CONTRIBUTION DE TLEMCEN
J'ai expliqué plus haut pourquoi jesuis allé à Tlemcen : il s'agissait à la fois de protéger nos alliés et d’enlever à Abd-el-Kader une place où il eut pu aisément se ravitailler et tirer des armes et des munitions de Maroc. Mais c’eut été peu de s’en emparer , il fallait la garder. Pour la garder il fallait y laisser une garnison ; pour que cette garnison y put rester , il fallait qu’elle füt payée. Les crédits accordés pour l’Afrique le sont avec une telle difficulté et une telle parcimonie, que je ne voulus pas, autant que possible, imposer une nouvelle charge à la France. Je pensai donc qu'il était nécessaire d'appeler les Coulouglis et les Juifs à payer une part des dépenses de cette garnison. Celte garnison , ils me l'avaient demandée en me disant : « Ou il faut que vous nous laissiez des hommes pour nous défendre et pour relever nos remparts , ou il faut que vous nous emmeniez tous avec vous » ( C’étaient cinq cents familles de Coulouglis et trois cents familles de Juifs, 4,500 hommes environ ). Ils ajoutaient : « Si vous nous emmenez au lieu de nous laisser dans notre ville , il nous faudra camper sous les murs d'Oran et attendre le pain qu’il vous plaira de nous jeter par-dessus le rempart; tandis qu'ici, nous demeurerons dans nos maisons , et au lieu d’être nourris par vous, c'est nous qui Vous nourrirons. »
Ces demandes étaient trop d’accord avec la résolution que j'avais prise pour que je ne les accueillisse pas favorablement. Toutefois, du moment que nous traitions avec les Coulouglis et les Turcs sur le pied d’alliés, il était juste
et nécessaire qu’ils supportassent une part des dépenses que nous faisions pour eux , comme cela se pratique en pareil cas : je leur demandaï donc d'abord le remboursement des dépenses faites pour l'expédition de Tlemcen.
Toutes les fois qu’on a parlé de cette contribution de Tlemcen, on l’a fait de manière à laisser croire que ç’a été une négociation secrèle, ténébreuse, tramée par des agens que j'avais commis ou tolérés, el cependant l’on peut savoir que tout s’est passé au grand Jour et au moyen d’intermédiaires qu'il faudrait accuser tous avant d’arriver jusqu’à moi. En effet, Le 1° février 1836, et d'après mes ordres, une assemblée convoquée par moi fut tenue par les Coulonglis et les Maures de Tlemcen. Ce qui s’est passé dans cette séance, ce n'est pas à moi à le rapporter. Je laisse parler M. le colonel Lemercier, qui la prési-
dait , et voici le rapport qu'il m'en fit :
Rapport sur la séance du conseil lenu par les Coulouglis et Les Maur de Tlemcen, le 1° février 1836.
Les notables Coulouglis et Maures de Tlemcen ayant été convoqués par M. lé maréchal Clauzel pour se prononcer sur leurs moyens de défense, à l'époque où l'armée française viendrait à se retirer, je reçus l’ordre de me rendre au conseil et d'assister à ses délibérations.
A mon arrivée, Mustapha , bey de Tlemcen, et Mezari , calife de Mostaganem , m'annoncèrent au nom du conseil que , comptant sur le bataïllon que le maréchal avait promis, Coulouglis et Maures venaient de se jurer, sur le Coran qui était sous mes yeux; une union éternelle; que désormais il n’y aurait plus de distinction entre eux; qu'ils se regardaient comme frères, et combattraient ensemble jusqu'à la mort pour empêcher SEE leur ville ne tombât au pouvoir des ennemis de la France.
Je leur aïrépondu que le maréchal apprendrait avec joïe la réconciliation des habitans d’ane même ville dont les intérêts étaient in: &éparables ; que le gouvernement français n’abandonnerait jamais des alliés fidèles comme les Coulouglis et comme leur brave chef
Mustapha , qui avait fait preuve tout récemment encore d’un courage et d’un dévouement admirés de l’armée entière ; qu’en conséquence ils pouvaient compter sur la protection de la France et sur le bataillon qui leur avait été promis.
