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PIÈCE VIII

Alger, 20 octobre 1836.

Monsieur le ministre,

Je n'ai reçu que le 16 du courant ,'par le bateau à vapeur le Papin, la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser en date

du 6 octobre, et par laquelle vous me répondez à une partie des observations que j'ai cru de mon devoir de vous soumettre par l’entremise du commandant de Rancé , mon aïde-de-camp.

Les ordres que j'ai reçus pendant que cet officier se rendait à Paris, la certitude dans laquelle je pensais devoir être que vous m'enverriez les renforts que je demandais ; enfin la nécessité de se mettre le plus promptement en mesure pour l'expédition ordonnée , à cause de la saison avancée, m'ont déterminé à prendre sur-le-champ des dispositions , que je combinais d’ailleurs avec la prochaine arrivée des troupes sur lesquelles je comptais.

Il en résulte qu'au moment où vous me faites l'honneur de m'annoncer que le corps d'occupation sous mes ordres ne sera pas augmenté au-delà de l'effectif qu'il présente aujourd hui , les choses sont tellement avancées, que l'expédition de Constantine est devenue pour nous une nécessité commandée par les circonstances mêmes, quelles que soient d’ailleurs les difficultés ou les conséquences qu'elle puisse présenter.

Ces difficultés et ces conséquences vous ont été déduites, monsieur le ministre , dans la note que mon aïde-de-camp a eu l'honneur de vous remettre sur l'ordre que vous lui en avez donné. Elles se résument ainsi.

J'ai, aujourd'hui, 22 octobre, sous les armes, disponibles pour les garnisons et le combat , 22,000 hommes de toutes armes.

Pour faire l'expédition de Constantine , je suis obligé de tirer des troupes des divisions d'Oran et d'Alger , bien que j'aie observé et , ce me semble , prouvé que la division d'Oran n'est que suffisante pour la tâche qu'elle doit remplir, et que celle d'Alger se trouve sur une défensive absolue.

Forcé cependant d'affaiblir ces divisions , toutes les règles de la guerre et de la politique m'imposent l'obligation de n'en retirer qu'un petit nombre de troupes; car j'aime encore mieux n'’aller à Constantine , puisque vous ordonnez positivement cette opération , qu'avec de faibles moyens, que de compromettre tout-à-fait les points si importans d'Alger et d'Oran.

En établissant aujourd'hui la situation des troupes que je renvoie à Bone, en faisant la part de celles qui devront rester derrière moi, et de quelques non-valeurs qui diminueront l'effectif d'ici au jour du départ, je marcherai pour combattre Achmet bey avec 6,000 hommes au plus. J'en demandais 10,000, et M. le maréchal Soult avait jugé dans Le temps qu'il en fallait 15,000. |

J'irai moins vite, d'une manière moins brillante, en perdant plus de monde, en tuant et prenant moins de monde à l'ennemi ; mais enfin j'exécuterai l'ordre donné, j'irai, j'espère , à Constantine

Quant au fait de savoir quelle suite sera donnée à l'expédition, c’est-à-dire quant à l'établissement d'un bey et d'une garnison française à Constantine, avant de quitter celte ville, vous reconnaitrez sans doute, monsieur le ministre, qu'il est de toute nécessite que je reçoïve à cet égard les instructions les plus formelles. Je les réclame instamment dans le plus bref délai ; et, pour éviter tout malentendu, j'ai l'honneur de vous prévenir que, si je ne les avais pas reçues au moment où je devrais revenir, je ne me croirais pas autorisé à laisser derrière moi quelques autorités et quelques troupes que ce soit, chargées de conserver à la France notre nouvelle conquête. |

Ce qui s’est passé à l'occasion de l'expédition de Tlemcen m'oblige à n’agir dans la circonstance présente que sur des ordres aussi formels et officiels que vrossible.

Sans doute, monsieur le ministre, j'ai proposé et demandé toute autre chose que ce qui va se faire et pourra se faire d'après les conditions dans lesquelles vous me placez; mais, tandis que, d'une part, vous ordonner l'expédilion.et que,ée l'auire,nous nous trouvons beancoup trop avancés pour pouvoir reculer, il ne me reste plus, à moi, qu'à marcher du mieux que je pourrai, et j'y ferai tous mes efforts. Dans une circonstance que je regarde comme difficile, je dois à la confiance du roi, à celle du gouvernement, je dois à mon pays surtout , s’il m'est permis de me prévaloir d'une vieille expérience et de la connaissance que j'ai acquise de la guerre en Afrique, de faire, contre mon opinion même, ce que le gouvernement juge utile et convenable de faire.

