ORIGINES DE ROME
lités italiques, mortes, étouffées sous le colosse romain, et de faire revivre à nos yeux, avec ses populations, ses Etats divers, ses institutions, ses langues perdues, l'Italie telle qu'elle se trouvait avant la fondation de Rome. Les travaui de Lanii nous ont ouvert la possibilité de pénétrer approximativement, sur leurs monuments, les mystères de l'écriture, quelquefois même de la langue de ces vieux peuples; et ceux de Micali nous ont offert d'intéressants essais sur l'ensemble de leur histoire générale (I).
Belles investigations! qui devraient trouver quelque place, sans doute, dans un ouvragé moins abrégé que celui-ci.
6. Il y a eu dans la poésie et dans la littérature grecques, puis dans celles des Romaios, qui en sont issues, une tendance générale à donner aux origines italiques la couleur grecque. Trois événements épiques de cette poésie : le retour d'Hercule de son expédition d'ibérie, où il avait, en ouvrant le chemin de l'Océan, posé néanmoins sur cette ouverture les barrières qui ne devraient pas être dépassées ; le voyage des Argonautes , dont Hercule luimême faisait partie au départ; la dispersion des héros grecs ou troyens, les pérégrinations d^Ulysse et celles d'Enée après la chute de Troie , sont les fables de prédilection auxquelles le génie des poètes rattache la prise de possession de la terre d'Italie par les Grecs. Joignez-y cette autre légende obscure des Pélasges, qu'Homère appelle une race divine (Odyss. xix, 177); qui auraient reçu de leur vie errante, suivant Myrsile de Lesbos, le nom de Pelargi, comme qui dirait le peuple cigogne (2), jeu de mots étymologique dans le goût de l'antiquité; et auxquels l'oracle de Dodone aurait dit : a Allez I cherchez la terre des Siciliens , consacrée à Saturne et à Kotyla des aborigènes, là où flotte une lie (3). » Cette influence de la mythologie et de la littérature grecques sur la littérature romaine a fait négliger aux Romains
(1) Lanzi , Saggio di Hngua etrusca e di altre antiche d'Italia ( V^ édit. Rome, 1789, 3 vol. in-S»; S« édit., 1824); —Micali, Vltalia avanti il dominio dei Romani {%^ édit., 1821, 4 vol. in-8o); et XUtoria degli antichi popoli italiani, 1832, dans lequel le précédent se trouve refondu. — Niebuhr, dans son Introduction à l'histoire romaine; '— Ottfried MullkR) dans son livre SUT les Étrusques {Die Etrusker), 1828.
(2) Dbnvs d'Halicarnassb , liv. 1, § 28.
(3) Ibid,, $ 19. — Macrobb, Saturnales, liv. 1, ch. 7.
6 HISTOIRE. PBXIflÈRB ÉPOQVS. LES ROIS.
eux-mêmes l'étiuLe des vieui peuples de Tltalie, leurs Tériàables ancêtres. Elle a, sinon e^Esicé, do moins obscurci la mémoire des gestes, des coutumes, des institutions, de la langae de ces peuples, premières sources de celles de Rome. La part due, dans la civilisation de Tltalie, aux colonies grecques établies sur divers points du rivage, a fait ovUier celle des races originaires; elle a fait perdre même à une partie de ces riva^ ses noms primitifs pour celui de Grande Grèce; et il a semblé que ritali« n'avait été peuplée et civilisée que pair les Grecs.
Cependant il est encore possiUe de saisir cbez les éerivutts romains les traces altérées des anciens peuples italiques. Les médailles, les monnaies, les pierres funéraires avec leurs inscriptions, quelques monumefits écrits de plus d'importance, imemultitude d'objets, vestiges de leurs arts ou de leur iadustrie, coBsacrés aux usages publics ou domestiques, ou aux pratiques de la religion^ et les. constructions de murailles qui subsistent encore, auxquelles* leur masse et leur solidilé oot £iit donner le nom de eyclopéennea, en un mot toutes les vichesses archéologiques sont ouvertes poiur tenter cette restitution historique. Micali, dont nons venons de cfter les ouvrages. Ta fait avec une certaine passion nationale, mais avec un talent assurément digne de remarque et d'autorité.
