembler par trop relàächée; mais elle se justifie par un fait dont nul ne contestera la vérité : Oui, il n’est pas de juste sur la terre qui fasse bien et ne pèche pas. — vir, 20.
Mais si les fautes de tous nous dispensent de viser à une justice parfaite, le sentiment de nos faiblesses doit nous rendre indulgent envers les autres. Aïnsi (pour ne citer qu’un exemple), -ne nous irritons pas des jugemens sévères que portent de nous nos concitoyens et en- particulier nos domestiqnes qui nous connaissent mieux que personne et qui n'ignorent aucun de nos défauts. Car ta conscience sait fort bien que nombre de fois tu as toi-même malparlé d'autrui. PT PAL 00 = 7 |
Mais quelle morale est-ce donc'que celle*là! Elle justifie {out ce qui n’est pas crime, elle condamne toute piété sé— rieuse! « J’ai tenté d’en suivre les préceptes ayec sagesse et
sans tomber dans un trop grand relàchement ; ÿ’ai dit : Je vais me conduire et vivre en vrai sage. Mais la sagesse s’est éloignée de moi. Je ne sais même plus ce qu'elle est, ni où elle demeure. : cet être inconnu, quel qu’il soit, est fort loin de moi; il est profond, très profond; qui le trouvera? {1} — VII, 25. 24.
$ 2. LA VRAIE SAGESSE (VIi, 20—vIN, 8).
L’Ecclésiaste se croyait sur le bon chemin, et il s'était entièrement égaré! La vraie sagesse ne se trouve pas dans cette région moyenne qui est à égale distance de tous les extrêmes; il faut la chercher ailleurs. Sans elle l’homme ne saurait être véritablement heureux, et l’Ecclésiaste ne veut pas de joies qu'elle condamnerait ().
(?) Je dois à Ewald l’interprétation aussi ingénieuse que plausible de ce dernier verset, qui a été traduit de dix manières différentes.
(?) J'avais d’abord placé iei la fin du livre deuxième et le commencement du troisième, et je faisais ainsi porter sur vi, 9-44, aussi bien que sur vrr, 45-22, la sentence de condamnalion que l'Ecclésiaste porte sur les résultats de ses recherches. Mais les derniers préceptes sont décidément immoraux, ce qu’on ne peut dire des premiers, que l’Ecclésiaste n’a pour le moment aucune raison de renier, et qui concordent avec ceux qu'il donnera à la fin de son Discours (x1r, 4-5). D'ailleurs, les mots de Justice et de méchanceté (vir, 15) annoncent une nouvelle sphère d'idées, qui est précisément celle de tout le troisième livre, et le malheur du juste signalé dans ce même verset, fait l’objet des méditations du sage dans une partie des chapitres viir et 1x. Enfin le sens que me parait avoir la première phrase de vir, 15, conviendrait fort bien au commencement d’un nouveau livre.
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Il commence ce nouveau voyage d'exploration en rassemblant, réveillant toutes ses forces morales, et surtout en prenant avec lui son cœur, sa conscience, ce sens intime du bien et du mal auquelil n’a jusques ici prêté qu’une oreille peu attentive. Je me remis en route, moi et mon cœur, pour connaître et pour sonder et pour trouver (répétition qui indique bien de sérieux de la recherche) la sagesse et la raison, et pour connaître tout ce qu’a de méchant, de coupable, de criminel (et non plus seulement : d'absurde et d’impolitique) /a folie, et combien est insensée, cette stupidité qui inspire aux hommes le mépris de la sagesse et de la vertu. — vir, 25.
Et d'abord quel spectacle nous offre le monde? Nous l'avons vu plein de vanités et de misères : le serait-il aussi de péché ?
