ACCUSATIONS ET CALOMNIES
On m'a d’abord reproché d’avoir été à Constantine sans connaitre celte place, sans savoir au. Juste la distance qui m'en séparait, de n’avoir aucune idée de ses moyens de défense et de sa position.
À cela je répondrai seulement en publiant, à la fin de cette brochure, l’excellent mémoire du capitaine Saint- Hippolyte, le plan du Beylick de Constantine, le plan de la ville de Constantine ellemême (1). Ces plans, c'est moi qui les ai fait faire ; ils étaient connus à Paris dès le mois de septembre, et si le ministère avait fait rechercher dans les archives de la guerre, il eut trouvé les travaux qui avaient été préparés dès le commencement de 1832 par le directeur des opérations militaires. |
(1) Voir, aux pièces n° 10, le rapport de cet officier et les trois plans qui y sont joints, |
On n’en fit rien : mais j’eus le soin d’y pourvoir.
Ainsi done ce n’était pas Constantine seulement que je connaissais, je connaissais encore ses porles , son pont, ses rues, ses places publiques, ses mos: quées , ses palais; je savais par où et comment il fallait l’attaquer; je savais par où elle était forte et par où elle était faible ; je savais qu'il y avait une partie de son enceinte qui n'était défendue que par une chemise ou muraille qui ne pouvait résister à quelques coups de canon. Que répondre donc à des hommes qui, sans s'informer de rien, avancent comme un fait notoire un fait faux, et me proposent comme une découverte admirable des plans que je connaissais mieux qu'eux et avant eux, et qui làdessus écrivent de grandes pages sur l’ineptie d'un général qui n’a pas la prévoyance d’un sous-lieutenant? Non seulement ceci est malveillance, besoin de nuire, mais c'est pis encore pour ceux qui l'ont écrit, c’est sottise et niaiserie. Ce qu’ils auraient du dire, et qui était la vérité, c’est qu’arrivé devant Constantine, avec un matériel détraqué et une armée épuisée par la fatigue, je n’ai pas pu porter même les canons mal attelés qu'on m’avait donnés vers le côté de la place que je savais être défendu par cette fameuse chemise qu’on m’a tant reprochée. Ce qu’on aurait du dire, c’est qu'il y a un homme que l’on appelle le colonel Duyivier, qui, à la tête de quelques centaines d'hommes et avec deux pièces de montagne, a pénétré jusque dans les premières maisons de Constantine , et ne s’est reliré que parce qu'il n’a pas été soutenu dans celte tentative héroïque ( voir le rapport du colonel Duvivier, pièce n° 11). Que deviennent maintenant ces élonnemens inouis qu'un journal me suppose à l'aspect de ces remparts inexpugnables que je ne connaissais pas? que dois-je penser de la bonne volonté d’un ministère qui savait ce que je viens de dire, et qui laissait à son organe
le plus fidèle le soin de me blâmer outrageusement, sans l’avertir au moins qu'il se trompait ?
On m'a reproché mes folles illusions sur la reddition probable de Constantine : cette reddition n’eüt pas été seulement probable si nous étions arrivés sains et saufs devant la ville, elle eütété sure; car, même en présence de notre armée fatiguée, on a délibéré trois fois de suite si l’on ne se rendrait pas ; le bey Achmet s’est chargé de donner à mes ennemis la preuve de ce que j’avance, car, après être rentré dans Constantine, il a prononcé la mort de ceux çui avaient proposé la reddition (1).
Je ne m étais point laissé abuser par Joussouf Bey, car Joussouf Bey, avait raison. Arrivés. devant Constantine comme nous aurions dû y arriver, les portes nous étaient immédialement ouvertes : presque personne ne songeait à s’y défendre, et tous les ennemis du bey Achmet ne demandaient qu'à se livrer à nous; mais quelques Kabaïles s'étant introduits dans la place avec des têtes de Francais qu on avait déterrés, persuadèrent aux habitans que nous étions battus, anéantis, que nous étions prêts à nous rendre, et ils les poussèrent ainsi à fermer les portes de la ville.
