DE LA MÉDISANCE
— D. Qu^est'Ce tfue médire f — R. C'est faire coQnaitre> sans^ niotif grave, les fautes et les défauts réels du prochain.
Explication. -« Le mot médire signifie, en général, dire du mal.de quelqu'un, parler à son désavantage, tenir des propos qui sont de nature à nqire à sa réputation, c'est-à-^ dire à Topinion favorable que le public a de lui, à restime
(i) Heb., XI, 86, 8S.
(S) Béatitudes évarigéliques. On nomme ainsi les huit maximes que JésuB^-Ghrist a plaeées à la tête du discours qui renferme Tabrégé de sa morale. La montagne sur laquelle on croit qu^U le fit a conservé le nom de Montagne des béatitudes, parce que ces maximes conunencent par le mot beati. « Heureux, dit-il, les pauvres d^esprit, parce que le royaume « des cieux est à eux. Heureux ceux qui sont doux, parce qu'ils possèdea ront la terre. Heureux ceux qui pleurent, parce quHls seront consolés* « Heureux ceux qui sont ajBiunés et altérés de la justice, parce qu'ils e seront ras^iés. Heureux ceux qui sont miséricordieux, parce qu'ils a obtiendront eux-mêmes miséricorde. Heureux ceux qui ont le éœur « pur, parce qu'ils verront Dieu. Heureux les pacifiques, parce qu'ils « seront appelés enfants de Dieu. Heureux ceux qui souflk^nt persécu^» a tîoD pour la justiee, parce que le royaume des cieux est à eux. Vous « êtes heureux, lorsque les hommes, etc. (Matth., v, 8, il). »
(8) Beati estis cum maledixerint vobis homines , et dixerint omne matum adlversum vos,.mentientes propter me; gaudete et exultate, quoniam merces vesira copiosa est in ccelis. (Matth., v, H*13.)
(4) S, Jean Ghrysostôme» tom. Yll, pag. 192, édit. des Bénédictins, u. 19
qui! a poar Itri. Dans ud sens moics éleodo, médire, c'est * révéler, foire connaître, ions motif grave, les foutes ou km défouts réels du prochain. Nous disons : 4* les foutes ou les^ défouts réels; car si, à la malignité des profws, on joignait le mensonge, si on împulail au prochain des fontes qu'il n*a pas commises, ou des défouts qu'il n'a pas, ce neseraîl phi9 simplement médisance, mais calomnie. Nous disoas: 2* sons motif grave; car la médisance consiste à décrier quelqu'un par pure malice; c'est une diffomation injosle ; or, la.(Mlli-i mation cesse d'être injuste, quand il y a des raisons légitimes pour la foir0. Un témoin, par exemple, interrogé par les magistrats, doit dire toute la vérité ; c'est foire une action louable que de révéler à un supérieur, à un père de focntUe, à un mettre, des.désordres ignorés, aBo qu'il les* réprime ; c'est un acte de charité de foire connaître à des particuliers les foules ou leis défouis d'autuii, qui peuvent nuire à leur bien spirituel ou temporel. Dans tous ces cas, il y a, il est vrai, (IjiTamalion, mais il n'y a point médisance» parce que la di£fomatioo n'est point injuste.
D. Pourquoi est-ce un mal de faire connaître les fautes ou les défauts du prochain, lorsqu'on ne dit que la vérité î — M. I^rce qne c'est Tîoler le précepte ^e la charité, qui nous défond et foire à autrui ce que nous ne voudrions pas qui dous fût foit.
Explication. — Faire connaître sans nécessité on samr motif grave les foutes d*autrui , quoiqu'on ne dise que fo vérité, n'est-ce pas violer ou vertem^tle précepte de la cIuk rite, qui nous ordonne d*aimer le prochain comme non»mêmes? Voudriez -vous qu'on révélât vos défouts cachés? non , certainement. Vous devez donc taire ceux de vos frères. Ils sont pleins d'imperfections et de foiblesses ; maisi vieus , ètes-vous parfait ? Us ont commis des fautes ; mais leurs péchés font ils donc vos vertus ? Hs ont leurs défouts ; mais n'avez- vous pas tes vôtres? n'avez- vous pas peut-être, ceux même3 que vous révélez, que vous publiez, que voue ezacérez avec tant de méch^wsetét Quelle iâ^té, d'aiHenrs
q/ae d*âMiqu«r emxx qoû étant abseols , m Irouvant dans llfDpossîhlIité de résM»(er I Quoi I vous n'osez attaquer de ft\>nt I c est dans Tobscurité que vous portez vos coups ! vous assassinez par derrière I Est-il une conduite plus lâobe et plus vile? Et cette conduite, mes enfants, est celle de lAUS ceux qui médisent du prochain ; aussi le Saint-Esprit bs compare à l'animal rampant qui enfonce en silence sa diiitiiieurtriàre(4)«