J'ai regardé, et j’ai trouvé quelque chose de plus amer que la mort : la femme, dont le cœur n’est que retset filets, dont les mains sont des liens ! Qui est agréable à Dieu, lui échappera, mais le pêcheur sera pris par elle. — vux, 26. Et le nombre des pécheurs n'est-il pas immense? La volupté n'est-elle pas la plaie la plus dangereuse de l'humanité, et si l'injustice des tribunaux (vit, 16) suffit pour révéler à l’observateur attentif tous les désordres de la société, le libertinage à lui seul ne prouve-t-il pas la profonde corruption des hommes? |
Existe-t-il entre eux tous un vrai sage, un juste qui tende de toutes les forces de son ame à cette sainteté"parfaite dont l'idéal est gravé dans notre cœur, un homme intelligent qui comprenne la raison des choses et sache expliquer les mystères de notre existence? Voici ce que j’ai trouvé, en pesant chaque chose l’une après l’autre pour en trouver la raison. D'une part, mon ame cherche encore un sage et je n'en trouve
ee " è Pi — Avec vis, 15, nous passons de ce que l’homme fait pour être heureux , à ce que Dieu fait pour le rendre heureux ou malheureux.
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pas; à peine ai-je trouvé un homme entre mille; et, d’entre toutes les femmes, je n’en ai pas trouvé une (!). Mais, d'autre
(1). Ce passage, moins que tout autre, doit être isolé du contexte. L’Ecclésiaste qui vient de rejeter la demi-justice d’une morale toute mondaine, est à la recherche de la vraie sainteté, et il ne serait point aussi paradoxal qu’on pourrait le croire, de dire que la femme conçoit beaucoup moins bien que l’homme tout ce qu'a de sévère et d’inflexible la loi divine, et qu’elle éprouve moins le désir d’arriver à cet idéal de sainteté que Dieu a déposé au dedans de nous. Voyez ce que l’histoire de l'Eglise nous dit des hommes qui fuyaient dans les déserts le contact d’un monde corrompu, et dont l’unique pensée était d’atteindre àla plus grande pureté possible : la piété de la femme chrétienne a certainement un tout autre caractère. Mais l’Ecclésiaste semble nier qu’il existe une seule femme vraiment pieuse, ou du moins. qu'aucune puisse résister aux tentations diverses qui nous entourent. Il est bien certain que la Bible entière représente la femme comme un être faible, et l’'Européen moderne est singuliérement étonné de voir en quels termes parlent d’elle les écrivains profanes de la Grèce et de Rome, ou de l’Orient. Cependant l'Ancien Testament lui-même nous fait connaitre plusieurs femmes Israélites qui.se sont rendues. célèbres par leur piété, et en particulier les autres écrits de Salomon (voyez surtout Prov. xvur, 22) s’inscriraient en faux contre ce .passage de l’Ecclésiaste, si on lui donnait un sens absolu qu’il ne peut avoir. C’est PÆEcclésiaste, le Fils de David, le roi à Jérusalem qui le prononce (vir, 27), et cette addition : dit l’Ecclésiaste , reporte l'attention du lecteur sur Salomon que les femmes ont détourné du vrai Dieu. Ensuite l’Auteur ne dit point d’une manière générale qu’il n’y a pas une seule femme entre toutes, mais simplement que Jui, n’en à pas trouvé une, et il tient tellement à prévenir toute erreur semblable, qu’il répète trois fois dans le même verset le mot : j'ai trouvé. Puis, il prononce cette parole emphatiqué sous limpression-que venait de produire sur lui la vue de la courtisane, et ce verset ne doit pas plus être envisagé €omme renfermant la pensée définitive de l’Auteur que les passages impies ou immoraux n1, 48-22;
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part, voici ce que j’ai trouvé (et quel pénible retour Salomon, en écrivant ces mots, ne faisait-il pas sur lui-même, sur son idolätrie et sur les sophismes au moyen desquels il avait sans doute cherché à tranquilliser sa conscience?) voici ce que j'ai trouvé, et c’est là le seul résultat positif de mes recherches : Dieu n’est point la cause des péchés des hommes, car il a fait l’homme droit; mais ils n’ont pas voulu suivre le chemin que Dieu et leur conscience leur indiquaient, et à l'exemple d’'Eve, la mère des vivans, üs cherchent beaucoup de raisons pour se séduire eux-mêmes et pour se persuader que le bien est mal, et le mal bien. — vir, 27-29.
Dans sa Joie d'avoir enfin résolu {il le croit du moins) l'énigme de la vie, l'Ecclésiaste s’écrie : Qui est tel que le sage? Et qui sait, comme lui, expliquer toutes choses, et faire la part de Dieu et celle de l’homme pécheur? La sagesse rend heureux qui la possède, elle répand dans son cœur une joie qui illumine sa face (Prov. xv, 15), et qui remplit de douceur et de paix son regard qui auparavant était sombre et austère. — vit, 1.
