VOISINS DU TOMBEAU DE MIDA
sar et Pessinunte. Nous voulions voir,
Nous quittämes Koutahia pour nous diriger vers Sivri-his füt-ce mème à la hâte, le curieux district qui s'étend entre la petite ville de Seïd-el-Ghazi et le village de Kumbet, ce canton où se trouvent réunis en assez grand nombre des monuments étranges, d’un
aspect tout particulier, qui paraissent être les authentiques débris de l'antique civilisation phrygienne.
Ce groupe de monuments, découvert par Leake, a depuis été visité par de nombreux voyageurs. La plupart des monuments qu’il renferme ont été figurés dans les ouvrages de J.-R. Steuart (1), de M. Ch. Texier (2) et de M. le comte de Laborde (3). Les derniers explorateurs qui, à notre connaissance, aient parcouru ce district et aient fait profiter de leurs recherches le monde savant, ce sont M. Mordtmann, dont nous avons déjà eu l’occasion de citer les travaux, et M. Henri Barth, le célèbre voyageur qu'ont illustré six années de courses et des découvertes en Afrique, Dans l'hiver de 1858, MM. Barth et Mordtmann ont traversé l'Asie Mineure dans toute sa longueur, en 50 jours. M. Mordtmann resta
chargé de publier les inscriptions que les deux associés avaient relevées sur leur route, inscriptions
qui s’ajoutaient naturellement à celles que le même savant avait recueillies dans plusieurs autrt excursions précédentes (4). M. Barth entreprit, pour sa part, de communiquer au public tous les résultats qui intéressaient la géographie et l'archéologie. Toute rapide qu’ait été une course qui n’a pas duré trois mois, la relation de M. Barth est d’une extrême importance pour l’histoire de l'Asie
Mineure et de ses antiques civilisations. La nature, l'étude, l'habitude des voyages ont donné à
M. Barth une vivacité et une sûreté de coup d'œil des plus rares ; il y a, dans ces pages, plus de faits et d'observations, plus de renseignements instruetifs que dans bien des longs voyages; il y a, dans ces petits croquis, dessinés sans aucune prétention, et reproduits par de simples vignettes sur bois, plus de fidélité, un sentiment plus vrai des originaux que dans les larges et splendides planches de telle publication où le graveur a épuisé tout son art. Nous nous faisons un devoir et un plaisir de
(1) À description of some ancient monuments with énscriptions still existing in Lydia and Phrygta, Londres, 1842. Cet ouvrage, qui paraît avoir été tiré à un petit nombre d'exemplaires, est assez rare. t
(2) Description de l'Asie Mineure, in#°, t. 1, pp. 153-160 et planches 56-61.
; Didot, 1838, in-f°. Cet ouvrage ne contient guère de dessins d’architecture;
(3) Forage en Orient, Asie Mineure, P:
ce que représentaient les nombreux dessins rapportés par MM. Alexandre et Léon de Laborde, ce que reproduisent avec fidélité leurs belles planches, c’est surtout l'aspect d'ensemble, l'effet pittoresque des sites et des monuments.
(4) Voir de M. Mordtmann, dans les Sizungsberiehte de l'Académie de Munich, classe de philosophie et de philologie,
séance du 7 juin 1860, une dissertation intitulée : Gordium, Pessinus, Sivri-Hissar. — Dans le même recueil, séance
du 7 mars 18 une autre dissertation intitulée : Znschrifien aus Bihynien (52 numéros).
> notre itinéraire et
reconnaitre quel parti nous avons tiré de l'ouvrage de M. Barth, pour dre fixer les points sur lesquels porterait surtout l'effort de nos recherches (1).
s par le temps : le champ d'exploration qui nous avait été indiqué,
Nous-mêmes, nous étions press c'était la Galatie ; le but qui nous avait été assigné, c'était Ancyre et son temple d'Auguste; nous avions hâte d'y arriver. Nous dûmes donc nous restreindre volontairement, et choisir parmi les monuments intéressants à divers titres que renferme tout ce canton. Négligeant les plus connus, nous en étudiâmes deux qui avaient jusqu'ici moins attiré l'attention, le tombeau de Xumbet, qui ne figure pas
dans l'ouvrage de M. Texier, et la vieille forteresse primitive de Pischmich-kalé-si, que les voyageurs s'étaient jusqu'alors contentés d’apercevoir de la vallée; aucun du moins, croyons-nous, n'en avait encore relevé le plan et n’en avait indiqué les dispositions principales. Ajoutons que, pendant le peu de jours que nous passämes dans ce district, nous fmes, quoique en plein mois de juin, gènés par la pluie et le vent. Notre appareil de photographie fut renversé à Kumbet, renversé
et brisé devant le tombeau de Midas. Ce fut mème cette dernière mésaventure qui nous décida à
+ la nuit, comme nous en avions formé le projet, dans
quitter la place le soir même, et à ne point pass
une chambre funéraire- voisine où trois lits, creusés dans le roc, étaient prêts à recevoir nos matelas. Nous pümes heureusement, à Siwri-hissar, réparer les dégâts qu'avait faits, dans notre chambre noire,
a brusque chute du pied qui la sup Jortait.
Notre route de Koutahia à Kumbet n’a d’intérèt que pour la topos aphie; c'est dans nos itinéraire
qu'il faut en chercher les détails. Nous marchons, en général, vers le sud-est; aussitôt que l'on est
sorti de la plaine blanchâtre de Kou ahia, le terrain devient boisé et présente des aspects variés; il y à
artout des fontaines; des pins clair-semés, mais d'une asst jolie venue, garnissent les pentes grises.
Le village d'Aholouk, auprès duquel nous passons, occupe le centre d'un petit vallon fertile où se 8 > au] I :
o6es
rouvait certainement une bourgade antique. Nous remarquons de grandes pierres de taille engag
dans les murs des pauvres maisons du hameau ; dans le cimetière gisent plusieurs colonnes byzan-
ines, et une fontaine voisine contient une stèle dont l'inscription est malheureusement illisible.
Après le aïla d’Aholouk, où nous avions passé la nuit, le pays devient encore plus charmant. Des pis couvrent toutes les hauteurs; d’autres sont semés par bouquets dans la prairie. Il y a des moments où l’on se croirait dans un pare anglais. C'est plus ouvert et plus riant que les gorges de l'Olympe. Cela
rappellerait certaines parties de la Suisse, si la verdure des pins n'était plus claire, si leurs formes
; n'étaient beaucoup plus variées que celles des sapins. Le soir du second jour de marche après notre
départ de Koutahia, nous apercevions Kumbet, assez grand village assis au sommet d'une masse de
rochers dont l'aspect général nous fait songer à l'Acropole d'Athènes. Un autre village, Æara- Envren, se trouve à très-peu de distance, dans la plaine. Les deux villages étaient d'ailleurs déserts l'un et l'autre. On était au aile, ou village d'été. Nous nous y rendimes en traversant de larges
sions en
pelouses boisées; nous marchions sous des colonnades de pins, les plus beaux que nous eus
core vus en Asie Mineure. Le ïaïla appartient par moitié aux habitants de Kumbet et à ceux de Kara-Ewren. Les maisons du village d'été sont ici, comme celles de presque tous les villages de l'Olympe, en pin non équarri, ou bois de grume; la toiture est formée de planchettes où bardeaux du même bois. Il n'entre d’ailleurs pas un clou dans la construction de ces maisons ; les troncs, posés
alternativement dans un sens et dans l’autre, de manière à se couper à angle droit, sont as-
seur de bc
L'extrémité de
semblés, aux quatre coins de la cabane, par des enfailles à mi-épais chaque tronc, la portion qui est en dehors du point où ces pièces s’emboitent, fait saillie sur la cage de l'habitation. Ce genre de construction parait avoir été employé de très-bonne heure dans les
égions montagneuses et boisées de la péninsule ; on le trouve souvent imité dans les tombeaux ly-
Je
(D DRE Barth’s eise von Trapezunt durch die nôrdliche Hälfte Klein-Asiens nach Scutari, im Herbst 1858, mit einer
Karte von D' À. Petermann. Erganzungsheft zu Petermann’s geographische Mittheilungen, Gotha, F. Perthes, 1860.
ciens. Là le ciseau de l’ornemaniste qui taillait et façonnait le rocher a simulé, sous l’architrave, la
saillie des troncs qui, posés l’un auprès de l'autre, formaient le plafond (1).
