L. XII
(B) Tacit., 4nn., IV, 36. Sueton., Tiber., 37. Dio Cassius, p. 619. On reprochait aussi à Cyzique d’avoir négligé d’achever le temple d’Auguste qu’elle avait commencé à construire.
(6) Cedren., page 374. Par.
(7) Cedren., page 437. B.
(8) Zonaras, XVIII, 9, vol. I, p. 274. B. Joh. Skylitza Curop., p. 816, D.
par Strabon (1), dans l'ile même, et de Pandermo, sur la terre ferme, à l'est de l'isthme qui joint au continent la péninsule de Cyzique. Pandermo n’est qu'une corruption d’un nom plus ancien, que les Grecs emploient encore quelquefois pour désigner cette localité, Paxormos, et qui remonte à la langue classique; il s'explique parfaitement par les avantages que présente ce mouillage, au fond d’une belle rade qui n’est ouverte qu'à un seul vent, celui du nord-est; dans la mer de Marmara, où manquent les ports naturels, un pareil abri rend encore à la navigation de précieux services. Erdek et Pandermo ne cessent de tirer des ruines de Cyzique, inépuisable chantier, les matériaux de leurs maisons, de leurs églises, de leurs mosquées, de leurs fontaines, de leurs tombeaux, et on ne peut imaginer combien chaque génération détruit ainsi de marbres portant des inscriptions ou des bas-reliefs. Un ouvrier turc, d'Erdek, me montra dans sa boutique une dizaine de grandes dalles de marbre de Proconnèse, toutes couvertes, me dit-il, d'écriture fine et serrée quand il les avait retirées de Cyzique; il avait eu la patience de les retailler complétement et de faire disparaître, à la pointe de l'outil, toutes les lettres grecques pour en tirer des cippes funéraires à l'usage de ses coreligionnaires.
Les gens du pays appellent maintenant Bal-kiz-sérat, « palais de Bal-kiz», les ruines de Cyzique, ou plutôt celles d’une tour byzantine située à l'extrémité sud-ouest de l'enceinte. Balkiz (mot à mot «la fille du miel »), est le nom que les Orientaux donnent à la reine de Saba, qui joue un si grand rôle dans les récits par lesquels les amusent leurs poëtes et leurs conteurs, et M. Texier a retrouvé cette dénomination appliquée, sur plusieurs autres points de l'Asie Mineure, à des restes d'anciens édifices. Quel rapport découvrir pourtant entre la reine de Saba et le souvenir de Cyzique? De Hammer raconte, d’après un auteur oriental, que le fils du sultan Orkhan, gouverneur de la province autrefois appelée Mysie, visitant ces ruines, sans doute alors bien plus considérables qu'aujourd'hui, se serait extasié sur la magnificence des édifices dont les débris encore imposants s’offraient à lui de toutes parts, et les aurait comparés à ceux de Palmyre, à cette Tadmor que les traditions arabes rapportent avoir été bâtie dans le désert par le roi Salomon pour sa noire maîtresse. Mais on peut prendre cectte anecdote pour un récit arrangé après coup, et suggéré par le désir qu'auraient eu les Tures de se rendre compte, à leur manière, d'un nom dont le sens leur échappait. D'après un excellent esprit, W. Martin Leake, qui n'a guère moins fait pour la géographie comparée de l'Asie Mineure que pour celle de la Grèce continentale, il y aurait là une de ces méprises étymologiques comme en a beaucoup commises la transmission populaire, et Bal-kiz ne serait autre chose qu'une altération et une abréviation des deux mots taux Kÿlmos. Il cite plusieurs autres exemples de noms anciens où les Tures ont substitué ainsi le son du B à celui du P, et Hamilton, qui avait pu aussi vérifier le fait, adopte son explication (2). Enfin un paysan grec, avec qui je causais au milieu des ruines de Cyzique, me fournit, sans le savoir, une troisième étymologie, que je livre, sous toutes réserves, au jugement du lecteur. « Nous avons, me dit-il, retiré cette année une douzaine d'oques de miel des trous de la tour; des enfants sont montés sur le haut du mur et ont tout déniché.» Les abeilles sauvages aiment ces endroits retirés et ces cachettes obscures. Or Bal-kiz veut dire proprement la fille du miel, la fille au miel. L’imagination populaire n'aurait-elle pas inventé autrefois quelque fée qui habiterait les ruines désertes, et pour qui l'abeille, docile et industrieuse servante, irait déposer aux plus profondes fentes des vieux murs croulants ses savoureux trésors ?