Mais en quoi consiste la sagesse? — Si tu veux l’apprendre, écoute-moi. Moi qui suis sage et qui suis roi, je te dis : Prends garde aux paroles du vrai Roi d'Israël, qui fait tout ce qu’il lui plaît, prends y garde aussi à cause de la loi que Dieu a confirmée par serment (‘). Ne te hâte pas à détourner ta pensée
vit, 15-22; 1x, 1-10. Enfin il ne faut pas juger de la femme chrétienne et occidentale par la femme orientale et juive, et ce verset prouverait au besoin la profonde corruption des mœurs à l’époque où ce livre a été composé, dans les dernières années d’un règne de paix et de prospérité temporelles, et lors de la vieillesse d’un roi voluptueux et idolâtre dont l’exemple a dü réagir d’une manière aussi puissante que funeste sur le peuple entier.
(2) Ou bien : à cause du serment par lequel tu Les engagé
envers Dieu à lui obéir. ” #3 æ
de Dieu, mais tiens-toi en sa présence, prie sans cesse. (Voilà pour les devoirs religieux, et voici pour la vie pratique) : si {u as pris une mauvaise voie, n’y demeure pas, retire-t-en; car la parole de Dieu est chose puissante, on ne l’enfreint pas impunément, et lorsqu'il châtie, qui lui dira : Que fais-tu? — VII, 2-4.
Il y a dans ces préceptes un bien autre sentiment de notre dépendance de Dieu, de notre corruption, de notre obligation à vivre saintement, que dans les conseils analogues qui ouvrent le second livre; et l’on pourrait même dire que l'Ecclésiaste, à la fin de son ouvrage, ne fait que reproduire les mêmes pensées quand il dit : Crains Dieu et garde ses commandemens. Mais la piété n’est encore pour lui qu’un moyen de bonheur terrestre, et nous allons le voir la rejeter comme vaine et trompeuse. Ses pensées d’eudémonisme apparaissent au jour dans les paroles qui suivent immédiatement : Celui qui garde les commandemens de Dieu, sera à l'abri du malheur, et le cœur du sage sait le temps et la manière d’agir. Science utile sur une terre où le malheur abonde et où nul ne peut nous prédire les événemens qui auront lieu. Le sage ne peut sans doute échapper à la mort; car l’homme n'est point maître de son ame pour retenir son ame, ni maître du jour de sa mort : la mort livre à la vie un combat d’où nul ne peut s'enfuir ; mais le méchant n’y échappe pas plus que le juste et sa malice ne peut le sauver. L'un et l’autre sont assujétis à la mort, mais du moins le sage, pendant sa vie, se soustrait par sa sagesse à beaucoup de maux qui frappent le pécheur. — vur, 5-8.
Ainsi pensait l’Ecclésiaste; mais bientôt ces prérogatives du sage lui semblent contestables ; elles sont en tout. cas peu de choses, puisqu'elles n’exemptent pas de mourir, et ainsi s'offrent dans toute leur force à son esprit des doutes de plus d'un genre qu'il avait déjà précédemment rencontrés dans ses recherches et qu'il doit maintenant examiner de près.
Est-il bien vrai que Dieu protége et favorise les justes et les traite autrement que les méchans (vin, 9-17; 1x, 1-10; Comparez n, 14. 45; nr, 18-21)? Est-il bien vrai que la sagesse soit réellement utile à celui qui la possède et le rende ici-bas plus heureux (1x, 11-18; x; x1, 1-6; Comparez vir, 15)?
$ 3. L'ADVERSITÉ DES JUSTES ET LA PROSPÉRITÉ DES MÉCHANS (VI, 9—1x, 10).
J'ai vu et examiné toutes les destinées des diverses classes d'hommes, el appliqué mon cœur à tout ce qui Se passe sous le soleil. — vrir, 9.