Quand nous arrivames devant la place, ces portes étaient ouvertes; moi-même, avec un gros d'officiers, je m'en approchai à une centaine de toises ; les habitans allaient et venaient sur le pont, et ce ne fut qu'au bout d’un certain temps que.le drapeau rouge fut hissé, qu'on ferma les portes, et que le premier boulet parti de la place vint tomber au milieu de nous, et s’enfonca dans la lerre en nous couyrant de débris. Je le répète encore une fois , parce que c'est là une vérité incontestable, si nous étions parvenus en bon élat devant Constantine, Constantine
(1) Voir, aux pièces, n° 12, le rapport du général Trézel.
nous eüùt ouvert ses portes, et, si elle les avait tenues fermées, nous les eussions facilement forcées. Toutes les chances, toules les prévisions, étaient pour nous, excepté celles qui dépendaient du temps, et celles-là nous ont été contraires.
On m'a reproché de n'avoir pas emporté des vivres suffisans : je publie les états officiels, d’après lesquels il estconstalé que j'avais emporté pour dix-huit jours de vivres, beaucoup plus qu’il ne m'en fallait pour aller de Bone à Constantine et en revenir. La brigade de Rigny avait même un supplément de 11,000 rations de riz. ( Voir la pièce n° 13.)
On m'a reproché, et c’est un orateur de la chambre qui a inventé cet admirable grief, on m'a reproché de n'avoir pas fait faire de distributions de vivres le second jour de notre marche ; et moi je demanderai à ce général de tribune si, quand le soldat a reçu des vivres pour cinq jours , il faut encore lui en faire distribuer le second.
On m'a reproché la légèreté de mes paroles en face de mes soldats, la confiance apparente que je leur montrais : sans doute je n'ai pas fait comme certains hommes qui suivaient mon armée, je n'ai pas, quand les dangers croissaient autour de moi, je n'ai pas dit qu'il n’y avait pas de salut possible; j'ai montré de la confiance, parce que j'ai voulu l’inspirer ; j'ai laissé voir de l’insouciance, pour ne pas laisser gagner l’armée par le souci de son danger : le rôle de trembleur et d’alarmiste ne m’appartenait pas; du reste, dans celle triste expédition de Constantine, il a été assez habilement joué par un homme qui s’est fait mon ennemi, pour qu'il n y eüt plus rien à faire après lui.
Que ceux qui étaient près de moi et qui trouvaient que la gaité de mes paroles était une injure pour les frayeurs qu'ils éprouvaient , que ceux-là ne m’aient pas
défendu quand on m’a attaqué à ce sujet, je le concois et je leur pardonne; mais, lorsqu'un journal a osé écrire que j'avais fait atteler à ma voiture les mules enlevées aux prolonges des blessés ; quand ce journal a ajouté que j’étais monté dans cette voiture pour abandonner mon armée, que pas un de ceux qui étaient dans cette voiture et qui se trouvaient à Paris ne se soit écrié sur-le-champ : Ceci est un mensonge infime! qu'il n'y en ait pas un qui ait écrit aussitôt : C'est moi qui étais dans cette voiture où le maréchal Clauzel n’a pas mis le pied ! et qu’on m'ait réduit enfin à venir dire moi-même que durant cette retraite je n'ai pas descendu un moment de cheval, c’est odieux, c’est triste, c’est méprisable, et j'en ai roupi pour eux encore plus que pour moi.
Si ce fait avait besoin d'un témoignage auquel mes ennemis doivent avoir une grande confiance, j’attesterais celui de M. Baude, qui était, lui, dans cette fameuse voiture ; et sans doute il répondrait selon la vérité, si toutefois il a gardé la mémoire de ce qu'il a vu ou de ce qu’il a cru voir durant l'expédition de Constantine. D'ailleurs, quand il me disait sous l'influence du danger : Dieu est miséricordieux, il nous sauvera ! il m'a donné de sa dévotion une idée qui me fait supposer que la charité n’en est pas exclue, et que ce n’est pas l’oubli des services qu'il a recus qu'il pratique chrétiennement.
