ADMINISTRATION
Celle question est difficile à traiter dans un ouvrage comme celui-ci. Pour la bien éclaircir, il faudrait faire l'historique de toutes les ordonnances rendues, de tous les arrêtés pris. Pour répondre à tous les reproches auxquels elle a donné lieu, il faudrait raconter une multitude de faits, et encore serait-il impossible de coordonner tout cela d'une manière claire, précise, intelligible.
Toutefois il y a dans l'organisation de l'administration civile un vice radical qui m'a toujours fait obstacle et qui fera toujours obstacle à quiconque sera appelé à gouverner l'Algérie : ce vice, c'est l'indépendance complète de l'administration civile dans un pays occupé militairement. En droit, il a été établi qu'aucun acte d'administration supérieure ne pouvait être fait que par le gouverneur 5 mais en fait il n'y participe le plus souvent que par sa signature.
La plupart des actes sont délibérés en dehors de ses
projets, communiqués au ministre, qui les approuve ou les improuve. Tous les chefs de service correspondent directement avec le ministre : c'est un abus qui s'est insensiblement établi, et qu'il sera presque impossible de déraciner, attendu qu'il profite également à ceux qui le fout et à ceux qui le tolèrent.
Il y a dans le pouvoir un singulier sentiment d'appréhension ou de jalousie contre tous les hommes qu'il appelle au gouvernement d'Alger. Il leur confie ostensiblement une autorité qu'il se réserve de combattre ou d'entraver en secret. Dans un pays complètement nouveau sous tous les rapports, où, municipalement parlant, il y a une foule d'intérêts à connaître et à ménager, des habitudes qui ont force de lois et auxquelles il faut tantôt savoir se soumettre, tantôt savoir résister ; des populations accoutumées à se considérer en ennemies , et dont quelques-unes regardent comme une injustice l'égalité avec laquelle on les traite toutes, où l'amélioration qui ne se fera sentir et comprendre que dans quelque temps est traitée dès l'abord de spoliation , d'exaction et de tyrannie; dans un pays où les revenus publics n'ont point de base fixe, où aucune contribution ne possède encore aucun relevé exact de la matière imposable ; où tout est incertain , les objets, les propriétés et les personnes qui doivent être soumis à l'impôt et la proportion dans la quelle ils doivent y cire soumis; dans un pays enfin com posé de races diverses, et ayant chacune une législation qu'il faut à la fois adopter et modifier. En Afrique enfin, le ministère envoie des plans de finance et d'administration tout faits , des codes tout-puissans. Ce qui lui est facile en France, où règne une loi unique, une administration unique, lui parait très-facile à Alger; parce qu'il a raison à Paris, il s'étonne de ne pas avoir raison en Afrique. Au lieu de laisser aux employés qu'il envoie
le soin d'étudier d'abord le pays , les hommes et les choses, et d'organiser en vertu des connaissances acquises, il leur trace une. marche à suivre et de laquelle ils ne peuvent s'écarter sans encourir son blâme ou ses • réprimandes; et quand, malgré tout cela, quelques-uns de ces hommes sont arrivés, à force de soins et de persévérance, à Taire prévaloir quelques idées justes d'organisation et à les mettre en exécution,, «n changement soudain qui a lieu dans l'existence et dans les projets du pouvoir, ou bien d'autres idées viennent tout-à-coup remplacer des idées déjà élaborées et mises à exécution. Il faut recommencer sur d'autres frais , dans de nouvelles voies , il faut accepter ce qu'on a écarté , il faut préconiser ce qu'on a rejeté, il faut enGn rester, adminjstralivement comme militairement, incertain entre les volontés incertaines qui président à la destinée de la colonie.
Q§ pas pour moi que je parle, ni pour aucun des administrateurs actuels; mais la meilleure recommandation que deux hommes puissent avoir pour arriver au gouvernement et à l'administration d'Alger, c'est d'avoir des vues diverses sur ce pays, peut-être même des vues ennemies. Il est difficile de s'expliquer le but du gouvernement; mais il semble craindre que quelque chose s'établisse, se complète, s'enracine dans la terre d'Afrique. On dirait qu'il veut que rien ne tienne à ce sol , de manière à pouvoir en enlever tout ce qui s'y trouve, sans avoir l'air de rien abandonner.
Les uns expliquent cela par des engagemens , pris depuis long-temps avec les puissances étrangères, de ne pas donner à la France un si puissant auxiliaire. Quelques-uns disent que c'est encore plus les hommes que les choses qu'on redoute, et qu'on veut surtout empêcher de naître une influence personnelle qui s'appuierait sur la création de cette colonie , qui rattacherait à elle
les intérêts d'une grande partie du midi de la France , qui serajt forte de la reconnaissance de la nation tout entière pour lui avoir assuré une grande prépondérance actuelle comme puissance , et un immense avenir comme commerce et comme industrie.
De quelque manière qu'il faille expliquer la conduite dq pouvoir vis-à-vis de l'Afrique , toujours est-il que c'est à lui qu'on doit ce conflit de volontés, de projets et d'idées, qui, tirant chacune dans son sens, n'avancent à rien et font douter de notre papacilé dans les affaires de l'administration.
Si je ne craignais de surcharger cet ouvrage de rapports et de pièces justificatives, je pourrais montrer que de toutes les parties de l'administration quelles qu'elles soient, à quelque système qu'elles appartiennent, part un même cri , une même et incessante réclamation : — Que veut on , que demandc-l-on, où prétend-on en arriver? tout se commence, rien ne se finit 5 on organise et on désorganise , on ordonne et on défend, on fait et on défait 5 qu'on s'explique, qu'on nous fasse voir la volonté suprême qui dirige ici; qu'on nous dise le but auquel on veut atteindre, et cela fait, nous marcherons et nous arriverons.
Mais quand on a vu les résultats militaires auxquels on m'a conduit, et qu'on voit les résultats administratifs être à peu de chose près les mêmes , il est facile de comprendre que les mêmes résultats viennent des mêmes causes.
Et à ce propos , je crois devoir m'expliquer sur un acte de mon autorité qui m'a été amèrement reproché, ce qui est peu de chose, mais que le pouvoir m'a laissé amèrement reprocher, ce qui est beaucoup. On va voir comment.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, le parti maure, jadis si
méprisé en Afrique, est un parti habile et remuant : c'est lui qui a inventé et qui fomente encore l'idée de l'abandon de cette colonie ; en attendant, voici comment il s'y est pris pour arriver, depuis que nous sommes à Alger, à une influence que jusque là il n'avait jamais possédée. Devenu, par notre conquête, indépendant, après avoir été presque esclave, il a dit aux Français : J'ai long-temps partagé les malheurs des Arabes , et nous sommes presque comme des frères qui ont souffert ensemble $ si vous voulez obtenir quelque chose d'eux, adressez-vous à nous qui vous comprenons et qui vous ferons comprendre par ces populations barbares. Ils ont dit aux Arabes : Les Français sont nos amis, car c'est pour notre délivrance surtout qu'ils sont venus, c'est à nous qu'ils doivent tout ce qu'ils savent sur ce pays 5 nous avons donc sur eux une grande influence, et si vous voulez obtenir quelque chose des Français, adressez-vous à nous, qui pouvons vous servir mieux que personne.