B. La médisance est donc un grand péché^ -— R. Oui, elle est de sa aature ua péché mortel.
Explication. — La médisance peut n*ètre que péché véniel , parce qu'il est possible qu*il n'en résulte pour le prochain qu'un tort léger ; il peut se faire ausssi qu'un root échappe sans qu*on fasse attention à sa malice ; et, dans ce cas encore, le péché n*est que véniel, par défaut de pleine advertance. Mais il est, de sa nature» un péché mortel : a Les à médisants, dit saint Paul, ne posséderont point le royaume c des deux (2). o — «Tel homme, dit saint Jean Chrysostôme, qui blesse avec la langue, imprime une plaie plus profonde qu'il Déferait avec ses dents. Il attente à votre réputation, il vous feit on mal dont vous ne guérirez jamais. Plus criminel que l'assassin, il doit s^attendre à un plus rigoureux châtiment (3). » — «La médisance , dit saint Françds de Stles^ est une espèce de meurtre. Car nous avons trois viee: ia spirituelle, qui consiste dans ia grâce de Dieu ; la corp<H pelle, cpii subsiste par l'Ame, et ia civile, qui consiste dans le renomméeou la répntation. Le péché nous ôtela première, la ihort nous ôte la seconde , et Ir médisance nous été la troisième. Par un seul coup de sa langue, le médisant fait ordinairement trois meurtres : il tue, d'un homicide spirî* rituel, son âme et oelie de celui qui l'écoute, et il ôte la vie
(1) Si mordeat «erpens in rilentio, aOiil eo misai habet qui occotta detrahit. Eccl., i, 11.
(2) Maledici regnum Dei non possidebunt. I. Cor., vi, 10
(3) S. Jean Ghrysost. apud GaiUoa, tem. XVUf, pag. 8
civile à celai de qui il médit. » — La médisance qui 8*exerce sur les ministres du Seigneur est surtout bieti criminelle. < La loi condamnait à la mort quiconque avait dit du mal de son père ou de sa mère : à quoi ne vous exposez-vous pas, quand vous dites du mal de ceux qui vous en tiennent lieu; » ainsi sexprime saint Jean Chrysoslôme (4). — La médisance est un grand péché, et cependant rien de plus commun. « Le monde est un champ de bataille partagé entre ceux qui blesseut et ceux qui sont l^lessés. On prie, on jeûne, et Ton médit du prochain (2). On se rassure, parce qu*ott ne dit que la vérité; mais le Pharisien, en disant du mal du Publicain, ne le calomniait pas ; il n en a pas moins été condamné*. • Jéçus-Christ ne dit pas; si vous accusez publiquement, si vous dénoncez au juge ; mais simplement: si vous dites du mal ; quand il n'y aurait point de calomnie, vous serez puni sévèrement. Vous aurez beau être entièrement convaincu de là vérité de ce que vous dites : vous blessez la charité, vous êtes coupable. Vous serez jugé non sur ce que les autres auront fait, mais sur ce que vous aurez dît (3). »
D. Serait-ce un péché mortel que de faire connaître à une seule personne bien discrète^ une faute grave commise par une entre personne*^ — Oui^ ce serait un péché mortel.
BxPLicATioif . — La réputation, dit saint Alphonse de Liguori, consistant dans Topinion de plusieurs, elle reste à peu prés la même, quoiqu'elle ait été compromise dans l'esprit d*une seule personne. D'où 11 conclut que dire à une seule personne bien discrète une faute grave, dans laquelle le prochain est tombé, ce n'est qu'un péché véniel. Mais le sentiment le plus commun des théologiens, et, entre autres, do savant M. Carrière (i), est qu'il y a péché mortel dans le
(1) S. Jean Ghrysost. apud GmUon, tom. X VllI, pa; . $S»
(1) Ibid., pag. 92.
(8) Ibid.
