‹ Explications du maréchal ClauzelChapitre 8 sur 62 · ILE · texte numérisé non relu

ILE

LEPÉDIFION DE CONSTANTINE.

Je l'ai dit, ce n’est point un livre de stratégie que je fais ici. Je n’ai point à faire comprendre à mes lecteurs les mouvemens compliqués d’une armée ; mais j'ai une tâche peut-être plus diffcile à remplir, c’est de leur faire suivre dans tous ses détails la campagne diplomatique qui, je puis le dire, a amené le non succès de l’expédition de Constantine ; et par suite ma destitution.

Comme je l'ai dit, M. Thiers s'était décidé à prendre un part décisif vis-à-vis de l'Afrique; il avait senti, comme moi, que si les demi-mesures sont fatales dans toutes les occasions ,; elles le sont encore plus vis-à-vis d’un peuple qui ne comprend l’autorité et la puissance que lorsqu'elles se montrent promptes, fortes, résolues, et, pour ainsi dire, excessives. Alors il voulut connaître mes idées et mon système sur le plan d’occupation à suivre ; alors je lui fis remettre par mon aidede-camp, M. de Rancé, une note, en date du 19 juillet 1836 (1), où était exposé le système d'occupation dont J'ai parlé plus haut. Ce système obtint l’approbation de M. Thiers.

(1) Voir la pièce ne 1.

or

En cette circonstance il me sera peut‘étre permis de

as As

dire ce que je pense de cette approbation. Comme il ne m'avait pas fallu un grandeffort de génie pour le concevoir, il n'avait pas fallu, pour l'approuver, que M. Thiers appelat à lui cetie intelligence supérieure qui lui rend accessibles les questions les plus diverses; il nous avait seulement fallu à l’un et à l’autre un même désir et une même volonté , le désir et la volonté de conserver Aloer ; car on aura beau dire, on aura beau faire, tout homme qui n'aura pas dans le cœur la pensée seerète de l'abandon de cette colonie, ne pourra de bonne foi, et maintenant que l'expérience est venue nous éclairer sur les dangers de l'occupation du littoral, nul homme ne pourra, disons-nous, chercher le salut, chercher la conservation de notre colonie que dans Ie système que j'ai développé plus haut. Quand on ne veut pas que les voleurs entrent dans une maison , on commence par en fermér les portes : Les plus grands principes de guerre se réduisent souvent à des applications aussi simples et aussi vulsaires que celle-là : loccupation de T RAS et Cunstantine n'est pas autre chose.

Cependant je m'étais entendu avec KE, Thiers ; une fois le but arrêté, il s'était montré large sur les moyens de l’atieindre. Non seulément, me ditil, nous vous donnerons en hommes et en matériel tout ce qui vous manque, mais si, lorsque vous serez à l’œuvre, dix mille soldats vous étaient nécessaires pour triompher plus rapidement et plus complètement, demandez-les, et nous vous les enverrons. R

Après de teiles paroles, je ne doutai plus de la conquête de Constantine ; mais c'était bien peu de chose.que la conquête de Constantine, à côté de la conquête qui me reslait à faire! celle-ci devait avoir lieu dans les bureaux de la guerre, et Dieu sait si jamais les Arabes ont si bien.

défendu leür pays que certains Français le font pour eux. Cependant, d’après les promesses positives du président du conseil, je ne trouvai pas alors au ministère de la guerre la résistance que J'ai rencontrée depuis. Dans une entrevue avec le ministre de la guerre, voici ce que je demandai et ce qui me fut accordé. Qu'on veuille bien prêter un moment d'attention sérieuse à ce qui va suivre, car c’est sur la dénégation des faits que je vais annoncer et que je déclare véritables, que le ministère actuel a bat le système par lequel il me renvoie la responsabilité de l'expédition de Constantine.

Je posai en principes :

1° Que je demandais 30,000 hommes de troupes francaises, 5,000 hommes de troupes indigènes régulières,

4,000 hommes de troupes indigènes irrégulières, soldées seulement pendant l'expédition de Constantine.