Ces cabanes sont plus pittoresques et curieuses que commodes. Sur ces hauts plateaux, au centre de la péninsule, les nuits sont encore très-froides au mois de juin ; or, entre ces pièces de bois qui n’ont pas d'adhérence l’une à l’autre, si ce n’est aux assemblages des angles, l'air et la bise pénètrent et se jouent, par des trous où l’on pourrait passer le bras. Pour ne pas geler, quand nous avons des gites de cette nature, il nous faut entretenir toute la nuit un grand feu dans l'âtre; heureusement le bois ne manque pas ici.
Autour du ïaïla de Kumbet nous commençons à trouver ces excavations sans nombre, toute cette architecture troglodytique qui a laissé des monuments si nombreux et de forme si variée dans toute
la contrée comprise entre Prymnessos (Seïd-el-Ghazi), et Bski-kara-hissar. Dans tout ce district, la nature friable de la roche, un agglomérat volcanique d’un blanc jaunâtre, et la manière dont elle se
présente souvent par masses coniques isolées, semblent avoir suggéré de bonne heure aux habitants
l’idée de la creuser pour s'y installer pendant leur vie avec leurs familles et leurs troupeaux, et pour y dormir après leur mort. Tout autour du village de Kumbet et de son ïaïla, on ne peut marcher d'aucun côté, sans voir se détacher en noir la bouche de quelque chambre plus ou moins profonde.
Il n'y a jamais eu, il est facile de s’en assurer, qu'un très-petit nombre de ces caveaux qui ait
porté des inscriptions funéraires, et encore cette roche, assez facile à désagréger, a-t-elle laissé pres-
que complétement disparaitre toutes celles qui n'étaient pas gravées avec soin et où les lettres man”
quaient de profondeur. En voici deux que nous lisons dans des rochers qui font face au village de Kumbet :
Lettres de 0®,06,
lAAEZANAPOY i(ouxtou) ÀX EYTYXEIANH THONBOYZHAOC
É, yO pou Edrvyaavà
rüv Boÿtndos.
Eutychianè, femme de Julius Alexandre, une des filles de Bouzis.
Si l'iota initial n’est pas une faute du graveur et n’a pas été bouché dans l'antiquité avec du stuc qui aurait dissimulé aux yeux ce coup de ciseau inutile, il ne peut être que l’abréviation de fonce.
M. Henzen, tout en remarquant que l’on s’est très-souvent trompé en voulant retrouver les noms Julius, Julia, dans des sigles qui avaient une tout autre signification, reconnait qu'il y à au moins
un exemple certain où on rencontre ce nom de famille représ
enté par la seule lettre initiale (2).
Bœckh explique de la même manière la sigle I dans une inscription du Musée Nani, où on ne trouve pas d'autre sens à lui attribuer (3). Ce Boÿns où Boile était probablement un personnage assez connu dans le pays pour que ses filles aimassent à se vanter du nom de leur père.
Sur un autre tombeau, je ne distingue que ces trois mots :
(A) M. Texier, Univers pittoresque, Asie Mineure, a consacré deux planches à faire ressortir la ressemblance qu'il y a
entre les tombeaux lyciens et les constructions en bois des villages de cette contrée. Ce sont les planches 10 et 11 de son volume in-8°.
(2) 7: LS, 4. C, n96246.
CNAUN Évdov MNHMHEXAPIN uvduns yépiv.
Une exploration attentive de tous les rochers des environs et de tous les caveaux qui y sont creusés ferait découvrir certainement d’autres inscriptions funéraires; mais ce qui fait surtout l'intérêt
d'une
site au village de Kumbet, c’est le remarquable tombeau qui couronne le massif du rocher et qui domine les maisons du village. Il a été donné de ce tombeau trois dessins faits d’après nature, celui de Steuart (1), celui de M. Léon de Laborde (2), et celui de M. Barth (3); de ces dessins, tantôt l’un, tantôt l’autre a été reproduit dans des ouvrages de seconde main, comme par exemple celui de Canina (4). Aucune pourtant de ces représentations n’est accompagnée d'un plan et de cotes métriques; aucune ne permet de se faire une idée tout à fait exacte du style d'un tombeau qui paraît intermédiaire entre les œuvres d'un art purement asiatique et indigène comme le tombeau de Midas et les monuments moins anciens où se marque et s’accuse d’une manière frappante l'influence hellénique. Nous avons pu étudier la tombe de Kumbet plus complétement que ne l'avaient fait nos prédécesseurs, et on trouvera dans la planche VII les résultats de cette étude, une élévation, deux coupes, un plan, des profils, et différents détails qui servent à mieux faire apprécier le caractère du monument. Ajoutons que nos prédécesseurs avaient été gènés dans leurs opérations par une circonstance particulière, par la situation de la maison de l'aga ; le kiosque qui lui servait de salle de réception était juché sur le tombeau mème, et le caveau funéraire servait de magasin à l'habitation. Cetaga était, nous racontent les vieillards, un des plus violents et des plus redoutés parmi les déré-beys de la province; aussi M. de Laborde avait-il dû se cacher et s'y reprendre
à plusieurs fois pour dessiner le tombeau. L'aga aurait pu croire qu'il levait le plan des lieux pour F 8
venir un jour attaquer cette petite forteresse. Le maître de ce konak a été mis à mort sous Mahmoud,
et aujourd’hui le grand kiosque qui surmontait le tombeau et dont une des photographies que nous avons rapportées reproduit la pittoresque silhouette est inhabité et tombe en ruines. Nous aurions pu, sans difficulté, fouiller devant le tombeau pour en dégager le pied; ce qui nous a empèchés de tenter ce travail, ç'a été le manque de bras ; comme au moment où Steuart arriva à Kumbet, il ny avai pas un homme dans le village. Il aurait fallu perdre au moins un jour pour faire venir des ouvriers.
Comme Delikli-tach, comme les tombeaux de la vallée de Doghanlou, le tombeau de Kumbet es
taillé dans une masse de rochers où l’on a laissé brut tout ce qui entoure la façade, tout ce qui n'es
pas compris dans son contour. À gauche seulement, il y a des marches pratiquées dans le roc; sontelles contemporaines du tombeau, c’est ce qu'il est difficile de dire. En tout cas, elles n'ontpu servir à atteindre une cheminée qui se serait ouverte, comme à Delikli-tach, dans le plan vertical du tombeau,
au-dessus de la chambre funéraire. Il n’a jamais existé ici d'ouverture de ce genre, comme on peu s’en assurer en pénétrant dans le double caveau qui perce de part en part la cime du rocher que couronne cette tombe. Nous n’avons plus ici une porte figurée, comme à Delikli-tach, comme au tombeau de Midas et dans plusieurs autres monuments voisins; c’est une vraie porte, entourée d’une double moulure, qui s'ouvre au milieu de la façade. Il eùt été curieux de voir s’il y avait un soubassement, et d'étudier le seuil antique, que cache la terre amoncelée, mais qui ne peut guère être qu'à 0",50 plus bas, comme le prouve la coupe suivant la ligne C D (fig. 2). D'après ce que laisse voir l'état actuel des lieux, de chaque côté de la porte, entre son jambage et la limite de la façade, il ÿ a une figure
> y (4) PL NItet XVI:
(2) Voyage d’Asie Mineure, pp. 78 et 79, pl. XXIX, 64 et 65. (3) Reise von Trapezunt nach Scutari, p. 90.
(4) Canina, 4rchitettura antica, Sezione I, Testo, p. 138, Tavola CLIX.
sculptée. À droite, comme on peut le voir dans notre dessin, c’est la partie antérieure d’un taureau, qui paraît avoir une bosse sur le dos, comme le bison d'Amérique; il n'existe plus d'animal de cette espèce dans le pays, mais on le rencontre figuré sur des monnaies de cette province ; ainsi on le voit sur celles d'Ancyre (Mionnet IV, 219), d'Eumenia (did. 293), de Kibyra (ibid. 28. Suppl. NI, 533) (1). Ce bœuf bossu, analogue au zébu de l’Inde, figure aussi dans les bas-reliefs du théâtre d'Aizani (2). À gauche, où la terre montait plus haut, nous n'avons rien pu distinguer ; mais le dessin de Steuart indique une tête de femme, entourée d’une épaisse chevelure, qui rappelle la tête de Méduse. Dans le dessin de Barth, cette tête n’est représentée que par deux
cercles concentriques.
