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OCCUPATION, COLONISATION D'ALGER

J'ai cru long-temps qu'on désirait sincèrement garder Alger, ou plutôt la régence d'Alger ; tant de raisons imposantes me semblaient militer en faveur de cette conservation, que je ne pouvais admettre l'idée qu'il y eût un homme en France qui pensât sérieusement à l'abandon de cette colonie.

Quand l'Angleterre recherche tous les points de la Méditerranée où elle peut s'établir, avec tant de persévérance, que, si un rocher s'élève à fleur d'eau , elle court y planter son drapeau ; quand la Russie se ménage si soigneusement le passage des Dardanelles, pour faire de la mer Noire un bassin d'où elle puisse un jour lancer ses flottes contre nous ; quand le commerce maritime, poussé depuis le quinzième siècle vers les Amériques, semble se retourner vers l'ancien monde, redevenu presque nouveau par l'abandon où il a été laissé 5 quand la Turquie oublie jusqu'à sa religion pour se constituer comme puissance européenne; quand l'Egypte, celte terre féconde et nourricière, appelle de tout son pouvoir les arts et les sciences pour prendre rang de nation 5 quand tous les intérêts politiques et commerciaux tendent à se concentrer autour de cette mer qui lie tant de peuples entre eux $ quand l'Angleterre et la Russie occu-

peut les deux portes de cette Méditerranée, où nul ne devrait pouvoir entrer sans notre permission ; je supposais, je croyais qu'une grande pensée de prévoyance avait fait entreprendre la conquête d'Alger.

Posséder en face de notre littoral européen un littoral africain non moins étendu -, être postés sur les deux flancs de celte jner, de manière à la contenir dans notre obéissance ; pouvoir proléger notre commerce du nord et du midi de cette vaste route où voyagent tant de richesses; avoir, en cas de guerre, des ports et des arsenaux qui se regardent et.se secourent; être les maîtres de porter le combat adroite ou à gauche; avoir, en cas de revers, des asiles devant et derrière; c'était une position qui me semblait si belle, si forte, si supérieure, que prévoir qu'on voudrait l'abandonner m'eût semblé une injure au bon sens le plus grossier.

Quand j'acceptai le gouvernement d'Alger, j'avais cette foi sincère ; elle a dicté tous les actes de mon gouvernement. Ces actes avaient pour but de rendre notre occupation formelle, invincible, inattaquable et paisible. Pour atteindre ce but , voici comment je raisonnai et comment je crus devoir agir.

Lorsque les Turcs subjuguèrent les Arabes , ceux-ci courbèrent la tète en disant : Dieu le veut .'et, avec ce mot, ils obéirent pendant des siècles à des vainqueurs qu'ils détestaient. Mais celte longue domination amena des résultats qu'ils n'avaient pas prévus. Les Turcs, en imposant aux Arabes une égale et complète obéissance, eurent l'adresse de susciter des rivalités entre eux. Ils semèrent la haine entre les races, excitèrent la guerre entre les tribus, se servirent des vaincus pour les maintenir les uns parles autres, et détruisirent insensiblement ce qu'on a appelé la nationalité arabe, c'est-à-dire tout

sentiment d'unité et d'intérêt commun.

Quand nous nous emparâmes d'Alger, les Arabes nous virent avec déplaisir, parce que nous étions chrétiens ; mais, habitués à une obéissance absolue aux hommes et aux événemens, ils répétèrent ce mot qui pour eux est la raison de tout ce qui arrive, ils dirent : Dieu la veut ! et ils se résignèrent à notre domination, comme ils s'étaient résignés à celle des Turcs. Certes nous avions moins à faire que ceux-ci pour la maintenir, puisque nous rencontrions une population désunie , prèle à se donner à qui voudrait la gouverner, accoutumée à être traitée en esclave.

En même temps le renom militaire de la nation française, les récils merveilleux du règne de Napoléon , notre victoire si rapide, avaient frappé les imaginations, el nous avaient entourés d'un prestige qui rendait l'obéissance encore plus facile. Acemomenl, on pouvait faire, en quelques mois et sans opposition, ce qui maintenant ne s'obliendra qu'à force de combals et de dépenses. Ce n'était point Alger qu'il fallait conquérir , mais la puissance des Turcs qu'il fallait remplacer par la notre. Les Arabes s'y attendaient : ils ne s'imaginaient pas qu'un peuple, qui se disait intelligent et fort, serait embarrassé d'une terre qui avait obéi à 18,000 Turcs. Ils s'atlendaient à voir se développer un système large et rapide d'occupation qui s'emparât de tous les poinls de la régence, y établit l'autorité française, et prit sous sou abri les tribus toules prêtes à se soumettre. Malheureusement il n'en fut pas ainsi : les hésitations du pouvoir, l'inaction de l'armée, l'instabilité des choses et des hommes chargés de les diriger, donnèrent lieu de supposer que la France ne voulait pas fonder un établissement durable sur la côte d'Afrique. Dès que les Arabes doutèrent de la volonté du vainqueur, ils doutèrent de la volonté de Dieu; du moment que nous ne fûmes plus des maîtres

redoutés , on nous regarda comme des ennemis presque déconsidérés; du moment qu'on n'était pas sûr que nous resterions, il devenait urgent de nous chasser. Voilà quelle fut la marche de l'esprit public. En même temps des espérances qui non seulement ne se seraient pas produites , mais qui même n'auraient pas osé naître, si nous avions su montrer que nous voulions être les maîtres, se dressèrent tout autour de nous ; des intrigues qui fussent restées dans l'ombre et dans l'impuissance éclatèrent de toutes parts.