Et avant tout, et par dessus tout, je fis observer que je n’entendais pas, par 30,000 hommes de troupes francaises, 30,000 hommes d’effectif général, mais bien 30,000 hommes d’effectif réel ; c’est-à-dire 30,000 hommes valides, non employés au service des hôpitaux ou de l'administration , 30,000 combaltans enfin.

2° Je dis que l'opportunité de l’entreprise entrait autant dans le succès que la force matérielle qu’on y emploierait ; et je demandai, enconséquence, que l'envoi des troupes et du matériel füt entièrement achevé le 15 septembre.

3° Je demandai encore, qu’en attendant la complète exécution des promesses qui m'avaient été faites par le président du conseil, 3,000 hommes fussent immédiatement envoyés à Bone, pour se porter aussitôt sur Guelma, dont je faisais alors mon point de départ, et qui me permettait de fondre en un instant sur Constantine. En-,

fin je demandai que les sommes nécessaires pour m’entourer de tous les renseisnemens utiles en cette circonstance, et pour attirer dans notre parti le plus grand nombre possible de chefs influens , fussent mises en ma disposition.

Monsieur le ministre me promit tout d’abord les troupes que je demandais, c’est-à-dire les 30,000 hommes de troupes françaises, les 5,000 hommes de iroupes indigènes régulières, les 4,000 hommes de troupes indigènes irrégulières; mais il discuta long-temps sur la distinction que j'établissais sur l'effectif général et l’effectif réel, bien qu'il sût mieux que personne que dans une armée comme celle qui est à Alger, presque toute employée à tenir garnison ou à occuper des positions, 3 ou 4,000 hommes de plus ou de moins fussent une grande affaire, puisqu'ils devenaient la premiere FArtien disponible de l’armée d'opération.

M. le directeur-général du personnel de la guerre était présent à cette discussion, et ce fut lui qui y mit fin, en disant qu'on me compléterait un effectif sénéral de 33,000 hommes ; ce qui me donnerait, à peu de chose près, l'effectif réel Ha 30,000 hommes que je demandais.

Je n'insistai pas davantage, me confiant d’ailleurs dans les promesses de M. le président du conseil, et l’on passa à la discussion des autres questions.

De la part d’un homme de guerre aussi distingué que M. le maréchal Maison, elles ne pouvaient rencontrer aucune difficulté. Il fut convenu que tous les préparatifs et tous les envois seraient terminés le 15 septembre, et l’ordre fut donné, séance tenante, à M. le directeur-général du personnel de diriger sur-le-champ sur Bone: 1° Le bataillon d'infanterie légère d'Afrique, qui se trouvait alors en Corse, et dont l'effectif était de 1,700 hom-

‘ 30 mes. 2 Le troisième bataillon du 17° léger, dont les deux premiers étaient à Oran ei le reste en France ( pour les trois bataillons 1,600 hommes); en tout 3,300 hommes. En outre de ceci, le matériel, les moyens de transport devaient suivre d’une manière complète et rapide.

Sur la quatrième question enfin, rien ne fut décidé, mais le ministre répondit qu'il me serait accordé les fonds que javais demandés, mais que ce serait l’objet d’une réunion ministérielle.

Voila ce qui aväit été formellement demandé et formellement promis; voilà ce qui faisait de l'opération de Constantine une expédition dont le succès était, pour ainsi dire, infaillible ; car lorsqu'on verra tout ce qui m'a été contesté et refusé; quand on tiendra compte du nombre d'hommes dont j'ai pu disposer, quand on verra que j'ai du faire vers la fin de novembre une expédition demandée pour le commencement d’oetobre; quand on considérera que je ne suis plus parti de Guelma, comme j'aurais pu le faire, si les ordres du ministre de la guerre avaient recu leur exécution ; quand on aura reconnu coment furent anéanties dans mes mains les ressources que j'avais droit d'attendre des indigènes, ei qu’en même temps l'on verra que je suis arrivé jusque devant Constantine malgré les obstacles que le temps nous a opposés, que le colonel Duvivier s’est introduit jusque dans les premières maisons de la place, que sa reddition n’a tenu qu'à un de ces hasards dont les accusations font ensuite une imprévoyance, l’on sera forcé de convenir que Pexpédition telle que je l'avais conçue, comme j'avais demandé qu’elle füt faite, ne pouvait manquer de réussir.

