‹ Explication du livre de l'EcclésiasteChapitre 8 sur 34 · IIT. L’ECCLÉSIASTE ET LES ÉCRIVAINS PROFANES · texte numérisé non relu

IIT. L’ECCLÉSIASTE ET LES ÉCRIVAINS PROFANES

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Il y aurait tout un volume à écrire sur ce sujet; nous ne présenterons que quelques aperçus très incomplets.

L’Ecclésiaste, dans sa triple recherche du bonheur terrestre, passe par les états de l’âme les plus divers, et it expose ainsi les bases de tous les systèmes principaux de morale.

Il commence et finit, avec Héraclite, par considérer toutes choses sous le jour le plus sombre. Mais dans le cours de ses recherches il lui vient plus d’une fois à l'esprit que la vraie sagesse pourrait bien être d’être toujours gai et joyeux (1x, 7-9; nr, 22, etc.).

On a dit avec raison que Faust et don Juan résumaient l'humanité pécheresse et inconvertie. Le premier se perd par les jouissances intellectuelles, le second par les plaisirs des sens. L’Ecclésiaste a dit avec Faust : « J’appliquerai mon cœur à savoir,» et avec don Juan : «Allons, mon cœur, que je t’éprouve par la joie, et jouis du bien» (1, 16-18 ; 1,1-2)

Six siècles avant Aristippe et Epicure , l'Ecclésiaste, fils de David, érigeait en système et mettait en pratique la morale du plaisir allié à la vertu (mr). Mais bientôt le voilà qui s'écrie, à la vue du sage qui meurt comme l'insensé : «C’est pourquoi j'ai haï la vie... j'ai haï tout mon travail... j'ai désespéré de tout ;» et ces accents, d’une insondable trisesse, traversent tous les siècles sans être répétés par un

seul écrivain, jusqu’au jour où le plus grand poète de la France actuelle dit à son tour :.

Mais quand ces biens que l’on envie - Déborderaient dans un seul cœur, La mort au terme de la vie Fait un supplice du bonheur.

Voilà pourquoi mon àme est lasse Du vide affreux qui la remplit...

1 (Lamartine, Harm., L. II, 9.)

A peine l'Ecclésiaste a-t-il fait taire sur ses lèvres le murmure du désespoir, à peine a-t-il entrevu un éclair de bonheur {rr, 24), qu'il se transforme sous nos regards en un dur stoïcien, qui ne demande la joie qu’à la vertu, et qui baisse, en résistant, la tête sous le joug d'une immuable et insensible Fatalité, qui lui distribue la souffrance et le plaisir sans lui permettre même de la fléchir par la prière (ur, 14).

Mais bientôt il tombe plus bas encore; la vue des désordres de la société lui inspire la plus ancienne profession de scep-

ticisme qui se lise dans les fastes de l’histoire (!), et, jus-

ques aux encyclopédistes du siècle passé, personne ne niera l'immortalité de l'âme en termes aussi rudes et durs (1x, 18-922).

Cependant il se relève de cet abime {iv}, il prêche la crainte de Dieu et le contentement d’esprit (v), et déjà, s'élevant vers les sublimes hauteurs de l'Evangile, il proclame le néant de tous les biens terrestres (vr, 7) et la béatitude de la souffrance (vi, 12; vir, 1-7).

(?) Notons toutefois que l’Ecclésiaste ne met nulle part en doute l’existence de Dieu. La démence seule peut dire : I n’y à point de Dieu (Ps. zur, À), et le sage n'aurait plus mérité ce nom s’il eût mis en doute la plus incontestable de toutes les réalités. ù

Mais il ne se soutient que peu d'instans à ces hauteurs, et il s’abbat sur l'humble colline qu’Aristote choisira plus tard pour sa demeure : la vertu, dit-il, est le milieu entre deux extrêmes (VIT, 11-22).

Son cœur, sa conscience l’avertit de son erreur, et le voilà, comme Diogène le cynique, cherchant partout un homme et ne le trouvant pas (vir, 28).

L’impunité du crime, l’adversité des gens de bien, la parfaite indifférence avec laquelle Dieu traite les justes et les injustes, font de lui un déiste qui se persuade que Dieu ne peut qu’approuver tout ce que font les hommes, et que la pensée de l’immortalité ne doit influer en rien sur notre conduite et ne troubler aucune de nos joies (vi, 1x).

Enfin, après bien des doutes encore et des hésitations, il croit que la sagesse est préférable à tout, parce qu’elle contient les plus grandes chances de bonheur, etil anticipe de vingtsept siècles sur l’utilitarisme moderne.(x-xi).