Le système d'occupation , tel qu'il a toujours été entendu par le gouvernement, tel que je l'ai moi-même cru possible avant que l'expérience ne me prouvât mon erreur, ce système devait surtout encourager ces espérances et ces intrigues. Il consistait à rester sur le littoral de la régence, un pied sur la terre, un pied dans la mer. A peine osait-on jeter quelques postes en avant pour qu'il fût permis aux garnisons de respirer. Si un général tentait plus, c'était un ambitieux ou un imprudent 5 si quelques hommes étaient tués dans ces reconnaissances, il prodiguait inutilement le sang de ses soldats. On souffrait à peine que l'occupation s'étendît assez pour que les tribus voisines des villes que nous habitions consentissent à nous apporter des vivres : qu'on eût laissé faire aux savans ennemis du système envahisseur, et bientôt il eût fallu que la France nous eût envoyé jusqu'à l'eau que nous buvions ; bientôt , non seulement on n'eût pas osé sortir des enceintes , mais à peine on eût osé se montrer aux fenêtres des maisons avancées. Et ceci n'est point une exagération , ceci est la simple vérité ; les Arabes sont ainsi faits, qu'ils vous méprisent et vous assassinent si vous ne les gouvernez avec justice , mais avec sévérité.

Il fallait un autre système, ou il fallait abandonner

Alger ; et moi , je croyais encore que l'on voulait le garder. Pour le garder d'une manière calme et forle, il fallait se porter en avant, à droite, à gauche; posséder des centres principaux d'action ; entre ces points principaux des points intermédiaires pour les lier les uns aux au* très : il fallait couvrir la régence d'un réseau de garnisons et de campsqui ne permissent pas aux populations de se rassembler tumultueusement, qui ne laissassent pas un champ ouvert et libre à tous ceux qui voudraient y venir semer la révolte ; il fallait maintenir le pays complètement.

Et qu'on ne pense pas que pour arriver à ce but on eût besoin d'efforts prodigieux , de dépenses énormes et constantes ; il suffisait de deux campagnes entreprises avec les forces nécessaires , poursuivies avec la volonté de faire sincèrement ce qu'on dit toujours vouloir faire, et ce qu'on ne fait jamais ; et la colonie maîtrisée, soumise, tranquille, se serait gardée avec le même nombre d'hommes qui aujourd'hui ne peuvent empêcher quelques Kabaïles errans de venir assassiner jusqu'aux portes de nos villes.

Et d'abord, dans la province d'Oran , je voulais que nous eussions en notre puissance Mascara, ville fortifiée, qui devait servir de refuge aux ambitieux auxquels il plairait de combattre notre puissance ; Tlemcen, qui tient la clef de tout le commerce de la province ; Oran, pour le servicede la mer : et, pour compléter ces positions, Mostaganem,Callak,Massagran, le camp -de la Tafna et le camp du Sig , avec une colonne mobile de cinq mille hommes. Gela fait, cette province était enveloppée, dominée, soumise. Mascara en notre possession , Abd-el-Kader ou tout autre était rejeté dans le désert; ce n'était plus qu'un chef d'Arabes errans. Tlemcen dans nos mains, il ne recevait plus ni armes , ni munitions, ni secours d'hom-

mes de Maroc , et tous les efforts de celte puissance jalouse mouraient faute de pouvoir arriver jusqu'aux Arabes.

Dans la province d'Alger et de Titeri, je voulais avoir, outre Alger et les postes entre cette ville et la ligne de Blida , la ligne de Blida à Coleah , deux postes avancés au versant du col de Teneah, Medeah et Miiliana; dans la province de Constantine, Bougie, Bone, le camp Glauzel, la Galle et Gonstantine. 40,000 hommes suffisaient pour, les deux campagnes , 30,000 pour ces occupations, et, deux ans après, 20,000 hommes dominaient complètement la régence (1). Cela fait, les beys nommés, établis et protégés par nous, avaient joint les troupes indigènes à nos troupes ; des marches et des contre-marches instantanément ordonnées et devenues presque sans danger (car nos bataillons auraient toujours été à portée d'une ville amie) auraient incessamment sillonné cette terre -, bientôt on eût senti partout le poids de notre autorité, l'activité de notre surveillance ; les réunions nombreuses d'Arabes ne pouvaient plus s'organiser j les tribus, comprenant que nous pouvions les protéger comme les punir, n'auraient point craint de se donner à nous $ elles auraient regardé nos ennemis comme les leurs , elles auraient marché à nos ordres (elles l'ont fait taht qu'elles ont cru que nous voulions être les souverains du pays) ; elles eussent été véritablement nos sujettes : alors l'Algérie devenait une vraie province française, alors la colonisation n'était plus une affaire de gouvernement, elle venait toute seule.