(1) Strabon, XII, 1, 43 XIV, 1, 6.
{et WI, 33.
(2) Leake, Journal of a tour in Asia Minor, page 271. Patras, dans le Péloponnèse, est appelé, dit-il, par les Turcs Balabatra, et un historien turc, Abubekr Ben Behrem, mentionne dans le district d’ Baliamboli (raaxv rôuv). Cf. Hamilton, Researches in Asia Minor, t. 1, p. 104.
Artaké existait déjà du temps d'Hérodote, qui la nomme deux fois, IV, 3,
Aïdin une localité qu’il appelle
MO
Quoi qu'il en soit de ces conjectures, les ruines de Cyzique, au premier abord, ne répondent pas tout à fait à l'attente qu'excite un si grand nom. Par l'étendue que couvrent ces débris, par les énormes amas de pierres que l'on rencontre à chaque instant, par la quantité de marbres et de morceaux d'architecture qui gisent parmi les ronces, ou que fait sortir sans cesse de terre le hoyau du vigneron, on se fait encore une idée de l'importance de la cité; mais il ne reste ici aucune de ces ruines imposantes, aucun de ces nobles fragments qui rendent l'illusion de l'ensemble, et qui permettent à l'imagination de ressaisir un instant, comme par une rapide hallucination, l'impression de l'ancienne splendeur. Pas une colonne debout dans la plaine ou sur la hauteur. Outre les murailles, presque partout cachées sous un épais fouillis de végétation parasite et luxuriante, les seuls restes d'édifices qui apparaissent au-dessus des branches et se détachent à l'œil, ce sont de grandes piles de maçonnerie appartenant à l’ancien amphithéâtre.
Ce qui rend d'ailleurs les recherches plus difficiles ici que partout ailleurs, c’est l’épais fourré qui couvre presque partout les ruines, plus dru et plus impénétrable aux endroits où se trouvent les plus considérables débris. Pour découvrir l'emplacement de tous les anciens édifices il faudrait commencer par mettre le feu à ces maquis de lauriers, de fenouils en arbre, de térébinthes, de coudriers sauvages, de lentisques et de chènes-verts, liés et comme tressés ensemble par une trame de ronces.
Malgré toutes ces difficultés, nous résolûmes de dresser le plan des ruines de Cyzique, travail que n’avait encore tenté, où du moins que n'a encore présenté au public aucun des voyageurs qui nous ont précédés (1). Deux jours entiers furent consacrés à ces relèvements, et si nous nous contentons de donner au tracé que contient notre planche IIT le titre d'Æsquisse topographique, c'est que la nature du terrain multipliait devant nos pas des obstacles dont nous n'avons pu triompher complétement dans le court espace de temps que nous devions consacrer à cette étude; nous n'indiquons aucune portion de muraille, aucune trace d'anciens édifices qui n'existe et que nous n'ayons vue; mais sous tout cet enchevêtrement de rameaux feuillus et de lianes grimpantes doivent se cacher bien d’autres vestiges qui maintenant se dérobent à tous les yeux. Sur presque tous les points de l'espace compris dans l'enceinte, et surtout dans la basse ville, des fouilles, même superficielles et poussées un peu au hasard, ne pourraient manquer de donner d'importants résultats.
