‹ Explication du livre de l'EcclésiasteChapitre 32 sur 34 · AVANTAGES TEMPORELS DE LA SAGESSE · texte numérisé non relu

AVANTAGES TEMPORELS DE LA SAGESSE

{ix, 11-x1, 6.)

Mais, si Dieu traite le sage comme il fait l’insensé, peut- ”

être le sage tire-t-il lui-même de sa sagesse de très grands avantages? Voyons donc s'il ne serait point de bonne politique de rechercher la sagesse malgré le peu d’estime que Dieu paraît en faire. Seconde question à l'examen de laquelle l'Ecclésiaste se met présentement. — 1x, 11.

La première réponse qu’il y fait est négative. Il a porté ses regards sous le soleil, vers cette sphère de la vie humaine où le talent et l’habileté semblent devoir décider du succès.

Et là même il trouve que le hazard se joue de l’homme ,:

que le prix de la course n’est pas aux plus légers, ni celui de la bataille aux plus vaillans, ni le pain aux sages, nà les richesses aux prudens, ni la faveur aux habiles, maïs le temps el l’occurrence échéent à tous, et les hommes sont pris par lPadversilé à l’improviste comme le poisson l’est au filet et l’oiseau au lacet. —1x, 11. 12.

Cependant, le succès vient autant de Dieu que de notre habileté, et comme nous savons bien. que Dieu n'accorde pas les biens au sage de préférence à l'insensé, cette pre mière observation ne suflit pas pour prouver que la sagesse

n’est d'aucune utilité à celui qui la possède, et l'Ecclésiaste continue son étude. |

J'ai vu aussi ceci (j'ai vu des faits très différens de ceux dont je viens de parler), j’ai vu un trait de sagesse sous le soleil, etelle m'a semblé grande : Ily avait une petite ville, et peu d’hommes dedans ; et il vint contre elle un grand roi, etil l’investit et il construisit contre elle de grandes tours; et il s’y trouva un homme pauvre, sage, et il sauva la ville par sa sagesse, et personne n'avait songé à ce pauvre homme là (2 Sam. XX, 15-22). Et je me dis : Mieux vaut la sagesse que la force (vu, 19). — 1x, 15-16.

Mais quel sort étrange n’est pas celui de la sagesse! Tantôt-elle est pure de tout alliage, mais elle se trouve dans la bouche d’un homme pauvre et peu considéré dont on n’écoute point les conseils présentés avec modestie, tandis qu’on prête l'oreille aux paroles bruyantes et impérieuses de l’insensé, qui ne connaît que la force matérielle, et qui a plus de confiance dans les instrumens de guerre que dans les moyens bien différens proposés par la sagesse; de telle sorte qu'il suffit d’un seul insensé pour étouffer la voix des sages, d’un seul pécheur pour détruire beaucoup de choses bonnes. Tantôt, au contraire, le sage est estimé de tous, mais il n’est pas complètement sage, il y a en lui quelque peu de folie, et ses conseils, que chacun écoute et suit avec confiance, devraient être redressés et modifiés; car ce peu de folie gâte toute sa sagesse, comme une seule mouche gâte tout un vase rempli d’un parfum que l’on aime et recherche. —1x, 16-18; x, 4.

Mais, parce que la sagesse est si souvent méprisée et qu'elle est rarement parfaite et pure, elle n’en a pas moins d’incontestables avantages, comme le prouye assez l'exemple qui vient d’être cité (1x, 15-16). Elle est utile au sage luimême (x, 2-14) et par lui à tous les hommes (x, 16-20; XI, 1-6)

Cet éloge de la'sagesse la rabaisse au rang des choses d'une utilité matérielle et terrestre, et c’est à cause de cela que l’Ecclésiaste déclarera qu’elle aussi n’est que vanité (x1r, 10). Mais l’on ne peut qu'admirer dans ce morceau la beauté

. du plan, l’enchaînement des pensées et l'originalité du style.

Avantages généraux de la sagesse. Le sage a le cœur à sa droite, son cœur dirige son bras droit et le guide dans toutes ses actions. Mais le fou a le cœur à sa gauche ; quoi qu'il fasse, quelque chemin qu’il prenne, il agit sans intelligence, et par sa manière de faire il donne à connaître à chacun qu’il est fou (Prov. xur, 16). — x, 2.5.

Le sage aux prises avec les circonstances difficiles de la vie. Si le prince (et non le Roi, Dieu, vur, 2. 4) s'irrite contre Jui, à ne sortira pas de son assiette, car la patience et la douceur calment l’homme qui s’emporte et préviennent de grands péchés (Prov.xxv, 15). Le sage ne s’étonnera pas non plus de

voir sous le soleil un prince peu sensé éloigner de lui des grands

qui étaient dignes de sa confiance, et élever aux premières dignités la folie. Il ne sera point non plus surpris que des événemens qui ne dépendent pas de l’homme fassent: {aller à cheval) monter des esclaves au rang des seigneurs, et fassent

- (aller à pied) descendre les seigneurs au rang des esclaves.—

Le sage agissant. Le sage ne s’exposera pas à ces malheurs qu'attire sur lui-même le méchant : celui qui creuse une fosse (tend un piége à son prochain), y fombera, et celui qui rompt la haie de son voisin pour lui nuire, y trouve un serpent qui le mord (Prov. xxvi, 27). Le sage n’'entreprendra pas sans nécessité des travaux qui l’exposent à quelques dangers : celui qui remue des pierres en sera blessé; celui qui fend du bois s’expose beaucoup. Et s'il doit faire de tels ouvrages, il

y apportera du moins de la prudence et de la réflexion : si

le fer est émoussé et qu’on n’en aiguise pas le tranchant, on devra re

redoubler de force ; mais la sagesse l’emporte sur la force.