C'est par cette tactique que cette race, où se trouvent la plupart des hommes instruits d'Alger, ceux qui, parlant également les deux langues, sont devenus les intermédiaires naturels et souvent indispensables de nos rapports avec les Arabes; c'est par cette tactique, dis-je, que cette race s'est mêlée à tous les actes du gouvernement pour avoir l'air de les servir, et à toutes les intrigues des populations pour porter entrave à ces actes -, trahissant en haut et en bas et tirant profit d'en bas et d'en haut.
Je savais ce qui se passait sous ce rapport 7 mais je le savais vaguement, généralement, par la connaissance des choses, par des propos qui m'étaient répétés, par des obstacles dont je ne découvrais pas la source , par des embarras qui s'élevaient de tous côtés, sans qu'on pût leur assigner une cause; je demandais à la police de dé-
couvrir les hommes qui probablement semaient la discorde entre la colonie et le pouvoir central , déjà si peu d'accord dans leur marche. Il était évident pour moi qu'aucune proposition partie d'Alger n'arrivait à Paris que précédée ou suivie de commentaires qui la montraient ou comme inutile, ou comme intempestive, ou comme dangereuse. Ce fut pour en finir avec l'inhabileté ou la mauvaise volonté de la police, que je chargeai M. Germohd de s'en occuper activement.
Ce fut dans le court espace pendant lequel il put exercer ses fonctions de commissaire de police, que furent saisies les lettres de plusieurs Maures, adressées à Paris, et les réponses venues de France. Ces lettres et ces réponses sont écrites en chiffres dont il m'a été impossible de découvrir ou de faire découvrir la clef. Toutefois elles renferment des noms propres écrits en toutes lettres ; et lorsque je savais, d'une autre part, que les hommes dont il était question étaient les ennemis décidés et persévérans de la colonie et de son gouverneur, lorsque je savais que leur position administrative les mettait à même d'exercer une grande influence sur les décisions à prendre par rapport à la colonie, il ne m'était pas permis de douter qu'il y eût une intelligence occulte, ténébreuse et malveillante pour moi et pour Alger, dans cette correspondance qui arrivait sous le couvert du ministère de la guerre, et qu'on me faisait distribuer à ceux qui probablement m'y trahissaient
Si j'ai mal présumé de l'esprit de ces lettres, si elles ne renferment rien de coupable et de honteux , que ceux qui les ont écrites en donnent la clef, qu'il nous soit loisible de les lire dans tout leur contenu, c'est la meilleure justification qu'ils puissent faire d'eux-mêmes. Mais jusque là j'ai le droit de croire qu'une correspondance si habilement secrète et si obstinément cachée n'est hono •
rable pour aucun de ceux qui on* pu y prendre partie le pense aujourd'hui comme je le pensais quand j'ai prononce l'exclusion d'Alger des Maures à qui s'adressait cette correspondance, S'il fallait à cette mesure une explose , je dirais qu'à peine eut-on connu à Paris la nomination de M. Germond et les résultats qu'il avait obtenus, que ce fonctionnaire fut immédiatement révoqué-, on rechercha contre lui le souvenir d'affaires particulières, malheureuses, dont j'ai demandé la preuve, qu'on n'a jamais vpulu ou pu me fpurnir. On me blâma de l'avoir phpjsi, pn. sembla craindre que je ne 4écouvrisse Je fond de la vérité sur des, intrigues dont ces lettres chiffrées prouvent au moins l'existence , et j'en fus réduit à être entouré d'hommes tout au moins peu empressés à me Servir et à suivre l'impulsion que j'aurais voulu, leur
#Uis ce "'est pas là qu'est la plus grande preuve de cet esprjt ennemi qui a toujours cherché à m' entraver dans tous mes actes et à me perdre dans la considération publique. La preuve la plus convaincante en est en ce qui s'est passé; à propo* de la contribution 4e Tlemcen , et dans la cpnduite que Jf. flaude a tenue envers moi en cette circonstance.
Je vais passer au récit (jup j'ai promis de cette contribution.
et
CONTRIBUTION DE TLEJICKN.
j'ai èxpliqué plus haut pourquoi je suis allé à Tlemceii : il s'agissait à la fois de proléger nos alliés et d'enlever a Abd-el-Kader une place où il eût pu aisément se ravitailler et tirer des armes et des munitions de Maroc. Mais c'eût été peu de s'en emparer , il fallait la garder. î>our la garder il fallait y laisser une garnison ; pour que cette garnison y pût rester , il fallait qu'elle fût payée. Les crédits accordés pour l'Afrique le sont avec une telle difficulté et une telle parcimonie, que je ne voulus pas, autant que possible, imposer une nouvelle charge à la France. Je pensai donc qu'il était nécessaire d'appeler les Coulouglis et les Juifs à payer une part des dépenses de cette garnison. Cette garnison , ils me l'avaient demandée eti me disant : « Ou il faut que vous nous laissiez des hommes pour nous défendre et pour relever fios remparts , du il faut c|tië vous nous emmeniez trttis âvefc vous » ( C'étaient cinq cents familles de Coulougtis ei trois cents familles de Juifs , 4,500 hommes environ). Ils ajoutaient : « Si vous nous emmenei au lieu de nous laisser dans notre ville , il hows faudra eamper sous les rtiurs d'Oraii êt attendre le pâta qu'il vous plaira dë titras jeter par-dessus le rempart; tandis qu*ici, hoiis demeurerons dans nos maisons , et au lieu d'être nourris par vous , c'est nous qui vous nourrirons. »
Ces demandes étaient trop é'accéré avec la résolution que j'avais prise pour que je he les aefOeilliSse pas favorablement. Toutefois, dliniomèiit t|Uè ttcms traitions âvèc les Coulougtis et les ïurcs sur le pied d'alliés, il était juste
et nécessaire qu'ils supportassent une part des dépenses que nous faisions pour eux , comme cela se pratique en pareil cas : je leur demandai donc d'abord le remboursement des dépenses faites pour l'expédition de Tlemccn.
Toutes les fois qu'on a parlé de celte contribution de Tlemcen , on l'a fait de manière à laisser croire que c'a été une négociation secrèle, ténébreuse, tramée par des agens que j'avais commis ou tolérés, et cependant l'on peut savoir que tout s'est passé au grand jour et au moyen d'intermédiaires qu il faudrait accuser tous avant d'arriver jusqu'à moi. En effet, le 1 er février 1836, et d'après mes ordres, une assemblée convoquée par moi fut tenue par les Coulouglis et les Maures de Tlemcen. Ce qui s'est passé dans cette séance, ce n'est pas à moi à le rapporter. Je laisse parler M. le colonel Lemercier, qui la présidait , et voici le rapport qu'il m'en fit :
Rapport sur la séance du conseil tenu par Us Coulouglis el Us Maures de Tlemcen, U 1" février 1856.
Les notables Coulouglis et Maures de Tlemcen ayant été convoqués par M. le maréchal Clauzel pour se prononcer sur leurs moyens de défense, à l'époque où l'armée française viendrait h se retirer, je reçus l'ordre de me rendre au conseil et d'assister à ses délibérations.
