SUR M. DE RIGNY
Alger, le 2 janvier 4837.
Par la dépêche que vous m'avez fait l'honneur dem'’adresser sous Ja date du 17 de ce mois, vous me transmettez copie de la lettre qui vous a été écrite par M. le maréchal de camp de Rigny ; elle signale, me dites-vous, des faits graves qui compromettent l'honneur de cet officier-général, et vous m'engagez à vous faire parvenir dans le plus bref délai possible un rapport circonstancié sur les causes qui ont motivé mon ordre du jour.
Je m'empresse de me conformer à vos ordres, quelque pénible qu’il soit pour moi d'ajouter à la publicité de cette affaire.
Nous avions quitté l’avant-veille les hauteurs de Constantine , et pendant toute la journée notre arrière-garde avait tiraïllé avec l’ennemi ; noire marche avait encore été retardée par le mauvais état des chemins, aussi étions-nous encore à quelque distance du bivouac que j'avais choisi lorsque Le jour commençait à tomber; l'ennemi ayant presque entièrement disparu depuis près de deux heures, j'étais à quelques centaines de toises de la tête de la colonne, afin de voir par moi-même l'emplacement le plus convenable pour faire camper l’armée.
J'ordonnais quelques dispositions, lorsque je vis accourir vers moi M. Napoléon Bertrand, un de mes officiers d'ordonnance que j'avais
envoyé porler un ordre au général de Rigny ; il avait rencontré cet officier-général seul, au galop et loin de sa brigade, puisqu'il était à hauteur de l’ambulance (voir le plan ci-joint) : interrompant vivement M. Bertrand qui allait lui communiquer mes ordres, il lui dit d'une voix émue : « Monsieur , commencez par écouter les miens , » mon arrière-garde est complètement enfoncée , on vient d'y cou- » per deux cents têtes, le désordre est complet ; il y a sur mon flanc » droitune colonne d'Arabes excessivement forte, qui marche en bon » ordre, n'attendant que le moment favorable pour nous couper » (j'entends même la musique du bey). Le maréchal se conduit avec » honte et déshonneur, il se fout de son arrière-garde pourvu quil » puisse sauver son avant-garde; il ne nous reste qu'un parti à pren- » dre, c’est d'abandonner notre matériel et de nous retirer comme » nous pourrons. Ma cavalerie esten désordre complet, je ne puis la » rejoindre. »
Telles sont, monsieur le ministre , les paroles de M. le général de Rigny ; je viens de les écrire textuellement sous la dictée de M. Bertrand , et j'ai cru que dans des circonstances aussi graves je ne devais me permettre des altéralions d’aucun genre. Quelqu’étonné que je dusse être de cette étrange communication , monseigneur le duc de Nemours et moi tournâmes bride, suivis de tout l'état-major; je fis immédiatement arrûler la tête de colonne et pris quelques dispositions militaires.
Peu de momens après, nous fûmes joints par M. le général de Rigny, qui me répéla une partie des paroles que je viens de porter à votre connaissance , il ajouta , seulement , qu'Achmet seul savait faire la guerre.
Ces paroles , monsieur le ministre, étaient proférées à haute voix devant des hommes en majeure partie malades ou blessés : une terreur panique pouvait en être la conséquence , et cependant tous restèrent à leur poste ; ils se portèrent en silence et avec calme sur tous les points que j'indiquais. Aussi n’ai-je eu à signaler que la faiblesse d’un seul.
Je continuai à marcher sur l'arrière-garde , tous les corps s’avançaient successivement dans un ordre parfait; j'atteignis enfin la cavalerie , toujours le même ordre , et dans la campagne pasun coup de fusil ne se faisait entendre.
Les régimens qui, à leur grand étonnement , avaient pris position par mon ordre pour combattre les ennemis dont on avait annoncé la présence, et qu'ils avaient depuis long-temps cessé d’apercevoir , se
remirent en route , et il. était nuit lorsque nous atteignimes notre bivouac. E
Le lendemain , M. le général de Rigny continua à tenir des discours qui pouvaient agir d’une manière fâcheuse sur le moral de nos soldats, des fonctionnaires d’un rang élevé dans l'armée, des officiers supérieurs crurent devoir m'en exprimer leur indignation , je dus me résoudre à agir avec sévérité.
Je donnai l’ordre aux chefs de corps et au général de Rigny de se rendre à huit heures dans ma tente , les premiers seulement se présentèrent ; après leur avoir demandé si, la veille, ils avaient aperçu du désordre dans la colonne, et avoir reçu leur réponse négative, je leur donnai connaissance de l’ordre du jour que le général de Rigny demande que l’on vous représente.