Bâtie moitié sur un contre-fort du mont Dindymus que Strabon appelle la « montagne des ours » (Âgxrov 8gos), moitié dans la petite plaine qui bordait le détroit maintenant changé en un marécage cerné par deux isthmes de sable , la ville était entourée d’une enceinte dessinant un polygone irrégulier, dont le point le plus élevé se trouve au nord-est, sur une saillie de la montagne, qui a dù servir d’acropole. On peut, quoique à grand'peine, suivre encore le mur antique dans les deux tiers environ de son développement; à l'occident seulement nous n’avons pu en retrouver la trace, et nous ne saurions dire quels détours il faisait, sur la rive
M. Texier, qui visita en 1835 les ruines de Cyzique, donne seulement une vue pittoresque de l’amphithéätre, pl. 106 de son grand ouvrage. Il avait, dit-il, dressé le plan topographique de la ville, mais, à cause du grand nombre de détails qu’il contenait, il a dù renoncer à le faire entrer dans l’atlas (Description de l'Asie Mineure, t. W, p. 167). C£. Hamilton, Researches in Asia Minor, ch. XXXVL. Sestini (J’oyage dans la Grèce asiatique, lettre 6), ne donne qu'une description rapide et vague, d'après laquelle on peut pourtant conclure que les ruines de Cyzique, depuis l’époque où il les vit (1779), n’ont pas sensiblement changé d'aspect. Pococke (1737) parle d’édifices et de traces de portiques que nous n'avons pas retrouvés sur le terrain (p. 283-287 du t. V de la traduction française). Nous avons seulement remarqué, sur le rivage, entre le chemin de Pandermo et l'angle sud-est des murailles, un certain nombre de fûts de colonnes cannelées, en marbre blanc, qui ont dù appartenir à un édifice d'ordre corinthien, et, de l’autre côté de la ville, sur le chemin d'Erdek, des sarcophages brisés et à demi enterrés; ces tombeaux étaient placés le long de la voie qui de Cyzique con-
duisait à Artaké, devenu une sorte de faubourg de la grande cité voisine.
droite du ruisseau, en se dirigeant de la tour Bal-kiz vers l'angle du plateau de l'acropole; il semble pourtant, d'après la direction qu'il prend au nord-ouest de ce plateau, et d’après des arrachements qui se trouvent un peu plus loin dans le prolongement de cette ligne, qu'il laissait en dehors de l'enceinte l'amphithéâtre et le théâtre, ainsi que les souterrains marqués C sur le plan: Ces constructions auraient été élevées sous l'empire, à une époque où la paix profonde qui régnait dans le monde soumis aux Romains engageait partout les provinciaux à franchir les limites de leurs vicilles murailles, qu'ils pouvaient croire devenues à tout jamais inutiles. C’est vers l’est que le mur est le mieux conservé; comme il est appuyé partout, de ce côté, à des terre-pleins boisés, nous n'avons pu,dans toute cette partie du périmètre, en mesurer l'épaisseur; celle de la muraille du sud est de trois mètres. C’est un ouvrage qui appartient à la plus belle époque de l'architecture militaire des Grecs, à la première moitié du quatrième siècle avant notre ère. Assemblés sans ciment, les blocs de granit sont posés alternativement en carreaux et en boutisses (1); la régularité ct de l’ensemble per-
des assises, le soin avec lequel les pierres sont appareiïllées et l'heureux asp mettent de comparer cette enceinte à celle de Messène, construite vers le même temps. Nous donnons en élévation (pl. IV, fig. 7) deux des faces d’une tour marquée à sur le plan général (pl. Il); ce croquis permettra d'apprécier le beau caractère de ce travail. C’est bien cette enceinte que se hâta d'élever la cité hellénique, dans le premier essor de sa prospérité naissante, quand, après la paix d’Antalcidas, elle eut chassé la garnison perse et conquis son indépendance; c'est cette même enceinte qui a résisté aux assauts de Mithridate. Dans toute la partie haute de la ville, nous ne trouvons pas trace de réparations modernes, ni dans la longue courtine qui contourne l’acropole, et qui de là se prolonge vers le sud sur une longueur d’environ six cents mètres, ni dans l'espèce de bastion irrégulier, muni de plusieurs tours, qui fait une si forte saillie sur la face orientale du mur; mais il y en