Au-dessus de la porte régnait une corniche, aujourd'hui très-mutilée, que surmonte un basrelief flanqué de deux demi-balustres. Le milieu du champ est occupé par un vase à deux
anses, de forme élégante et simple; on en rencontre dans nos musées, parmi les vases italo-
grecs , qui ont tout à fait le même galbe. Des deux côtés du vase se tiennent un lion et 8 ; 8
une lionne qui se regardent; ils ne sont pas dressés, comme les lions de Mycènes, mais on
irait qu'ils s’avancent pour boire au vase qui les sépare et sur lequel ils semblent veiller. Au-dessus de ce bas-relief commence le fronton, qui en est séparé par une étroite corniche
que supportent des sortes de mutules ou modillons. Au milieu du champ ressort un bouclier, muni PI
‘un wmbo qui fait une très-forte saillie; des deux côtés du bouclier se dressent deux aigles debout;
ils sont malheureusement assez mutilés. Dans les rampants du fronton, on retrouve les modillons, et au-dessous d'eux, des denticules. Sur les soffites des rampants, entre chaque paire de mo-
dillons, se détachent de petites têtes assez finement sculptées (voir pl. VII, f. 3 ). La corniche
du fronton est couronnée et se relie au rocher par un élégant rinceau qui, au sommet et aux
deux angles, s’épanouit en une gracieuse et riche palmette accompagnée d’une espèce de feuille
d’acanthe.
el est l'aspect extérieur du monument; pénétrons maintenant dans l’intérieur. La porte, qui était probablement carrée, conduisait dans une chambre où se trouve un sarcophage unique,
creusé à gauche dans une sorte d’alcdve votée. Un passage plus étroit que l’entrée conduit à une seconde chambre. Celle-ci, plus basse et voûtée en plein cintre, présente une autre disposition ;
c'est dans le sol même du caveau que sont creusés trois sarcophages, de grandeur inégale.
L'un a pu servir pour un homme, l’autre pour une femme, le troisième pour un enfant. Au
fond de l’un d'eux s'ouvre un trou circulaire, qui s'enfonce dans le roc; il était rempli de terre
et nous n'avons pu reconnaître jusqu'où il pénétrait. La manière dont sont creusées les cuves funéraires et dont sont dres
es les parois nous a semblé accuser, dans la seconde chambre, un travail plus hâtif et moins soigné, plus moderne, par conséquent; ce serait une addition postérieure, qui ne serait pas entrée dans le plan primitif du monument. Ce qui confirmerait
cette hypothèse, c’est l’ins iption, publiée par Steuart (3), qui se lit dans le fond de la première chambre, au-dessus de la porte qui conduit à la seconde. Je la reproduis ici, parce qu’elle
a été fort inexactement copiée par Steuart.
(1) Il est à remarquer que toutes ces médailles sont des médailles autonomes : aucune n'appartient à l’époque
romaine. Parmi les nombreux types que nous fournissent les impériales de ces villes, celui du bœuf bossu ne se retrouve plus. On peut en induire que, si cet animal a jamais existé dans l’intérieur de l'Asie Mineure, il en a disparu d’assez bonne heure avant l’ère chrétienne.
(2) Ph. Le Bas, Voyage archéologique. Architecture, f°, pl. 14.
(3) Elle est reproduite dans le €. Z. G., n. 3820, b.
Lettres de 0,06.
COAWN KE ENOA 2ov
(a) ba.
Ci-gît Solon.
Il n'y a évidemment pas sur la pierre assez de place pour écrire tout le mot xeiru, et c'est
pourtant le seul qui me paraisse pouvoir se placer ici entre le nom propre et l’adverbe ëv04.
Il y a là, entre les deux «, des vestiges confus qui représentent certainement les lettres dis-
parues. Je supposerais donc que le mot xeirat était ainsi abrégé, =, quoique je ne trouve
as d’autres exemples de cette abréviation. Quant à l’autre lacune, entre le Net le K, on
; il se
n'y distingue pas d’une manière aussi nette la trace de caractères maintenant effacé
pourrait qu'il y ait eu là un espace laissé en blanc. En tout cas, comme le prouve la forme des caractères , l'inscription est certainement de basse époque, du temps de l'empire romain ,
et probablement du second ou du troisième siècle de notre ère. Son seul intérêt, c’est qu'elle
émoigne d’une habitude que d’autres exemples nous avaient déjà fait connaître. Pendant les derniers siècles de l'antiquité, pour s'éviter la peine d’avoir à creuser une tombe nouvelle, on
s'empara souvent des monuments funéraires que s'étaient préparés les morts d'autrefois. Ce
furent les plus anciennes sépultures qui durent être ainsi usurpées les premières. Les tombes plus récentes étaient protégées soit par l'existence de la famille qui les avait consacré
s, soit tout au moins par les clauses pénales qui mettaient sous la protection de tous le repos du mort, et qui intéressaient le fisc à faire respecter ses volontés dernières et sa demeure suprême. Mais ces
monuments d'une antiquité reculée, où étaient en:
relis les fils sans nom de races disparues,
mais ces tombeaux que la curiosité ou la cupidité avait sans doute depuis longtemps profanés et
que n’habitait plus aucune poussière humaine, il ne semblait pas que la religion des mânes les protégeàt au même titre; on ne croyait pas commettre un sacrilége en déposant un cadavre dans le
Kumbet, voici probablement comment la chose se serait pas
sépulcre abandonné, en inscrivant un nom nouveau sur la tombe anonyme et muette. À
se. Au ond ou au troisième
siècle de notre ère, période pendant laquelle ces contrées paraissent avoir joui d'une grande ospérité, un certain Solon, l'un des principaux personnages de la localité, aurait trouvé commode de s'approprier un monument qui jouissait d’une certaine réputation dans le pays, et qui attirait de loin les regards. Mais, soit que l'unique sarcophage de la première chambre ne
ui suffit pas, soit qu'il eùt renoncé à s’en servir et qu'il eùt préféré, tout en tirant parti de l'ancienne façade, se creuser un caveau tout exprès pour lui, c’est alors que la seconde chambre aurait été ajoutée, et que l’épitaphe aurait été inscrite sur la porte qui y conduit. Quant à l'ouverure qui se trouve à la partie postérieure de cette chambre, nous ne nous sommes pas assurés si
elle était de la même époque, ou si elle avait été pratiquée récemment pour permettre d'entrer,
par la cour de la maison de l'aga, dans cette cave, où l’on serrait des outils et des provisions. Le
passage était obstrué de pierres et de gravois: il aurait fallu le débarrasser pour voir commentest
taillée la baie percée à travers cette mince paroi de rocher. Ce qui est certain, c'est que la face posté-
rieure du rocher n’a point reçu d’apprêt, ne porte pas trace de moulure et d’ornementation. Il y à, dans la première chambre, au-dessus de l'entrée du second caveau, sur la corniche qui
orte l'inscription, de faibles traces d’ornements peints (figure 6’). Ajoutons, pour ne rien oublier,
qu'à gauche du tombeau, au-dessus des marches que l'on voit indiquées dans notre dessin, se trouvent de petites niches creusées dans le roc, analogues à celles que nous avions remarquées
en bien plus grand nombre, à Delikli-tach (p. 107).
