‹ Explications du maréchal ClauzelChapitre 32 sur 62 · MILITAIRES · texte numérisé non relu

MILITAIRES

Paris, le 3 novembre 1836.

Monsieur le maréchal,

J'ai lu avec toute l'attention qu'elle réclame votre lettre confidentielle du 20 octobre dernier; ma correspondance du 27 septembre au 149 octobre, et particulièrement ma lettre du 18, y ont répondu déjà, et je n'aurais rien à ajouter à ce que je vous ai écrit jusqu'à présent, si je ne croyais devoir redresser quelques interprétations qu’il m'a paru nécessaire de rectifier.

Vous dites d'abord que les ordres que vous avez reçus, pendant que M. de Rancé se rendait à Paris, la certitude que vous aviez de recevoir des renforts, enfin la nécessité de vous mettre promptement en mesure pour l’expédition ordonnée, à cause de la saïson avancée , vous ontdéterminé à prendre sur-le:champ des dispositions que vous combiniez d'ailleurs avec la prochaine arrivée des troupes sur lesquelles vous comptiez.

Je vous ferai observer à cet égard , monsieur le maréchal, que vous avez dû voir, dans la lettre de M. le maréchal Maison, du 30 août, à M. le maréchal Clauzel, gouverneur-général des possessions françaises au nord de l'Afrique , qu'il n’appartenait plus au cabinet d'alors de prendre l'initiative pour la réalisation d'un système dont il n'avait pas lui-même arrêté les bases, que c'était au nouveau ministère que devait être réservée la décision à prendre, que jusque-là vous ne deviez rien engager, rien compromettre; qu’il

fallait vous renfermer dans les limites de l’occupation actuelle, dans

eelles de l'effectif dont vous disposiez et dans celles des crédits législatifs, ou ‘au moins des dépenses qui résultaient des dispositions prescrites ou approuvées régulièrement. b |

Le 10 septembre, M. le vice-amiral Rosamel, ministre de la guerre par intérim, vous écrivit que jusqu'à ce que le gouvernement du roi ait arrêté définitivement le système d'occupation dé nos possessions du nord de l'Afrique, il ne pouvait que faire compléter les régimens de l’armée sous vos ordres, et encore il vous rappelait que le 59° régiment devait rentrer en France, au fur et à mesure de l’arrivée des troupes destinées pour Bone.

Ces lettres étaient loin de vous donner à croire que vous auriez à mettre immédiatement à exécution le plan d'occupation que vous avez proposé et que vous alliez recevoir des renforis.

Ma dépêche du 27 septembre dernier n’a pas dû changer la situation dans laquelle vous ont placé les lettres des 30 août et 10 septembre ; en effet, après vous avoir rappelé le contenu de ces lettres, je vous dis que le gouvernement du roi aurait désiré qu’il n’eût pas encore été question de l’expédition de Constantine, que c’est parce que cette expédition a été annoncée, et par ce seul motif, que le gouvernement de S, M. l’autorise, mais qu’il ne l’autorise que comme une opération nécessitée par événement, et qu’il doit être bien entendu qu’elle doit se faire avec les moyens (personnel et matériel) qui sont actuellement à votre disposition

Il me semble que vous n’avez pu vous méprendre sur le sens de cette lettre. Il est bien évident que le gouvernement du roi n’a pas ordonné, mais qu'il a seulement autorisé l'expédition de Constantine, et qu'il ne l’a autorisée qu'autant qu'elle se ferait avec les moyens que vous aviez à votre disposition. T1 l’a d'autant moins prescrile, que vous aurez vu dans la lettre que j'ai écrite au général Damremont, le 6 octobre, et quil a eu ordre de vous communiquer, qu'il y a dans cette lettre doute, de la part du gouvernement du roi, que vous fassiez cetteexpédilion. Il n’en aurait pas été parlé d’une manière dubitative, si elle vous avait été ordonnée ; et d’ailleurs je vous ai dit formellement dans ma lettre du 18 octobre dernier que , comme vous n’êles qu’autorisé à faire l’expédition, vous pouvez vous dispenser de la faire: qu’il dépend de vous seul de prendre à cet égard une détermination selon que vous trouverez Les moyens à votre disposition suffisans ou insuffsans. Il est donc bien évident que le gouvernement du roi n’a point ordonné l'expédition de Constantine.