Les conditions dont j'ai parlé plus haut avaient été, je le répète, si formellement demandées, si formellement promises, que j'écrivis à M. le général Rapatel une lettre

par laquelle je lui donnais des ordres, en raison des hommes, du matériel et des sommes dont je croyais pouvoir disposer ( voir la lettre du maréchal Clauzel , pièce n° 5, et l’état arrêté par le maréchal Maison }; je lui enjoignais d’ordonner au général de l’'Etang de s'occuper de la formation des corps indigènes, je lui ordonnais d’activer les perceptions de toutes sortes, nécessaires à l’expédition et à l’occupation de la régence d'Alger ; et enfin je lui exposais comment j’entendais ce système d’occupation , et comment il avait été adopté par le ministère.

Quelques jours après, je partis moi-même, pressé par les ordres du ministre, et je n'emportai aucuns doutes sur la volonté du ministère à l'égard de l'expédition de Constantine, et sur sa bonne foi pour les promesses qu’il m’avait faites.

À peine avais-je quitté Paris, que commença la crise ministérielle qui & amené au pouvoir le cabinet du 6 septembre ; en même temps commencèrent les hésitations, les dénépations, les contre-ordres qui ont été les véritables obstacles au succès de l'expédition de Constantine.

Du moment que le ministère du 22 février prévoit sa chute, il déclare ne pouvoir plus engager sa responsabilité vis-à-vis des chambres, pour une expédition qui peut dépasser les crédits votés par elles; il s'arrête, et donne aussitôt l’ordre de suspendre l'envoi des troupes destinées à Bone. Cette première faute, explicable par la situation dans laquelle se trouvait le ministère du 22 février, cette prémière faute qui nous enlevait la position de Guelma, qui nous empéchait de nous poster à dix-huit lieues de Constantine, qui nous enlevait la soumission de tout le pays compris entre Guelma et le camp de Drean ; cette première faute n’est pas de mon fait. Je suis général pour commander les troupes qu’on me donne, mais non pas pour faire des opérations sans troupes.

Cependant plus de trois semaines s’écoulent dans cet état d'incertitude et d’hésitation ; en attendant, le découragement gagne l’armée, qui ne sait plus ce qu'on veut faire d’elle, et l'espoir renaît dans le cœur des Arabes. Le bey Achmet qui, s’il nous avait vus agir vigoureusement comme nous nous en vantions, serait venu peut-être nous apporter humblement à Guelma les clefs de Constantine, le bey Achmet se réveille. Tandis que nous perdons le temps, il le met à profit; il marche sur Bone, vient attaquer le camp de Drean, châtie les tribus qui s'étaient compromises pour nous, leur apprend qu'il n’y à aucun fond à faire sur nos promesses , nous déconsidère dans un pays-où l’action de combattre suit immédiatement la menace qu'on en fait, et nous perdons à la fois notre position militaire et notre position morale.

Et, qu'on me permette de le dire ici, les hommes qui ne combattent qu'avec les idées ont cette singulière prétention de croire que les militaires ne combattent qu'avec les armes ; un bon capitaine combat à la fois par la confiance qu'il inspire à ses soldats et par la crainte qu’il imprime à ses ennemis.