A mon arrivée , Mustapha , bey de Tlemcen , et Mezari , calife de Mostaganem , m'annoncèrent au nom du conseil que , comptant sur le bataillon que le maréchal avait promis , Coulouglis et Maures venaient de se jurer, sur le Coran qui était sous mes yeux, une union éternelle ; que désormais il n'y aurait plus de distinction entre eux ; qu'ils se regardaient comme frères, et combattraient ensemble jusqu'à la mort pour empêcher que leur ville ne tombât au pouvoir des ennemis de la France.
Je leur «répondu que le maréchal apprendrait avec joie la réconciliation des habitans d'une même ville dont les intérêts étaient inséparables ; que le gouvernement français n'abandonnerait jamais
des alliés fidèles comme les Coulouglis et comme leur brave chef
es
Mustapha , qui avait fait preuve tout rôceinincnl encore d'un courage et d'un dévouement admirés de l'armée entière ; qu'en conséquence ils pouvaient compter sur la protection de la France et sur le bataillon qui leur avait été promis.
J'engageai les Maures à prendre pour exemple les Coulouglis , les Semelas et les Douaires, qui venaient si puissamment de contribuer à nos succès , et de mériter à la première occasion la confiance que nous avions en eux. Ils répondirent en renouvelant leurs sermens , * en protestant de leur dévouement.
Ne pouvant plus douter de leurs intentions , je voulus connaître leur opinion sur leurs propres forces , et je leur demandai si , avec le bataillou qu'on allait leur laisser , ils se proposaient de défendre toute la ville , ou de n'en occuper qu'une partie seulement. Leur réponse a été celle de gens de cœur : ils m'ont assuré qu'ils défendraient tout , qu'ils seraient assez forts pour cela avec des Français.
J'ai beaucoup applaudi à cet acte de courage, et pour suppléer au nombre dans une aussi grande ville qui n'a encore recouvré qu'une faible partie de ses habitans , je me suis engagé à relever les portions de murailles les plus délabrées de l'enceinte.
La seule inquiétude que le conseil m'ait manifestée , c'est de ne pas pouvoir entretenir toujours le bataillon qu'on mettait à leur charge , parce qu'ils craignaient d'être bloqués long-temps et de ne pas pouvoir vendre leurs denrées; mais qu'ils donnaient au maréchal l'assurance de partager en frères leurs ressources avec les Français , et de ne rien acheter au marché qu'après qu'ils se seraient approvisionnés.
Je ne pouvais pas répondre à ce sujet d'une manière positive , parce que mes instructions n'étaient pas assez étendues. Je me suis borné à dire au conseil qu'il faudrait probablement consulter le gouverneur français , mais que notre grande nation était trop généreuse pour tenir à l'entretien d'un bataillon, quand il s'agissait d'assurer la tranquillité d'une des plus belles provinces de ses possessions en Afrique ; que j'avais la presque certitude qu'elle n'exigerait rien de ses Odèles Coulouglis de Tlemcen , sitôt que M. le maréchal aurait fait connaître leur position malheureuse depuis six ans que les habitans les tenaient bloqués dans le Méchouar.
Je les ai tous engagés à faire conuattre dans le pays leur réconciliation franche avec les Maures , et à employer toute leur influence sur les tribus , pour accélérer l'établissement d'une communication prompte ajec le littoral, c'est-à-dire avec Raschgoun, qui n'est qu'a
deux journées de marche ; que , s'ils réussissaient dans celte négociation déjà entamée , leur fortune serait assurée à cause du débouché qu'auraient leurs grains et leurs grandes récoltes d'huile : que (Railleurs le maréchal était prêt à se montrer reconnaissant de ce qu'ils feraient dans cette circonstance , de manière à ne plus leur laisser rien à désirer.
. Le conseil , satisfait de 1 avenir qui lui était offert et des intentions bienveillantes du maréchal , n'a plus demandé que le respect de la religion musulmane et des mœurs du pays.
La conduite des Français en Afrique était une garantie suffisante de celle que tiendrait le bataillon de Tlemcen; je l'ai exprimé au conseil , mais en ajoutant que ce qu'il demandait était d'ailleurs conforme aux ordres les plus sévères du gouvernement français , qui * nous faisait un devoir impérieux de respecter la religion et les mœurs des mahométans, comme te que nous avons nous-mêmes de plus sacré.
Tels ont été , monsieur le maréchal , les divers sujets traités dans la séance du conseil des Coulouglis et des Maures de Tlemcen. Le dévouement qu'ils ont montré , les craintes qu'ils ont émises , les vœux qu'il» ont manifestes , méritent d'être pris en grande considération. Depuis que nous avons vu les Coulouglis sur le champ de, bataille , personne ne peut douter de leur sincérité, et je crois que vous n'sures point à regretter le bien que vous avez la louable intenlion de leur faire.
Tlemcen, le 1" février 18«§.
Le colonel-commandant le gétiie.
Lemercier.
Si je ne me suis pats laissé toucher aux dernières phrases de M. Lemercier, c'est que je connaissais peut-être mieux que lui l'esprit des Arabes : ainsi Ton a pu remarque!* dans ce rapport qu'ils offraient de partager en frères leurs ressources avec les Français , et de ne rien acheter au marché qu'après que ceux-ci se seraient approvisionnés. Dans !a lettre suivante , on verra que Mustapha- Ben-ïsmaét et tous les grands des Coulouglis de Tletncen nous offraient de nous donner tout ce «front ils
pouvaient disposer,, leurs maisons de campagne, leurs maisons de ville, leurs immeubles, c'est-à-dire tout ce qui ne pouvait nous servir à rien , tout ce qui ne pouvait nous être acquis d'aucune manière possible , c'est-à-dire qu'on nous offrait tout cela parce que nous ne pouvions pas en tirer parti ; et certes c'eût été précisément cela qu'on nous eût refusé , si, au lieu d'une arméa de soldats , nous avions amené une armée de colons. Du reste voici celte lettre, car je ne veux rien dissimuler de ce qui s'est passé :
Mustapha- A ga-Ben-Ismacl et tous les grands des Coulouglis de Tientcen d M. le Maréchal gouverneur- général,
Après des complimcns très-respectueux , nous avons reçu voire lettre , et nous avons compris tout son conlenu. Nous sommes vos sujets et vos enfans à vous qui êtes prince. Voilà six ans que nous sommes en guerre contre les Arabes en ville et au dehors; le bon Dieu ne nous avait pas éclaires sur la conduite que nous devions tenir jusqu'au jour où il nous a inspiré de nous réfugier sous les drapeaux delà France ; vous êtes venu , avec votre armée victorieuse , attaquer et repousser nos ennemis et nos oppresseurs. Vous nous demandez le remboursement des dépenses qu'a faites cette armée depuis son arrivée de France. Cette demando est hors de proportion avec nos ressources j il est môme au-dessus de notre pouvoir de paver une partie de ces dépenses. En conséquence, nous implorons votre compassion , votre sensibilité et vos bons sentimens pour nous qui sommes vos enfans , et ne pouvons supporter cette charge; car il n'y a parmi nous ni riches ni hommes faisant le commerce, mais bien des hofemes faibles et pauvres. Nous reconnaissons tous le service que vous nous avez rendu, et uous prions le bon Dieu qu'il vous récompense à cet égard. Pour nous, nous vous donnerons tout ce dont nous pourrons disposer, c'est-à-dire les maisons que nous habitons , nos maisons de campagne et autres immeubles que nous possédons ; mais nous vous prions de nous accorder un délai , car nous sommes vos sujets et vos enfans ; vous êtes notre sultan , et nous n'avons que Dieu et vous pour soutien.
