M. LE COLONEL DUVIVIER
Commandant les 1e7 et 2€ bataillons légers d'Afrique ( brigade de Rigny).
21 novembre. — Arrivés au marabout de Sidi Mabrouck, vis-àvis de Constantine, les bataillons reçoivent avec l'avant-garde dont ils faisaient partie l'ordre de tourner la ville et d’aller s'emparer de la hauteur de Koditali, située au sud-est de cette dernière. Les bataillons exécutent ce mouvement, franchissent au gué l'Oued-bou-
Merzouk, puis l'Oued-Rumel, et atteignent en colonne le pied de la position. Le général commandant la brigade détache en üraïlleurs, pour aborder le plateau supérieur, la 8° compagnie, commandée par le lieutenant Bidon. Peu d’instans après, il détache dans la même direction la 7"° compagnie, capitaine Vielle, puis ensuite la .4re, commandée par le lieutenant Soutoul. Inquiet sur le sort de ces compagnies qui disparaissent à la vue derrière la convexité du terrain, et qui évidemment vont se trouver sans direction unique et sans ensemble devant un ennemi très-supérieur, le colonel se porte immédiatement vers elles de sa personne. Il les trouve en effet trop disséminées et trop isolées dans des directions divergentes, La compagnie Bidon avait vigoureusement repoussé l'ennemi, et s'élait emparée d'une première masure ; mais les nombreux combattans sortis de Constantine ayant complé leurs adversaires, reprennent vigoureusement l'offensive, tant directement que par un mouvement sur les flancs. La compagnie Bidon, à peine appuyée par quelques hommes arrivant de la 7"° compagnie, est obligée de rétrograder, étant serrée de très-près ; enfin les têtes de colonnes de l’avantgarde paraissent et la reçoivent. La cavalerie se présente pour charger vers la gauche; maïs toutes les troupes sorties de Constantine prennent rapidement la fuite, et rentrent en grande confusion dans la ville.
On s'établit sur la hauteur de Koditali, et deux compagnies du Ac bataillon d'Afrique sont placées en tiraïlleurs sur l'extrémité de ce mamelon, pour tirer contre les embrasures et contre les créneaux. Pendant ces opérations, la compagnie franche avait été laissée en position sur le plateau entre les deux rivières pour protéger le passage du convoi contre un corps nombreux de cavalerie arabe qui cherchait à couper la communication.
Il est à présumer, vu la grande quantité de gens qui étaient sortis de Constantine, que, si ce jour la hauteur de Koditati eût été abordée rapidement par tout le corps d'avant-garde, précédé à peine de quelques éclaireurs, que l’on fût entré pêle-mêle avec les Constantinois dans leur wille; ou du moins , si la porte eût été fermée sur eux, que l’on en eût fait un grand carnage, dont le contre-coup eût pu être la reddition immédiate de la ville.
Cette journée nous a coûté : 5 tués, 5 blessés.
22 novembre. — Le matin, à la pointe du jour, un corps nombreux d'infanterie musulman, se présente avec résolution pour ‘attaquer le flanc gauche de sa position. Le bataillon, campé en carré
sur le plateau, prend ses armes ; maïs celles-ci, abimées par la pluie et la neige de la nuït, ne peuvent faire feu. La 8"° compagnie (Bidon) placée près de l'artillerie, sur le sommet du mamelon, défend et garde vigoureusement sa position par le feu et la baïon-
nette,
La 2%° compagnie (capitaine Tronesso) Ea 3° Id. (capitaine Gouvion) La sus Id. (lieutenant Ledieu)
sont détachées contre l'ennemi et l’abordent vigoureusement à la baïonnette, en même temps que la cavalerie charge le flanc droit de celui-ci, qui est immédiatement mis en déroute et éprouve des pertes assez considérables.
23 novembre. — Cette journé a coûté au bataillon : 1 homme tué, 1 blessé. |
2®° Compagnie, égarés : 4.
Le colonel fut aussi atteint d’une balle au menton.
