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RÉSUMÉ HISTORIQUE

La dénomination géographique qui figure en tête de ce chapitre n’apparaît dans l’histoire que vers le milieu du troisième siècle avant notre ère, après que se furent établies au centre de l'Asie Mineure des bandes gauloises, débris de la grande expédition qui avait couvert d’un flot d’envahisseurs celtiques tout le pays compris entre le Danube et la mer Égée. L'usage s’est introduit chez les historiens modernes, nous ne savons à quelle époque, de désigner exclusivement les Gaulois d'Asie Mineure sous le nom de Gazares; chez les écrivains grecs, Faxérat est un nom qui s'applique aussi bien que

les deux autres formes Ka: où KeArci, la plus ancienne de toutes, et l'éxro, empruntée aux Romains, à la race gauloise tout entière. Tite-Live ne se sert, en parlant des Gaulois d'Asie Mineure, que des mots Galli et Gallo-Greci. Il est probable que c’est à la littérature théologique que nous devons la transcription française du mot laléra, et l'application qu'on en a faite aux seuls Gaulois d'Asie Mineure (1).

Appelés et introduits en Asie par les rois de Bithynie (278 av. J.-C.), ces hardis aventuriers commencèrent par promener en tout sens, d’un bout à l’autre de la Péninsule, leurs armes redoutées, et par en ravager, l’une après l’autre, toutes les provinces (2); tout les favorisait, les guerres s’allumaient sans cesse entre les monarchies limitrophes de Bithynie, de Pergame, de Cappadoce,

qui de Pont et de Syrie, les guerres de succession qui déchiraient et affaiblissaient fréquemment tous ces royaumes, hors celui des Attales, enfin le désarroi et la faiblesse de populations à qui l'influence croissante et dominatrice de l’hellénisme avait enlevé leurs anciennes langues et fait oublier leurs vieilles traditions nationales sans rien mettre à la place, sans fonder nulle part un nouvel ordre social et politique, sans établir entre les provinces de liens solides et d'associations qui présentassent quelque chance de permanence et de durée.

Des expéditions sans cesse renouvelées, le pillage des villes, les tributs payés par les cités et par les rois, avaient mis entre les mains des Gaulois une partie du capital amassé pendant des siècles par d’industrieuses et opulentes populations; aussi ces heureux vainqueurs durent-ils éprouver, au bout d'un certain temps, le désir de s’arrêter et de se reposer, de jouir enfin, avec quelque tranquillité,

(1) D'apres Zeuss (Grammatica Celica, p. 993), Galatæ viendrait du vieux mot irlandais gal, combat; le pluriel, gala, signifie aussi armes. Les Galates, ce seraient donc « les belliqueux, les armés ».

(2) Pausanias (X, 23, 9) nous donne la date exacte du passage des Gaulois en Asie. Pour les détails, voir liv. XXXVIHI, 16; Justin, XXV, 2, etc.

de tout ce butin, de tant de richesses si aisément et si rapidement conquises. D'ailleurs les rois de l'Asie, qu’avaient frappés d’une sorte d’épouvante l'invasion et les premières victoires des Galates, leurs ? I F 2

mouvements

apides et leur fougue impétueuse, avaient peu à peu repris courage; Antiochos I Soter donna le signal d’une résistance effective et d’un retour offensif contre les envahisseurs (1). C'est en 276 qu'il paraît avoir remporté sur les Galates un succès de quelque importance; la bataille aurait été livrée en Cataonie. Ce succès ne mitpasimmédiatement fin aux ravages des Galates ; mais il empècha ces bandes de se répandre, comme elles songeaient peut-être à le faire, dans les plaines de la Syrie, et il montra que la résistance n’était pas impossible. Antiochos garnit de places fortes tous

les défilés du Taurus. En même temps la royauté bithynienne était sortie de cette guerre de succession à la faveur de laquelle les Galates s'étaient trouvés mêlés aux affaires de la Péninsule (2). Il semblait que l'Asie Mineure allait voir luire des jours meilleurs; et pourtant un demi-siècle encore devait s'écouler avant qu'une sérieuse et efficace résistance vint enfin arrêter l'élan des Gaulois et

rendre plus difficiles leurs aventureuses expéditions.

Les Galates,

poste central d’où ils pouvaient se précipiter sur l’une ou l'autre des riches provinces de la côte (3).

iprès leurs premières courses poussées dans toutes les directions, avaient gagné tout

d'abord le milieu de l'Asie Mineure, le pays situé entre l'Halys et le Sangarios ; c'était comme un Aussitôt après leur passage en Asie, on les voit divisés en trois groupes qui, assurent les historiens, s'étaient partagé l'Asie Mineure pour la ravager sans se gêner mutuellement. Les Trocmes avaient pris pour eux les côtes de l'Hellespont, les Tolistoboïens l'Éolie et l'Ionie, les Tectosages les provinces méditerranéennes. C'était comme un terrain de chasse que possédait chacune de ces tribus, comme un fertile domaine dont elle percevait les revenus : beaucoup de villes, pour éviter d'être pillées ou

sans cesse inquiétée

avaient consenti à payer tribut (4). Peu à peu les Gaulois, se trouvant en face

d’une résistance qu’encourageaient et que dirigeaient, d’une part le roi de Syrie, de l’autre le roi de

Pergame, sentant d’ailleurs le besoin de respirer après tant de combats et d'aventures, se décidèrent

enfin à s'attacher au sol et à prendre racine. Alors se retrouva cette même division en trois peuples,

<giz &lvn, comme disent Strabon et les inscriptions (3). Les Tolistoboïens s’établirent sur le haut Sangarios et surtout à l’ouest de ce fleuve, dans cette espèce de presqu'ile que dessine et qu'enveloppe le cours sinueux du fleuve; Pessinunte fut leur capitale. Les Tectosages se fixèrent entre le Sangarios et l'Halys, et ils eurent pour métropole Ancyre. Les Trocmes franchirent l'Halys, et en occupèrent la rive droite dans son cours moyen; leur ville principale, Tavia, était située dans le voisinage de la ville moderne de Zusgat (6). Tout ce pays qu'ils avaient occupé, et qui resta en leur possession depuis le milieu du troisième siècle avant notre ère, on prit bientôt l'habitude de l'appeler &aLaTte ou

(4) Lucian, Zeuxis. 8 ff. Appian., Syriaca, p. 130.