En Afrique, vis-à-vis de la plupart des indigènes , il combat en leur persuadant qu’il soutient une juste cause, qu'il est le représentant de la volonté d’un grand état, que ce qu'il veut, son gouvernement et sa nation le veulent; alors ce n'est plus pour ces Arabes intelligens et bien informés, la lutte de quelques bataillons contre toute une population; c’est la lutte de la grande nation française contre les Arabes, et alors les Arabes se soumettent, même avant d’avoir été attaqués; alors on fait un refuge, un secours, une alliance de ce qui, grâce à une coupable incertitude, devient bientôt de la défiance, du mépris, de l’hostilité. |

Pressé par le temps, pressé par les circonstances, je

commençai à comprendre que je ne devais plus m’attendre qu’à une faible partie des secours qui m’avaient été si formellement promis; je ne voulus point me fier aux lenteurs d’une correspondance qu’on pouvait retarder à volonté, et j’expédiai M. de Rancé à Paris, afin de réclamer 10,000 hommes de troupes pour le 15 octobre au plus tard , car je n'avais dans toute la régence qu'un effectif général de 28,000 hommes, qui seréduisaient à un effectif de 23,000 combattans au plus; j'avais déjà perdu l'espoir de trouver aux environs de Bone les 4,000 hommes de troupes auxiliaires, indigènes, irrégulières.

À peine arrivé à Toulon, M. de Rancé écrivit une

lettre au ministre de la guerre, en date du 20 octobre 1836, par laquelle il rappelait tout ce qui avait été convenu entire moi et l’ancien ministère, et en demandait l'exécution (voir la lettre de M. de Rancé, pièce n. 6). Au moment où celte dépêche parvint à Paris, voyons quelles étaient les dispositions du nouveau ministère, relativement à la question d'Afrique. J’examinerai cette question avec sincérité, sans passion et sans arrièrepensce. |

Le nouveau ministère avait parfaitement compris que la manière dont-M. Thiers avait envisagé la question d'Afrique était la seule raisonnable , la seule possible et surtout la seule populaire. Il ne voulait pas laisser dans les mains de M. Thiers une arme dangereuse, en renoncant à ce que celui-ci avait voulu entreprendre; en même temps il eut craint de faire présumer, en me destituant, qu'il voulait éloigner du maniement des affaires de l’Afrique l'homme qui les avait prises le plus à cœur, et en qui le pays voyait le représentant du système de conservation et de colonisation.

Dans cet état de choses, voici ce qui fut décidé : envoyer sur-le-champ en Afrique le troisième bataillon des régi-

mens, de manière à compléter l'effectif général de 30,000 hommes, faire grand bruit de ces envois , comme une preuve non équivoque du désir des ministres de marcher dans une voie qu'ils savaient populaire : puis, se reirancher imperturbablement dans une querelle de mots ; car c'est parce que j'ai élé battu sur les mots à Paris que nous avons été obligés de nous retirer devant Constantine. On medisait, dans la personne de M. de Rancé , mon aide-de-camp : — Vous avez demandé 30,000 hommes, et vous les avez.

— Mais j'ai demandé 30,000 hommes d’effectif réel, et non pas 30,000 hommes d'effectif général.

— Vous avez demandé 30,000 hommes de troupes francaises, et vous les avez. Ceci est écrit, le reste ne l’est pas. | | — Mais J'ai demandé 5,060 hommes, de troupes indisènes régulières qu'il n'est plus temps d'organiser.

— Vous avez demandé 30,000 hommes, et vous lés avez.

— Mais j'ai demandé 4,000 hommes de troupes indigènes irrégulières , sur lesquelles je ne puis compter, depuis que vous avez laissé prendre à Achmet dix-huit lieues de pays, entre Guelma et Bone, depuis que vous avez laissé son influence s'établir à la place de la nôtre, depuis que vous avez contremandé l'envoi des 3,000 hommes qui devaient se porter sur Bone.

— Vous avez demandé 30,060 hommes, et vous les avez.

On ne put faire sortir aucun des ministres de cet inexpugnable retranchement écrit; ils firent du mot 30,000 hommes un fort d'où rien ne put les déloser, ni raison, ni appel à des promesses passées, ni l'intérêt de la colonie.