Cet ordre du jour, le voici :
a Au bivouac du Marabout de Sidi Tamtam sur 'Oued-Zenati,
Soldats !
« Je vous félicite avec plaisir et empressement du courage, de la » patience, de la résignation que vous avez montrés dans ces der- » niers jours à supporter tous les périls et les souffrances les plus » cruelles de la guerre.
» Je. vous félicite, surtout , d’avoir méprisé les insinuations per- » fides , les conseils coupables d'un chef peu propre à vous com- » mander , puisqu'il ne sait pas souffrir comme vous ; comme nous.
» Autrefois, soldats, un peuple glorieux faisait la guerre dans la » province de Constantine, et pendant ses chances diverses, un » chef subalterne chercha à soulever l’armée contre son général : » qu'arriva-t-il , soldats ? elle passa sous les Fourches-Caudines , elle » fut déshonoxée; c’est ce que l’on nous préparait hier pour de- » main; moi, soldats, je vous promets de vous retirer avec gloire de » tous les dangers , de toutes les positions difficiles qui pourraient se » présenter.
» En attendant, je rends ce chef au ministre de la guerre, et je » vous en donne un autre expérimenté, et tout-à-fait digne de » vous commander.
» Soldats, souvenez-vous que vous avez la gloire du nom de » Votre pays, votre belle réputation et un fils de France à défendre.
» Il m'est bien pénible, je suis profondément affligé d’être
» obligé de sévir ainsi; mais un devoir impérieux me le prescrit ri- » goureusement.
» Le présent ordre sera Îu demain , avant le départ, à la tête de » toutes les compagnies. »
Vers neuf heures arrive M. le général de Rigny ; je lui dis d'aller prendre connaissance de l’ordre qui était porté chez le chef d’étatmajor, après il rentra dans ma tente.
Il m'est pénible , monsieur le ministre , d’être obligé d’entrer dans les détails de la scène qui eut lieu pendant près d’une demi-heure, et à la suite de laquelle je promis que l’ordre du jour ne paraîtrait pas le lendemain.
Dans cette circonstance je puis, je le sais, être taxé de faiblesse, mais qui n'aurait éprouvé comme moi une vive et profonde émotion , en entendant un officier-général dire avec l'accent du désespoir. « Maïs, monsieur le maréchal, vous voulez donc déshonorer » un père de famille ? faites-moi fusiller plutôt, il ne faut que qua- » tre balles pour cela ; mais donnez-moi du temps , je me jette à vos » genoux, que cet ordre du jour ne paraisse pas!»
Je lui promis que cet ordre du jour ne paraîtrait pas le lendemain. Car je croyais l'avoir compris, et je voulais lui donner du temps. cependant le lendemain nos escadrons eurent une brillante affaire, et quelques officiers de chasseurs seulement trouvèrent l'occasion d'y déployer leur courage.
J'avais ordonné au colonel d'état-major Duverger de prendre le commandement de l’arrière-garde, et toujours sous l’impression de la scène de la veille je consentis à annuler cette disposition , réclamée cependant par l’armée entière.
J'eus tort, car plus tard, M. Île général de Rigny , loïn de me tenir compte de ce que javais fait pour lui, pour son oncle, pour la mémoire de son frère le ministre , je dois le dire , continua à tenir des propos capables de démoraliser une armée chez laquelle on aurait trouvé moins de courage et moïns de résignation.
Mon ordre du 29 parut; mais il n’était que l'expression bien affaiblie de ma pensée, et j'aurais été plus juste, plus vraien maïntenant cette phrase.
« Je vous félicite surtout d’avoir méprisé les insinuations perfides, » les conseils coupables d'un chef peu propre à vous commander ; » puisqu'il ne sait pas souffrir comme vous , comme nous. »
Il n’est jamais entré dans mes intentions de rendre M. le général de Rigny responsable des malheurs, des pertes cruelles que la rigueur
de la saison a fait éprouver à l'armée pendant notre marche toute pacifique sur Constantine, même pendant le siége et les deux premiers jours de notre retour à Bone. Je n'ai aucune plainte à élever contre la conduite de cet officier-général, et il doit même lui revenir une portion des éloges que j'ai donnés aux troupes qu'il avait alors sous ses ordres, car elles étaient supposées agir par son impulsion; mais, depuis le jour que je vous ai signalé, M. le général de Rigny paraît avoir été sous le poids d’une influence funeste que je ne dois pas qualifier.