Au lieu de tout cela , je l'ai dit, on se resserrait le plus qu'on le pouvait au bord de la mer, poussant au

(1) Voir la note, pièce n° !, où se trouvent te détail des garnirons et te oomore oe troupes neccssairce a enacune.

hasard quelques pointes sans but contre des ennemis qui fuyaient devant nous pour revenir bientôt nous cerner dans nos forteresses. Un homme du pays comprit notre inhabileté; il comprit la déconsidération dans laquelle nous étions tombés, et, tandis qu'à Paris, avocats, maîtres de requêtes, conseillers de toutes sortes, crient à la nécessité d'un système pacificateur , il organise la guerre contre nous, par la seule raison que nous n'avons pas su faire la guerre. Le parti maure, souple, intrigant, ambitieux, presque puissant tant il est perfide, le parti maure soutient de son or l'homme qui vient tenter de nous chasser de l'Afrique.

Abd-el-Kader nous laisse d'abord dans la paisible possession du littoral; mais il travaille sur ce sol immense ouvert derrière nous; il gagne quelques tribus par ses largesses, les autres par la crainte, plusieurs par le fanatisme, et nous voilà bientôt acculés, entassés étroitement, emprisonnés sur le bord du rivage, tandis qu' Àbd-el-Kader se proclame roi de la tene, et concède par courtoisie le titre de roi de la mer à S. M. Louis Philippe. Le brave général Trézel s'indigne de celte insolence, il veut punir le nouvel émir; trop confiant, il court à sa rencontre : il est battu , nous subissons l'échec de la Mac ta.

Alors Abd-el-Kader devient véritablement toutpuissant ; il trouve des alliés ; l'empereur de Maroc lui envoie des armes et des soldats; le parti maure lève la téte, il répand l'or partout; il a des émissaires connus, avoués , salariés à Paris , et il trouve des Français pour prendre leur parti contre nos armées , notre gloire, noire puissance.

Ce fiit alors que, pour la seconde fois, je lus envoyé en Afrique; ce fut alors que je reconnus la nécessité du système d'occupation dont j'ai parlé plus haut ; c'est

alors que je me résolus à l'établir, quelque mauvais vouloir qu'on m'opposât à Paris ou à Alger ; car là est le salut de la colonie, et je le dis en ce moment pour le répéter jusqu'à la fin.

Si vous ne prenez pas Gonstantine , si vous abandonnez Tlemcen, l'Afrique est perdue pour nous. L'ordre parti de Paris d'abandonner Tlemcen équivaut à un ordre d'évacuation. Je ne fais pas ici un livre de stratégie; mais tout homme qui connaît la guerre, tout homme qui sait comment on peut occuper militairement un pays travaillé par l'insurrection , tout homme qui a jeté les yeux sur la carte d'Afrique, me comprendra. Tlemcen est la porte par laquelle Maroc vous enverra tous les ambitieux qui voudront troubler votre possession ; Constantine est celle par où passeront toutes les tentatives de Tunis suscitées par nos rivaux. Si vous n'occupez pas ces deux Gibraltar de la régence d'Alger, vous n'en serez jamais les maîtres. 11 faut à la régence Constantine et Tlemcen, comme il fallait au royaume de France Calais et Bordeaux. Tant que les Anglais ont occupé ces deux villes, c'a été sur notre terre une guerre d'extermination. Et cependant, alors comme aujourd'hui , il y avait des amis de la paix , qui trouvaient que les Anglais étaient fort bien à Calais et à Bordeaux , et que vouloir les en chasser était une prétention folle , malintentionnée et pernicieuse au pays. La race des peureux est éternelle.

Pressé, comme je le suis , par le besoin de répondre aux accusations qui me harcèlent, je ne puis présenter ici que les masses principales de mon système - mais, pour les esprits de bonne foi , il est suffisamment établi et démontré que," moi, du moins; j'en avais un; et c'est parce que j'en avais un qu'on a voulu m'écarter du gouvernement de la colonie. „

On comprendra qu'il devait nécessairement, et dans tous les cas, me conduire aux expéditions de Tlemcen et de Constantine. L'échec de la Macta rendait la première nécessaire , ne fût-ce que par honneur national. Ce fut probablement à ce sentiment que je dus d'avoir la permission d'aller à Mascara venger notre défaite. On m'a reproché d'avoir été jusqu'à Tlemcen sans y avoir été autorisé par le ministère. C'est ici que commence le récit curieux des affirmations et des dénégations, des approbations et des restrictions, des ordres verbaux et des contre-ordres écrits des ministres dans les deux expéditions de Tlemcen et de Constantine.

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