ADMINISTRATION
Cette question est difficile à traiter dans un ouvrage comme celui-ci. Pour la bien éclaircir, il faudrait faire l'historique de toutes les ordonnances rendues, de tous les arrêtés pris. Pour répondre à tous les reproches auxquels elle a donné lieü , il faudrait raconter une multitude de faits, et encore serait-il impossible de coordonner tout cela d’une manière claire, précise, intelligible. |
Toutefois il y a dans l'organisation de l'administration civile un vice radical qui m'a toujours fait obstacle et qui fera toujours obstacle à quiconque sera appelé à gouverner l'Algérie : ce vice, c'est l’indépendance complète de l’administration civile dans un pays occupé militairement. En droit, il a été établi qu'aueun acte d’administration supérieure ne pouvait être fait que par le gouverneur; mais en fait il ny participe le plus souvent que par sa signature. |
La plupart des actes sont délibérés en dehors de ses
projets, communiqués au ministre, qui les approuve ou les improuve. Tous les chefs de service correspondent directement avec le ministre : c’est un abus qui s’est insensiblement établi, et qu’il sera presque impossible de déraciner, attendu qu'il profite également à ceux qui le font et à ceux qui le tolèrent.
Il y a dans le pouvoir un singulier sentiment d’appréhension ou de jalousie contre tous les hommes qu’il appelle au gouvernement d'Alser. Il leur confie ostensiblement une autorité qu’il se réserve de combattre ou d’entraver en secret. Dans un pays complètement nouveau sous tous les rapports, où, municipalement parlânt, il y a une foule d’intérêts à connaître et à ménager, des habitudes qui ont force de lois et auxquelles il faut tantôt savoir se soumettre, tantôt savoir résister; des populations accoutumées à se considérer en ennemies, et dont quelques-unes regardent comme une injustice l'égalité avec laquelle on les traite toutes, où l’amélioration qui ne se fera sentir et comprendre que dans quelque temps est traitée dès l’abord de spoliation , d’exaction et de tyrannie; dans un pays où les revenus publics n'ont point de base fixe, où aucune contribution ne possède encore aucun relevé exact de la matière imposable ; où tout est incertain, les objets, les propriétés et les personnes qui doivent être soumis à l’impôt et la proportion dans la quelle ils doivent y être soumis; dans un pays enfin com posé de races diverses, et ayant chacune une législation qu’il faut à la fois adopter et modifier. En Afrique enfin, le ministère envoie des plans de finance et d’administration tout faits, des codes tout-puissans. Ce qui lui est fa- | cile en France, où règne une loi unique, une administation unique, lui paraît très-facile à Alger; parce qu'il a raison à Paris, il s'étonne de ne pas avoir raison en Afrique. Au lieu de laisser aux employés qu'il envoie
le soin d'étudier d’abord le pays, les hommes et les choses, et d'organiser en vertu des connaissances acquises, il leur trace une marche à suivre et de laquelle ils ne peuvent s’écarter sans encourir son bläme ou ses réprimandes ; et quand, malgré tout cela, quelques-uns de ces hommes sont arrivés, à force de soins et de persévérance, à faire prévaloir quelques idées justes d'orga- -nisation et à les mettre en exécution, un changement soudain qui a lieu dans l'existence et dans les projets du pouvoir, ou bien d’autres idées viennent tout-à-coup remplacer des idées déjà élaborées et mises à exécution. Il faut recommencer sur d’autres frais, dans de nouvelles voies, il faut accepter ce qu’on a écarté, il faut préconiser ce qu'on a rejeté, il faut enfin rester, administrativement comme militairement, incertain entre les volontés incertaines qui président à la destinée de la colonie.
Ce n’est pas pour moi que je parle, ni pour aucun des administrateurs actuels; mais la meilleure recommandation que deux hommes puissent avoir pour arriver au gouvernement et à l’administration d'Alger, c'est d’avoir des vues diverses sur ce pays, peut-être même des vues ennemies. Il est difficile de s’expliquer le but du gouvernement; mais il semble craindre que queique chose s’établisse, se complète, s’enracine dans la terre d'Afrique. On dirait qu’il veut que rien ne tienne à ce sol, de manière à pouvoir en enlever tout ce qui s’y trouve, sans avoir l'air de rien abandonner.
Les uns expliquent cela par des engagemens , pris depuis long-temps avec les puissances étrangères, de ne pas donner à la France un si puissant auxiliaire. Quelques-uns disent que c’est encore plus les hommes que les choses qu’on redoute, et qu’on veut surtout empécher de naître une influence personnelle qui s’appuierait sur la création de cette colonie, qui rattacherait à elle
les intérêts d’une grande partie du midi de la France, qui serait forte de la reconnaissance de la nation tout entière pour lui avoir assuré une grande prépondérance actuelle comme puissance, et un immense avenir comme commerce et comme induslrie.
De quelque manière qu'il faille expliquer la conduite du pouvoir vis-à-vis de l'Afrique, toujours est-il que c’est à lui qu'on doit ce conflit de volontés, de projets et d’idées, qui, tirant chacune dans son sens, n’avancent à rien et font douter de notre capacité dans les affaires de l'administration.
Si je ne craignais de surcharger cet ouvrage de rapports et de pièces justificatives, je pourrais montrer que de toutes les parties de l'administration quelles qu’elles soient, à quelque système qu’elles appartiennent, part un même cri, une même et incessante réclamation : — Que veut-on, que demande-t-on, où prétend-on en arriver ? tout se commence, rien ne se finit; on organise et on désorganise , on ordonne et on défend, on fait et on défait; qu'on s'explique, qu’on nous fasse voir la volonté suprême qui dirige ici; qu'on nous dise le but auquel on veut atteindre, et cela fait, nous marcherons et nous arriverons.