Le premier fait qui se présente à lui, c’est que des méchants sont élevés en autorité et abusent impunément de leur pouvoir pour opprimer leurs frères {1V, 1-5). Il est un temps (un tel désordre ne peut être permanent) auquel l’homme domine sur l’homme, sur ses frères, pour leur malheur ; cependant j’ai vu ces méchans être enterrés avec honneur, ts arrivent et sortent du lieu saint et sont oubliés dans la ville, eux qui avaient ainsi agi (*). Cela encore est une vanité. Et quelle est la conséquence d’un tel ordre de choses?
(?) Passage obscur. Henry me paraît en donner la meilleure explication : Ces magistrats injustes entrent et sortent: du lieu du Saint, c’est-à-dire du tribunal (Deut. 1, 47; Ps. Exxxur, À; 2 Cron. xix, 6), ils y siégent tous les jours, ils y commettent chaque jour de nouvelles injustices, et nul ne les accuse, ne les punit; 1ls sont enterrés avec honneur et tout simplement oubliés par ceux-là même qu’ils avaient indignement opprimés. — On pourrait aussi traduire : J'ai vu les méchans ensevelis et ils passent impunis; mais ceux qui agissent droitement sortent du lieu saint (sont chassés de Jérusalem, ou leurs .os sont jetés hors des tombeaux) et sont oubliés dans la ville.
Comme la sentence que Dieu a déjà prononcée contre les mauvaises actions ne s'exécute pas immédiatement, le cœur des hommes se remplit au dedans d’eux de tout ce qui peut les porter à mal faire. Car le pécheur fait mal cent fois et sa vie se prolonge. Mais ce ne sont là, ajoute l’Ecclésiaste dont la foi n’est pas ébranléc par ce premier assaut, ce ne sont là que de trompeuses apparences. Je sais aussi que tout ira bien pour ceux qui craignent Dieu, qui craignent devant sa face, mais que le malheur attend le méchant et qu’il ne prolongera pas sa vie; les jours sont comme l’ombre pour celui qui ne craint pas devant la face de Dieu. — vin, 9-15.
Mais voici un nouvel ordre de faits, bien autrement étranges, qui s'offre aux yeux du sage. L’impunité des méchants n’est qu’un désordre, que Dieu répare d'ordinaire dès icibas; l’adversité des justes et la prospérité des méchans est une vraie contradiction. Îl est une vanité qui se passe sur la terre : il est des justes à qui il arrive selon l’œuvre des méchants, et des méchans qui ont le sort heureux que méritent seuls les justes. Je dis que cela encore est une vanité, et une vanité d'autant plus inexplicable qu'elle procède de Dieu même; car c'est la Providence qui distribue aux hommes santé et maladie, succès et revers, longue vie et mort prématurée, et comment est-il possible que Dieu envoie les biens aux méchans et les maux à ceux qui le craïgnent et le servent? — VIII, 14.
C’est là le redoutable scandale de la prospérité des méchans et de l’adversité des gens de bien; l’Ecclésiaste y bronche et tombe, et rejetant une sagesse qui, malgré sa sainte habileté (virr, 5-7), ne sauve pas le sage de la mort (S) et ne le préserve pas même des plus grands malheurs qui puissent atteindre les insensés (14), il proclame comme le souverain bien, la joie (11, 24), la joie sans le travail (mr, 18) et sans la poursuite des biens terrestres, mais la joie telle qu'elle convient à des êtres qui vivent maintenant sous le soleil
et qui plus tard doivent vivre dans le ciel, à ‘des êtres dont l’existence actuelle est, jour par jour, un don de Dieu. — vil, 49. — L'Ecclésiaste est sans doute maintenant à une distance immense de son dernier point de départ; il ne veut plus de cette haute et sévère sainteté qu'il exaltait naguère (vu, 27-29; vur, 1-4); cependant la joie qu'il prise est celle de l’homme vertueux {comme v, 18; vir, 14). Nous allons le voir bientôt déclarer que le souverain bien est la joie de l’insensé (comme nr, 22).