Il reste à déterminer l’époque et la civilisation à laquelle appartient ce monument. Commençons par reconnaître que l'on ne peut tirer aucun renseignement à ce sujet de l'inscription précitée. Steuart se figure (p. 13) que l'inscription est contemporaine de la façade; il voit dans le Solon dont le nom se rencontre ici un fils ou un petit-fils du législateur d'Athènes, appelé dans ce pays par les relations que Solon avait formées en Lydie et que sa postérité aurait continuées. Ainsi, selon lui, la tombe et l'inscription seraient l'une et l’autre postérieures d’un siècle ou deux à la mort du célèbre philosophe. Une telle hypothèse ne soutient pas l'examen; si Steuart avait eu quelque habitude des textes épigraphiques, il aurait bien vite reconnu que des caractères, comme ceux de l'inscription qui contient le nom de Solon, ne peuvent être que de l’époque romaine; le tombeau au contraire est, en tout état de cause, antérieur à l'époque où l'influence grecque domina sans partage dans ces contrées : il cle d'Alexandre. Où la difficulté commence, c’est quand il
est certainement antérieur au siè s'agit de déterminer avec une approximation un peu plus exacte l’époque à laquelle appartient ce monument et la place qu’il convient de lui assigner dans la série des monuments funéraires de cette partie de l'Asie Mineure.
Si l’on étudie avec quelque attention le monument qui nous occupe, on reconnaît le mélange, la fusion de deux styles. Certaines parties de cette façade appartiennent à un art purement asiatique, à cet art, voisin de l’art assyrien, dont les monuments épars se trouvent d’un bout à l’autre de la péninsule, et surtout dans sa région centrale; dans d’autres détails de cette ornementation, on sent au contraire l'influence de l’art grec, ou du moins on est frappé de rencontres si surprenantes, qu'il est bien difficile de ne pas croire à des rapports directs, à une imitation partielle. Ce qui est ici vraiment asiatique, c’est la sculpture, tandis que l'architecture a un caractère tout hellénique.
De toutes les figures qui ornent la façade, les plus importantes sont le lion et la lionne qui en occupent la portion centrale. Il n’y a point à s'étonner de rencontrer ici, sur une tombe consacrée à quelque grand personnage, à un souverain peut-être, cet animal, qui a toujours été considéré en t un emblème que l’on retrouve
Orient comme le symbole des races royales et de leur puissance; €’e
au-dessus de la porte de Mycènes, à l'entrée de cette ville qui passe pour avoir été fondée par des émigrants venus d'Asie Mineure, par le Lydien Pélops. Dans les monuments de ce district, on rencontre d'autres exemples de la disposition que présentent ici le lion et la lionne, séparés par le diota; une grotte funéraire dessinée par Steuart (pl. XV) et par Barth (p. 95) (1) nous montre sur sa façade, dans une sorte de fronton, deux chevaux passant, séparés par ce qui semble être un phallus. Ce qui
est surtout caractéristique, c’est la manière dont sont traitées ces figures ; leur mouvement, leurs proportions rappellent tout d’abord le lion que nous avons découvert à Kalaba, auprès d'Angora , muré dans une fontaine turque (pl. XXXII) ; or il y a une ressemblance frappante entre ce lion et les représentations de cet animal, qui s'offrent à nous dans les monuments rapportés d’Assyrie. C’est le même procédé pour indiquer les muscles et leur action, c'est le même type qui, pour avoir été très-
souvent reproduit, est devenu un peu conventionnel.
Par le choix de ces figures et par la manière dont elles sont traitées, notre monument se rattache donc tout à fait aux exemples et aux traditions de l’art asiatique ; certains détails d’ornementation , comme les postes qui courent au-dessus des rampants du fronton, et qui sont ici taillées dans la pierre, rappellent celles qui sont peintes à Delikli-tach sur le soffite du linteau (pl. VI, f. 8). Il n’en est pas de même de l'architecture; on peut s’en assurer en comparant la porte de Delikli-tach et celle du tombeau de Midas à celle de Kumbet. D'abord, dans les deux premières sépultures, on a une
(1) Barth ne croit pas que ce soient des chevaux qui aient été représentés ici; il y verrait plutôt des lions. Il est à remarquer que ce même groupe, deux lions passant séparés par un diota, se trouve aussi très-souvent sur les vases peints de trés-ancienne fabrique, sur ceux qui sont désignés dans les collections sous le nom de vases de Corinthe, et où l'on reconnaît une influence et un goût asiatiques.
Toul, 36
po
porte simulée, et l’ensevelissement a eu lieu par une cheminée pratiquée au sommet du caveau, comme en Égypte; le fait est certain pour Delikli-tach, probable pour [asili-kaïa. À Kumbet, au contraire, la porte est une vraie porte, comme dans les sépultures grecques, et sert réellement d'entrée au caveau. Ce n’est pas tout : à Delikli-tach et à Tasili-kaïa, la porte simulée est encadrée par de lourds jambages qui font retraite les uns sur les autres, et qui supportent des linteaux non moins massifs ; c'est d’une proportion et d’uu caractère qui n’ont point d’analogues ; il suffit, pour s'en convaincre, de jeter les yeux sur les dessins (pl. VI et page 112). Au tombeau dit de Solon, nous avons au contraire un chambranle qui rappelle, avec moins de finesse, le chambranle d’une porte grecque. Dans le tombeau de Midas et dans les façades qui reproduisent ce type avec des variantes plus ou moins marquées, la décoration est formée par des bandeaux, et par des dessins qui ne font, sur les grandes surfaces verticales qu'ils sont destinés à orner, qu’une saillie très-légère ; dans le tombeau de Solon,
au-dessus de la porte, on distingue l’arrachement d’une véritable corniche que sa forte saillie condamnée à une destruction à peu près complète. Cette portion de la façade est si fruste, qu'il est impossible de dire quel en était le profil et de quelles moulures elle se composait; il est pourtant très-probable que l'on retrouvait ici les membres principaux d'une corniche grecque et quelque chose de ses jeux savants d’ombre et de lumière. Ce qui, en tout cas, confirme cette conjecture,
c’est la manière dont sont composés les rampants du fronton , formés tout entiers de membres dont
s'y retrouvent à la même place, dans
l'emploi est familier à l'architecture classique ; ces membre
l'entablement, sinon tout à fait avec les mêmes proportions relatives , du moins dans le même ordre. Ainsi, au-dessous du larmier se trouvent des denticules que surmontent de larges modillons ;
au-dessus du larmier se détache la cymaise, et le tout est couronné par des palmettes qui jouent au sommet du fronton et à ses deux angles le même rôle que les antéfixes dans les frontons grecs. Ce qui sent encore la Grèce, ce sont ces petites têtes seu ptées sur le soffite du larmier, entre les
modillons, et qui représentent des types variés. Dans les monuments phrygiens qui ont un carac-
tère vraiment primitif, on ne trouve nulle part la figure humaine, mais seulement des dessins géométriques, etla reproduction de formes végétales, rosaces et palmettes, ou de formes animales, comme le cheval et le lion.
Le monument que nous venons d'étudier est done un ouvrage mixte, où S'allient, pour former un
ensemble qui ne manque pas de noblesse et d'originalité, deux styles, deux arts différents. Il est impossible d'assigner une date à un édifice qu'aucune inscription ne rattache à un personnage connu,
ou à une période quelconque des âges antiques; tout ce que l'on peut dire, c’est que dans le groupe des monuments de ce district, le tombeau de Kumbet se placerait entre le tombeau de Midas et quelques autres tombeaux voisins, d’une part (1), et d'autre part celui qui est décrit et figuré par Steuart et par Texier sous le nom de Gherdek-haïa-si, le rocher des époux (2). Gherdek-kaïa-si, avec son portique formé de quatre colonnes, est du pur dorique, du dorique classique, dont les proportions, autant que nous pouvons en juger par les dessins que nous avons sous les yeux, se rapprochent de celles que l’on trouve dans les monuments que l’on regarde comme les plus beaux types de cet art. Ici, au contraire, toutes les proportions sont altérées, Les modillons ont une forme, une largeur, une saillie que ne possèdent point les mutules grecs, et l'angle du fronton est bien plus aigu. Il n'ya point ici de colonnes; la corniche, qui présente un aspect tout particulier, n'appartient à aucun ordre déterminé, et semble rappeler encore la primitive construction en bois. Gherdek-kaïa-si semble être l'œuvre d’un architecte grec; c'est une exacte copie des modèles grecs; la tombe de Kumbet parait au contraire
avoir été dessinée et disposée par quelqu'un qui aurait vu les monuments et qui n’ignorerait pas les
formes architecturales de la Grèce, mais qui ne connaitrait pas les règles suivant lesquelles on avait
(1) Nous comprenons dans cette catégorie, outre le tombeau de Midas, les monuments figurés dans Steuart, planches 7, PONT ENDS
(2) Steuart, pl. 12. Texier, Description de l'Asie Mineure, t. V, p. 158, et pl. EX et LXI.