. Mais quand on a vu les résultats militaires auxquels on
m'a conduit, et qu'on voit les résultats administratifs être à peu de chose près les mêmes, il est facile de comprendre que les mêmes résultats viennent des mêmes causes.
Et à ce propos, je crois devoir m'expliquer sur un acte de mon autorité qui m’a été amèrement reproché, ce qui est peu de chose, mais que le pouvoir m'a laissé amèrement reprocher, ce qui est beaucoup. On va voir comment.
Ainsi que je l’ai dit plus haut, le parti maure, jadis si
méprisé en Afrique, est un parti habile et remuant : c'est lui qui a inventé et qui fomente encore l’idée de l’abandon de cette colonie; en attendant, voici comment il s’y est pris pour arriver, depuis que nous sommes à Alger, à une influence que jusque là il n'avait jamais possédée. Devenu, par notre conquête, indépendant, après avoir été presque esclave, il a dit aux Français : J'ai long-temps partagé les malheurs des Arabes, et nous sommes presque comme des frères qui ont souffert ensemble; si vous voulez obtenir quelque chose d'eux, adressez-vous à nous qui vous comprenons et qui vous ferons comprendre par ces populations barbares. Ils ont dit aux Arabes : Les Français sont nos amis, car c’est pour notre délivrance surtout qu’ils sont venus, c’est à nous qu'ils doivent tout ce qu'ils savent sur ce pays; nous avons donc sur eux une grande influence, et si vous voulez obtenir quelque chose des Francais, adressez-vous à nous, qui pouvons vous servir mieux que personne.
C’est par cette tactique que celte race, où se trouvent la plupart des hommes instruits d'Alger, ceux qui, parlant épalement les deux langues, sont devenus les intermédiaires naturels et souvent indispensables de nos rapports avec les Arabes; c'est par cette tactique, dis-je, que celte race s’est mêlée à tous les actes du gouvernement pour avoir l'air de les servir, et à toutes les intrigues des populations pour porter entrave à ces actes ; trahissant en haut et en bas et tirant profit d'en bas et d'en haut.
Je savais ce qui se passait sous ce rapport, mais je le savais vaguement, généralement, par la connaissance des choses, par des propos qui m'étaient répétés, par des obstacles dont je ne découvrais pas la source, par des embarras qui s’élevaient de tous côtés, sans qu’on püt Jeur assigner une cause; je demandais à la police de dé-
couvrir les hommes qui probablement semaient la discorde entre la colonie et le pouvoir central, déjà si peu d'accord dans leur marche. Il était évident pour moi qu'aucune proposition partie d'Alger n’arrivait à Paris que précédée ou suivie de commentaires qui la montraient ou comme inulile, ou comme intempestive, où comme dangereuse. Ce fut pour en finir avec l’inhabileté ou la mauvaise volonté de la police, que je chargeai M. Germond de s’en occuper activement.
Ce fut dans le court espace pendant lequel il put exercer ses fonctions de commissaire de police, que furent saisies les lettres de plusieurs Maures, adressées à Paris, et les réponses venues de France. Ces lettres et ces ré- ‘ponses sont écrites en chiffres dont il m'a été impossible de découvrir ou de faire découvrir la clef. Toutefois elles renferment des noms propres écrits en toutes lettres ; et lorsque je savais, d'une autre part, que les hommes dont il était question étaient les ennemis décidés et persévérans de la colonie et de son gouverneur, lorsque je savais que leur position administrative les mettait à même d'exercer une grande influence sur les décisions à prendre par rapport à Ja colonie, il ne m'était pas permis de douter qu’il y eût une intelligence occulte, ténébreuse et malveillante pour moi et pour Alger, dans cette correspondance qui arrivait sous le couvert du ministère de la guerre, et qu’on me faisait distribuer à ceux qui probablement m'y trahissaient
Si Jai mal présumé de l'esprit de ces lettres, si elles ne renferment rien de coupable et de honteux, que ceux qui les ont écrites en donnent la clef, qu'il nous soit loisible de les lire dans tout leur contenu, c’est la meilleure justification qu’ils puissent faire d'eux-mêmes. Mais jusque là j'ai le droit de croire qu'une correspondance si habilement secrète et si obstinément cachée n’est hono-
rable pour aucun de ceux qui ont pu y prendre part; Je le pense aujourd’hui comme je le pensais quand j'ai prononcé l'exclusion d'Alger des Maures à qui s’adressait cette correspondance. S'il fallait à cette mesure une excuse, je dirais qu'à peine eut-on connu à Paris la nomination de M. Germond et les résultats qu’il avait obtenus, que ce fonctionnaire fut immédiatement révoqué; on rechercha contre lui le souvenir d’affaires particulières, malheureuses, dont j'ai demandé la preuve, qu’on n’a jamais voulu ou pu me fournir. On me bläma de l'avoir choisi, on sembla craindre que je ne découvrisse le fond de la vérité sur des intrigues dont ces lettres chiffrées prouvent au moins l'existence , et j'en fus réduit à être entouré d'hommes tout au moins peu empressés à me servir et à suivre l'impulsion que j'aurais voulu leur donner.
Mais ce n’est pas là qu’est la plus srande preuve de cet espril ennemi qui à toujours cherché à m'entraver dans tous mes actes et à me perdre dans la considération publique. La preuve la plus convaincante en est en ce qui s'est passé à propos de la contribution de Tlemcen, et dans la cônduite que M. Baude a tenue envers moi eñ celte circonstance.
Je vais passer au récit que j'ai promis de cette contribution. :