Cependant les accents qui dominent dans le Discours philosophique de l'Ecclésiaste, sont ceux de l’eudémonisme. Aussi cet écrit n’offre-t-il que fort peu de points de com-— paraison avec les autres livres inspirés (tandis que sa eonclusion est le résumé de tout l'Ancien Testament), et ses vrais parallèles se trouvent dans les ouvrages des philosophes païens, et en particulier chez les Epicuriens et chèz Horace.

L’Ecclésiaste et Horace recommandent constamment de modérer et restreindre ses désirs, et l’un comme l’autre fait l’éloge de la vie des champs et décrit toutes les inquiétudes des grandes richesses. (Comparez Ecclés. 1v, 4. 8; v, 9-19, à Epodes, 2; Sat. 2, 6; Odes, 2, 18; 16; 5, 1. 16.)

Pour être heureux, dit l’Ecclésiaste , il faut saisir la joie quand elle se présente et ne pas regimber contre l’adversité (11, 24; v, 18; vu, 14, etc.). Horace parle de même : «Le seul mortel heureux est celui qui, maître de soi, peut dire chaque jour : J'ai vécu.» (Odes 5, 29; puis 1, 9.44.)

MT Tu quamcumque Deus tibi fortunaverit horam, Grata summe manu, nec dulcia differ in annum.

Qnpd ROGe De est, Est Labvis 24 animus si te non deficit æquus. (Epit. 1, 44.) Omnem crede diem tibi diluxisse supremum :

Grata superveniet, quæ non sperabitur, hora.

(Ep. 1, 4.)

L’Ecclésiaste dit : «Ne sois ni trop sage ni trop méchant» (vit, 16-17). Prends le juste milieu : Inter utrumque tene ; ne quid nimis; ou avec Horace :

Insani sapiens nomen ferat, æquus iniqui, Ultra quam satis est virtutem si petat ipsam. Virtus est medium vitiorum et utrimque reductum.

(Ep. 1, 6.)

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Horace veut des vêtemens blancs aux jours de fête {S. 2, 2),

et l’Ecclésiaste en tout temps (1x, 8). L’Ecclésiaste sait que

l’argent répond à tous nos désirs (x, 19), et Horace paraphrase ainsi cette pensée (Ep. 1, 6) :

Scilicet uxorem cum dote fidemque et amicos Et genus et formam regina pecunia donat.

Mais l’un et l’autre n’ignorent point que l'âme n’est pas rassasiée par les biens de la terre (vz, 7) et

Crescunt divitiæ, tamen Curtæ nescio quid semper abest rei.

L’Ecclésiaste revient constamment sur cette mort qui pèse sur les bons comme sur les méchans, à laquelle nul ne peut se soustraire, qui empoisonne toutes les joies, et qui jette l’homme dans le sépulcre ténébreux où il n'y a ni œuvre, ni discours, ni science (11, 14; 11, 18 VI, 1; vin, 8-14;

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IX, 4-12; x1, 8). Et c'est là encore une des pensées qui préoccupe le plus habituellement Horace (Odes 1, 28; 2, 5; Si

Eheu fugaces, Posthume, Posthume, Labuntur anni... (Odes 11, 14.)

Nos ubi decidimus Quo pius Æneas, quo Taullus dives, et Ancus, Palvis et umbra sumus.

(Odes 1v, 7.)

Horace aussi songe souvent avec chagrin à ses héritiers auxquels passeront ses biens D I, 18-26 ; 1V, 8. — Horace, Odes 1v, 7; 11, 5; Ep. 1, 4, etc.).

Ilse plaint avec l'Ecclésiaste Près 10) des temps présens

* qui sont pires que les jours passés.

«Au dessus des grands est le roi, dit l'Ecclésiaste (v, 8), et au dessus d’eux tous est Dieu.» Et Horace (Od. 1, À) :

Regum timendorum in proprios greges, Reges in ipsos imperium est Jovis.

Ces parallèles, auxquels on pourrait en ajouter bien d'autres, prouveraient à eux seuls que le livre de l’Ecclésiaste ne peut contenir dans tous ses passages la pensée définitive d’un sage inspiré. Mais, quand bien même on voudrait ne voir en lui que le prédicateur de la joic mondaine, encore diffère-t-il totalement d'Horace, en ce qu'il connaît une jouissance des biens terrestres qu'accompagne, purifie, accroît la pensée et la crainte de Dieu. D’ailleurs ce n'est que pendant de courts instans qu’il parle comme Horace a fait toute sa vie, et l'Hébreu qui s’abaisse de temps en temps jusqu’à donner la main à l’Epicurien du siècle d’Auguste , a l'âme assez grande (4 Rois 1v, 29) pour Se {ous les contraires, assez ; haute ét noble pour ne voir que vanités

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