23 nov.—Dès lematin.un corps nombreux de cavalerie se présente en arrière de la hauteur. de Koditati, sur les mamelons qui précédaient le camp du 3"° régiment de chasseurs. Le général commandant là brigade se porte à sa rencontre avec les chasseurs, le 17° léger, le 2"° léger et la 1'° compagnie du 1% bataillon d'Afrique et 2 pièces de montagnes. Il laissa au colonel Duvivier le soin de défendre le plateau de Koditati avec son bataillon et un bataillon du 17° léger. L'infanterie ennemie, peu nombreuse du reste, se présenta pour tirailler; mais le colonel fait établir rapidement quelques petits parapets en pierres ou en briques, et, avec une trentaine de tirailleurs ainsi cachés, il dégoûte l'ennemi, qui se retire bientôt, sans avoir blessé personne du bataillon.
Cette journée coûta 4 blessés à la compagnie engagée contre la cavalerie.
Le matin, le colonel avait proposé au général d’embusquer son infanterie et son artillerie sur la partie déclive de l'arrière de la hauteur de Koditati, de faire rétrograder sa cavalerie vis-à-vis la cavalerie arabe, et d'amener ainsi cette dernière sous le feu très-rapproché, et même sous les baïonnettes de l'infanterie et de l'artillerie embusquées d'avance. Il pensait qu'on obtiendrait ainsi un engagement réel et complet dont les conséquences ne pouvaient être que
très-avantageuses. Il regrette que son avis n'ait pas été agréé.
Ce même jour, à neuf heures du matin; la compagnie franche était partie pour rejoindre l'attaque de M. le maréchal.
Nuit du 23 au 24 novembre. — Vers 41 heures 1/2, l’ordre fut donné au colonel d'attaquer, avec le bataillon d'Afrique, la porte située en face de Koditati, nommée dans le pays Bab-Raïba (Porte du Marché). On mit à sa disposition 43 hommes du génie portant quelques pioches, quelques haches et un sac de 50 livres de poudre, etcommandés par le capitaine Grand et par deux autres officiers du génie ; on lui adjoignit également une section de deux obusiers de montagne commandés par le lieutenant d'artillerie Bertrand. A minuit moins un quart, la colonne se mit en route en tournant par la gauche de Koditati; maïs l'ennemi s’en aperçut bientôt et commença à tirer. La colonne fut arrêtée dans un fond très-près de la place, où elle était entièrement à couvert des feux de l'ennemi. Le colonel se porta de sa personne dans le faubourg pour mieux re- connaître les lieux; il plaça la 4° compagnie (Soutoul) sous un hangar à droite’; la 2%° compagnie (Troncosso) contre la mosquée au centre ; là, cette compagnie se trouvait entièrement cachée, et, ayant quelques sapeurs armés de pioches, elle devait chercher à s'établir solidement dans la mosquée. Il plaça également la 3"° compagnie (capitaine Gouvion) à gauche, derrière une espèce de contregarde en terre et en boue, où elle se trouvait défilée. Le but était d’avoir ainsi trois compagnies, qui, lorsque le temps serait venu, pourraient tirailler contre la place , et qui plus tard serviraient de réserve et d'appui en cas de malheur. Puis il a mené le reste de la colonne contre la mosquée, dans un endroit où elle était à peu près sans danger.
Avant d'engager la colonne dans la rue qui menait à la porte du marché , le colonel, sachant que vers la gauche il devait exister une autre porte nommée Bab-el-Djedid (Porte-Neuve) ; chercha à trouver le chemin qui pouvait y conduire ; mais nulle part il ne put rencontrer d'issue pour aller vers cette gauche. Il trouva un grand bätiment dont la porte très-large élait ouverte. Le capitaine Grand, accompagné de quelques chasseurs, l'explora ; mais il était sans autre issue, et il fut reconnu que c'était un fonduck (marché), probablement le marché aux huiles; il fallut donc se résoudre à aller directement sur la porte du marché par la grande rue qui y conduisait ; on le fit en glissant les compagnies paires suivant le côté droit, et les compagnies impaires suivant le côté gauche. L'artillerie suivit le même chemin, et, parvenue à trente pas de la porte, dans un
petit rentrant , elle chargea et tira deux coups contre celle-ci. Le lieutenant Bertrand y déploya beaucoup de courage en chargeant presque à lui seul ses pièces; car un créneau de flanc , et tirant à très-petite distance , frappait juste dans ce rentrant , et y renversait les canonniers et les chasseurs qui s’y trouvaient. Du reste, les balles sillonnaïent la rue, le canon y lançait de la mitraille, et il était presque impossible de passer d'un côté à l’autre sans être touché. Heureusement que ces côtés de la rue présentaient une suite de petites boutiques (hangars) d'une profondeur d’environ quatre pieds, qui mettaient en parlie les hommes à couvert.