Après de nombreuses entrevues avec M. de Rancé, tout ce qui m avait été promis mefut positivement refusé, et ce-

pendant en même temps le ministre de la guerre demandait à mon aide-de-camp une rote qui lui füt remise (voir aux pièces la note n°7), comme s’il désirait de nouveaux renseignemens sur une question contre laquelle, je dois le croire, on avait déjà pris une résolution irrévocable. Dans ses diverses conférences avec les ministres, M. de Rancé avait laissé entrevoir que je pourrais donner ma démission si l’on me refusait les secours qui m'avaient été promis, et surtout si l’on renoncçait à l'expédition de Constantine. Ce fut sans doute pour cela que le conseil des ministres arrêla qu'après m'avoir refusé tous ces secours, il enverrail M. le général Damremont à Alger avec les pouvoirs nécessaires pour recevoir ma démission et me remplacer dans Île gouvernement de la colonie. En même temps M. de Rancé recul l’ordre de repartir avec ce général , et voici les paroles qu'il me rapporta de la part de M. le ministre de la guerre :

__« Dites bien à M. le maréchal que je suis persuadé que tout le ministère est entièrement convaineu que l’expédition peut se faire avec les moyens que le souverneur-général tient aujourd'hui à sa dispotion. Dites-lui que nous repardons comme utile ÿ comme nécessaire, que celte expédition ait lieu. Dites-lui bien enfin que, comme ministré de la guerre, je le presse vivement de la faire, et que, comme général Bernard , qui ai toujours été et qui suis toujours sincèrement attaché au maréchal Clausel , je désire vivement qu'il la fasse... Entendez-vous , M. de Rancé ? dites-lui bien cela. »

Je l'ai dit, ces paroles me furent textuellement rapportées par M. ace Rancé, et, maloré l’habiloté avec laquelle, dans les dépêches officielles, on me laissait le juge de. l'opportunité ou de Pinopportunité de l'expédition , je crus à la sincérité du vœu ëxprimé par M. Île général

Bernard ; je ne voulus pas lisser faire à un autre une

expédition que je croyais devoir m'appartenir par cela même qu'on la rendait plus dangereuse. D'ailleurs, pendant que M. de Rancé se rendait à Paris, confiant dans les précédentes dépèches du ministère qui me disaient qu'il ne mettait aucun obstacle à l'expédition, j'avais annoncé que les Arabes allaient être punis de leur insubordinalion; j'avais noué des relations qui pouvaient compromettre un grand nombre d’indisènes si je ne donnais pas de suite à mes projets; enfin j avais cru que les nécessités du 29 février ne frapperaient pas moins le ministère du 6 septembre. Il m’étaitimpossible dereculer sans compromettre la dignité de la France aux yeux de l’Afrique et du monde entier. J'avais rendu l'expédition de Constantine indispensable; c'était à moi à la faire, etjela fis : c’est ici que]j'ai commis ma première et ma seule faute; cette faute, c’est de n’avoir pas remis mon épée dans le fourreau, c’est de n’avoir pas donné ma démission , c’est de n'avoir pas déserté mon poste. Je dois le reconnaitre, jy aurais gagné comme homme politique : celte résolution m'aurait valu de trouver des appuis là où j'ai trouvé des accusateurs, qui peut-être ne se sont faits les miens que parce qu'ils étaient ceux d’un ministère qui m'abandonnait.

On m'a beaucoup reproché de céder à la vanité de guerroyer, comme si l’homme qui depuis 92 jusqu’en 1814 n'avait pas quitté les champs de bataille devait encore avoir beaucoup dans le cœur cette soif de combats qui brüle et égare souvent les jeunes sénéraux. On a supposé que j'allais à Constantine dans l'espoir d'y trouver des trésors, comme si celui à qui il a été offert cinq millions pour proposer seulement et négocier l’abandon d’Alger avait besoin d'aller chercher bien loin des occasions de pillage et de vol, s’il eüt été un homme de vol et de pillage. Une pensée plus grave, plus nationale, plus haute, m'a décidé à tenter, malgré tout, l'expédition de

Constantine : c’est qu'une fois à Constantine nous étions si complètement les maîtres du pays, que c’eüt été une lâcheté trop manifeste que de prétendre l’abandonner , et que je voulais mettre quelques hommes dans la nécessité de montrer à visage découvert cette licheté qu'ils ont dans le cœur et qu'ils déguisent sous des prétextes d’humanité ou d'économie.