Je dis contre mon opinion, parce que je n'ai considéré l'expédilion de Constantine comme ulile qu'autant nr on ne la tenterait qu'avec l'intention et les précaulions prises pour s'en assurer la conservalion , afin de se créer par là un puissant moyen de domination du pays.

Maintenant, monsieur le ministre, et quand j acceple aïnsi les conditions dans lesquelles je suis aujourd'hui placé, permettez-moi de refuser formellemeut de me soumettre à l'accusation d’inconséquence que vous ne persisleriez pas à faire peser sur moi si loutes les conditions faites entre le ministère précédent et moi avaient été discutées et arrêtées de la même manière entre vous et moi.

Tant que l'on persistera à dire que je n'avais demandé en tout et pour tout que 30,000 hommes effectif général, il est de mon honneur et de ma diguité de persister à soutenir une opinion contraire.

Je le fais ici de nouveau, d'abord en m'’appuyant sur des pièces officielles; de l’autre , en rappelant tout ce qui a été dit et convenu verbalement entre M. le maréchal Maïson et moi. |

Ainsi je n'ai pas demandé 30,000 hommes seulement effectif général, car l'état d'emplacement des troupes que j'ai remis à M. le maréchal Maison se résume en un tolal de 30,000 hommes de troupes françaises, et 5,000 hommes de troupes indigènes organisées et soldées. — Ge qui fait bien 35,000 hommes,

Et, quant aux 30,000 hommes de troupes françaises , je ne cessai d'observer et de demander qu'il soit bien convenu que ne devaient pas s’y trouver comprises toutes les non-valeurs si considérables en Afrique. notamment les nombreuses administrations de l'armée ; et, pour bien préciser les faïis, puisque cela est si nécessaire aujourd'hui, j'observai maïnte fois à M. le ministre de la guerre et à M. le président du conseil, M. Thiers, que ce n'était pas ( veuillez me passer l'expression) avec des taïliers et des bonnets de coton que j'entendais meitre à exécution ie système selon lequel il s'agissait d'opérer.

Lorsqu’avant mon dénart de Paris il devint nécessaire de fixer d'une manière plus précise les dispositions à prendre par le ministère, M. le maréchal Maison, dans une conférence à laquelle il voulut bien admettre mon :ide-de-camp , écrivit de sa main , à l'encre rouge, au bas d’un état d'emplacement à donner aux troupes tant françaises qu'auxiliaires . une note qu'il signa, qu'il m'envoya en communication, et dont j'ai pris et gardé copie, par laquelle il accordait 30,000 homme: de troupes françaises , 5,000 hommes de troupes indigènes, et enfin 4,000 cavaliers auxiliaires pendant l'expcdition de Constantine; c'est-à-dire 35,000 homimes pour l’occupation et 39,000 pour l'expédition.

Enfin, dans Je cours de cette même conférence, mon aïde-decamp revint dune manière très-formelle sur cetie observation toujours présentée, savoir qu'il ne serait pas compris dans le chiffre de 30,000 hommes de troupes françaises toutes les non-valeurs de l’armée, et, comme il demandait une réponse avec instance, M. le directeur du personnel présent à la conférence terisina la discusnsio en disant que l'on porterait l'effectif à 32 ou 33,000 hommes ,et

que cet excédant couvrirait du moins Le chiffre des non-combattans del’administration; quant aux autres non-valeurs, il obsérva qu’elles se réduiraïent à un chiffre moins élevé, à cause du choix toutparticulier que l'on ferait des hommes qui seraient désormais envoyés en Afrique.

Voilà donc, monsieur le ministre, qu'il s'agissait de 37 à 38, 000 hommes , et non pas de 30,000 hommes effectif général.

Cependant, par votre dépêche du 6 octobre, vous m'observez que l'effectif général est en ce moment de 31,800 hommes, et que vous ne pouvez vous expliquer comment l'expédition de Constantine, qui était possible quand j'ai quitté Paris, ne le serait plus aujourd'hui , surtout quand la situation politique n'est pas changée.

Je réponds, monsieur le ministre ; qu'il y a bien loin de 31,800 hommes, représentant 22,000 combattans, à un effectif général de 37.à 38,000 , et je réponds aussi que la situation politique a beaucoup et a nécessairement dû beaucoup changer.

Aïnsi voici les conditions dans lesquelles nous étions ét selon lesquelles nous nous serions trouvés si l’on eût exécuté ce qui avait été convenu.

Dans la conférence précitée, au commencement d'août , M: le ministre de la guerre donnait l’ordre formel, sur ma demande et en présence de mon aide-de-camp , de faire partir sans aucun délai pour Bone, le bataillon des chasseurs d'Afrique , qui était en Corse (4,700 hommes), et de diriger également de suite sur ce point les trois ba: taïllons du 17° léger (45 à 1,600 hommes).