Nous sommes sous vos ordres et disposés à vous servir comme soldats partout où vous voudrez.
Je ne sache aucun pays où , lorsqu'on demande de l'argent à ses habitans, il ne s'élève pas sur-le-champ des doléances sur leur pauvreté. En France même , on a été obligé d'armer la loi fiscale de moyens coërcitifs qui vont jusqu'à dépouiller le contribuable de sa propriété; et c'est parce que l'on a l'expérience que ces moyens seront activement et implacablement employés, que la perception de l'impôt est parvenue à être si régulière. Mais qu'on demandât extraordinairement , si cela était possible, une misérable somme de 10,000 francs à une ville de troisième ordre , par exemple , et immédiatement il surgirait de terre des milliers de réclamations pour attester la pauvreté de tous les habitans de cette ville.
Je savais qu'il en serait ainsi à Tlemcen ; mais Tlemcen est une ville considérable et aisée ; là se trouvaient aussi les Coulouglis qui avaient pillé les Maures et les Arabes partis avant notre arrivée. Là se trouvaient encore des hommes riches d'une fortune qui ne leur appartenait pas ; c'étaient ceux qui lors de la prise d'Alger s'étaient enfuis en emportant une valeur dérobée aux trésors du dey, de près de 300,000 sequins d'or, environ 3,000,000. En Afrique, Juifs, Maures, Coulouglis ou Arabes, ne considèrent comme fortune que l'or et les bijoux qu'ils possèdent et qu'ils peuvent facilement emporter et soustraire à leurs ennemis , dans cette fluctuation de combats, de revers et de victoires qui les met si souvent à la merci les uns des autres. Celte réserve restait toujours soigneusement cachée, et le premier cri d'un habitant de l'Afrique est de dire qu'il est * misérable, parce qu'il est accoutumé aux exactions de tout genre.
Ainsi donc la lettre de Mustapha-Ben-Ismaêl ne me persuada point. Je restai convaincu que les habitans de Tlemcen pouvaient payer en entier les dépenses de l'armée. Dans tout autre pays que l'Afrique, dans une
ville d'Europe, régulièrement administrée , où eussenexlsté les cahiers des propriétés , de la fortune des habit tans, la contribution que je demandais n'eilt point paru exorbitante; cependant je la réduisis â 150,000 fr.
Je ne voulus point mêler l'administration française à la perception de celte contribution j je ne le pouvais pas légalement : j'en chargeai Mustapha-Ben-Ismaél, assisté de douze habilans les plus riches et les plus considérés de la ville de Tlemcen. Cet homme exerçait dans la ville et sur les tribus environnantes une grande influence, par le courage qu'il avait montré dans la défense de Tlemeen -, cet homme était notre allié naturel ; il présida à la répartition de cette contribution , ainsi que Mustapha* Ben-el-Moukalled, qu'il m'avait désigné comme l'homme le plus capable de remplir les fonctions de bey. Tous deux demandèrent qu'un témoin de leurs opérations as- . sistat à cette répartition , et ce fut sur le désir formel qu'ils en témoignèrent que Joussouf bey, choisi par eux, se trouva présent à la répartition.
Dès les premiers jours , les habitons de Tlemcen apportèrcnl, selon l'usage, des bijoux de femme pour payer leur contribution (en Afrique on va au marché avec des bijoux). Aussitôt que je l'appris, j'ordonnai que l'on cessât ce mode de paiement* Je n'ai point la lettre que j'écrivis à ce sujet ) mais voici la réponse que je reçus de Mustapha-Ben-lsmaël.
Mu$tapha-Ben-I$maêl à M. U Maréchal gouverneur-général.
Après des compliincns très-respectueux , j'ai reçu votre lettre relativement aux bijoux des femmes et à l'urgent des pauvres , don t fou» ordonnex la restitution.
J'ai fait venir les Coulouglis, auxquels j'ai communiqué vos intentions | ils vous répondent par mon organe quo les bijoux appartiennent aux hommes ; ils espèrent qu'à l'abri de votre protection
Us pourront un jour en rendre de pareils à leurs ïeinmes, qui les ont offerts de leur propre volonté ; eux et leur famille sont vos sujets, ot ils vous prient de vouloir bien les laisser disposer non seulement de ces bijoux, mais encore de leurs immeubles que nous mettons à votre disposition. Quant à l'argent des pauvres que nous avons exigé, d'après ce que vous nous marquez , nous avons l'honneur de vous répondre que c'est pour nous conformer à vos ordres, qui portent que les CoulougUs ont pillé, et que la contribution pèsera particulièrement sur ceux qui ont pillé la ville; nous vous prions d'accepter, sans distinction de personnes, tout ce que nous avons l'honneur de vous offrir. Il est vrai que nous avons eu tort de piller la ville, mais vous êtes plein de bonté et de générosité , et vous pardonnerez à vos enfans , sans cela nos ennemis croiraient que vous n'avez aucun égard pour nous ; mais ces sentimens ne sont pas dans votre caractère , et vous nous traiterez comme des sujets fidèles et comme des enfans placés sous la protection de votre drapeau.
On doit voir, par cette réponse même , que je ne voulais point que Ton fit peser la contribution sur les pauvres et qu'on acceptât les bijoux. On y remarquera aussi le fait que j'ai avancé et qui est avoué nettement dans cette lettre, c'est que les Coulouglis avaient pillé la ville. Je reçus cette lettre le 22 janvier 1836 : voici ce que je répondais le lendemain , 23 janvier.
Le Maréchal gouverneur-général à Mustapha-Ben-Ismaél.
Tlcmcen , 23 janvier 1836.
En réponse à votre lettre d'hier , au sujet des bijoux des femmes pour faire la somme de l'imposition pour participation aux frais de la guerre , je vous dirai que je sens toujours dans les mêmes sentimens , et que je considère cela comme une mauvais* mesure qui ne doit rien produire effectivement au trésor.
Prenez l'argent à ceux qui l'ont enlevé à l'ancienne régence, qui vous sont connus et à moi aussi , et qui sont ici en assez grand nombre.
Nommez deux commissaires qui vous remplaceront pendant votre absence , et en attendant qu'il y ait un bey.
Celui que tous m'avez désigné hier pourrait l'être ; désignez-m'en trois autres des plus capables , et je choisirai.
Il faut que la contribution rentre vite pour assurer la solde , la nourriture et l'entretien des troupes que je laisserai a Tlemcen.
Que les Coulouglis ne s'abusent pas, il faut qu'ils restent ici et qu'ils défendent leur pays avec l'appui des troupes françaises. Ce n'est pas à celles-ci seules à le faire , puisque les lois françaises , les coutumes françaises n'y régnent pas , mais bien les vôtres.