On m'a accusé d’avoir fait périr la moitié de mon armée ; je crois que, dans le premier moment d’une nouvelle si fatale, la douleur et l’irritation pouvaient pousser quelques écrivains à des exagérations déraisonnables, Mais que répondre à ceux qui, après la publication des élats ofliciels qui constatent une perte de 454 hommes (1),
ER
(1) Voir, pièce ne 14, l'état des morts et blessés,
écrivent, la tête levée, que J'ai fait périr des milliers d'hommes , que leur répondre ? sinon : Vous avez sciemment calomnié. Dans quel but, se diraton? le voici. On a dit que des milliers d'hommes avaient péri à Constantine : le Moniteur a prouvé le contraire ; mais n’estil pas convenu que le Moniteur est chargé de mentir P D'ailleurs, qui lira les rapports des chefs de corps, les colonnes du Moniteur? Quels sont les abonnés du Moniteur? la plupart sont des fonctionnaires trop dévoués au gouvernement pour n'être pas censés mentir quand ils diront la vérité ; au lieu que nous on nous croira aisément. Quelintérêt, nous, avons-nous à mentir ? D'ailleurs, ceci dit une fois ei répété habilement, finira par passer pour une chose vraie. Cela est tellement bien arrivé, qu'à ce moment on demande ma mise en accusation pour avoir perdu mon armée. Gomprenez-vous ceci? sur une armée de 7,000 hommes, 454 hommes, un peu moins du quinzième, perdu à travers les pluies, les gelées et parmides nuées d’Arabes? Mais il n°y a pas d’escarmouche où la proportion ne soit plus grande entre la perte et le nombre d'hommes engagés. On peut me hair, on peut vouloir me faire fusiller, mais vouloir me faire fusiller pour cela, c’est le crétinisme de la haine.
Toutes ces accusations ont été imprimées; mais combien d’autres courent dans le monde, qu’on se dit à l'oreille, et qu’il me faut saisir au vol? des accusations dont personne ne sail la source, et dont Je ne puis rendre personne responsable ? Toutefois 1! en est une qui m'a été répétée, et à laquelle je réponds, afin qu’on juge par celle-là ce que peuvent valoir les autres.
Il a été dit que M. le duc de Mortemari, ayant besoin de rations de campagne, en avait envoyé demander à mon quartier- général. On a ajouté que mon cuisinier, et je demande pardon à M. le duc de Mortemart de le
mettre en scène avec un homme si loin placé de lui, on a ajouté, dis-je, que mon cuisinier avait refusé une ration de biscuit pour M. le duc, mais que, M. le duc en étant fort pressé, il avait envoyé proposer à mon cuisinier de la lui acheter ; et l’on a afhrmé que mon cüisinier avait vendu à M. le duc de Mortemart une ration de biscuit pour la sonime de cinq francs. Enfin on à fini par dire que M. le duc de Mortemart, fort étonné de ce qui se passait, avait envoyé demander à mon cuisinier un recu de la somme en question.
Quand on est venu me raconter que cette anecdote était arrivée jusqu à Paris, car cette anecdote est vraie ; quarid on à voulu me faire croire qu’on avait cherché à mêler mon nom à linfidélité d’un domestique que j'ai chassé dès que j'ai appris ce qu'il avait fait; quand on a essayé de me persuader que c'était dans un but malveillant contre moi que ce fait avait été raconté dans Îles salons de Paris, j'ai traité de folies les inquiétudes de mes amis. Je leur ai appris que j'étais dans d’excellens rapports avec M. le duc dé Mortémart; je leur ai dit que M. de Mortemart m'avait souvent offert ses services; je lear ai montré la lettre qu'il m'a écrite après son départ d'Alper (1); je leur ai dit qu’à supposer que
(2) Monsieur le maréchal ,
Rentré de la nuît dernière dans mes foyers, au milieu de toutes mes affections et de toutes mes jouissances, mon premier besoin est vous remercier de l'hospitalité que vous m'avez donnée dans vos camps d'Afrique. Près de vous dans la bonne et mauvaise fortune, j'aurais été heureux de vous être utile, et de diminuer le nombre des tristes résultats qui nous afiligent. Au milieu des contes et des faussetés que le public et surtout la presse débitent, invariable dans ce que je crois la vérité, je la dirai sion me la demande, avec la franchise d'un soldat et la convenance d’un homme bien élevé. Maïs l'esprit de parti et la malveillance sont là. Si jamais l'on me prête, monsieur le maréchal,
M. le duc de Mortemart füt l’ennemi du maréchal Clauzel, il choisirait pour le combattre un terrain digne de tous deux; enfin j'ai donné ma parole d'honneur que M. le duc de Mortemart n’avait point dit cela.