Tels sont les faits, monsieur le ministre , que j'avais à vous faire connaître; ils ne seront malheureusement pasles seuls quiseront connus du conseil d'enquête, si vous l’ordonnez, et ils ne suffisent que trop pour motiver mes ordres du jour. J'étais bien loin de vouloir traiter cet officier-général avec injustice ; car , en allant, je lui avais confié le commandement de l'avant-garde, et, en revenant, celui de l’arrière-garde; mais je me suis vu dans l'impossibilité de paraître ignorer une conduite qui n'a été que trop publique , et qui d’ailleurs pouvait avoir des effets fâcheux pour l'armée qui m'était confiée. Les paroles que je vous ai citées ont été entendues de la majeure partie de mon état-major , et d'une personne dont les hautes convenances m'empécheraient de réclamer le témoignage.
J'ai cru devoir, monsieur le ministre m’abstenir de toutes récriminations sur ce qui m'est personnel, car il est des attaques qui
ne blessent pas.
Le ministre répondit à ce rapport par Îa lettre suivante :
Paris, 17 janvier 1837.
Monsieur le maréchal,
J'ai l'honneur de vous informer, en réponse à votre dépêche da 2 ce mois, que les faits reprochés à M. le maréchal-de-camp, vicomte de Rigny, paraissent constituer les crimes prévus par les articles 4 et 2 du titre 8 de la loi du 21 brumaire an V; j'ai dû donner des ordres pour faire traduire cet officier-général devant l’un des conscils
de guerre permanens de la 8° division, à Marseille, conformément à l’article 41 dela loi du 4 fructidor de la même année. Recevez, etc.,
Le pair de France, ministre de la guerre,
baron Bernan».
Pour ampliation conforme,
Le conseiller d'état, directeur-général,
vicomte ScnnAMM.
Je quittai Alger, je revins en France, et j'appris qu'on me faisait un crime de ma sévérité. En conséquence, j'écrivis à M. le ministre de la guerre la lettre suivante :
Secourieux, 28 janvier 1837.
Monsieur le ministre,
En arrivant au Secourieux, j'ai lu dans le Moniteur que M. le général de Rigny serait traduit devant le conseil de guerre de la 8° division militaire, à raison de sa conduite pendant l'expédition de Constantine.
Au nombre des personnes qui seront appelées devant ce conseil de guerre à l'effet d'y donner des renseignemens , je demande que l'on comprenne MM. Baude, membre de la chambre des députés ; le colonel Boyer, aide de camp de S. A. R. le duc de Nemours; le lieutenant-colonel de Chabannes, officier d'ordonnance, idem ; de Mac- Mahon, capitaine d'état-major, idem ; Melcion-d’Arc , intendant militaire; Duverger, colonel, chef de l'état-major général ; de Tournemine, colonel d'artillerie; Duvivier, lieutenant-colonel , commandant supérieur de Guelma; Changarnier, chef de bataïllon au 2° léger ; de Thorigny, chef-d'escadron au 3"° chasseurs d'Afrique : Napoléon Bertrand, lieutenant au 2° id., un de mes officiers d’ordonnance ; de Drée, capitaine au 4° id. id. ; Mollière, capitaine de Zouaves, td, id.; Reubell, lieutenant au 1° de chasseurs d'Afrique, id.
Je vous prie instamment, monsieur le ministre, de vouloir bien donner des ordres pour que le conseil de guerre soit mis en mesure de rendre son jugement sous le plus bref délai possible. Je n'ignore aucun des bruits que l’on cherche à propager à Paris relativement à l’ordre
du jour concernant M. de ligny. Je ne veux pas que l'on puisse continuer plus long-temps à dénaturer mes intentions et à représenter, comme vengeance personnelle un acte de fermeté qui m'a extrêmement coûté, je vous l'ai dit, mais qui était indispensable dans l’inté. rêt de l’armée dont le salut aurait pu être un instant si compromis.
Par d’autres lettres, demandé le 7 février : MM. de Rancé, Baudens, Baichis.
13 février : MM. le Comands, Blanchard, Saïnt-Hyppolite, Estève.
Le 20 février : au major-rapporteur du 2° conseil de guerre permanent de la 8° division militaire, demandé que M. le lieutenantgénéral de Colbert, aide de camp de S. A. R. le duc de Nemours, soit appelé comme témoin.
Je n’ajouterai pas un mot sur un sujet si pénible : le procès va s'ouvrir, les juges auront les pièces sous les yeux ; ils entendront les témoignages; ils formeront leur conviction, ils prononceront leur jugement; l'affaire leur appartient.