l'habitude de les grouper et de les coordonner. On peut en induire que la tombe de Kumbet est d’une époque antérieure à Gherdek-kaïa-si; ce dernier monument, tout à fait grec, serait de l'époque où les relations se sont multipliées avec les colonies grecques de la côte, maîtresses d’un art arrivé à sa forme ait du règne des derniers Aché-
la plus parfaite et ornées de toute sorte de beaux monuments; il dater. ménides, peut-être du temps des successeurs d'Alexandre. M. Barth (p. 90) en signale les propor-
tions grêles, proportions qui accusent, selon lui, un âge relativement moderne ; il estime que ce monument ne peut être antérieur au siècle d'Alexandre. Le monument de Kumbet serait beaucoup plus ancien; il serait contemporain des premiers Achéménides, il appartiendrait au sixième ou au cinquième siècle avant notre ère, au temps où l’art indigène, frappé à mort par la disparition des vieilles monarchies phrygienne et lydienne, se modifiait de jour en jour et tendait à disparaître, en se confondant peu à peu avec cet art grec qui lui avait, à ses débuts, demandé des exemples et fait plus d'un
emprunt. C’est cette période de fusion graduelle, à laquelle appartient aussi la décadence des langues lydienne et phrygienne, que représenterait, dans le domaine des arts plastiques, le tombeau dit de Solon, à Kumbet. :
Au-dessus du village, au bout d’une sorte de cap que forme le rocher, se trouvent, creusées dans la
aux, de coupes à boire, de vases sculptés sur le
pierre vive, des espèces de cheminées ornées doi chambranle. Une de ces cheminées a tout à fait la forme en pavillon des cheminées turques que nous
rencontrons dans les villages. Barth donne (p. 95) une esquisse de celle de ces niches qui est la plus
ornée et la mieux conservée. Ici, au milieu d'une espèce de fronton, il y a un cône tronqué que l’on
peut prendre pour un phallus. Barth voit là des niches qui servaient à certaines cérémonies du culte,
des cheminées par où s’échappait la fumée du sacrifice. Nous n’avons pas eu le temps d'étudier avec
soin ces petits monuments; notre impression, je dois l'avouer, avait été qu'ils pouvaient bien être beaucoup plus modernes que Barth ne le croit, et que c’étaient peut-être les cheminées de quelque maison turque appuyée contre le rocher. Nous n'avions rien aperçu dans l’ornementation qui fût vraiment caractéristique, ni qui indiquât tout d'abord qu'il faille adjuger ce travail à une haute antiquité.
Du haut du rocher que domine le village, on nous montre, au nord-nord-est, un plateau gazonné que l’on appelle Æéssar-kalé, le château de la forteresse. Avec une excellente longue-vue je n'y distingue pas la moindre trace de murailles.
Il y a environ deux heures et demie de marche entre le village de Kumbet et un petit hameau de Turuks, nommé Xarahgl (Kara-aoul), qui se trouve à plus d’une demi-heure vers l'ouest du tombeau de Midas. Ceux qui désireraient entreprendre une étude attentive des monuments de cette vallée de Doghanlou et qui n’auraient point de temps à perdre feraient mieux de s'établir dans une de ses nombreuses grottes funéraires que de rester chez ces luruks; on pourrait ou dresser sa tente au pied du tombeau de Midas ou se loger dans un caveau voisin où nous faillimes passer la nuit; on enverrait chercher l’eau etles provisions à Karaghl. Nous n'avons pas vu, dans la partie de la vallée de Doghanlou comprise entre Pichmich-kalé-si et le tombeau de Midas, de ruisseau ni de source. istent entre
Nous avons indiqué précédemment (p. 105-106, et p. 112) tous les rapports qui e Delikli-tach et le tombeau de Midas; nous avons dit comment devait être disposée, selon nous, la chambre funéraire du tombeau de Midas et où il fallait en chercher l'entrée, si notre conjecture est fondée; enfin, le dessin partiel, que nous a permis d'offrir (p. 112) un de nos clichés photographiques, donne, de la porte simulée et de son encadrement, une plus exacte idée que toutes les reproductions antérieures. Il ne nous reste rien à ajouter ici. Nous ne pouvons que signaler, comme nos prédécesseurs, le merveilleux état de conservation du monument: deux parties seulement ont souffert, le fleuron du sommet, qui est fendu en deux, et la porte simulée, à travers laquelle on a essayé
de s'ouvrir un passage pour arriver à ce caveau intérieur dont le secret n’a pas encore été découvert.
Les méandres et les croix qui couvrent cette grande surface verticale semblent tout frais encore du
ciseau qui les tailla, il y a peut-être vingt-cinq ou vingt-six siècles.
A environ 2,000 mètres au nord-nord-est de Tasili-kaïa se trouve la curieuse forteresse connue dans le pays sous le nom de Pichmich-kalé-si, «la forteresse brûlée. » Elle occupe le sommet d'une hauteur, comme nous en avons déjàremarqué plusieurs dans ce pays, d’un massif rectangulaire, qui se termine par une sorte de table portée sur des rochers partout coupés à pic (V. pl. VIII, £. 3). Le pied du mont est gazonné ; au-dessus se dressent de formidables escarpements; on ne peut gagner le sommet que par derrière, en faisant un détour. Au premier moment, quand on monte du côté de la plaine,
on croirait n’avoir affaire qu’à un château byzantin; on voit au-dessus de soi le vide que lais entre elles deux masses de rochers comblé par un appareil sans caractère, formé de briques cuites, de pierres de taille, de moellons de toute grosseur empâtés à la hâte dans un bain de mortier. Mais de l'autre côté, et surtout dans l'intérieur, l'impression et l'aspect changent; on aperçoit, à l'angle nord-ouest, un mur en grand appareil, fait de blocs assemblés sans ciment; on trouve, sur le court et
étroit plateau, des chambres, des citernes ou des silos, des créneaux, des meurtrières creusées dans le roc, un grand escalier qui descend vers la plaine; la haute cage de cet escalier est taillée, avec le ciseau, dans la masse même de la montagne, (V. pl. VIIL, fig. 2); au point indiqué sur le plan par la lettre M, on voit une large rainure où devait glisser une sorte de herse, destinée, en cas d'attaque, à barrer le passage aux assaillants qui se seraient engagés dans cette galerie. Les chambres qui se trouvent sur la face ouest ont trois mètres de hauteur, et le dessus forme une terrasse où permettent
d'arriver des entailles en forme de marches; l’une des chambres a 2",82 de long sur 2",37 de large ;
l'autre 3",40 sur 3",26. Le haut du rocher, aux contours du plateau, s'élevait au-dessus de la surface intérieure, et formait ainsi une sorte de rebord ou muraille plus ou moins élevée qui protégeait les défenseurs de la place; sur la partie la plus élevée de cette enceinte, auprès de l'entrée, se trouve une sorte de plate-forme, où conduisaient des degrés qui sont encore praticables en plusieurs endroits (V. fig. 2, près de la lettre G). Ils frappent les yeux surtout à gauche de la porte, si l’on peut
appeler ainsi le passage que laissent entre eux deux énormes blocs écartés à leur partie inférieure et
se rejoignant à leur sommet. De ce poste, on pouvait faire pleuvoir pierres et traits sur la tête des as-
saillants (V. pl. VII, fig. 1). L'entrée était encore défendue par un ouvrage extérieur que l’on trouve un peu plus bas, à quelques mètres en avant de la porte ; c'est une tour taillée dans le roc, à qui le cisean a donné une forme circulaire, et, en arrière de cette tour, une espèce de casemate creusée dans la montagne. Là se reposaient les défenseurs de la redoute, ceux qui montaient la garde à la porte. Ce ne sont pas les Byzantins, sous la menace toujours présente d'invasions sans cesse recommencantes, qui se seraient amusés à de pareils travaux; à cette époque, il fallait courir au plus pressé, faire beaucoup et faire vite; c'est en gächant le mortier à plein baquet que les ingénieurs de Justinien fortifièrent l'Empire, qu'ils construisirent ou réparèrent tous ces châteaux dont on trouve dans
Procope la longue et pompeuse nomenclature. Ce à quoi nous croirions ici, c’est à une restauration hâtive vers le temps des premières incursions barbares ou peut-être sous la domination turque : cette hauteur commande une des principales routes de l'Asie centrale. C’est à cette reconstruction que nous attribuerions les murs grossièrement bâtis dont nous avons déjà parlé, et la chaine de briques qui surmonte le grand appareil à l'angle nord-ouest; les poutres, encore bien conservées, qui sont restées engagées dans la construction, suffiraient à prouver que toute cette por ion est relativement mo-
derne (1). C’est certainement à l'époque byzantine qu'appartient une inscription trouvée par M. Guillaume sur la paroi extérieure d’une des chambres et gravée en lettres hautes de 0",09.