J'engageai les Maures à prendre pour exemple les Coulouglis , les Semelas et les Douaires,qui venaient si puissamment de contribuer à nos succès , et de mériter à la première occasion la confiance que nous avions en eux. Ils répondirent en renouvelant leurs sermens , en protestant de leur dévouement. |
Ne pouvant plus douter de leurs intentions, je voulus connaître leur opinion sur leurs propres forces, et je leur demandai si, avec le bataillon qu'on allait leur laisser, ils se proposaient de défendre toute la ville, ou de n’en occuper qu'une partie seulement. Leur réponse a été celle de gens de cœur : ils m'ont assuré qu'ils défendraïent tout, qu'ils seraient assez forts pour cela avec des Français.
J'ai beaucoup applaudi à cet acte de courage, et pour suppléer au nombre dans une aussi grande ville qui n’a encore recouvré qu'une faible partie de ses habitans, je me suis engagé à relever les portions de murailles les plus délabrées de l'enceinte.
La seule inquiétude que le conseil m'’aït manifestée, c'est de ne pas pouvoir entretenir toujours le bataillon qu'on mettait à leur charge , parce qu'ils craignaient d’être bloqués long-temps et de ne pas pouvoir vendre leurs denrées; mais qu'ils donnaient au marechal l'assurance de partager en frères leurs ressources avec les Français , et de ne rien acheter au marché qu'après qu'ils se séraïent approvisionnés.
Je ne pouvais pas répondre à ce sujet d'une manière positive, parce que mes instructions n'étaient pas assez étendues. Je me suis borné à dire au conseil qu'il faudrait probablement consulter le gouverneur français , maïs que notre grande nation était trop généreuse pour tenir à Fentretien d'un bataillon, quand il s'agissait d’assurer la tranquillité d’une des plus belles provinces de ses possessions, en Afrique ; que j'avais la presque certitude qu'elle n’exigerait rien de ses fidèles Coulouglis de Tlemcen, sitôt que M. le maréchal aurait fait connaître leur position malheureuse depuis six ans que les habitans les tenaient bloqués dans le Méchouar.
Je les ai tous engagés à faire connaître dans le pays leur réconci-: liation franche avec les Maures, et à employer toute leur influence sur les tribus, pour accélérer l'établissement d'une communication prompte avec le littoral, c’est-à-dire avec Raschgoun, qui n’est qu'a
deux journées de marche; que, s'ils réussissaient dans cette négociation déj à entamée , leur fortune serait assurée à cause du débouché qu'auraient leurs grains et leurs grandes récoltes d'huile : que d’ailleurs le maréchal était prêt à se montrer reconnaissant de ce qu'ils feraient dans cette circonstance, de manière à ne plus leur laisser rien à désirer.
Le conseil, satisfait de l'avenir qui lui était offert et des'intentions bienveillantes du maréchal, n’a plus demandé que le respect de la religion musulmane et des mœurs du pays.
La conduite des Français en Afrique était une garantie suffisante de celle que tiendrait le bataillon de Tlemcen; je l'ai exprimé au conseil, maïs en ajoutant que ce qu'il demandait était d’ailleurs conforme aux ordres les plus sévères du gouvernement français, qui nous faisait un devoir impérieux de respecter la religion et les . mœurs des mahométans, comme ce que nous avons nous-mêmes de plus sacré.
Tels ont été , monsieur le maréchal, les divers sujets traités dans la séance du conseil des Coulouglis et des Maures de Tlemcen. Le dévouement qu'ils ont montré , les craintes qu’ils ont émises , les vœux qu'ils ont manifestés, méritent d'être pris en grande considération. Depuis que nous avons vu les Coulouglis sur le champ de bataille , personne ne peut douter de leur sincérité, et je crois que vous n'aurez point à regretter le bien que vous avez la louable intention de leur faire.
Tlemcen, le 1° février 1836.
Le colonel-commandant le génie.