On m’a accusé d’inhumanité envers les soldats : peutêtre que ceux que J'ai fait transporter dans ma tente, et qu'on y a pansés sous mes yeux, parmi lesquels j'ai passé les nuits , répondront mieux que moi à cette accusation,
On m'a accusé d’avoir abandonné les morts sans sépulture, et c’est encore dans ma tente même que les morts ont trouvé un abri passager, Jusqu'à ce que je leur en aie fait donner un éternel.
On m’a accusé d’avoir abandonné des blessés au pouvoir des Arabes. Il est vrai que, dans un moment où Jj'étais au centre de l’armée pour en diriger les mouvemens contre l'attaque furieuse des ennemis, il me fut rapporté que deux prolonges avaient été abandonnées sur le plateau de Mansoura, dont j'avais ordonné l’évacuation. Mais ne sait-on pas qu'un mouvement, quel qu'il soit, ne peut être ordonné par un général en chef qu’à certaines conditions d'exécution : les premières de ces conditions, c'est qu’on ne quitte une position que lorsque le matériel, les ambulances, les blessés, ont été mis en sureté. Ces conditions n'ont pas été remplies, on m'en renvoie la faute; eh bien ! moi, je n’ose pas la renvoyer aux
un propos inconvenant où mensonger, mieux que moi vous connaissez la vérité; alors je vous prie de penser et de dire : C’est faux. il n'a pas dit cela.
Le duc de Caraman m'a fait part du bon souvenir du gouverneur d'Alger. Veuillez, je vous prie, présenter mes hommages à madame la maréchale, me rappeler au souvenir de vos enfans et des braves officiers qui vous entourent, et recevoir, monsieur le maréchal , la nouvelle assurance de ma plus haute considération.
Signé le duc de MORTEMART,
chefs chargés de diriger ce mouvement, car ce fait ne m'est pas encore prouvé; personne au monde ne peut l'attester; ce n'est qu'un de ces mille bruits fâcheux qui se répandent sans raison dans une armée. Je n’ai pas vu un seul témoin de ce fait; il est probable même qu'il n'est pas vrai; et le füt-1l, il faudrait encore savoir les circonslances exactes de cet abandon; le même fait peut devenir une nécessité où une lâcheté, et celui qui se retire, même au prix de quelques hommes, devant un danger où beaucoup peuvent périr, celui-là fait son devoir ; tandis que celui qui perd un caisson quand il peut le sauver fait une lâcheté.
Je n'ai pas ordonné d'abandonner les blessés, pas plus que je n’ai ordonné d'abandonner le matériel de mon armée, malgré les conseils empressés de M. Baude (1). Jai maintenu la retraite, jour par jour, pas à pas, sans accélérer un moment notre marche, au lieu de m'échapper durant lanuit, comme M. Baude m'en suppliait. Jai fait même opérer un mouvement rétrograde qui dissipa enun moment tous nos ennemis. Ce n’est pas la première fois que le sort d’une armée m'a été confié, et lorsque, après la bataille des Arapiles, je ramenais 20,000 hommes en présence d’une armée victorieuse; quand durant vingt jours de marcheet cerné de toutesparts, jesauvais 20,000 Francais, leur matériel, leurs munitions ; quand, durant touce temps , je repoussais ou je trompais, sans perdre un caisson ou un blessé, les attaques persévérantes du duc de Wellington, je montrais, je le pense, quelque habileté dans l’art des retraites; je montrais quelque humanité et quelque souci sur le sort des soldats qui m'étaient confiés; et s’il fallait qu'on m'accusät encore de la perte de
(1, Dans son langage militaire, M. Baude appelait cela alléger l’armée,
quelques hommes près desquels je n'étais pas, et près desquels je ne pouvais pas être , je suppose que la France se souviendrait qu'en pareille circonstance j'ai sauvé 20,000 de ses enfans de la mort ou de la captivité.