L’énigme de l’adversité des bons et de la prospérité des méchans (vint, 9-14) n’était point résolue, et il en poursuivit l'étude avec cette même application qu'il avait mise jusqu'ici à connaître la sagesse et à considérer toutes les misères qui ont lieu sur la terre : le jour ni la nuit ses yeux ne voyaient le sommeil. I considéra toute l’œuvre de Dieu (vux, 9-14), toute son action providentielle et son gouvernement du monde, et 1l vit que l’homme ne peut comprendre ce qui se passe sous le soleil (vur, 9), pourquoi tel homme est dans la prospérité et tel autre dans l’adversité, pourquoi tel coupable est im puni ct tel autre est frappé de Dieu, pourquoi tel juste est comblé de biens et tel autre accablé de maux. L’on a beau se fatiguer à chercher la raison de toutes ces choses, on ne la trouve pas, et le sage dirait la savoir qu’encore il ne la sait pas. — vit, 16. 17.
L'Ecclésiaste, après avoir constaté cette absolue incapacité où est l’homme d'expliquer les intentions de la Providence, scrute plus avant encore le sujet qui loccupe et y fait de nouvelles découvertes. J’ai appliqué mon cœur à tout cela pour expliquer tout cela. — 1x, 4.
Et d'abord, les justes dans l’adversité ne se plaindraïent certainement pas de leur sort s'ils avaient la pleine certitude de leur salut. Mais il n’en est point ainsi; les justes et les sages et leurs œuvres sont dans la main de Dieu, qui dispose d'eux selon son bon plaisir et les fait réussir ou échouer
dans leurs entreprises selon que céla lui plaît; agit-il ainsi à leur égard parce qu'illes aime, parce qu’il les haït? l’homme ne le sait. [Tout est devant eux.) (‘) tout cela est évident et incontestable. — 1x, 1. |
Ensuite, tout arrive également à tous; le même accident atteint le juste et le méchant, le bon et le pur et le souillé, celui qui sacrifie et celui qui ne sacrifie pas; Ü en est du bon comme du pécheur, de celui qui jure comme de celui qui craint de jurer. —1x, 2 (comp. 17, 14. 45).
En troisième lieu, cette uniformité de destinée, qui ellemême est déjà si incompréhensible, est en outre un véritable mal pour tous (vir, 11). C’est là un mal immense entre tout ce qui se passe sous le soleil, que le même accident arrive à tous. Et aussi le cœur des enfans des hommes se remplit de mal, et des folies sont dans leur cœur pendant leur vie, et après cela... vers les morts! —1x, 5.
Enfin, la mort peut être la bien venue pour l'insensé et le pécheur qui, après avoir vécu sur la terre au gré de leurs passions, s’endorment du paisible sommeil de la tombe, et échappent ainsi à la sentence divine qui aurait dû s’exécuter contre eux iti-bas. Mais le juste qui ne craint rien de semblable, peut-il la désirer? et si elle est un mal, en est-il exempté (Psaume LXXXIX, 48)? Chez tous les vivans est l’espérance, qui leur montre dans le jour de demain, dans la prochaine année, ce bonheur que ne leur apporte jamais le présent {dum spiro, spero). Elle n’existe pas pour les morts. Aussi mieux vaut un chien vivant qu’un lion mort! Quand bien même les vivans ne sauraient qu’une seule chose, et que cette seule chose fût qu’ils mourront, encore leur sort serait-il préférable à celui des one qui ne savent absolument rien, et pour qui il n’y a ni avenir, ni passé; ils
(*) Verset obscur, susceptible de plusieurs traductions dont aucune ne salisfait pleinement.