Ces troupes arrivées à cette époque à Bone eussent annoncé d'uñe manière formelle l'expédition ; élles eussent égalemént mis à même de se porter en avant, au milieu des tribus bien disposées que nous nous adjoignions nécessairement pour combattre Achmet puisque nous nous trouvions déjà assez forts pour les protéger. fié recrutement des troupes indigènes, qui venait d’êtré arrêté malhéu: reusement quelque temps auparavant , se repreñait au moment où les Arabes en foule se présentaient pour servir sous les ordres ‘da bey.

Tous ces préparatifs, toutes ces opérations préliminaires, rent daient l'exécution plus facile, détruisaient à l'avance l'autorité et les forces du bey Achmet; enfin elles produisaient une impression ee ble dans les autres PONIDERE. ”

Si, dans le même temps , on eût porté l'effectif général à 32 ou 33,000 hommes, et si l’on eût ouvert les crédits pour le recrutement

et la solde des troupes indigènes, comme pour la création des moyens de transport (toutes choses ainsi convenues), il en seraït résulté, qu'à l'heure qu'il est beaucoup d'opérations seraïent commencées ou achevées dans les provinces d'Alger et d'Oran, et que sur la roûte de Constantine nous serions forts, bien postés, trèsavancés , entourés de lfibus croyant à nos projets et à nôtre puissance pour les éxécuter.

Aù lieü de tout cela, qu’a-t-on fait, et dans quélle situation nous trouvons-nous ?.….

Le bataïlloti de Corse, non plus que les trois bataillons du 47%° léger. n'ônt été envoyés à Bone. L’effectif est resté, jusqu'au mois d'octobre, au-dessous de 28,000 homimes, tout compris; aucunes troupes indigènes n'ont été récrutées ; aucuns crédits n'ont été ouvérts jusqu'à la même époque pour les préparatifs de l'expédition. Au moment du changement de ministère. M. le maréchal Maïson a suspendu toute action, même le départ dé quelques bataillons prêts à embarquer à Toulon et à Port-Vendres.

Dès lors, de notre côté, incertitude d’abord, puis énsuite découragement ; de la part des Arabes, au contraire, espoir de voir avortér tous les projels annoncés, impossibilité pour nous d'agir dans les provinces d'Alger et d'Oran, non plus que de nous échelonner puissamment sur la route de Constantine. et sur ce point une plus grande facilité pour le bey Achmet de se mettre en état de défense, de contenir ou de frapper les tribus qui: $e sont compromises sans que nous puissions aujourd'hui les soutenir.

Ainsi les dernières houvellés annoncent qu'il a attaqué le poste de Dréan, qu'il forme plusieurs camps, qu'il recrute partout, même dans la province d'Alger et TFittery, d'où il vient de tirer 800 Coulouglis, ete., etc.

Jé dis donc, monsieur le ministre, non seulement que la situatioñ politique a beaucoüp changé, maïs j'établis une différence de forces équivalente à plusieurs milliers d'hommes , entre ce que sont les choses aujourd'hui et ce qu'elles seraïent si tout se fût passé aïnsi

que je l'ai dit plus haut et comme il avait été convenu qu'il serait | fait, à Paris et ici.

Pour mieux rendre sensible cette différence, veuillez, monsieur le

ministre, considérer celle qui s'établit en ce moment à Alger, même depuis votre dernière dépêche.

Je désirais, peñidant mon abéence, couvrir toùs les postes à la fois en m'établissant sur la Chiffa, d'où l'ôn pourrait dominer la plaine

et contenir au loin les Arabes en cas d'une levée de boucliers. Ayant reçu Les 3%°%% bataillons des 2"° et 11° régimens, et fait venir d'Oran 4 compagnies d'élite du 47° léger, je m'étais porté en avant, pensant m'y établir définitivement.

Aujourd'hui que je suis obligé de faire partir pour Bone les 4 compegnies du 17° léger et tout le 63"° de ligne, il me faut absolument me replier définilivement aussi sur Bouffarik. La consé quence de ce mouvement qui dénote notre faiblesse ne s’est pas fait attendre. Déjà les éefs des tribus se sont réunis deux fois pour délibérer sur la guerre à entreprendre, et lon m'annonce qu'il va y avoir, à Blida même, qui se trouve forcée de prendre parti contre nous, une grande assemblée de tous ceux qui pensent que la circonstance leur est favorable pour nous aliaquer.

Toutefois j'espère n'avoir rien à craindre pour le poste de Bouffarik, j'ai pris mes dispositions pour dtjouer les différentes entreprises qui pourraient être faites dans le but de lui couper ses communications avec le Sahel et Alger.