(4) M. Carrière; Traité de la Justice^ n» 978.
cas dont il s*agi(, parce que c*esl manquer essentiellement à la charité que de détruire, ne fût-ce que dans lesprit d*ua seul individu, la bonne opinion qu1l avait du prochain. — Mais, dit le médisant pour se justifier, j ai bien recommandé le secret, et je suis bien sûr qu*il sera gardé .. Et pourquoi donc n avez- vous pas commencé par le garder vous-même? « Etrange contradiction du médisant ! après qu'il est venu vous révéler un secret que vous ignoriez , il ne manque pas de vous dire : Au nom de Dieu , n'en parlez à personne. En faut-il davantage pour vous convaincre qu*il fait mal? Si vous ne vouliez-pas qu'on le dit, pourquoi donc êtes- vous le premier à en parler? Vous étiez mattre de votre secret ; vous ne l'êtes plus quand vous, l'avez dpnné. Après que vous avez compromis l'honneur du prochain, vous pensez à le mettre à couvert ; c'était avant qu'il y fallait songer; il ne dépend plus de vous qu'il soit ménagé, quand c'est vous-même qui l'avez trahi (4). »
D. Peut-on écouter avec plaisir la médisance^ — R. Nop, il D^est jamais permis d^écooter, avec plaisir, ce qui peut blesser ou affliger le prochaio.
Explication. — Si la langue qui se plait à répandre le mal est criminelle , l'oreille qui prend plaisir à le recueillir ne Test pas moins, a Munis tes oreilles d'épines, dit l'Esprit» Saint , « et garde-toi d'écouter la langue méchante (2). » — « Ne prêle pas volontiers l'oreille à la médisance, est-il « dit dans le pasteur d'Hermas, écrivain du 4*' siècle ; car, « si tu prends plaisir à l'écouter, tu participeras au péché « de celui qui le commet (3). » — < Lorsqu'on entend , dit saint Ephrem , dire du mal d'un homme de bien, sans riea « répondre pour sa défense, ce silence n'est- il pas bien cri* « minel ? car, en écoutant ces médisances, sans reprendre « celui qui les foit, on donne lieu de croire qu'on les approuve
(i) s. Jean Ghrysost. apud GniUoD, tom. XVIII.
(2) Eccl. xxviii, iS.
(8) Poiteut d'Hermas, apud Guillon, tom. I.
« comme si elles étaient vraies. G*ést pourquoi Dieu les « condamnera tous deux à la môme peine, Tun pour avoir « dit le mal, Tautrepour Tavoir écouté (4). » — Bloignons € la médisance, dit saint Jean-Chrysostôme, non seuiemeol « de nos lèvres, mais de nos oreille ; se permettre la médl- € sanoe ou l'entendre , est une même cbose (2). » — Puisqu'il n*est jamais permis d'écouler avec plaisir la médisance, que faut-il donc faire, quand on entend médire ? 4* Sî la personne qui entend médire est supérieure à celle c^î dît du mal du prochain, elledoil lui imposer silence ; S'-si elk est inférieure ou é^le, elle doit détourner la médisance avec adresse , en changeant la conversation : 3* s| Toa continue, elle doit manifester son mécontentement, au moins par son silence ; i* si tous ces moyens sont inutiles, elle doit se retirer, s1l est possible, el se séparer des pécheurs, afin de ne pas périr avec eux.
=D. A quoi est tenu le médisant ? — R. Le raédisuit doit rccoorir aux excuses, dire du hisa ds ceUii dont il a mal parlé, et réparer, autaat qu'U le peut, les dommages qui peuvent résilier de si
médisance.
ExPLicATHNi. — Moins criffiindie de sa nature que la calomnie, la simple médisance a cela de plus fâcheux qu'elle est plus difficile a réparer. On ne peut pas la rétracter, puisqu'on n'a dit que la vérité. Que faot«>il donc faire t demander pardon i celui de qui on a médit ; dire de lui tout le bien qu'on en connaît ; prier les persomes, devant qui on a mal parlée de ne point foire usage de ce qu'on leur a dit et de le r^rder comme non avenu ; en un moi , foire tout ce qui est possible pour détruire lopinion âcbeuse qu'on a donnée du prochain. Déplus, le médisant dok réparer tous les dommages qui ont pu résuNerdes mauvais pro> posqu'ila somés^si, par exemple, il a été cause qnetel marchand a perdu ses pratiques, il est obligé de le dédom-
(1) s. Epbrem, apnd GnUlon, tom. Yin.
(S) S. Jean Chrysost. apw! GwSkm, tom. XVIH, pug. SS.
jtiager de toutes les pertes qu'il lut a ooeasioniiées. — A» teste , quelques moyens que loo prehoe ^ Il est loujours extrêmement difficile de réparer le mal causé par la médi* lance et la calomnie. « Les paroles, dit saint Bernard, volent « rapidement et passent avec légèreté; mais, dans ce pas*a sage, dans ce vol rapide, elles font des plaies bien dange- « reuses et bien profondes ; aisément elles s'insinuent dans « Tesprit, difficilement elles en sortent; » et, s'il est vrai « comme il est impossible d*en douter, que Tiniquité subsiste tant qu'elle n*est pas suffisamment réparée, et si c'est ici la plus irréparable de toutes, combien ne doivent pas trembler les médisants et les calomniateurs !