Dans cette lettre, on voit encore que je défen-. dais que Ton reçût des bijoux , parce que je pensais que l'estimation pouvait donner lieu à un trafic que je voulais éviter; on y remarquera également que je demande que la plus forte part de contribution soit payée par ceux qui avaient pillé l'ancienne régence, et si l'on veut connaître plus particulièrement les hommes que je ne désignais alors que d une façon générale, je dirai qu'il s'agissait de Kyoul-Ouled-el-Khasnadji, d'Ismaël Nessib-el- Khasnadji, d'Ahmel Nessib-el-Khasnadji, les mêmes qui ont signé l'étrange pétition qui vient d'être remise à la chambre des députés. Je ferai un peu plus loin l'histoire de cette pétition , et je montrerai par qui elle a été dictée et le bénéfice qu'on espère en tirer.
Mais je dois continuer, avant* tout, à expliquer ce qui est arrivé relativement à la contribution de Tlemcen.
Les habitans, au lieu d'apporter les bijoux à l'assemblée des Coulouglis, les vendirent alors pour en faire de l'argent. Ces bijoux furent publiquement vendus au plus offrant et dernier enchérisseur. Les juifs les achetaient; il y eut quelques officiers de l'armée qui en acquirent quelques-uns , comme objets de curiosité. Les sommes provenant de ces bijoux étaient apportées par les habitans eux-mêmes; ou bien les juifs qui en avaient été les acquéreurs devenaient responsables de chaque quotc part
de la contribution , et leur nom remplaçait celui des premiers imposés. - '
Voici ce qui arriva dans cet élat de choses.
Les juifs, manquai* i eux-mêmes de capitaux, se réunirent et s'adressèrent à M. Lasry pour qu'il garantit à son tour la dette qu'ils avaient contractée envers la con^ tribution. M. Lasry accepta cette proposition à la con* dition d'entrer pour un tiers dans les bénéfices qui pourraient être faits sur la vente de ces bijoux. Voila seulement comment M. Lasry s'est trouvé mêlé à la contribution.
Il est faux, complètement faux que ni lui ni Joussouf bey aient exercé la moindre influence sur la répartition de cette contribution , ni sur les moyens employés pour la faire rentrer. Quant à la circonstance d'un fourgon appartenant au maréchal et contenant les immenses ri~ chosses qu'il rapportait de Wemoen , il est bon de dire q ue les matières d'or et d'argent de la contribution de Tlewcen étaient la propriété du beylik, tant qu'elles netaient point payées,et comme elles ne pouvaient l'être qu'à Oran, il fallait jusque là veiller à leur conservation. C'est pour cela qu'elles trouvèrent place dans un des fourgons destinés à la suite du maréchal. M. Lasry, négociant connu dans le pays, m'avaitservi d'interme^liaire daus mes négociations avec les tribus; il était à la fois l'interprète de mes dispositions et logent qui les me liait à exécution. Voilà quelle «tait sa position quand il se trouva mêlé, par le manque de fond* des premiers acquéreurs de bijoux, à 1 «tieire de la contribution de Xlemcen ; mais il n'eut pas à s'en ©c ouper en ce qui regarde la répartition a la perception.
fit pour on finir sur ce point , il est bon de du*, c^ue cette afitire de rnmmerxxî , mite entre une asse* #ran4e quantité de juifs et M. Lasry, se termina par une vente
qu fut faite de compte à tiers avec tous ses associés , et cette vente produisit, d'après le dire de M. Lasry, un bénéfice de six à sept mille francs, qui a dû ëtr^, on doit le penser, sévèrement contrôlé par tous ceux qui y avaient un intérêt; par des gens qui savaient le nombre et la valeur approximative de ces bijoux.
Voilà Thisloire de la contribution de Tlemcen, réduite à sa simple et vraie expression : les bénéfices immenses qui ont du en résulter n'ont jamais existé que dans l'imagination malveillante de certains hommes , et quant à M. Lasry, il est absolument dans la condition d'un négociant qoi deviendrait l'acquéreur des meubles d'un contribuable français exproprié pour non paiement de ses contributions, et qui aurait réalisé quelques bénéfices sur L'achat et la revente de ces meubles.
Cette effroyable exaction , qui nous a valu tant de superbes phrases , se passe tous les jours sur la place du Ch&telet, sans qu'on pense à accuser de friponnerie ceux qui se livrent à ce commerce. Le récit que je viens de faire répond, je le pense du moins , à quelques-unes des insinuations malveillantes d'un député sur la spoliation immédiate des habitans de Tlemcen , sur les victimes qui ont été conduites dans l'antre du collecteur et sur les atrocité» (fui ont été commises .
Sous ce rapport encore, voici ce qui s'est passé : j'avais quitté Tlemcen, lorsque j'appris que l'on avait employé des moyens violens pour obtenir la part de contribution de quelques habitans récalcitrans : ces moyens violens si odieux pour nous , se réduisaient à la bastonnade, le plus ordinaire moyen de coercition des habitans de l'Afrique.
Dès que j'appris ce qui se passait , j'ordonnai qu'on suspendu la perception de la contribution , et elle s'arrêta à la somme de 94,000 francs. •
Mais qu'on me permette à ce propos d'en finir kvec toutes ces phrases de sensiblerie sur les violences exercées en Afrique contre les indigènes; et d'abord , à Tlemcen , il n'y avait et ne pouvait y avoir ni justice ni administration française. Du moment qu'on en faisait un beylik avec . un chef particulier, la justice et l'administration du pays avaient seules le droit d'agir : elles le firent avec le droit et les habitudes nationales, elles le firent comme le font tous les rajahs de l'Inde soumis a la domination des Anglais -, elles le firent comme tout pays qui accepte la suzeraineté d'une autre nation, à la condition de conserver ses lois , ses mœurs, sa religion. Du jour où l'on nommera un bey dans quelque ville que ce soit , sans en faire une ville administrée directement par les Français, le bey fera donner des coups de bâton à ses sujets parce qu'il ne connaît pas d'autre loi. Le jour où vous pourriez avoir un régiment anglais à la solde de la France, le colonel de ce régiment fera donner des coups de bâton à ses soldats, parce que c'est la loi anglaise, et cela se passe actuellement ainsi en Espagne. Le jour où nous avons eu des régimens suisses à notre soûle, la tenue des conseils, la procédure, l'exécution des jugemens,avaientlieu selon laloi helvétique ; car, lorsque des chefs de quelque pays, de quelque civilisation qu'ils soient, prennent vis-à-vis d'un gou- * vernemenl l'engagement de se maintenir dans son obéissance, ils ne peuvent prendre cet engagement qu'à condition qu'on leur laissera dans les mains les moyens de gouverner ou de maintenir la discipline qui est dans ia loi et dans les habitudes du pays qu'ils gouvernent, ou des hommes qu'ils commandent.
Dans l'organisation actuelle d'Alger, il ne pouvait pas en être autrement. Hors la ligne des avant- postes, les Arabes qui nous sont soumis, ainsi que ceux des beyliks alliés, sont commandés et administrés parles beys, sous l'auto-
rité du gouverneur-général qui leur indique les choses à faire, et ne leur trace pas les moyens d'exécution , soit qu'il demande des soldats ou de l'argent.