1] y a quelques jours cependant que les habitans de Blida, nous voyant sur la Chiffa, non seulement nous livraiïent leur ville à merci, mais offraient de contribuer de tous leurs moyens à la défendre, tandis que, d'ailleurs, aucun indice grave n'aunonçait que les Arabes fussent disposés à se réunir pour combiner un plan de campagne.

C'est ainsi que partout, quand on est fort, les Arabes sont découragés et disposés à se soumetlre, tandis que, dans le cas contraire, ils devicnnent tous ennemis et enireprenans ; et vous voyez qu'il faut peu de temps pour opérer ce changement. Les intrigues d’Abd-el-Kader, du bey de Constantine, surtout celles de ce dernier, qui sont appuyces sur de grandes largesses, sont parvenues , dans ce dernier temps, à ébranler les tribus de l'est de la Mitidja, surtout celles des montagnes de F'sser, qui jusqu'à présent ne nous ont pas été hostiles. Déjà deux fois leurs chefs se sont aussi rassemblés depuis queiques jours. Leurs intérêts commerciaux et nos eflorts pour les désunir les ont empêchés de s'entendre jusqu'à présent; mais serons-nous toujours aussi heureux? il ne faut pas s'y fier. |

Sans doute je ne crains pas, comme vous me failes l'honneur de me l'observer, qu'ils enlèvent mes blockaus ou mes postes retranchés ; mais une excursion vigoureuse par laquelle ils détruiraient les travaux exécutés dans la plaine de ce côté serait un événe-

ment grave, bien fâcheux, et d’un mauvais exemple,

Enfin, monsieur le ministre, je doisvous donner des explications sur, la nécessité dans laquelle je me trouve de laisser à Oran une colonne mobile assez forte pour aller ravitailler Tlemcen. Je ne puis faire faire cette opération avant ni après l'expédition de Constantine par les troupes qui devraient concourir ou qui auraient concouru à cette expédition. x

Marcher sur Tlemcen avant d'envoyer des troupes à Bone m'aurait beaucoup trop retardé.

Un convoi ne peut se rendre d'Oran à Tlemcen que dans six jours, et encore faut-il que le temps soit beau. Il faut deux jours de repos, Ce convoi ne porte que 500 quintaux : il faut aller chercher les 500 autres à la Tafna: ce qui prend pour aller et revenir environ 5 jours ; un sixième jour de repos; enfin, 5 jours pour revenir à Oran, parce que le convoi est déchargé. Ainsi se trouvent employés 49 jours de beau temps dans celte saison. Mes propres et constantes observations m'ont appris que l'on n’a guère que 8 à 9 jours sans pluies ;'ce ‘qui cause des retards inévitables. |

Ne ravitailler Tlemcen qu'après l'expédilion me serait impossible, puisque cette place n’a de blé que jusqu’au mois de novembre : à cette époque je commencerai seulement ma marche sur Constantine, et les troupes ne relourneront à Oran qu'à l'époque à laquelle il serait difficile de se rendre à Tlemcen avec un convoi considérable.

En résumé, monsieur le minislre, les diflicultés sont grandes ; il était de mon devoir de vous les signaler et de me justifier en même temps de chercher à les éviter ; j'espère toutefois, et j'en ai même la conviclion, que la connaissance que j'ai du pays et du caractère de nos ennemis m'aidera à vaincre tant d'obstacles qu'il est peut-être difficile d'apprécier du premier abord, aussi bien à Paris que là où il s’agit de les surmonter.

Les nouvelles que je reçois du dehors m'annoncent que, dans les dernières réunions des chefs arabes, la guerre a été décidée contre nous, ici. Les tribus ont été prévenues qu'elles devaient préparer des vivres pour 20 jours et cesser tout commerce avec Alger. En effet, les arrivages n’ont pas eu lieu hier. Après-demain, dimanche 22 du courant, une très-grande réunion des tribus de l’est et de l’ouest doit avoir lieu, à 20 lieues d'Alger, pour arrêter le plan de campagne. Les agens d’Achmet, d'Abd-el-Kader et de Sidi Embarak ‘agitent en tous sens et répandent beaucoup d'or. Les émissaire

d'Achmet, notim-nent, n'épargnent pas plus l'argent que Les pra.

messes, et recrutent activement parmi les Coulouglis de l'est, en même temps qu'ils excitent à la guerre dans la province d'Alger. (11 n’est pas exact d’ailleurs, ainsi que le bruit public l'avait d'abord fait penser, que l'on aït rapporté au camp 80 têtes ; maïs il est

constant que l'ennemi a perdu beaucoup de monde.)

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