à à l'angle sud-ouest, à la tour Bal-kiz et à celle qui en est voisine; l'une et l’autre sont hexagonales, tandis que toutes les autres sont carrées, et dans les murs de ces tours, ainsi que dans la courtine qui les joint, on voit des assises alternatives de pierres et de briques; sur d’autres points de la muraille méridionale, au-dessus des assises helléniques restées en place, il y a des surcharges en pierraille; c’est évidemment là le résultat d’un travail de restauration entrepris à la fin de l'empire. De ce côté, où se pressaient, dans le voisinage de la mer, les magasins et les édifices publics, la ville avait dù franchir et peut-être démolir son enceinte; mais, dès la fin du troisième siècle
ie
de notre ère, les ravages de cette armée de Goths, qui pillèrent, en 265, tout le nord de l’As Mineure avant de passer en Grèce (2), avertirent les cités de mettre leurs murailles en état de
résister à un coup de main; ce serait sans doute alors que Cyzique aurait relevé et complété ses fortifications. Quoi qu'il en soit, un siècle plus tard, dans la guerre que soutint Procope contre Valens, nous voyons pour la dernière fois Cyzique apparaître dans l’histoire comme étant encore en possession de tous ses moyens de défense, avec ses inexpugnables remparts, ses édifices célèbres et son port de guerre (3). La tour Bal-kiz est à peu près le seul échantillon qui nous reste des restaurations postérieures au siècle heureux des Antonins (v. pl. II, fig. 3); grâce à ses murs épais, à ses faces percées de meurtrières, elle pouvait rivaliser, sinon par sa beauté, au moins par sa force, avec les tours helléniques où était venu se briser l'effort et échouer la fortune du grand Mithridate.
(1) C'est tout à fait l'appareil du théâtre d’Alinda, en Carie. V. Le Bas, Joy. arck., Architecture, in-f°, t. II, pl. 2 et 3. (2) Ils prirent et saccagérent Nicée, Kios, Apamée et Prusa ; d’après Zosime (1, 35), qui insiste sur ce détail, Cyzique aurait été sauvée par une crue du Rhyndacus, qui aurait arrêté les barbares. D’après un autre récit, plus vague, et qui icum et Asiam,
paraît mériter par là moins de créance, Cyzique aurait partagé les malheurs des cités voisines : « Inde Cÿ deinceps Achaiam omnem vastaverunt », dit Trebellius Pollio dans la Fe de Galien, e. 13. (3) Voyez la description de Cyzique et le récit du siége dans Ammien Marcellin, XXVI, 23, Cf, Zosimus, IV, 6.
ae 19
Dans la partie méridionale, comme dans la partie orientale du périmètre, les tours sont trèsinégalement distribuées et séparées par des intervalles très-variables. Il n’y a quelque régularité que sur le contour du grand bastion oriental où les tours, plus multipliées que partout ailleurs, sont écartées l’une de l’autre d'environ cinquante mètres. On remarque aussi, en quelques endroits, des brisures de la ligne que forme le mur, des espèces de ressauts et de dents qui facilitaient la résistance en permettant aux défenseurs de la ville de varier la direction de leur tir et d’écraser l'ennemi sous des projectiles lancés en même temps de différents côtés.
Au sud de la ville, une espèce d'étang, de forme rectangulaire, et qui paraît contenir plus d'eau que le marais qui occupe l'intérieur de l'isthme, est encore entouré, sur une des trois faces par où il pénètre dans l'enceinte, d'assises helléniques assez bien conservées; à l'angle nord-est seulement, ces constructions disparaissent sous des terres amoncelées recouvertes de
broussailles. Dans ces à
sises, qui continuent la muraille de la cité, nous verrions les restes du mur de quai de l'un de ces deux ports fermés dont parle Strabon; l'autre, dont nous n'avons point retrouvé aussi clairement la trace, devait être situé quelque part entre le point où nous avons perdu la direction de la muraille, sur la rive gauche du ruisseau, et l'endroit où celle-ci s’est de
nouveau montrée à nous, dans le voisinage de la tour Bal-kiz. Quelques assises, que nous avons remarquées sur la rive droite du ruisseau, sont dans le prolongement de celles qui nous paraissent avoir formé le fond du port oriental, et pourraient avoir appartenu au port occidental.