Cependant ces beys ne peuvent imposer aucune conlribulion nouvelle sans son autorisation ; mais une fois celle contribution imposée, c'est sous leur responsabilité et par leurs soins que la perception s'opère. J'ai donc agi à Tlcmcen dans ce qu'on peut appeler le droit commun de la colonie.
La question, envisagée sous ce point de vue, doit nécessairement dégager ia responsabilité de l'administration française dans toutes les questions où elle n'agit pas directement sur les indigènes , et il est faux , absolument faux , que jamais l'administration française se soit mêlée de la perception de la contribution de Tlemcen. D'un antre côté, il faut le dire, je suis mal persuadé de la sincérité de certains atlendrissemens sur les moyens employés en Afrique pour donner force à la justice. La manie qu'on a de supposer à tout le monde les opinions , les idées du pays qu'on habite, conduit à d'étranges erreurs, et quelquefois à de singulières niaiseries. Un Arabe peut recevoir un soufflet sans être pour cela déshonoré s'il n'en tire pas vengeance par un duel. Toutes les phrases, françaises ne pourront lui persuader qu'il a manqué à l'honneur s'il ne s'est pas battu -, elles ne lui persuaderont pas davantage qu'il a été traité d'une manière barbare, s'il a reçu la bastonnade en châtiment d f une faute qu'il a commise. ,La meilleure manière d'être barbare vis-à-vis des Arabes, c'est de leur appliquer notre législation civilisée. Metterun homme en prison durant un mois pour un délit puni par la loi française d'un mois de prison, et l'Arabe auquel vous aurez infligé cette peine n'aura pas de termes assez forts pour exprimer son exécration contre la loi qui le prive de sa liberté.
Vous aurez beau dire que voua êtes humain , il tous trouvera implacable \ et si vous lui offrez le choix entre la prison et la bastonnade, il acceptera indubitablement celle-ci,
Que s'il plaît maintenant aux ames sensibles de faire de l'humanité à toute force, de tyranniser les mœurs d'un peuple par humanité, de lui infliger des châtimens insupportables pour lui, par humanité; de lui faire du mal, dans le sens de ce peuple, par humanité , cela est bien loisible à ceux qui l'entendent ainsi. On pourrait cependant dire qu'ils sont comme ces gens qui, habitués à un régime hygiénique qui leur fait du bien , veulent absolument le faire adopter par un homme à qui il fait du mal, et qui refusent à cet homme la nourriture qui lui est salutaire pour lui donner , au risque de lui faire perdre la tante, la nourriture qui leur convient à euxmêmes.
Si l'opinion que je viens d'émettre paraissait peu convenable a certains esprits, si quelques-uns pensaient que l'habitude de la discipline militaire, me rend faciles les moyens de rigueur $ je ferai* observer que je ne fais guère que reproduire les idées si élevées et si lumineuses de M. Laurence à ce sujet, les idées d'un homme accoutumé aux formes protectrices de la justice, et chargé de les établir en Afrique.
Et d'ailleurs, dans cette question, nous est-il permis de raisonner avec des idées que nous n'avons pas, et que nous ne pouvons pas avoir? Depuis quarante-quatre ans que je suis soldat, habitué au régime militaire de la France , je ne-^sourrais pas , sans frissonner d'horreur , voir un soldat français frappé de coups de bâton ; et cependant je ne dirai pas que le soldat anglais qui subit celte peine est déshonoré , que le chef qui l'ordonne est inhumain, que le parlement qui la vote est un assemblage
(l'hommes féroces , et que le peuple qui l'accepte est un peuple barbare. Y a-t-il si long-temps nue celte punition est effacée du code criminel de la marine? et pensons-nous avoir eu dans le dernier siècle une marine déshonorée et barbare? A quoi se réduisent donc toutes ees accusai tations ? à vouloir que tout le monde trouve bon ce que vous trouvée bon; à vouloir qu'on ne souffre pas de ce qui ne vous fait pas souffrir à vouloir qu'on trouve abopiinable.ee que vous trouvez abominable. Ceci n'est pas la tyrannie des hommes d'action , mais c'est la
tyrannie des théoriciens x la plus cruelle et la plus irapla : cable, parce qu'elle repose sur des principes absolus. Pour arriver à ce qu'ils appellent le bien , ils ne tiennent compte ic rien de ce qui peut leur faire obstacle j ils fonj cent fois plus de mal pour arriver ,i un but qu'ils croient juste, que ceux qui veulent bien admettre qu'il y a dans les divers pays du monde des idées différentes sur le bien et sur le mal, ou, si l'on veut, des préjugés différens sur le bien et sur le mal. Et, à ce propos, je crois devoir citer une lettre d'un Arabe, à qui j'avais fait demander son opinion sur notre manière degouverner :
Vous voulez mon opinion sur les Français et sur leur gouvornement. Je vais vous la donner et vous parler franchement.
Lorsque vous êtes venus ici , vous ave* publié partout que vous voulioi délivrer les Arabes de la tyrannie des Turcs, établir un gou~ vernement juste , faire fleurir le commerce , rendre la paix et la • tranquillité aux peuples ; coci était bien ; mais les Arabes n'ont pas compris votre gouvernement. Il est vrai que vous les ave* comblé» de bienfaits , que depuis cinq ans vous verse* vo» trésors en Afrique, uao* ne tyraumtez personne. Mais cela ne suffit pas, et ne soyea pas étonnés que les Arabes ne vous aient pas répondu. Ils étaient accoutumés à un régime de fer, il est vrai ; mais c'était un gouvernement; tandis que vous les avex plongés dans l'anarchie. Ce n'est pas la liberté que vous leur avet accordée , o i est la licence. Vous vous êtes
attachés aux petites choses et vous avez négligé les grandes. Ce qui vous a tués, c'est que vous donnez tous vos soins à votre administration particulière; il ne vous reste pas de temps de vous occuper des Arabes et de leur administration. Il y a cinq ans que vous êtes en Afrique et tous ne les avez pas connus. Ce n'est pas tout- à-fait le fanatisme qui les éloigne de vous; ils sont dégoûtés d'un gouvernement qu'ils taxent de faiblesse. Les Arabes veillent un régime sévère. Votre bonté et vos lois' sont bonnes pour votre pays, pour vos pays policés; mais ici, punissez sévèrement et promptement, et n'écoulez pas les rapports des premiers venus , car on est intéressé à vous tromper. ]N'éloignez pas de vous ceux chez lesquels vous reconnaissez des talens dans les affaires ; ne les dégoûtez pas du scr* vice, et malheureusement je vois ici tout le contraire ; laissez le» Français tranquilles, et occupez-vous plus souvent des Arabes.t^e n'est pas par la guerre seulement que vous les aurez , c'est par un régime bien entendu et par l'argent. Les Arabes sont comme les enfans , il faut les allécher pour les captiver. Si chez vous il n'est pas reçu de gouverner de la sorte , établissez des hommes qui sachent la marche a tenir, et soyez persuadés qu'avant peu vous n'aurez qu'à vous occuper de votre commerce.