© Enfin, dans les circonstances périlleuses où il ne peut autrement qu'agir, il sait tout disposer pour le succès : il ne saisira pas un serpent avant de l'avoir enchanté, il saura profiter pour cela du don de la parole. Si le serpent, non enchanté, mord, celui qui posséde une langue pour l’enchanter et qui n’en fait pas usage, ne sert de rien. — x, 8-11.

Le sage parlant. Les discours du sage sont pleins de grâce; l’insensé se perd lui-même par ses paroles ; il commence par des sottises et il finit par de méchantes extravagances. Il multiplie ses discours et babille de ses projets; et cependant l’homme ignore l’avenir, et qui lui apprendra ce qui arrivera après lui? —x, 12-14.

Le sage sait le chemin qu'il faut Dirt pour arriver au but auquel il tend, et soit qu'il se propose dans son travail son propre bien (x, 4-14) ou le bien de ses semblables (x, 16-20 ; x1, 1-6), il ne se fatigue pas en vain. Il n’en est point ainsi de l’insensé. — x, 15.

Le sage utile aux autres, et d’abord à l’état. Bienheureux le pays qui est gouverné par des sages ; malheureux, dit le pére de Roboam, celui dont le roi est un enfant en intelligence et dont lés princes sont à table dès le matin, laissant dans leur paresse l’édifice public se détériorer sans le réparer (Prov. x1v, 4), et ne songeant qu'à faire bonne chair et à satisfaire tous leurs désirs au moyen de leur argent. Témoin de tous ces désordres du roi et des grands, le sage se tait, il ne dit pas du mal d'eux, pas même dans sa pensée ni dans sa chambre à coucher; il ne risque pas son repos par d’inutiles critiques, l’oiseau des cieux pourrait porter aux oreilles des princes le son de sa voix, et ce qui a des ailes leur révélerait ses paroles. — x, 16-20.

Le sage utile, en second lieu, aux individus, ou exerçant la charité. Il jette son pain sur les eaux; il fait part de ses biens aux pauvres mêmes qui, selon les probabilités humaines, ne pourront jamais lui rendre le plus léger service;

car, après bien des jours, contre toute attente, il en sera peut-être récompensé (Prov. x1, 24. 25; xx1r, 93 xx, A7).

Il partage ses biens avec le plus grand norhbré possible /sept et même huit) de malheureux ; car les révolutions politiques péuvent le réduire à son tour à l’indigence et enrichir les pauvres qu’il a secourus. Dans ses aumônes il ne discerne pàs entre le bon et le méchant, il suit une espèce d'impulsion inconsciente, comme une nécessité physique : ainsi les nuées quand elles sont pleines répandent sur la terre la pluie qui arrose les déserts comme les lieux fertiles; et de même que l’arbre que renverse une force étrangère, ne choisit pas la direction dans laquelle il tombera, et qu’il reste couché au lieu qu’il est tombé (*), de même les bienfaits du sage tombent à l'aventure, les uns à droite, les autres à gauche, ici sur des indignes, là sur des gens qui les méritaient à tous égards. S'il ne voulait faire part de ses biens qu'aux justes, ou qu'aux pauvres qui lui en seront reconnaissans, jamais il ne secourrait personne : celui qui observe le vent ne sèmera point, et celui qui regarde aux nuées ne moissonnera point. Bien plus, ilse donnerait toutes les peines imaginables pour ne placer qu’en bon lieu ses bienfaits, qu’encore ferait-il continuellement erreur, car le temps convainc tel juste d’hypocrisie et amène la conversion de tel méchant; celui dont nous attendions un service, se trouve être plus tard hors d'état de nous le rendre, et l’homme qui nous semblait le plus étranger devient notre voisin. De même que tu ne connaïis pas quel chemin suit le vent, comment les os se forment dans le sein de la femme enceinte, ainsi tu ne connais pas Pœuvre de Dieu qui fait toutes choses. Au matin sème donc ta semence, el le soir ne laisse pas reposer ta main, car tu ne

(!) La loi du parallélisme me parait exiger impérieusement que celte seconde comparaison ait le même sens et se rapporte au même objet que la première.

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connais pas si celle-ci prospérera ou celle-là et si toutes deux seront bonnes. |

L’Ecclésiaste interrompt brusquement ses exhortations, laissant son auditeur dans une grande incertitude sur sa véritable pensée. Mais on la devine sans trop de peine en jetant un coup d'œil sur ce troisième livre : Dieu, dans la distribution qu’il nous fait des biens et des maux, ne tient aucun compte de la sagesse ni de la folie, de la piété ni de l’impiété (3, $ 5) : il serait donc assez peu raisonnable de notre part de poursuivre, au prix de grands sacrifices, la plus haute sagesse et la plus parfaite piété possible (S 2), ce serait y attacher plus d'importance que ne le fait Dieu luimême, et nous devons donc jouir en paix de tous les biens qui sont à notre portée (virr, 15), sans toutefois rejeter la sagesse qui contribue à notre bonheur et nous est d’une très grande utilité ($ 4).

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