Voyant que ces moyens d'artillerie, à cette distance, ne pouvaient rien produire d’efficace, le colonel se décida à porter son monde jusque contre la porte , afin d’enfoncer celle-ci avec la hache et le sac de poudre. Ge mouvement fut exécuté avec élan, et soldats et officiers vinrent jusque contre celle-ci. Le capitaine du génie Grand y était également ; maïs là, pendant dix minutes , on demanda vainement les haches et la poudre , rien ne répondit, ni à la voix du colonel, ni à celle du capitaine Grand, qui, bientôt blessé, fut obligé de se retirer. Voyant qu'avec des crosses de fusil et des baïonnettes il était impossible d'enfoncer cette porte bardée de fer, le colonel résolut de faire retirer son monde, et en donna l’ordre. A peine ce mouvement rétrograde fut-il commencé que des cris : Voilà des haches ! se fit entendre. On se reporta de suite vers la porte; mais ce cri était illusoire, et aucune hache ne s’y trouva : alors il fallut définitivement se retirer. Ge mouvement, excessivement dangereux, et dans lequel les hommes n'étaient plus animés par l'espoir de vaincre, se fit avec bien peu de désordre ; les pièces furent ramenées par le lieutenant Bertrand et un de ses canonniers: des caisses de munitions furent rapportées sur les épaules par des ehasseurs, car les mules avaient été tuées. La majeure partie des blessés fut également rapportée , et dès que les compagnies parvinrent à hauteur de la mosquée et de la contre-garde , elles y furent arrêtées et défilées.
Toutes ces compagnies furent alors reportées et reformées en colonne dans le premier fond , qui leur avait déjà servi d’abri. Le colonel fit donner aux compagnies du hangar, de la mosquée (dans laquelle on n'avait pu pénétrer) et de la contre-garde l’ordre d'envoyer en afrière des hommes ramasser les blessés ; cela fut exécuté autant que possible. Enfin, lorsque l’on crut s’apercevoir que tout ce qu'il était possible de faire était fait, on ramena le bataillon
lentement et en bon ordre ; on rentra au camp à trois heures et des mie du matin.
Pendant toute cette attaque, on ne fut appuyé par aucun coup de fusil ni aucun coup de canon du camp de Koditati ; ce qui fut une circonstance malheureuse, car une diversion sur Le feu de la balterie et des créneaux eût pu nous éviter des perles.
Le colonel attribue la non-réussite 1° au manque de moyens mécaniques indispensables pour briser la porte ;
2° Au peu de temps qu'on lui laissa pour se concerter avec le génie et l'artillerie. Il eût organisé une garde spéciale pour la poudre et pour les haches. Ileût donné des hommes pour traîner les pièces et pour porter les munitions, afin d'éviter d’y amener des mules toujours rétives et embarrassantes, Il vit le moment où on allait le forcer à partir sans le génie;
3° A l’ordre que le général avait donné au 2° léger de se tenir prêt à faire lui-même cette attaque; sans cet ordre ileût, dans toute la journée du 23, cherché à reconnaîlre où pouvait être cette porte de gauche que ses renseignemens particuliers lui indiquaient. Mais, occupé d’autres choses , il ne pensa plus aux moyens de faire réussir une attaque de l'honneur de laquelle on avait privé son bataillon,
24 novembre. À cinq heures du matin le bataillon fut prévenu de faire ses dispositions pour partir de suite, après l'évacuation des blessés ; il se forma de suite en colonne et se porta près de l’ambulance. 11 fournit un grand nombre d'hommes pour ce transport, et envoya un officier (M. Pillieux) pour surveiller cette évacuation et le prévenir du moment où elle serait achevée,
Le soleil était déja levé, l’on enlevait encore des blessés de l’ambulance , lorsqu'un officier, envoyé par le commandant Changarnier, du à° léger, au colonel, lui demanda pourquoi il différait tant à partir, et lui apprit que depuis bien long-temps le 17° léger, la cavalerie et le général s'étaient en allés, ce qu’il ignorait entièrement. Il sentit de suite combien sa position devenait périlleuse, il allait avoir derricre lui toutes les troupes sortant de Constantine. Il apercevait déja devant lui une trésnombreuse cavalerie dans l’angle des deux rivières, et il fallait passer soit ces deux cours d'eau, soit leur réunion au-dessous de leur confluent, dans des terrains difficiles et vis-d-vis de forces considérables, Il fit charger sept ou huit blessés qui restaient encore, et avec son bataillon, qui n'avait pas dormi de la nuit et qui se trouvait affaibli tant par ses pertes récentes que par le grand nombre d'hommes qu’il avait fournis pour porter les blessés, il se mit en marche. TL fut suivi par la section d’artille-
rie de montagne, qui devenait une responsabilité de plus, et par les 200 hommes du 2° léger.