7. Nous noos égarerions, nous autres junsconsultes, si nous cherchions dans une autre voie les premières bases de l'histoire du droit romain. On peut reprocher avec raison à Ntebuhr, qui a rendu de si éminents services dans les détails de l'histoire romaine, d'avoir, en tout le cours de ses études snv les institntîoDs , donné beaucoup trop à la Grèce et pas assez aux origines du pays méoiie^ Les vieux chants populaires qu'a pu connaître eneore Caton , du moins accommodés à l'état de la langue à son époque, d'après lesquels on nous raconte la fondation de Rome et les épopées de son histoire naissante , étaient des chants indigènes ; tout y a le caractère italique. Les institutions , les croyances et les pratiques des Romains, daus leur source primitive, qu'il s'agisse de la vie publique ou de la vie privée, ont aussi ce caractère. Ce serait une erreur que de se figurer ces institutions ou ces pratiques comme créées, improvisées pour la première fois pour les Romains. Rome n'a été autre chose, en son principe, qu'un petit centre d'agglomération italique, comme il en exisiaii en si grand nombre parmi
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ces po^ulatîoii» extréflueinent morcelées, èont qaelques-imes cependant avaient formé , par la confétoation àt leurs TiHes et par l^nrs colonies, des peoples plus poissants et plos étend as que les autres. Les rites reltgfieux, les magistratures, les costumes ou signes extérieurs, faisceaux, haches, licteurs, chaises curules, viennent de ces popu^lations italiques (1). Si la Grèce a fait passer dans ta religion de l'Italie la plupart de ses dieux , Tltalie avait de son côté, venues de sources plus reculées, ses divinités patriotiques, que les Grecs loi ont quelquefois empruntées, Janus, Camese, sa compagne, symbole de la terre natale, Vesta, déesse do feu sacré. Faune, tant d^aulres dont les noms sont moins vulgairement connus, et ces nymphœ camentg quMnvoquaient encore les poètes au siècle d^Auguste. Aussi Varron , en parlant des antela que le roi Tattos consacra à Rome, nous dit-il* quMls ont on parfum de la langue des Sabins (2). Si la Grèce a donné beaucoup à la langue des Romains telle qu^elle nous est parvenue, les premières racines de cette langue ont été des racines italiques, plongées plus avant dans les premières origines du parler, racines italiques que les grammairiens des derniers temps de la république ou des temps de Tempire avaient trop oubliées, et dont ils signalent cependant maintes fois encore l'existence. Enfin Rome, suivant Tusage des villes italiques, avait un dieu protecteur secret, «t un nom sacré de formation latine, dont il n'était pas permis aux initiés de dévoiler le mystère , de peur que les ennemis ne pussent prondrela ville en évoquant contre elle, sous son nom sacré, ce dieu protecteur. Ce dieu est demeuré incertain, et le nom sacré, dont les Romains laissèrent* perdre la mémoire,
(1) Macrobe, Saturnales, Hv. I , cli. 6 : « Tullus Hostilius, Hosti filius, rez Romanorom tertius , debellatU Etroscia , seliam ciirolem lictoreaqae et togam pictam atque prœtcxtam , ^uœ iosignia magistrataum Etruacorum enmt , primai ut Romœ haberenturi inslituit. » — Voir aussi Tïte-Lxvb, liv. i, § 8. — Et U poète SiLius, dans son poëmc sur les guerres puniques (cluuU 8, vers 485 H suiv. ), parlant de Vétulonîe^ Tune des villes principales des Étrusques :
Bissenos hœc prlmA àedU pra^e^re ISmc^s , Et jnoxit tolidem tacito terrore secur^i : Hiec altas eboris decoravit honore curules , Et princept Tyrio veitera pratexait ostro.
(S) Vaihon, De Un^ua laHna, Hv. 4, § 74 : >Et arœ SabSnam lingaann «lent q[us Tati régis voto sont Romœ dedicatœ. i
inconnu même aux plus érudîts d'entre eux; Valérius Soranns périt, suivant ce que nous rapporte Pline» pour Tavoir prononcé (1 ) . Quant au nom ostensible lui-même, celui de Rome, Verrius rapporte qu'il était défendu d'en divulguer la cause (2).
8. On éprouve, lorsqu'on cherche à pénétrer l'histoire des vieux peuples italiques antérieurs à la domination romaine, outre un grand nombre de difficultés, le même embarras que nous éprouvons dans l'histoire des peuples vivants aujourd'hui, quand nous voulons étudier en ses détails celle des cantons suisses ou des États d'Allemagne, ou des républiques de l'Italie au moyen âge : l'embarras qui naît d'une multiplicité de petits États, dans lesquels une ville, un village, avec son territoire et ses habitants, joue le rôle d'une puissance et s'appelle un peuple ; où les intérêts, les institutions, les rivalités, les alliances, les négociations» les batailles se réduisent à d'aussi étroites proportions et se multiplient à raison même de leur extrême division. Histoire de communes; peuplades plutôt que peuples; fatigue incessante pour l'esprit, chez nous surtout qui sommes habitués aux grandes unités nationales et aux puissantes centralisations que la suite des temps a produites.
Mais combien le problème historique n'est-il pas agrandi, combien la vue n'acquiert-elle pas d'ampleur et l'horizon de perspective profonde, lorsqu'au lieu de s'arrêter à cette borne ^ que les diverses peuplades italiques seraient autant de petites races distinctes , nées comme de la terre sur laquelle elles vivaient, indigènes ou autochthones , suivant la qualification que les hommes ont coutume de prendre en semblable situation, on remonte à la grande idée, à l'idée mère de la filiation humaine;
(1) Macrobe, Saturnales, liv. 3, ch. 9 : « Nam propterea ipsi Romani et Deam in cujus tatela urbs Roma est, et.ipsius urbis Latinum nomen îgnotum esse volueront. • — i Ipsius vero urbis nomen etiam doctissimis ignotum est. » — Pline, Hist. natur., liv. 3, $ 9, n" il : « Roma ipsa, cujus nomen alterum dicere, arcanis csrimoniarum nefas habetur, optimaque et salutari fide abo>^ Htum enuDciavit Vaierius Soranus , luitque moz pœnas. •
(2) Festus, au mot Roma : i Gsterum causam ejus appellationi^ invenisse ait Verrius vetitam esse pubiicari. • — Il faut voir, dans le même passage, toutes les étymologies qui se débitaient , sur des fables grecques , pour expliquer ce nom de Rome.