NICÉE
De Nicomédie à Nicée il y a deux routes. — L'une est directe; elle marche au sud, presque sans faire de détours, en franchissant une chaine de montagnes boisées qui forment, sur la rive gauche du Sangarius, le prolongement de l’'Olympe de Bithynie, et qui courent, presque sans rien perdre de leur hauteur, jusqu'au cap Poseidion, où se termine l’Arganthonius. L'autre route, plus longue de sept ou huit heures, contourne le golfe, en suit la rive méridionale jusqu’à Karamoussal, et de là, faisant un coude très-marqué vers le sud-est, se dirige sur Nicée, en passant par un large col, le point le moins élevé de toute cette chaîne. Elle est maintenant de beaucoup la plus fréquentée des deux : c’est d’abord qu’elle passe moins haut, et qu'elle est ainsi plus commode dans la mauvaise saison; mais c’est surtout qu’elle traverse un pays plus découvert, et que par suite on s’y croit un peu moins exposé aux attaques des brigands, bien plus nombreux dans cette province, toute couverte de vastes et épaisses forêts, que sur les grands plateaux dénudés qui s'étendent dans tout le centre de l'Asie Mineure. Nous primes pourtant la première route; elle était plus courte, et, d’après quelques renseignements que nous avions recueillis, c'était par là que devait passer, dans l'antiquité, l'importante voie qui de Nicée conduisait à Nicomédie et à Constantinople. Notre attente ne fut pas trompée. Au moment où nous quittions le bord du golfe, que nous avions suivi quelque temps, pour nous enfoncer dans une vallée qui remonte vers le cœur de la montagne, dans la direction de Nicée, nous acquérons la preuve de l'importance qu'avait autrefois ce passage. Sur le bord du torrent qui débouche de cette gorge, nous trouvons les débris d’une grande forteresse ruinée, qui forme un rectangle de soixante-dix mètres de long sur seize de large. L'entrée principale, que défendait une espèce de corps de garde, est tournée vers la montagne. Les assises inférieures du mur, épais d'un mètre quatre-vingt centimètres, sont en grosses pierres, la partie supérieure en blocage; il est tout percé de meurtrières, auxquelles permettait d'atteindre commodément une banquette intérieure d'un mètre de haut sur deux de large. Cette forteresse paraît être un ouvrage byzantin; elle dut être élevée à une époque où, les Musulmans étant maîtres de Nicée, les Grecs possédaient encore Nicomédie, plus rapprochée de la capitale, défendue par sa puissante citadelle, et facile à secourir par mer en quelques heures, et à ravitailler indéfiniment; car dans la longue lutte qu'ils soutinrent, pendant des siècles, d'abord contre les Califes, puis contre les Turcs Seljoukides et Ottomans, les Grecs furent presque toujours maîtres de la mer, et ce fut là, avec leur supériorité dans l’art de l'attaque et de la défense des places, ce qui sauva tant de fois l'empire qui paraissait perdu, ce qui prolongea son existence jusqu'au seuil des temps modernes. La chaîne de montagnes âpres et boisées, qui sépare le golfe de Nicomédie du golfe et du lac de Nicée, dut servir plusieurs fois de frontière aux deux dominations ennemies; il en était notamment ainsi au moment de la première croisade, avant le siége et la prise de Nicée par les Latins. Après la mort de Malek-shah, un prince seljoukide, Soliman, avait établi à Nicée le siége de la sultanie de Roum, et s'était même emparé de Nicomédie. Alexis Comnène reprit
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par ruse cette dernière ville sur le successeur de Soliman, Aboul-Cassim, et la défendit, quoique avec peine, contre les Musulmans, jusqu’à l’arrivée des croisés, qui, sans le vouloir, s’emparèrent de Nicée pour son compte. C’est peut-être vers ce moment que fut construit ce château, destiné à couvrir Nicomédie et à fermer ainsi la route de la capitale.
Un peu plus avant dans la montagne, à deux ou trois heures de la forteresse, et toujours sur la pente qui regarde le golfe de Nicomédie, on trouve de nombreux tronçons de l’ancienne voie romaine, réparée sans doute à l’époque byzantine. Elle a trois mètres de largeur, et les bordures en sont faites en très-gros blocs soigneusement appareillés. Le sentier actuel la suit tant qu'on reste dans cette gorge, mais, à partir du sommet, il prend vraisemblablement une autre
direction; car, sur les pentes qui descendent au lac de Nicée, nous n’en retrouvons nulle part
iges. Pendant les deux jours que nous marchons sur une route où avaient été exécutés
les ve autrefois de pareils travaux, et qui serait encore le chemin le plus court entre Nicomédie et
les fertiles rivages du lac de Nicée, nous ne rencontrons pas un seul voyageur; nous ne voyons d’autres visages humains que ceux des soldats albanais qui forment notre escorte.
Les ruines de Nicée, aujourd'hui Zsnik (v. supra, p. 1), ont été souvent décrites, et particulièrement, en grand détail, par M. Texier (1). Il y aurait, je crois, de belles fouilles à faire sur l'emplacement du théâtre, presque complétement enterré, mais, à ce qu’il semble, subsistant en grande partie, tout entier peut-être, sous le champ cultivé qui en couvre la surface. On y voit des passages voütés, construits, sans ciment, en gros blocs admirablement ajustés (2); ils s’enfoncent sous le sol, en convergeant dans la direction de la scène. Sur la face externe de deux des pierres qui forment les claveaux d’une de ces voûtes, à l’extrémité orientale du proscenium, se lit, deux fois répétée, en très-grandes lettres, l'inscription suivante
Hauteur des lettres, 0m,09.