Heureusement, le mouvement s’exécuta sans circonstances défavorables, on passa le Rumel à un gué au-dessus du confluent et qu'un seul homme nousindiqua. Toutes les précautions nécessaires, après le passage de la 1'e compagnie, furent prises pour assurer le passage du reste de la colonne et notamment de l'artillerie , pendant que les blessés passaient à un gué au-dessous. Le 2° léger exécula bien son mouvement d’arrière-garde, et , sans avoir trouvé aucun corps pour nous soutenir, on parvint sans grande perte au plateau de Sidi Mabrouck, sur lequel se concentraient les troupes de M. le maréchal. 5
Ce jour, le bataillon ayant rallié la compagnie franche , fit tête de colonne de gauche et alla camper au camp près du monument ruiné.
Cette journée coûta : blessés, 6 ; égarés, 4.
25, 26 et 27 novembre. — Dans cestrois journées le bataillon fit constamment l’arrière-garde de gauche, etest parvenu ainsi jusqu'au camp de M’jaiz-el-Hammar, après avoir franchi le. Ras-el-Akba. L’ennemi, qui le poursuivit avec acharnement, non seulement n’entama jamais ses tirailleurs, mais perdit beaucoup de monde par la fusillade peu nourrie, mais bien dirigée de ceux-ci , et ne lui causa d’autres pertes que : blessés légèrement, 6, dont 3 parmi les tiraïilleurs , auxquels il convient d'ajouter 3 blessés des jours précédens, qui n'avaient pas été connus des compagnies.
Le bataillon porta également comme égarés 13 hommes , que l'on supposa avoir été courir dans les autres colonnes, ou qui, ayant porté des blessés, en ont profité pourne pas rejoïndre.
Le principe dans toutes ces retraites fut d’avoir un petit nombre de tirailleurs très-disséminés ; une réserve toujours prête pour les protéger; de n’abandonner jamais une position que l’on allait céder à l’ennemi sans avoir préalablement occupé quelque autre position qui la maïtrisât, soit de front, soit d'écharpe, et de ne mettre jamais les tirailleurs en prise sur les sommets des côtes, maïs bien de les embusquer sur le revers.
28 novembre. Trois des compagnies du bataillon exécutèrent la retraite du passage de la Sybouse, au gué de M'jaiz-el- Hammar , sous les yeux de M. le maréchal : elles n’ont eu personne de blessé.
Le soir on campa devant Guelma ; deux hommes furent portés comme égarés.
29 novembre. Arrivée au camp de Moul-el-Fa.
30 novembre. Arrivée au camp de Drean.
4° décembre. Arrivée à Bone.
Dans toutes ces opérations de la campagne, les hommes des deux bataillons ont supporté les dangers, les fatigues et les privations avec une résolution admirable. Jamais le manque de vivres ou de sommeil ne les empêcha de se porter vigoureusement contre l'ennemi toutes les fois que l’occasion leur en fut donnée.
IL n’était peut-être donné qu’à de pareils hommes, apres leurs im-
menses pertes devant la porte, sans avoir goûté un seul instant de som-
meil pendant toute la nuit, de ne pas montrer la moindre hésitation, la moindre crainte dans leur retraite du plateau de Koditati, contre les troupes de Constantine d’une part , et la nombreuse cavalerie d Achmet- Bey de l’autre ; et lorsqu’en outre s’y joignaut l’idée fatale qu’ils avaient été abandonnés par toutes les autres troupes de leur brigade.
Bone , le 2 décembre 1836.
Le lieutenant-colonel commandant les deux bataillons , Signé: L. F. DUVIVIER.
Le colonel chef de l’état-major-général ,