* Vous dites, monsieur le maréchal, que cetteexpéditionest devenue

une nécessité commandée par les circonstances, quelles que soient d’ailleurs les difficultés et les conséquence: qu'elle puisse présenter, et vous ajoutez que ces difficultés et ces conséquences m'ont été déduites dans la note que votre aïde-de-cam? m'a remise d'après votre ordre. :

Suivant le nouvel exposé que vous me fuites, les difficultés naïssent de la force actuelle du corps d'occupation, que vous trouvez insuflisante ; sous ce rapport, je ne puis que me référer à mes lettres des 27 septembre et 6 octobre dernier ; et, si nous devons ajouter foi aux dépêches des chefs indigènes que vous m'avez adressées le 30 septembre, je persiste à croïre, comme je vous l'ai dit dans ma lettre du 17 octobre, qu’Abd-el-Kader ne peut vous donner des craintes sérieuses, et qu'il n’est pas impossible de tirer quelques troupes de la province d'Oran.

Quant aux forces que M. le maréchal Soult estimait nécessaires pour l'expédilion de Constantine, je vous ferai observer qu'il s’agit là d'un projet qui date de l'année 1831, que nous étions alors à peine établis à Bone; que nous n'occupions pas encore Bougie, et que nous n'avions aucun établissement hors de la ceinture des postes extérieurs de la ville d'Alger.

Je vous ai fait connaître, par mes dépêches télégraphiques du 30 et du 31 octobre, les dispositions que vous aurez à prendre pour l'occupation de Constantine, si vous faites l'expédition. Je confirme ici le contenu de ces dépêches, comme je l'ai déjà fait par la poste.

Vous avez, diles-vous, monsieur le maréchal, proposé toute autre chose que ce qui va se faire et pourra se faire d’après les conditions dans lesquelles je vous ai placé. Ici encore vous raisonnez dans l'hypothèse où l'expédition de Constantine « été ordonnée; vous ajoutez même qu on est beaucoup trop avancé pour pouvoir reculer, et que vous devez à la confiance dont le roi vous honore et au pays de faire, contre votre opinion mtme, ce que le gouvernement juge utile et convenable de faire, |

J'aime à voir, monsieur le maréchal, que vous êtes pénétré de la confiance que le roi ei son gouvernement vous accordent ; cette confiance est entière, et je me suis plu, comme mes prédécesseurs, à vous la témoigner. Vous rceonnaitrez également, si vous voulez bien vous reporter à la lettre de M. le maréchal Maison, du 30 août et à celle de M, le vice-amiral de Rosamel, du 10 septembre, que le gouvernement du roi s'est empressé de vous faire connaître ses in-

tentions, par rapport aux plans que vous lui avez proposés ; qu il vous a fait observer qu'avant de prendre les devans, il eût été plus convenable et plus sûr d'attendre des instructions positives sur des mesures qui n'élaient pas encore définitivement résolues et qui en tout cas avaient besoin d’une direction et d’un concours qui vous échappaient alors. Il vous a été prescrit en même temps de vous renfermer dans les limites de l’occupation actuelle.

La lettre de M. de Rosamel a confirmé ces dispositions, et la mienne du 27 septembre dernier, en vous les rappelant, n’a pu vous fixer davantage encore sur les intentions du gouvernement du roi, et vous faire voir plus clairement qu'il ne pouvait rien ajouter aux moyens qui étaient alors à votre disposition. Vous reconnaîtrez enfin qu'il vous a seulement autorisé à faire l'expédition de Constantine, et qu'il ne l’a point ordonnée. Ge n’est donc pas au gouvernement du roi qu'il faut attribuer les embarras de la position dans laquelle vous mettrait cette expédition,

Quant au chiffre de l'effectif que vous avez demandé, j'ignore ce qui s'est passé entre vous etles membres du précédent cabinet; maïs je vois à la suite d’un état de troupes à entretenir en Afrique, arrêté le 2 août 1836, montant à 30,000 hommes français, et 5,000 indigènes, une nole de la main de M. le maréchal Maison, portant : « Ce chiffre sera de 30,000 hommes, y compris les Zouaves et les » Spahis réguliers, considérés alors comme troupes françaises; il y aura » à régler les forces régulières qu'il y aura à établir sur différens » points ; ce à quoi je suis disposé (aller jusqu'à 4 ou 5,000 hommes). »Je consentirai aussi. st on allait à Constantine, à une force auxi- » liaire en cavalerie, pour un mois ou six semaines de 4,000 hommes » à cinquante centimes par jour et quelques vivres.