Nous avons reconnu, dans la muraille méridionale, la trace de deux des anciennes entrées
de la ville. L'une d'elles, située tout près de l'angle sud-est, est encore aujourd'hui connue par les Turcs sous le nom de Démir-kapou, «la Porte de fer»; y at-il là une traduction d'une dé
blirent dans ce pays, et le souveni* de battants en métal qui auraient autrefois fermé ce pas-
nation antique que les envahisseurs auraient encore trouvée en usage quand ils s'éta-
sage? Quoi qu'il en soit, ce devait être une des portes principales de Cyzique que cette baie, pratiquée sur le front antérieur d’une puissante tour carrée qui en défendait les abords; c'est là que devait aboutir la voie qui, de Nicomédie, de Nicée et de Prusa, menait à Cyzique. De l'autre côté du port, au milieu de la courtine, on remarque une poterne, entrée secondaire qu'il était facile de clore en cas d'attaque et de siége.
C'est non loin de cette petite porte qu'aboutit un aquedue très-étroit, qui traverse tout l’isthme en déviant un peu vers l'ouest. Il en reste quelques arcades très-peu élevées et de petites dimensions, construites en pierraille. La section du conduit est disposée à la manière des aquedues romains. C’est évidemment là une œuvre des bas temps de l'empire. Le massif granitique
de l'ile de Cyzique est très-pauvre en eau; à peu près desséché en été, le ruisseau qui descend du mont Dindymus ne suffisait pas aux besoins de Cyzique, tandis que les montagnes calcaires qui lui font face sur le continent ont des sources abondantes et nombreuses. Par l'amoncellement des sables, la profondeur du bras de mer intermédiaire diminuant chaque jour, on aura songé à conduire ces eaux dans la ville quand l’état des lieux aura rendu tout à fait aisée une pareille entreprise.
Dans tout l'espace qu'occupait l’ancienne ville, la ruine la plus considérable, le seul reste d'édifice qui apparaisse au-dessus des branches et se détache à l'œil, ce sont de grandes piles de maçonnerie appartenant à l'entrée principale de l’ancien amphithéâtre ; on distingue encore deux rangs d’arcades superposées, La partie inférieure de cette construction est appareillée en gros blocs rustiques, semblables à ceux qui forment le soubassement de la muraille méridionale; peut-être proviennent-ils d'une partie détruite de ces murs, car dans cet édifice, qui a évidemment été construit à la hâte et sans souci de l’élégance, on semble avoir surtout employé des matériaux anciens. Le reste de l'enceinte est bâti de pierres irrégulières très-négligemment assemblées, et la partie
supérieure n'est qu'une réparation grossière, évidemment postérieure; elle date sans doute du temps où l’on boucha extérieurement les arcades en pierraille. Comme beaucoup d’autres monuments du même genre, cet édifice a dù finir par servir de forteresse (1).
Ce qui suffirait, à défaut du caractère général de la construction, à prouver que cet édifice ne date guère que de la seconde moitié du troisième siècle de notre ère, c’est l'examen d’une partie des matériaux mis en œuvre. Les pieds-droits des arcades contiennent en grand nombre, profondément engagées dans la maçonnerie, et dessinant une sorte de bandeau à la naissance des ares
de grandes stèles de marbre couvertes de noms de magistrats. Quelques-unes de ces
listes ne peuvent être antérieures à la fin du second siècle; tout le prouve, et la forme des caracy]
tères, et les noms des personnages qui y figurent (voir les n® 49, 50, 51); or il faut bien ad-
mettre qu'un demi-siècle au moins sépare la £
ération qui avait confié au marbre les souvenirs de sa vie municipale et des distinctions conférées aux plus dignes, et la génération dédaigneuse du
passé et avide de jouissances grossières qui, de ces titres d'honneur autrefois chers aux familles et à toute la cité, a fait des moellons.