(1) Dans cette construction formée de lits de briques de diverses couleurs, où sont engagées des pièces de bois,
M. Barth croit reconnaître un travail du temps des Seljoukides (p. 91).
QE €elCOeOC Elg dede.
Il n’y a qu’un seul Dieu.
Enfermé dans cette citadelle, et résolu à se défendre contre les barbares qui envahissaient l’Empire et menaçaient la foi, quelque capitaine, fervent chrétien, se sera complu à affirmer ainsi sa croyance en face de l'ennemi qui l’attaquait; il aura cru peut-être, en gravant dans la pierre cette sainte devise, consacrer en quelque sorte au Dieu nouveau et recommander à sa protection cette œuvre étrange de générations païennes (1).
Quant aux murs faits de grandes pierres appareillées avec soin, et surtout quant à tout ce qui est taillé dans la pierre vive, nous y reconnaissons la main de ces antiques ouvriers qui, d’un bout à l’autre de l'Asie Mineure, ont si hardiment attaqué la montagne et ciselé les rochers pour y pratiquer leurs maisons et leurs tombeaux. En face de ce monument imposant où se lit une longue inscription phrygienne, et où l’on croit reconnaître la sépulture d’un des plus anciens rois de la Phrygie, les Phrygiens auront achevé ce que la nature avait commencé, ils auront fortifié cette hauteur que l'on pouvait si facilement rendre imprenable. Peut-être attachaient-ils un caractère particulier de sainteté à cette vallée consacrée par la mémoire de l’un des premiers princes de leur race, et où tant de Phrygiens semblent avoir voulu reposer après leur mort; il fallait pouvoir la protéger contre quelque attaque subite, contre l'ennemi qui aurait rapidement franchi l'Halys, ou qui serait descendu de la Bithynie et de la Paphlagonie à travers les gorges boisées de l'Olympe.
Dans cette pensée, les habitants primitifs de cette contrée paraissent y avoir multiplié les moyens de défense. D’autres forteresses analogues se trouvent, nous dit le paysan qui nous sert de guide, dans les environs. La veille du jour où nous visitions Pichmich-kalé-si, il m'en avait indiqué une auprès de Zapul-dagh, « la montagne travaillée » (2) ; de Pichmich-kalé, il nous en montrait encore du
doigt vers le nord-ouest, à peu de distance, deux autres que nous n’eûmes point le loisir d'aller
visiter : l'une s’appelle Aktché-kalé-si, «la forteresse de l'argent, » et l’autre Doghanlou-kalé-si, «la
forteresse de l’épervier. » A cette dernière, me disait-il, on n'arrive au sommet que par des marches
taillées dans le roc : il n'y a pas de porte. « On y trouve aussi, ajoutait-il, des citernes et des
chambres creusées dans la montagne, mais elle est plus petite que Pichmich-kalé (3). »
(1) On sait que cette formule, qui parait à une certaine époque avoir joui d’une grande vogue, se trouve plusieurs fois répétée dans les inscriptions sinaïtiques (Fr. Lenormant, sur l'Origine chrétienne des inscriptions sinaïtiques, Paris,
1859, p. 60). On l’a aussi rencontrée en Syrie, aux environs de Damas (C. /. G., n. 8975), et dans la vallée du Nil;
ainsi elle se lit, avec cette variante, els beds 6 Borbäv, jusqu’à quatre fois, sur les ruines du couvent copte d’Esneh (C. I. G., 8946). On la lit aussi sur des sceaux (C. Z. G., 8986), sur des pierres gravées (C. Z. G., 9103). Il ne me paraît pas que cette formule, si fréquente dans une certaine région, eût été encore rencontrée en Asie Mineure, avant que nous la découvrissions en Phrygie, à Pichmich-kalé-si.
(2) Voir dans Barth (p. 93 et 94) la description du rocher isolé et escarpé qui porte le nom de Lapul-dagh, du spacieux caveau qui le traverse de part en part, de la plate-forme soigneusement nivelée qui couronne le rocher, et du
rempart, taillé dans la saillie même du roc, qui entoure par place, comme à Pichmich-Kalé, l'aire où sont creusés des
silos et citernes. Un passage souterrain conduit aussi, comme à Pichmich-Kalé, vers la plaine etle ruisseau. Les rapports sont donc frappants; mais Japul-dagh est, par un côté, bien plus aisément accessible que Pichmich-Kalé, et MM. Barth et Mordtmann croiraient que lapul-dagh était plutôt une résidence royale fortifiée qu’une forteresse proprement dite. M. Mordtmann ne se sert d’ailleurs pas du nom de lapul-dagh, mais de celui de Zchapul-dagh, qu'il traduit par « Montagne de la bande de brigands. » Les autres voyageurs donnent tous Zapul-dagh, et c'est aussi cette forme que je retrouve dans nos carnets de voyage. — Zapul, si c’est ainsi qu’il faut prononcer, serait pour Japulu, forme de participe dérivée du verbe é4pmak, faire, construire, travailler.
(3) Barth a visité et décrit (p. 90) le groupe de caveaux, ou plutôt de chambres taillées dans la pierre vive, qui porte proprement le nom de Doghanlou. Si c’est là ce que notre guide appelait une forteresse, il semble, d’après la descrip-
Der 37
La pierre dans laquelle a été pratiqué tout ce travail est, à Pichmich-kalé, un tuf grossier, qui parait assez résistant; il est probable qu’il se laisse entamer aisément, mais qu’il durcit à l'air. On
remarque ici, outre les escaliers, chambres, citernes ou silos dont nous avons parlé et qui se trou-
vent indiqués sur le plan, de nombreux anneaux taillés dans le roc et qui servaient sans doute à attacher les animaux ; on en voit de semblables à Pompéi, dans les dalles du trottoir, en Sicile, à l’amphithéâtre de Syracuse, etc.
Au pied de Pichmich-kalé, dans le massif même dont le sommet forme la forteresse, se trouve creusé un tombeau qui ne paraît pas avoir été encore aperçu par les voyageurs; aussi en donnonsnous ci-contre le plan, la coupe et l'élévation.
Coupe sur À B. Façade.
Plan,
IL se compose d’un vestibule et d’une chambre; cette dernière contient deux banquettes funéraires ; à l'entrée de chacune des chambres se reconnaissent encore les trous qui recevaient les pivots sur lesquels tournaient les portes ou dalles des deux caveaux. Une rigole creusée dans la banquette extérieure servait à l’écoulement des eaux d'infiltration. Mais ce qui fait surtout l'intérêt de cette tombe, c’est le symbole qui décore la façade : au-dessus de la porte, dans le tympan d’un petit fronton triangulaire, se dresse un phallus. C’est ce même emblème que les voyageurs précédents ont déjà signalé sur la façade d’un grand tombeau, celui de Zapul-dagh (1). 1 n’y a point à en douter : dans l'esprit des antiques et naïves générations dont la main sculpta ces ornements au flanc des rochers, cette image, où nous ne verrions aujourd'hui que l’obscène caprice d’une imagination souillée, avait un caractère poétique et religieux; elle représentait les énergies fécondes et créatrices de la nature, et indiquait peut-être même, par sa présence au seuil de la tombe où venait d’être déposé le ca-
davre, un espoir, une pensée de résurrection.