Je lis ensuite dans votre instruction du 2 août dernier, au général Rapatel : « La garde nationale devra concourir, bien entendu, au service de la place (il s’agit d'Alger), et tous les agens (officiers et autres) d'administration militaire pourront, dans une sage proportion , étre ulilisés. » Gette disposition, prescrite par vous-même, se retrouve aussi dans le projet d'instruction qui devait vous être adressé si vos proposilions eussent élé adoptées ; il y est dit en parlant des corps mobiles à former : C'est là que doit se trouver le plus grand nombre et le meilleur choix de troupes dans les villes du littoral, destinées à contenir nos magasins et nos escadres ; nous tiendrons comme garnison les non-valeurs, les malades, les dépôts, les vélérans, les nouveaux venus, avec quelques bonnes troupes pour arrêter un en

nem qui, se dérobant à nos colonnes, viendrait tenter un coup de main.

Il me semble, d’après cela, qu’il n’a pu y avoir doute ou méprise sur le chiffre de 30,000 Français, et 5,000 indigènes que vous avez demandés. C’est évidemment 35,000 hommes effectif; et d’ailleurs, sans vos instructions au général Rapatel, et celles que le précédent ministère vous destinait, vous n’avez pu perdre de vue, monsieur le maréchal, que l'effectif du corps d'occupation, fixé pour 1836, par le budget, à 21,000 hommes, devait être réduit à 47,000, y compris les indigènes ; et qu'après la discussion à la chambre des députés, il a été arrêté qu'il serait de 22,920 hommes, y compris 1,247 officiers, les Zouaves et les Spahis. Il ne peut donc être mis en doute que le chiffre de 35,000 hommes, auquelle précédent cabinet devait le porter, était le chiffre de l'effectif, et maintient dès lors ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire le 6 octobre dernier, quant aux forces dont vous disposez.

Quant aux conditions dans lesquelles vous étiez au commencement du mois d'août et dans lesquelles vous vous seriez trouvé si l'on eût exécuté ce qui avait été convenu, je ne puis que vous prier de vous reporter à la lettre de M. le maréchal Maison, du 30 de ce mois. Il n'a pas dépendu de l'administration actuelle que ces conventions fussent exécutées.

En ce qui concerne les entreprises d’Achmet bey, je vois dans le rapport du général Rapatel, du 44 octobre dernier, que dans la rencontre qui a eu lieu en avant du camp de Dréan, les Arabes ont été battus, et qu'on en tire avec raison la conséquence que vos opérations, si vous faites l'expédition, seront couronnées d'un plein succès,

Maintenant vous dites que votre situation politique est changée ; qu’il y a eu à Bélida une réunion de tous ceux qui pensent que la circonstance est favorable pour nous attaquer; que les intrigues d’Abd-el-Kader et du bey de Constantine sont parvenues à ébranler les tribus de l’est et de la Mitidja; que la guerre a été décidée contre nous, que vous êtes obligé de laisser à Oran une colonne assez forte pour aller ravitailler Tlemcen, mais que vous espérez triompher des obstaclés dont vous êtes entouré.

Je vous répéterai, monsieur le maréchal, quant à Oran, que, d'après la correspondance que vous m'avez transmise, je ne vois pas que vous dussiez avoir la moïndre inquiétude de ce côté que sous le rapport de la nécessité de ravitailler Tlemcen ; la garnison de cette

place, qui n'avait de vivres que pour jusqu'au mois de novembre, s'en est procuré dans une sortie qu'elle a faite et le marché est approvisionné (copies n° 1 et 4, des lettres indigènes que vous m'avez envoyées le 30 septembre dernier); cette opération aurait donc pu être ajournée.

La lettre de Mustapha-ben-Ismaël, que vous m'avez transmise le 7 octobre, me réitère l'assurance qu'Abd-el-Kader est sur la défensive ; que, par conséquent, vous pouvez vous tenir sur le même pied dans la province d'Oran, et en tirer plus de moyens en hommes que vous ne proposiez de le faire, ainsi que je vous l’ai dit dans ma lettre du 19 de ce mois dernier, soit pour augmenter le corps d'expédition de Constantine, soit pour être en mesure de repousser victorieusement les entreprises que nos ennemis pourraient tenter contre Aiger. |

Dans tout ce que je viens de dire, monsieur le maréchal, j'ai eu particulièrement en vue de vous donner la preuve que le gouvernement du roi vous a fait connaître bien franchement ses intentions, et qu'il n’a pas entendu, comme il n'entend nullement encore, vous placer dans une position critique. Il vous a laissé juge de la question, il vous appartient de la décider selon que vous le croirez le plus conforme à l'intérêt de la France, ainsi qu'à l'honneur de vos armes.

Recevez, monsieur le maréchal, l'assurance de ma haute considération.

Le ministre secrétaire d'état de la guerre,

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