On s’est armé contre moi de la réclamation des officiers du 62°; je maintiens la phrase de mon rapport; on m'y a forcé, var voici la correspondance qui a eu lieu à ee sujet entre le ministre de la guerre et moi.
Le 11 mars je lui écrivais :
Monsieur le ministre ,
L'opinion publique est en ce moment occupée de la protestation des officiers du 62°, relativement à la phrase de mon rapport qui signale la conduite du bataillon de ce régiment à qui était confiée escorte des vivres.
D'après la demande du colonel du 62°, j'ordonnai la formation d’une commission d'enquête, elle s'assemble ; son rapport ne m'avait pas été communiqué lorsque je quittai Alger, et je ne le connaïs pas encore d'une manière officielle.
Vous avez reçu ce rapport, monsieur le ministre : je vous prie, quoiqu' à regret, de vouloir bien le faire imprimer dans le Moniteur, car il m'importe que l'opinion publique soit enfin éclairée sur cette affaire et puisse apprécier l’exactitude des faits.
Agréez, elc.
Maréchal CLAUZEL.
Le 17 mars 1l me répondait :
Monsieur le maréchal,
J'ai l'honneur de vous prévenir, en réponse à la leitre que vous m'avez fait celui de m'adresser le 41 mars courant, que la mission de la commission d'enquête nommée par votre ordre pour rechercher les causes de l'abandon du convoi de vivres près Constantine étant ane affaire toute d'administration intérieure, j'ai décidé , après un mür examen, que le rapport de cette commission ne pouvait être rendu public ainsi que vous le désirez.
Vous apprécierez comme moi, je n’en doute pas, monsieur le maré-
chal, la réserve que je dois m'imposer dans une matière qui intéresse à un si haut point le régime intérieur de l'armée, Agréez, etc.
Le Ministre Secrétaire d'état de la guerre,
Signé BERNARD,
Le même jour je protestais contre ce silence et je répondais à mon tour :
Monsieur le ministre,
Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sous la date de ce jour, vous me faites connaître qu'après un mûr examen vous avez décidé que, malgré le désir que j'en avais manifesté, vous ne pouviez rendre public le rapport de la commission d’énquête nommée pour laffaire du 62°.
Il vous appartient, sans aucun doute, monsieur le ministre, de décider des mesures qui intéressent le régime intérieur de l'armée: ce droit vous l'avez, et, moins que tout autre, je vousle contesterai ; mais il me semble aussi que , comme chef de l'armée, il vous appartenait encore de ne point laisser un maréchal de France sous Le poids d’imputations calomnieuses : vous seul aviez les preuves, vous seul pouviez parler, et les punitions que vous avez cru devoir infliger n’ont rien changé à ce qui m'était personnel.
Je dois donc me borner, monsieur le ministre , à réclamer pour moi communication du rapport de la commission d'enquête dans l'affaire du 62°, puisque ce document vous a été adressé pendant que
j'étais gouverneur-général.
Agréez, etc.
Maréchal CLAUZEL.
Qu'on juge maintenant entre ceux qui demandent la vérité et ceux qui ne veulent pas la dire.
D'un autre côté, je renvoie ceux qui savent lire à la protestation elle-même,On a pillé, mais on à peu pillé. Singülière défense !
On a pillé du sucre et du café ; et, comme le dit un journal, on a dérangé les déjeuners du maréchal et du prinee royal. Non, messieurs les hommes d'esprit, on a
pillé les méditamens des malades; car en Afrique le sucre et le café sont des médicamens. Le savez-vous ? non ! eh bien! tâchez une autre fois de vous le rappeler. Après m'être défendu contre les accusations que je connais, peut-être me sera-t-1l permis de faire mon apolopie.