L'amphithéâtre, comme le plan l'indique (pl. IH), est établi dans une gorge; on a profité,
comme l'ont fait souvent les anciens, de la disposition des lieux pour économiser le travail et
la maçonnerie; les gradins couvraient les deux pentes du vallon. On n'avait eu ainsi de construc-
tions importantes à élever sur une grande hauteur qu'aux deux extrémités du grand axe. Le ruisseau, qui suit le fond du ravin, ici, comme dans l'amphithéâtre de Pergame (2), passait sous l'arène, dont l'aire devait être à un niveau plus élevé et cacher le cours de l’eau. On retrouve des
traces d'une voûte annulaire horizontale sous la précinction moyenne, et de voûtes rampantes
qui soutenaient les gradins, là du moins où manquait l'appui de la colline; près de l'entrée sud, une voûte horizontale et rayonnante mesure 2",90 de large. Les débris des arcades qui formaient la galerie supérieure se montrent en plusieurs endroits au-dessus du taillis. Il ne paraît pas y avoir eu en dehors le moindre essai de décoration architecturale. Le choix de l'emplacement privait nécessairement l'édifice de tout portique extérieur, comme celui qui règne ordinairement autour des amphithéâtres.
Les amphithéâtres sont rares en Orient; outre celui qui nous occupe, on n'en à pas encore trouvé d'autre en Asie Mineure que celui de Pergame (3). Celui de Cyzique mérite done quelque attention, non par le style de son architecture, — il est médiocre, — mais par ce que le fait même de son existence nous révèle du caractère et des goûts de la Cyzique des troisième et quatrième siècles de notre ère. On le voit déjà par les plus récentes des listes de magistrats municipaux qui soient parvenues jusqu'à nous, Cyzique avait fini par devenir à peu près une ville romaine; dans quelques-unes de ces listes, les noms latins sont au moins aussi nombreux que les noms grecs (4). À tous ces négociants italiens, à tous ces légionnaires en retraite, à tous ces affranchis qui avaient vécu en Occident, il fallait ces jeux de l'amphithéâtre, ces combats de gladiateurs et de bêtes féroces que repoussa toujours le génie grec. De là, probablement vers le milieu du trois
rection de cet amphithéâtre. On en prit partout les matériaux et on donna peu à l'art; on choisit le lieu où l'édifice coûterait le moins de temps et d’argent à bâtir. Il suffisait qu'il fût vaste, qu'il pût contenir sur ses amples gradins toute cette foule qui s'y précipitait, avide d'entendre rugir des panthères et de voir couler du sang; or le grand diamètre de l’amphithéâtre de Cyzique mesure 150 mètres; c’est, à bien peu de chose près, la même dimension que celui de Vérone (154 m.). Ceux de Pola (135 m.) et de Nîmes (134 m.) sont plus petits; le grand axe de l’amphi-
(4) Voir une vue de l’amphithéâtre dans Texier, pl. 106.
2) Voir Texier, Description de l'Asie Mineure , pl. 120-192. (3) Texier, Description de l'Asie Mineure, Introduction , p: XI 4) Voy. infra, n°% 49 et 5o
théâtre de Capoue à 167 et celui du Colisée de Rome 190 mètres. Ainsi, à ne tenir compte que de la dimension principale, sans regarder aux proportions de l'édifice et à son mérite architectural, l'amphithéâtre de Cyzique serait encore un des plus grands parmi les monuments de ce genre; le grand axe de celui de Pergame mesure 136 mètres (1).