Tour vous prouver combien les Arabes sont cruels et accoutumés à la barbarie, je vous dirai qu'un jour on fit trois prisonniers, on leur coupa la létc. Je leur fis des observations là-dessus ; je tâchai de leur faire comprendre que les Français n'en agissaient pas ainsi ; qu'ils soignaient les blessés et les prisonniers. Je leur dis que les Français se verraient obligés d'user de représailles; mais je ne fus pas écouté. C'est, me dirent-ils, le droit delà guerre; et Abd-el- Kader me fit des reproches de ce que j'avais pris la défense des ennemis.
Vous changez trop souvent vos chefs ; à peine un de vos grands a t-il commencé à connaître le pays, vous le rappelez ; s'il veut faire quelque chose de bien , il est obligé d'en référer au ministre. C'est une des causes de vos peu de succès en Afrique. Vous , par exemple, irai comprenez le pays , il serait à désirer que vous restiez longtemps, pour toujours, pour notre bonheur et celui de la France.
Vous ne ferez jamais rien seuls et sans le secours des Turcs. Je vous cite les Turcs parce que c'est la seule nation qui vous sertira avec dévouement Ils ont la même religion que les Arabes, et ils les ont commandés en maîtres pendant de longues années. Vous ave* perdu la grande renommée de votre gouvernement dans ce pays,
vous pouvez encore la relever -, mais agissez de suite; faites voir que vous en 6tcs les maîtres, et surtout appuyez vos amis et soyez fidèles à votre parole.
P. S. 11 vous faut aussi , pour votre correspondance et pour éclairer votre marche, des hommes éclairés. Car vos lctlres sont peu raisonnées et ne répondent pas aux affections des Arabes. C'est un point qui doX fixer toute votre attention.
Mais il est temps de revenir à la eonlribulion de Tlemcen.
J'avais donc suspendu cette contribution à cause des moyens violens qu'on était forcé d'employer, et parce que je savais combien les accusations étaient avides de prétextes pour se produire ; j'ai justifié devant le -ministre de l'emploi que j'en avais fait : j'appris bientôt que celle contribution était l'objet des attaques les plus vives , des imputations les plus odieuses. Au dire de mes ennemis, M. Lasry était mon agent, et j'avais dû partager avec M. Lasry les bénéfices énormes qui avaient été faits sur cette contribution de 94,000 fr.
Toutefois ces bruits , qui se murmuraient dans Tombre, ne me paraissaient pas de nature à m'atleindre, lorsque la présence d'un homme , dont la mission apparente n'était sans doute qu'un prétexte, vint leur donner une gravité et une extension extrêmes.
L'histoire de cette affaire est curieuse.
Le juif Durand fit appeler les membres de la famille Khasnadji. Il leur dit que s'ils voulaient s'enlendre avec lui relativement à la contribution qu'ils avaient payée à Tlemcen, il se chargeait de la leur faire rendre. Celle convention était faite moyennant le tiess de la restitution espérée si on réussissait, sans que la famille Khasnadji s'engageât en rien, si Durand ne réussissait pas. Gomme on le verra par la pièce ci-jointe (sous le n° 16 ), une convention fut écrite entre Durand et ceux qui ré-
clamaient. Durand partit pour Paris. En même temps, on annonçait à la famille Kasnadji l'arrivée d'un grand personnage de France qui les devait servir dans leurs réclamations. Ce personnage annoncé était M. Baude.
Ces musulmans durent en être fort surpris 5 car qu'estce que M. Baude était venu faire à Alger? Il était venu recommencer un travail déjà fait deux fois, et qui consistait à évaluer les indemnités dues pour les expropriations ordonnées pour cause d'utilité publique. Je ne suis s'il a rempli, durant le peu de jours qu'il est resté à Alger, la mission apparente qu'il avait reçue; car il ne s'agissait pas moins que d'examiner les dossiers de plus de quinze cents réclamans; je ne saissi l'interprète qu'on lui avait donné, et qui, s'il connaît l'arabe écrit, ne comprend pas du moins l'arabe parlé ; je ne sais , dis-je , si M. Jouannin lui a facilité cette vaste opération, de manière à ce qu'elle fût terminée en si peu de jours -, mais ce que je sais , c'est que M. Baude s'empressa d'accomplir une mission qu'il s'était donnée , ou pour laquelle il n'avait pas de mandat ostensible; soit que le gouvernement lui eût ordonné de le cacber , soit que ce mandat ne fût pas de nature à être avoué.
Durand conduisit les Kasnadji au consulat de Danemarck, où s'était logé le commissaire français, selon le témoignage de la pièce que je viens de citer , et à la quelle je renvoie encore le lecteur. M. Baude demanda à ces musulmans ce qu'ils avaient perdu ou donné dans l'affaire de Tlemcen. Ce premier jour, ils répondirent n'avoir rien perdu et rien donné , et qu'ils rendaient grâce à Dieu d'avoir été sauvés du sac de la ville. Le second jour, rappelés par M. Baude, un interprèle leur dit de parler sans crainte et de ne rien dissimuler de ce qu'ils avaient perdu : ils déclarèrent alors avoir payé 18,000 piastres fortes à la contribution.
— Et combien au maréchal ? demanda aussitôt M.
Baude (1). * ^- Rien , répondirent-ils , car nous ne l'avons pas vu et nous n'avons pu rien lui donner.
Qu'on ne se trompe pas sur l'usage que je prétends faire de ce que je viens de raconter, je ne m'armerai pas de la réponse des musulmans pour ma défense , mais je m'armerai de la question de M. Baude. Elle dit dans quel esprit avait été faite l'enquête à laquelle il s'élait commis ; elle frappe de suspicion légitime tous les Interrogatoires qu'il a fait subir aux musulmans imposés. M. Baude nous apprend dès ce moment , comment on obtient des pièces où l'on fait parler les individus comme on l'entend, surtout quand on leur offre l'appât d'une restitution. M. Baude ne mettant pas en doute par sa question que je ne lusse un malhonnête homme , M. Baude s'est-il montré Un honnête homme. 4e n'ai pas touché du doigt à aucun des actes concernant la perception de la contribution de Tlemcen $ il le savait aussi bien que personne , et quand il demandait aux musulmans ce qu'on m'avait donné , il m'outrageait gratuitement à leurs yeux. S'il prend fantaisie à M. Baude de nier la véracité de la déclaration dont je viens de m' appuyer, il faut que M. Baude nous apporte autre chose que sa parole pour constater la validité des déclarations qu'il peut avoir. S'il s'avise de dire que les signatures qui sont apposées au bas de cette déclaration ont été surprises , il faudra qu'il prouve que celles qu'il a obtenues n'ont pas été extorquées ; car M. Baude, par des insinuations et des réticences perfides , m'a laissé sous le poids d'une accusation de vé* nalité. Si cela n'est articulé nulle part , cela bourdonne
partout, et il faut que ces bruits se justifient ou se taisent, car maintenant , c'est entre vous et moi, monsieur Baudc, une question d'honneur. Si elle pouvait se vider par une * affirmation de l'un de nous, voici avec quelle vie passée je présenterais la mienne. :
J'ai eu dans mes mains les trésors du roi de Sardaignc, et la magnifique galerie de ses tableaux. De tous ces tableaux, je n'en ai accepté qu'un (la femme hydropique de Gérardow ) , et ce tableau, je l'ai donné immédiatement au musée national : c'est le seul qui, en 1815, n'ait pas été enlevé par les alliés , parce que c'est le seul qui venait d'un présent volontaire fait par le roi de Sardaigne.