n'emportent avec eux aucune récompense de leur vie terrestre et ils ne laissent après eux sur la terre aucun souvenir. Leur ame est vide, et leurs affections et leurs haines et leurs désirs les plus ardens, tout a pris fin, et ils n’ont à jamais aucune part à tout ce qui se passe après eux sur la terre à la lumière du soleil, ils n’en ont point de connaissance, ils n’en retirent aucun profit, ils n’y prennent aucun intérêt. — 1x, 4-6. L'Ecclésiaste avait vu (van, 9-14) que, par exception, des méchans vivent dans la prospérité et des hommes de bien dans l’adversité, et il en avait conclu que le tout de homme est de jouir de la vie en se souvenant de Dieu. Il voit maintenant {1x, 4-6) que, d’après une loïgénérale, tous les hommes sont soumis aux mêmes destinées sans que la Providence distingue entre les bons et les méchans, et que la mort est un gain pour le méchant et une perte pour le juste; et il en conclut que l’homme ne doit songer ici-bas qu’à se réjouir sans s’enquérir de Dieu et de l'éternité (*). Vas donc,
(*) Les romanistes opposent 1x, À aux protestans qui soutiennent que le croyant peut et doit avoir la certitude de son salut; les rationalistes veulent prouver par 1x, #-6, que les Hébreux se faisaient de l’état des ames après la mort. l’idée la plus sombre et la plus fausse au point de vue de la Révélation; et les mondains ont plus d’une fois abusé de 1x, 7-10 pour justifier leur coupable insouciance. L’unique réponse à faire aux uns comme aux autres, c’est que dans tout ce passage, comme dans plusieurs autres de ce livre, l’Ecclésiaste parle non comme un docteur inspiré, mais en philosophe qui s’égare et fait fausse route, et qui ne juge que d’après les apparences et avec sa seule raison. — Le premier passage 1x, À, en particulier, dont la valeur ne peut être douteuse aux yeux de chrétiens évangéliques nourris des écrits du Nouveau Testament, a confirmé dans leur erreur les romanistes semi-pélagiens et fait un grand mal dans les Eglises d'Occident. «Ils ont avec ce passage, dit Luther, misérablement tourmenté des milliers, une multitude innombrable de consciences, et fait disparaître la bienheureuse et
mange dans la joie ton pain, et bois d’un cœur content ton vin, car pourquoi te tourmenterais-tu de vaines craintes au sujet de ton salut (1x, 4)? Depuis long-temps Dieu a tes œuvres pour agréables. J'étais dans l'erreur quand je parlais des bénédictions de la tristesse (vir, 1-6)! qu’en tout temps tes vétemens soient blancs, et que les parfums ne manquent point sur ta tête. Jouis de la vie avec la femme que tu as aimée, tous les jours de la vie de ta vanité que Fa donnée on ne sait qui sous le soleil, tous les jours de cette existence passagère qui n'est que vanité et qui vient aboutir à la tombe. Car cette joie là est ton lot dans la vie, c’est là tout ce que tu peux espérer de bonheur au milieu du travail de ta vocation auquel tu te travailles sous le soleil. Et s’il est quelque entreprise qui te sourit, quelque ouvrage dont tu t’occuperais avec plaisir, si {a main trouve quelque chose à faire avec ta force (:),
souveraine doctrine de la foi, de l'Evangile, de la connaissance de Christ, de la pleine certitude de la promesse divine. Aux cœurs travaillés et chargés, ils ont fait croire, au moyen de ce verset, que dans notre vie et à l’heure de la mort, nous devons ignorer si Dieu nous a reçus ou non dans sa grace, quelle qu’ait été notre vie et conduite. Et les gens étaient tellement aveugles, que cette parole de Salomon, ou plutôt que les vaines imaginations avec lesquelles ils souillaient ce texte, leur cachaient l’évidente doctrine des Apôtres et des Prophètes, qui, par leurs écrits et par leur prédication, par leurs œuvres etleurs miracles, ont attesté et certifié que Christ est devenu notre Sauveur et notre Médiateur, afin que nous fussions pleinement et parfaitement certains que Dieu nous a reçus dans sa grâce, laquelle repose non sur nous et nos œuvres, mais sur la promesse immuable de Dieu, et qui nous est accordée non à cause de nos mérites, mais à cause de Christ.» Préface de Luther à son commentaire sur l’Ecclésiaste.
(2) "Fa main, ta force, et ton esprit, tes facultés morales. Ces mots expriment ces travaux qui mettent en jeu toutes nos forces et auxquels nous nous livrons avec plaisir, avec passion, sans demander à Dieu son secours et sa force.
fais-le, hâte-toi; car n’y a ni œuvre, ni raison, ni connaissance, ni sagesse dans le Scheol où tu vas. — 1x, 7-10.
Tel est le résultat, peu moral, auquel l'Ecclésiaste est arrivé par l’examen de la première des questions qu’il s’était posée : La Providence a-t-elle égard au sage dans le gouvernement du monde? Non, a-t-il répondu, et il a ajouté : Jouissons de la vie (sans toutefois nous plonger dans le vice qui diminuerait nos jouissances au lieu de les accroître).