A 150 mètres environ vers le sud, dans ce même ravin, sur la rive gauche du rui
eau, on
trouve quelques restes d'un théâtre; les gradins étaient assis sur la pente comme ceux de l’amphithéâtre, et ils regardent le nord-ouest. On ne distingue, au-dessus de l’inextricable fourré qui couvre ces ruines, que la partie supérieure du mur semi-circulaire qui couronnait les gradins; il est percé de quelques baies cintrées. Une certaine quantité de débris sont épars sur la pente qui descend au ruisseau. D’après le peu que nous apereevons, cet édifice serait aussi de l'époque impériale. La Cyzique grecque, cette riche et populeuse cité dont les édifices faisaient l'admiration
des voyageurs, à ait pourtant aussi son théâtre, on ne saurait en douter; faut-il le chercher
ailleurs, ou l'édifice a-t-il été reconstruit, sur son ancien emplacement, au temps de la domina-
tion romaine? Il faudrait, pour répondre à cette question, commencer par dégager complétement
ces ruines, et, au besoin, y opérer des fouilles qui en mettraient au jour les parties les plus anciennes.
Enfin, à 1200 mètres environ vers le sud-ouest de l'amphithéâtre, se trouvent des souterrains au-dessus desquels sont amoncelés, parmi les broussailles, d'innombrables fragments de marbre blanc qui paraissent avoir appartenu à un édifice considérable et richement décoré : c'est ce que les gens du pays appellent le bézestein, par analogie avec les galeries voütées de leurs ba. zars. Ce terrain présentait à l'étude des difficultés toutes particulières, car le sol est partout coupé de trous larges et profonds que séparent d'énormes monceaux de débris, et on ne peut parcourir fout cet espace qu'en se tenant à grand'peine en équilibre sur la crête inégale de vieux murs croulants, que relient, de distance en distance, d'étroits ares-doubleaux.
Nous avons pu néanmoins pénétrer dans plusieurs corridors dont les voûtes sont intactes. Ceux-ci offrent une disposition toute particulière; ils se distinguent aisément de galeries voisines, qui paraissent se rattacher à un même ensemble, mais dont les voûtes plus larges et construites d’une manière différente se sont presque partout effondrées. Ces couloirs, habités depuis plusieurs siècles par d'innombrables chauves-souris, sont à demi obstrués par d'énormes amas de guano; enfin des pluies récentes avaient rempli d'eau tous ces creux. En dépit de ces obstacles, M. Guillaume réussit, au prix d'extrêmes fatigues, à lever le plan de ces corridors (2). Cest que l'importance de ces bien que les dimensions vraiment extraordinaires de certains morceaux
substructions, aus d'architecture gisant à terre parmi les décombres, avaient attiré tout d'abord son attention; il mesura done, sans rien préjuger sur la nature et la destination de l'édifice auquel ils appartenaient, ceux de ces fragments qui lui parurent les mieux conservés et les plus intéressants. Les recherches que nous avons faites, depuis notre retour, dans les auteurs anciens qui parlent de la Cyzique romaine, nous ont amené à croire que nous avions eu là sous les yeux les restes d'un monument souvent cité et célébré par les écrivains du dernier âge de l'antiquité, le temple que la ville de Cyzique consacra à l'empereur Hadrien (3). Commencé sous le règne de cet empe-
() Texier, #sie Mineure (Univers pittoresque), p. 219-
(2) Dans le plan de Cyzique (pl. I), la lettre C désigne particulièrement les corridors, indiqués en trait plein, qui se trouvent reproduits, à une plus grande échelle, figure 1. Les galeries plus larges, dont les voütes sont presque partout détruites, sont indiquées en pointillé.
(3) Aristide nous apprend que le nom d’un empereur était inscrit sur le fronton du temple : éreypébacte pèv yäp rôv deuorov rüv ele éxeivov rdv ypôvoy Pasthéww. Comme ce discours était prononcé sous le règne de Marc-Aurèle et de L. Vérus, et qu'il n’est question ici que d’un seul empereur, on voit clairement qu'il s’agit de l'un des prédécesseurs des
princes alors régnants ; or ce prédécesseur doit être Hadrien, qui avait tant fait pour les grandes cités de l'Orient, et