Cependant , avant de partir, j'écrivis à M. le ministre de la guerre (1) pour lui bien expliquer ma position, pour lui dire qu'en acceptant la responsabilité qu'on menvoyait je ne me laissais point tromper à toutes les menées par lesquelles on avait contrecarré mes projets. Dans celte lettre, je rappelais toutes les paroles données, tous les secours promis verbalement, toutes les choses faites de bonne foi. Le 3 novembre il me fut répondu par une lettre où étaient rappelés et extraits avec soin tous les mots écrits et perdus dans de nombreuses dépèches , et qui semblaient prouverqu'à aucun moment el en aucune manière le gouvernement n’avait précisément ordonné l'expédition de Constantine (2).

Cette lettre est l'une des campagnes les plus habiles exéculées dans le ministère de la guerre. J'avoue que jy fus battu, car moi je n'avais pour me défendre que des paroles données, des plans formellement mais verbalement acceptés, une nécessité générale mais obligatoire de tout faire pour le salut de la colonie, à la condition de me voir blamer si je faisais ceci plutôt que cela: je n'avais pour moi que ma conscience et le témoignage d'une vérité qui n'avait pas été mise sur le papier, tandis que le ministère avait pour lui de petits bouts de phra-

(1) Voir, aux pièces n° 8, la lettre du maréchal Clauzel, (2) Voir aux pièces la lettre n° 9.

ses fort bien arrangés, très-perfidement glhissés dans les dépêches, et dont, je l'avoue, je n'avais pas d'abord compris suflisamment la portée, Et puis, s'ilfauttout dire, je sais depuis long-temps l'influence secrète et fatale qu'une bureaurcralie jalouse exerce dans le ministère de la rue Saint-Dominique ; et, quand on me rappelait dans cette singulière dépêche du 3 novembre une lettre signée du ministre de la guerre, où on prétendait que le gouvernement du rot aurait désiré qu'il reüt pas été encore question de l'expédition de Constantine, J'avais à choisir entre les expressions de cette lettre et Les paroles que M. de Rancé m'apportait au nom de ce même ministre; paroles sorties de sa bouche, paroles prononcées dans l’effusion du cœur et en dehors de toutes ces’ petites combinaisons par lesquelles on préparait une retraite habile à la responsabilité ministérielle.

Je choisis donc , je pris la parole d’un homme d’honneur , apportée par un homme d'honneur, et Je ne doutai ‘pas que le ministère ne désirät l'expédition de Constantine, surtout quand l’arrivée d’un des fils du roi sembla m'apporter de son côté une nouvelle attestation de la volonté du ministère.

L) 1] L L ? L Mais] avais aussi des preuves écrites.

Le 22 octobre on me disait

Monsieur le maréchal.

Je vous ai fait connaître, par ma dépêche télégraphique d'hier, que j'ai appris avec satisfaction que vous entrepreniez l'expédition de Constantine, et que vous n'étiez pas inquiet des résultats. Je vous ai annoncé en même temps que S. À. R. Monseigneur le duc de Nemours est confié à vos soins, que le prince arrivera à Toulon le 25, et qu'il sembarquera immédiatement pour être transporté à Bone.

Je confirme cet avis, et je me hâte de vous dire que j'ai éprouvé une vive satisfaction de la nouvelle marque de confiance que vous donne le roi. L'intention de Sa Majesté est que S. A. R. Monseigneur .:

le duc de Nemours assiste à l'expédition de Constantine comme le prince royal a assisté à celle de Mascara. L'armée sous vos ordres verra dans la présence de Monscigneur le duc de Nemours dans ses rangs un témoignage patent de la sollicitude du roi pour le corps d'occupation d'Afrique. C’est, en outre, une preuve de l'intérêt que prend Sa Majesté au saccès de l'expédition de Constantine.