Je ne conterai pas de nouveau l’expédition de Constanüne, le rapport que j'ai envoyé à M. le ministre de la guerre contient le récit véridique de cette campagne, et la vérité est une et n’a pas besoin d’être habillée selon les circonstances. Quant à la manière dont j'ai opéré ma retraite, qu'elle ait été ou non l’objet des critiques et des plaisanteries de quelques ignorans, eile n’en restera pas moins un fait d'armes remarquable. Lorsque j'écris ceci en parlant de moi-même, c’est que j'ai trouvé parmi les militaires instruits une approbation qui m'a soutenu dans l’opinion où j'élais, que Je n'avais pas mal fait; et s’il fallait citer les paroles de l’un de nos officiers les plus distingués en fait de guerre, je pourrais rappeler ce que M. le général Pelet disait à ce sujet : « Comme art mi- » litaire, il était plus difficile de ramener l’armée de » Constantine que de prendre Constantine; et quant à » moi, à part les résultats, j'aimerais mieux avoir fait » celte retraite que d’avoir emporté la ville. »
Au besoin je pourrais appuyer cette opinion de celle du ministre qui m a destitué. Celle-ci est écrite.
Et cependant, il faut le dire, cette expédition, toute malheureuse qu'elle a été, n’a pas été sans résultat; elle nous a assuré la position de Guelma ; etsi l’on pensait que j'exagère pour ma justification l'excellence decette position, Je renverrai les incrédules à la lettre ci-jointe, du colonel Duvivier (1), l’une des espérances les plus bril-
(1) Voir cette lettre, pièce n° 15.
lantes de notre armée. Je lui offre iei avec plaisir ce témoignase de ma haute estime, et ceux qui liront les rapports de lui, que je publie, reconnaîtront aisément combien il mérite tous les éloges queje me plais à lui donner. À la suite de ce rapport, je n’ajouterai pas celui que j'adressai au ministre sur la conduite desoficiers, rapport que le ministre n’a pas cru devoir publier, et dont j'ai vainement demandé copie, quoique ce silence laisse planer sur moi le soupcon de n'avoir pas rendu bon témoignage du courage de mes compagnons d'armes, et m'ait valu peut-être les accusations de l’armée. Que dois-je penser de ce silence du ministre de la guerre? Pourquoi ne pas dire en vertu de quoi ont été données les cinquante-deux décorations qu’il a envoyées à l’armée? Quel bien résultera pour lui du mal qu'il me fait? En vérité tout cela est inoui ; mais puisqu'on ne l’a pas dit, je le dis, c'est sur mon rapport que ces décorations ont été données , et si l'avancement n’a pas été accordé en totalité, c'est qu'il m'a été répondu que l’expédition de Constantine devant être refaite avec les mêmes troupes, on ajournait jusque-là les récompenses à distribuer.
Je m'arrête ici. Comme je l'ai dit plus haut, j'ai répondu à loutes les accusations que je connais ; car, s’il en est que je ne sache pas, je somme mes ennemis de Îles produire, de quelque peu d'importance qu'elles soient. Et c'est à M. Baude surtout que je m'adresse; empressé qu'il était lors de mon absence, de dire qu’il savait des choses si graves sur l'expédition de Constantine, j'ai lieu de m'étonner de son silence depuis que je suis revenu en France. Qu'il dise donc tout ce qu’il sait, tout ce qu’il a pu apprendre sous ma tente où je l'ai recu, à ma table où je l’ai nourri, dans ma voiture où ül s’est tenu ; qu'il cesse ce mélier de surveillance occulte et de dénonciation occulte qu’il a déjà commencé
par rapport à l’expédition- de Tlemcen. Sachons ce qu'il est comme employé du gouvernement et comme homme. Envoyé à Alger pour une mission ostensible, qui consistait à liquider les indemnités dues aux indigènes expropriés, je le rencontre deux fois sur ma route ; la première, suscitant des dénonciations contre moi ; la se-. conde , s’en chargeant lui-même. Qu’estil donc? s’il agit pour son compte qu'il dise dans quel but ; s’il agit pour le compte du gouvernement , qu’il dise à quel titre.