Nous donnâmes aussi quelques instants d'attention au tombeau qui est situé à gauche de Tasiliet qui avait déjà attiré l’attentien de M. Texier (2). Ce tombeau présente deux particularités
kaïa remarquables. Ses lits funéraires, qui sont au nombre de trois dans la première chambre, et de deux dans la seconde, affectent une forme décorative analogue à celle que l’on trouve souvent indiquée dans les bas-reliefs ; c’est un pied sculpté, c’est une sorte de coussin pour poser la tête ; cela ra ppelle, quoique il y ait ici beaucoup plus de simplicité et moins d’ornementation, les beaux lits funéraires que M. Heuzey a retrouvés dans un tumulus de Pydna, et dont le mieux conservé est venu, par ses soins, enrichir le Musée du Louvre (3). Voici l'autre trait qui mérite d'être signalé. Le plafond de
ée et la plus spacieuse des deux, simule une toiture, avec ses
la première chambre, la plus soig
tion de Barth, qu'il se trompait, et que le rocher de Doghanlou n'a jamais dù avoir la même destination que Pichmich- Kalé. Nous n’avons d’ailleurs pas vu ce rocher, dont le nom s’est étendu, depuis Leake, dans les récits des voyageurs,
à tout ce canton, quoique dans le pays même il ne paraisse s'appliquer qu’à un point déterminé. (1) Steuart, pl. 15. Barth, p. 93. M. Mordtmann voit, dans ce que son compagnon de voyage prend, à lapul-dagh, pour un phallus, un simple pieu surmonté d’un bonnet phrygien. On ne s'explique pas quel serait le sens de cette
représentation, ni ce qu’elle viendrait faire sur un tombeau; d’ailleurs on pourrait citer de nombreux exemples du
phallus figuré sur différents monuments tout à fait comme il l'est sur nos deux tombeaux ; c'est devenu un type conventionnel, une sorte d'hiéroglyphe.
2) Description de l'Asie Mineure, & X, pl. 57, fig. 1 et 3.
(3) Mission archéologique de Macédoine, p. VUX.
chevrons, ses pannes et son faitage. On retrouve dans la seconde chambre la même imitation d'un toit à double pente, mais la charpente n’est point indiquée. Cette disposition se rencontre dans plusieurs tombeaux du voisinage, notamment dans celui qui se trouve au pied de Pichmichkalé, que nous avons décrit plus haut.
Sur un tombeau situé à droite de Jasili-kaïa, ou plutôt sur un massif de rochers tout percé de chambres dont les unes ont été des tombeaux, tandis que les autres ont dù servir d'habitation, se voit encore une inscription grecque très-fruste, qui est encadrée dans une sorte de cartouche rectangulaire. Elle a été publiée pour la première fois par Texier (1), et, depuis lors, elle a été recopiée par M. Mordtmann (2); le texte que fournit ce dernier est plus complet et plus intelligible que celui de son prédécesseur, et M. Mordtmann croit pouvoir reconnaître ici une invocation en l'honneur d'Apollon, qui aurait été gravée sur cette roche par quelque païen zélé, au moment où l'empereur Julien, marchant contre les Perses, traversa l'Asie Mineure ; il passa par Nacoleia, comme l’indiquerait une inscription latine en l'honneur de Julien, que M. Mordtmann a copiée à Seïdel-Ghazi. Quoi qu'il en soit de cette conjecture , M. Mordtmann fut sans doute plus favorisé que moi par la lumière, et il eut plus de temps à lui; car beaucoup de lettres qu'il semble avoir lues couramment sur la pierre ne se sont pas montrées à moi aussi clairement. J'avais commencé à déchiffrer et à transcrire péniblement ce texte fort altéré, quand je fus dé
angé par l’accident survenu à notre appareil de photographie; il me manque donc la cinquième ligne, que
j'avais gardée pour la fin comme la plus importante. Elle est inintelligible dans Texier, tandis que
dans Mordtmann elle contient un nom géographique, Bewvsvsx, dont on n’a pas d'autre exemple,
et qui pourrait se rapprocher du nom de Bevvicos et des Be
itas (3). Il importerait de vérifier si ce nom nouveau et d'une physionomie un peu étrange n’est pas né d’une erreur de transcription, s’il se trouve réellement sur la pierre. Quoique mon texte ne réponde pas à cette question, le voici; il pourra servir à contrôler et à confirmer les deux copies antérieures.
Lettres de 0,05.
XAIPEMAKAPTOnñrIUVABE
OEWNYTITEPEIONE N TANTUNMTAPE: ECOAOC TATPI£ITPOMOCENTAAENIE:
TETAHCIAKAPITOC Voici comment M. Mordtmann lit cette inscription :
pénap, moNoNGe Dev, Ÿrepeiove Adyrov.
Iléyrov ya pllos éGONdS marpt za 7
Tarots an Bevveuexn Adu6uve r\ncia XA0TOÛG.
C'est d’ailleurs la seule inscription grecque qui ait été trouvée jusqu'ici dans cette partie du curieux district que nous avons trop rapidement traversé. Les inscriptions grecques sont bien plus nombreuses autour de Kumbet, ou du moins on y trouve bien plus de vestiges de ces inscriptions.
N'ayant pas visité Seïd-el-Ghazi, nous n'apportons aucune donnée nouvelle qui permette de
(1) Description de l'Asie Mineure, &. 1, pe 156.
(2) Gelehrte Anxeigen der Münchener Akademie, t. L, P- 279. () V. plus haut, p. 123.
résoudre enfin une question pendante, et de décider s’il faut voir dans l'emplacement de Seïd-el- Ghazi, qui correspond certainement à une cité antique, celui de Prymnessos ou celui de Nacoleia. On peut consulter à ce sujet une dissertation de M. Mordtmann , qui a visité cette petite ville à deux reprises différentes (1). Il y a copié, outre plusieurs inscriptions funéraires qui ne fournissent aucun renseignement important, quatre inscriptions honorifiques, dont trois portent le nom de Nacoleia, une seule le nom de Prymnessos. M. Mordtmann voit dans Seïd-el-Ghazi NacoLEïrA, qui aurait perdu vers la fin du quatrième siècle son nom ancien, pour prendre celui d'Akroënos, jusqu'au moment où la conquête musulmane lui aurait imposé celui d’un des héros de l’Islamisme. M. Barth se prononce
au contraire pour Pryunessos (p. 88), et M. Texier se range au même avis Il paraît que les
pierres où se lit le nom de Nacoleia sont de plus petite dimension que le piédestal où se trouve gravée la mention du « sénat et du peuple des Prymnésiens » ; elles ont pu être apportées plus aisément d’un endroit voisin. M. Mordtmann cherche Prymnessos à lapul-dagh, tandis que M. Barth
place Nacoleia à environ un mille et demi vers l’ouest de Seïd-el-Ghazi, vers la source du petit
ruisseau qui vient passer devant le bourg; il y a là des fragments antiques et des restes de diverse
nature qui jonchent le sol.
Nous avons été contraints, pendant le trop court séjour qu'il nous a été donné de faire dans cette intéressante région, de limiter sévèrement le champ de nos recherches. Quelques sacrifices que nous ayons dû nous imposer, nous croyons avoir ajouté aux documents antérieurement recueillis sur les monuments de ce district, des renseignements qui ne sont point sans nouveauté et sans intérêt. Nous avons fait connaître enfin d’une manière complète, par nos dessins et par les explications qui les accompagnent, deux monuments qui n'avaient été jusqu'ici qu'imparfaitement étudiés, le tombeau de Kumbet et la forteresse de Pichmich-kalé. Les détails que nous avons donnés sur la
tombe de Delikli-tach, qu'Hamilton s’était borné à entrevoir au passage, et le rapport que nous avons pu signaler entre ce tombeau et celui de Midas, nous ont conduits à déterminer quelles étaient les dispositions les plus généralement adoptées dans les sépultures phrygiennes, ou tout au moins nous
ont permis de jeter quelque jour sur la question (3). Ces additions, ces rectifications, ces dessins plus exacts, aideront le futur historien à définir avec précision les caractères propres et l'originalité de cet art phrygien qui sert comme de chainon intermédiaire entre l’art assyrien et l’art grec.