Je vous prie de prescrire les mesures que vous jugerez convenables pour la sûreté de Monseigneur le duc de Nemours.

Recevez , etc.

Le ministre secrétaire d'état de la guerre ,

Signé : BERNARD.

Je crus à tout cela, et voilà la véritable faute que J'ai commise vis-à-vis demoi-même, celle qui, comme je l’ai déjà dit , a été la première cause des accusations de tout genre dont on ma poursuivi, car la faute n'a pas été de faire l’expédition de Constantine, et je dois même dire que la faute n’a pas été de la faire précisément avec les forces quon m'avait laissées, mais la faute a été de ne pas savoir, que pour servir la France , il fallait avoir un contrat en règle passé par-devant ministres; la faute a été de n'avoir pas préféré ma position et ma dignité personnelle à la position et à la dignité de la France; la faute a été d’avoir pensé à elle et pas à moi. Et, si on venait à me reprocher maintenant la retraite de Constantine, Je dirais encore : Si J'avais fait cette expédition comme je l’entendais et à l’époque où j'entendais la faire, c'était une opération sure ; et cependant je ne crois pas avoir manqué à mes devoirs de général, de l'avoir entreprise lorsqu'elle présentait des chances de dangers. La guerre est un jeu qu'il faut rendre aussi sûr que possible ; mais ce n'est pas un jeu devant lequel un capitaine doive reculer parce qu'il a une chance contre lui. Cette chance, je l’ai rencontrée. |

Il fallait la prévoir, m’a-t-on dit de tous côtés; eh bien!

je déclare que, si je l'avais prévue, je l’aurais bravée, car je n’aurais pas prévu qu'au lieu de me donner des moyens de transports vigoureux et actifs, l’'administralion militaire n’aurait que des moyens de transports éreintés et sans vigueur; je n'aurais pas prévu que l’on ne pourrait trouver dans toute la France trente-trois prolonges que je demandais instamment, que je n’obtiendrais que le matériel usé de l’ancienne expédition de Morée; je n'aurais pas prévu, je dois le dire, que la démoralisation serait semée dans l’armée par des hommes qui y étaient étrangers, et dont le courage nous a encore plus failli que mes prévisions. Et d’ailleurs, il faut bien le dire pour répondre à toutes ces criailleries qui jugent d'une façon si lucide après l’événement, il y a une saison de pluies en Afrique, comme il y a un hiver en France; mais cette saison ne commence pas plus à tel jour et à telle heure en Afrique que la gelée ne commence à tel jour et à telle heure en France; et, si, en face d’une expédition qui n'aurait pas du durer plus de huit ou dix jours, J'avais dit : — Je ne la ferai pas, parce qu’il peut pleuvoir : il est probable que les quolibets et les accusations dont on m'eut accablé eussent été d’une nature autrement violente que ceux que j'ai eus à subir. Mais, avant toute chose, il faut qu'on sache en France, pour l'instruction des généraux qui me succéderont et des critiques qui les jugeront , qu’il y a en Afrique deux époques de pluies : la première, qui s'appelle pluie de culture, et qui laisse après elle plus d’un mois sans qu’il tombe une poutte d’eau jusqu'à ce que commence la pluie d'hiver. Cette pluie de culture était tombée, le temps était redevenu beau ; mon expérience personnelle et le témoignage de tous les habitans du pays m’avaient appris qu'il y avait vingt chances pour une qu'il se maintiendrait. Malheureusement la pluie est venue, et, quand on a vu la pluie,

les habiles m'ont dit que c'était la pluie que je devais prévoir.

Remarquez que je défends ici la position où l’on m'avait mis, que je n'en suis plus à parler d’une expédition faite au mois d’octobre, et partant de Guelma avec une armée beaucoup plus nombreuse; je parle d’une expédition telle que j'avais été poussé à la faire , dans un temps qui m'était peu favorable el avec des ressources minimes. Puisque j'en suis à ce sujet, je vais le compléter tout de suite. Je vais sur-le-champ vider cette querelle entre moi et mes ennemis.

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