J'ai commandé à Saint-Domingue une portion de l'île, et j'ai eu dans mes mains la fortune de beaucoup de ses habitons.
J'ai commandé l'illyrie, j'ai gouverné Raguse, j'ai été général en chef en Espagne et en Portugal, ces deux pays où se cache la source de tant de fortunes. En 1831, j'ai eu un million de fonds secrets à ma disposition , et j'ai rendu900,000 fr.au trésor.Dans cette même expédition de Constanline, sur laquelle vous savez tant de choses, j'a- ' vais 50,000 francs de fonds secrets : j'en ai rendu encore près de la moitié* au trésor. Je l'ai dit déjà et je l'explique ici plus complètement, il m'a été offert de négocier l'abandon d'Alger, moyennant la somme de cent millions pour la France, et de cinq millions pour moi. Et après . quarante-quatre ans de service, je suis resté avec un patrimoine pauvre qui ne suffirait pas à l'ambition de la carrière la plus vulgaire, un patrimoine dont la plus grande part me vient de mon père, dont l'autre ne vient que de mes économies : voilà ce que j'aurais à dire si une parole pouvait terminer une pareille discussion.
Maintenant je demanderai à M. Baudc, si la sienne se présentera avec le même cortège de désintéressement.
Non que je tasse comme lui , non que je veuille soupçonner un homme d'iraprobité , parce qu'il s'est passé autour de lui des actes contre lesquels on a récriminé, mais parce que je doute qu'il ait jamais eu, comme moi, non pas l'occasion d'extorquer quelques milliers de francs , ou de vendre des rations de biscuit à cent sous la pièce, mais l'occasion de faire une de ces fortunes royales dont la splendeur fait oublier l'origine.
A la déclaration dont j'ai parlé plus haut, j'enjoins d'autres qui affirment qu'Ibrahim, ancien kald de Tlemcen,et Monny, son épouse, ont avoué qu'ils n'avaient jamais vuMustapha-el-Moukalled, qu'ils n'avaient jamais rien donné à M. Lasry, ni à titre de" contribution , ni à titre de cadeau , mais que les déclarations que vous avez recueillies à Alger leur ont été dictées par la peur (l). Du reste, ces déclarations ne m'appartiennent pas 5 elles ont été envoyées à M. Desasard , délégué de la colonie; elles m'ont été offertes par un homme qui , ayant eu occasion de connaître et d'étudier à fond ces affaires, s'est senti indigné en apprenant la manière dont M. Baude avait exercé sa mission.
En tout cas , je n'en fais pas usage pour ma défense. Le jour où on m'opposera des témoignages, j'opposerai des témoignages; mais tant qu'on se tiendra timidement dans un système d'insinuations perfides , je répondrai par des dénégations formelles, et je dirai à mes ennemis : Parlez, et je répondrai.
Toutefois ces déclarations sont un commentaire curieux de la pétition qui vient d'être déposée^ la chambre des députés ; elles disent à quel taux on négocie ce qu'on appelle la justice de la France, et pour peu que cela continue, il s'établira un tarifa trente- trois pour cent, moyen-
(l)Voir les pièces nM7.
naiit lequel on se chargera de réclamations faites au moyen de la calomnie.
Quant au taux de la somme réclamée par la famille Kasnadji, qui dans l'état de répartition, qui m'a été fourni par le bey Mustapha-el-Moukalled se monte à 30,000 fr. environ, qu'on me permette de citer un fait qui démontrera de quelle manière les Arabes entendent le plus souvent le système de réclamation.
Lorsque M. le duc de Rovigo établit sur les habitans d'Alger la contribution dite des laines, cette contribution éprouva tous les obstacles possibles, et l'un des habitans les plus riches de la ville, Hambdam, par exemple, ne se décida à payer que par la crainte de l'emprisonnement, et encore n'acquitta-t-il la somme à laquelle il avait été taxé que par petites portions et toujours en protestant de sa pauvreté malgré la connaissance générale que toute la ville avait de son immense fortune.
Ce fut l'administration des domaines qui perçut cette contribution et qui donna à chaque contribuable un récépissé à talon de ce qu'il avait versé." Plus tard, lorsque le gouvernement eut désapprouvé la mesure prise par M. le duc de Rovigo et eut ordonné le remboursement de la contribution, les réclamations arrivèrent en foule $ mais chacun avait perdu le récépissé de l'administration 5 et chacun ignorant que l'administration avait gardé bonne note des sommes reçues, chacun demandait deux, trois et quatre fois la*valeur de ce qu'il avait versé. L'administration paya selon les comptes qu'elle avait tenus, mais que M. Baude médise qu'iLn'y a pas encore à Alger des hommes qui prétendent que , dans cette affaire, ils n'ont pas été remboursés du quart de ce qu'ils avaient donné!
Après avoir fait d une manière si complète et si remarquable les affaires des habitans d'Alger, M. Baudc faisaitil aussi celles des habitans de Tlemcen , et comptait-il
demander aussi pour eux des indemnités à la France et en régler le montant? S'il en était ainsi, il ne faudrait pas qu'il se prévalût vis-à-vis de personne de cette idée de restitution, car moi-même, voyant quel blâme on jetait de toutes parts sur la contribution de Tlemcen , je ne crus pas devoir montrer une résistance trop absolue à des clameurs qui me paraissaient cependant injustes d'une part, et puériles de l'autre. Je proposai donc qu'on commençât par rembourser aux contribuables la part de la contribution qui n'avait point été employée, 44,000 fr. environ, sur 94,000 fr. Mais comme j'avais trouvé un ministre tout prêt à me blâmer, ou à me laisser blâmer quand j'avais demandé cet argent , je trouvai de même un ministre tout prêt à garder cet argent lorsque je proposai de le rendre.
Cette lettre peut servir de commentaire au système de . haute réparation que le ministère fait préconiser par lui ou par ses agens.
Car il est bon de dire en passant qu'on avait une telle considération poar les Arabes, que, le maire d'Alger s'étant avisé de dire à M. leduc de Nemours que le croissant plierait devant le drapeau français, on destitua immédiatement ce fonctionnaire comme ayant insulté à la nationalité arabe.
Je n'en ajouterai pas davantage à ce sujet, car je ne sache pas que je puisse dire encore quelque chose à M. Baude. A des accusations formelles on répond par des faits formels ; à des insinuations perfides, et pour ainsi dire insaisissables, on répond par le récit exaet de h vérité ; et malheureusement on m'a forcé à dire toutes les vérités; on m'a forcé jusque dans le silence que je voulais garder; on m'en a arraché violemment, tant on pensait qu'il y avait beau jeu, dans un certain moment, à me jeter toutes les accusations à la face.