Tout ce que nous pouvons d’ailleurs savoir de la civilisation assez avancée qui, vers le huitième et le neuvième siècle avant notre ère, paraît avoir fleuri dans l’ancienne Phrygie, chez une population indo-européenne qui se rattacherait au rameau thracique, c’est à l'étude des monuments que nous le devons : l’histoire nous a conservé à peine quelques noms et quelques légendes. Nous nous associerons done au désir qu’exprime M. Barth ; il y aurait grand profit pour la science à une exploration approfondie de toute la région où se trouvent ces tombes d’un genre tout particulier, ces forteresses
taillées dans le roc, ces inscriptions, seuls débris d'une langue perdue. Il faudrait s'installer, pour quelques semaines, dans le district dont le monument de Midas forme comme le centre, et commencer par en dresser la carte; jusqu'à l’esquisse topographique qu'ont fournie les itinéraires de Barth, il était impossible de s'orienter dans les monuments de cette région, et de déterminer leur situation relative. Pour relever cette carte, il faudrait parcourir le terrain en tout sens, dans un
(1) Gelehrte Anzeis chen Urgeschichte (Février 1860).
, & L, pp. 260-206 : Seid-i-Guzi, ein Beitrag zur vergleichenden Geographie and zur Osmanis-
(2) Univers pittoresque, Asie Mineure, p. 425.
(3) Il ne serait pas impossible, comme on en a déjà eu l’idée, que le tombeau de Midas, le plus considérable et le plus imposant de tous, ne fût pas une véritable sépulture, mais une sorte de cénotaphe, un monument destiné à perpétuer la mémoire de l'ancêtre divinisé de la race phrygienne, du fondateur de sa dynastie royale. Dans ce cas, l’analogie avec Delikli-tach ne serait qu’extérieure; la chambre intérieure, le caveau funéraire, n’existerait pas, et il n’y aurait plus lieu d’en chercher l'entrée au sommet du rocher.
rayon d'un ou deux myriamètres, suivre l’une après l'autre chacune de ces vallées souvent parallèles, escalader les hauteurs qui les séparent, fouiller chaque groupe d'arbres et de rochers, gravir toute pente au sommet de laquelle on verrait s'ouvrir, dans le tuf calcaire, la bouche de quelque excavaion. Il n’y a guère à douter que l'on n'arrivât ainsi, non-seulement à faire mieux connaître les monuments déjà signalés, mais encore à en découvrir de nouveaux, à augmenter peut-être le nombre des inscriptions phrygiennes, et par suite à en faciliter le déchiffrement. Depuis que le monument principal a été recommandé par Leake à la curiosité du monde savant, aucun voyageur érudit n'a traversé ces vallées, même à la hâte, sans faire encore quelque découverte partielle, sans reconnaître et décrire quelque monument qui avait échappé à ses prédécesseurs ; à plus forte raison l'exploration lente et méthodique que nous réclamons serait-elle sûre d'obtenir encore d'importants résultats. Ce canton a si peu d'habitants, la population est si ignorante et si insouciante, le pays si boisé, que, pour se trouver hors de vue et à quelque distance des sentiers fréquentés, tel tombeau aussi curieux peut-être et aussi important que l’un des cinq ou six qui ont été dessinés jusqu'ici, aura échappé jusqu'à ce jour aux recherches trop rapides de tous les voyageurs. De toute manière, il y aurait profit à réunir, pour la première fois, dans un même ouvrage, tous les monuments de cette région, à publier, d'après de nouvelles copies, d’après des vues photographiques et des estampages, toutes les inscriptions phrygiennes que l’on aurait pu réunir. Un pareil recueil, ne contint-il même que peu ou point de choses inédites, rendrait encore de grands services aux archéologues et aux philologues, pourvu qu'il fût d’une exactitude parfaite, et que l’on püt se fier aux représentations et aux transcriptions qu'il contiendrait.
Nous quittâämes à regret, vers le coucher du soleil, Pichmich-kalé-si, et nous nous dirigeàmes vers l’est, parmi de beaux pins espacés sur de vertes pelouses. Nous nous arrêtämes au bout de trois quarts d'heure dans une ferme isolée, qui appartient à un riche propriétaire de Æusrew-pachahan. Le lendemain matin, nous en repartions à huit heures. A huit heures trois quarts, nous traversions, marchant vers le nord-est, le petit village de Gahia, alors désert; il n’est, comme d’autres villages de cette contrée, habité que de deux années l'une. Ce n’est que tous les deux ans qu'on laboure les terres qui l’environnent. De 9 heures 25° à 10 heures 32 nous traversons une petite plaine qu’entoure un cercle de collines ; au milieu de cet espace, sur un tertre et dans les champs
ment reconnais
environnants, nous trouvons des vestiges antiques ais ables. Grands blocs taillés, colonnes sans cannelures, nombreux fragments de poterie, tout indique qu'il y avait autrefois ici un centre de population, tout au moins quelque riche bourg de l'époque romaine. Le débris le plus considérable est le soubassement d’un piédestal rectangulaire en grand appareil, qui a 4 mètres sur 5",70. Une des assises a jusqu'à 0",70 de hauteur. Cette plaine, où sont éparses quelques maisons que l’on habite au temps des semailles et de la moisson, s'appelle maintenant Xowlapa. La route directe de Seïd-el-Ghazi à Husrew-pacha-khan s’y croise avec celle qui de Koutahia mène à Siwrihissar.
À mesure que nous avancions , les arbres s’abaissaient, la forêt se changeait en un taillis de plus en plus clair. Au-delà de Koulapa, nous remontons sur une colline où poussent encore quelques pins, ste forêt où nous avions marché depuis notre départ de
courts et chétifs, sentinelles avancées de la v.
Koutahia. Arrivés au sommet de cette colline, nous voyons se dérouler devant nous l'immense et triste plateau que nous aurons à traverser jusqu'à Siwri-hissar. Pas un arbre à l'horizon, pas une fumée de village, pas même ces balancements des épis, ces ondulations de la prairie qui donnent à certaines plaines désertes une sorte de mouvement et de vie; mais une herbe courte et grise, le silence, quelques tentes de nomades qui tachent çà et là, comme des points noirs, ces larges soli-
tudes : voilà ce qui s'offre à nous et nous serre le cœur, quand, vers le milieu du jour, nous disons
adieu à la colline et aux derniers arbres.
Les anciens avaient été frappés du caractère particulier de cette région; ils désignaient sous le nom T. L. 38
termes qui s'appliquent encore aujourd’hui de tout point à ce même pays. «L'armée commença
zylos, «le pays sans bois», la contrée où nous venons d'entrer, et Tite-Live la décrit en des
alors à marcher à travers l'Axylos, comme on l'appelle. Le nom que porte cette contrée indique ce qu'elle est. Non-seulement elle ne renferme pas d’arbres, mais il n’y pousse pas même de broussailles, et elle ne produit aucune espèce de substance ligneuse qui puisse servir de combustible. Au lieu de bois, on emploie dans tout ce pays la fiente desséchée des troupeaux (1). » Nous avons donné ailleurs des détails sur la manière dont se prépare et se conserve aujourd'hui, dans tout le centre de l'Asie Mineure, le combustible animal sans lequel la vie deviendrait impossible dans la
région déboisée (2).
Nous ajouterons ici une inscription de Zemmeh qui a été oubliée et qui aurait dù figurer page 133.
Grande stèle divisée en quatre panneaux! et surmontée de deux lions affrontés. Le mieux conservé des panneaux représente un cippe quadran-
gulaire surmonté d’un vase sans anse, et où sont inscrits, en lettres de 0%,01, les deux mots :
IEPIEMN XAIPE
Adieu, prêtre.
(1) Ces détails si précis sont empruntés à Polybe, en son livre XXII, dont nous n'avons malheureusement cons ervé édition de Manlius contre les Galates.
que de très-courts fragments ; c'est d’après lui que Tite-Live raconte toute l’e Polybe, comme l'indique un des extraits qui nous sont parvenus de ce même livre, avait, nous ne savons au juste à quelle époque, visité l’Asie Mineure pour la composition de son grand ouvrage historique.
(2) Souvenirs d’un voyage en Asie Mineure, p. 381.