(2) Les détails nous manquent sur tous ces événements ; l'histoire de la Péninsule, à cette époque, est fort embrouillée, et c’est avec peine que l’on arrive à saisir les grandes lignes et les résultats généraux. On peut consulter, pour la suite des faits et la critique des textes, le savant ouvrage de M. Léopold Kontzen, Die W anderungen der Kelten, 8", Leipzig, 1861, p. 220-120.

(3) Sedem ipsi sibi circa Halym flumen ceperunt, tantusque terror eorum nominis erat, multitudine etiam magna so— bole aucta, ut Syriæ quoque ad postremum reges stipendium dare non abnuerint. Liv., XXXVII, 16. Cf. Memnon, 17. (4) Postremo, quum tres essent gentes, Tolistoboï, Trocmi, Tectosagi, in tres partes, qua cuique populorum suorum

vectigalis Asia esset, diviserunt. Trocmis Hellesponti ora data, Tolistoboii Æolida atque Iloniam, Tectosagi mediterranea

ortiti sunt, et stipendium tota cis Taurum Asia exigebant. Liv., XXXVIIT, 16. JLxXII, ch, 160.7. Gr; 40, 39:

(6) Strabon, XII, 5. E Toc:

cvou DÈ fn Dovyiz, À

pu... Ton65066) uogo Bufluv 2) ovué VE

atie (4. N, v. 42) sont assez confus; il indique, à côté des trois peuples principaux, d’autres tribus, que nous ne connaissons que par lui. 11 faut remarquer pourtant cette phrase si

précise : « Oppida, Tectosagum, Ancyra; Trocmorum, Tavium; Tolistobogorum, Pessinus. »

GALLO-GRÈCE (1); ce dernier nom témoigne du mélange qui s'opéra promptement entre les conquérants et l'ancienne population tout hellénisée, qu'ils trouvèrent dans cette région; il indique

avec quelle rapidité les vainqueurs apprirent la langue des vaincus, subirent l'influence de leur culte,

de leurs mœurs, de leurs arts, de leur civilisation supérieure.

Cette nouvelle dénomination géographique se superposa done, comme dit Pline, aux anciennes divisions de la péninsule (2); la Galatie se composa de cantons détachés duroyaume de Pont, d’autres cantons enlevés au royaume de Bithynie, et de toute la Phrygie orientale. Il y avait d’ailleurs plusieurs siècles que ce nom de Phrygie n’était plus qu'une appellation traditionnelle, et qu'il avait cessé de correspondre à une langue, à une nationalité distincte. Avant d’être occupée par les Galates, c'était des Séleucides que dépendait, plus ou moins directement, toute cette région centrale de l'Asie Mineure.

Autant qu'on peut l’entrevoir d’après des témoignages tronqués et des fragments mutilés, des traités avaient été conclus par les Galates avec les rois de Syrie, de Pergame et de Bithynie (3). Tous ces

princes se trouvaient trop heureux d'acheter, au prix de quelques concessions territoriales, un peu

de tranquillité et une sécurité passagère ; ils n’abandonnaient que ce qu'ils avaient déjà perdu, que des

provinces qu'ils ne se sentaient point capables de reconquérir par la force des armes. Cependant les Galates, pour avoir un territoire et des villes qui leur appartenaient, ne renonçaient pas à la vie d'aventures et de combats qu'ils avaient si longtemps menée, à ce jeu de la

guerre qu'ils aimaient si fort et qui les enrichissait toujours. On les voit prendre part, comme mercenaires, à la guerre que soutient Ptolémée IT Philadelphe contre son frère Magas, à celle qu’Antiochos I Soter fait à l'Égypte, en 262; ce sont ces vaillants et avides condottieri qui, vers 250, mettent Zeilas sur le trône de Bithynie que lui disputait son frère Tiboitès. Bientôt après, ils se mêlaient à la lutte acharnée qui s’engagea entre Antiochos Hierax et Seleukos Kallinikos; c'était grâce à eux qu'Antiochos gagnait, en 241, la sanglante victoire d'Ancyre. Ils avaient tout à ga-

gner à l’affaiblissement des Séleucides, et cette guerre, qui déchira, pendant plusieurs années,

toute l'Asie antérieure, leur permit sans doute de reculer leurs frontières et de s'établir plus

solidement dans le territoire qu'ils avaient commencé à s'approprier. En même temps, enorgueillis par le rôle prépondérant qu'ils avaient joué dans la lutte engagée entre les deux princes Séleucides, ils poussaient chaque jour plus loin leurs ravages. Sous la menace de ces perpétuelles et rapides incursions, aucune cité de l'Asie antérieure n’était sûre du lendemain; on abandonnait les campagnes; on craignait les routes fréquentées; le commerce se ralentissait et partout la prospérité diminuait. Ce n’était plus des rois de Syrie que l’on pouvait attendre quelque secours; leurs dissensions de famille leur avaient fait perdre leurs provinces orientales et leur avaient coûté leurs meilleures

troupes; ils s’'épuisaient d’ailleurs dans une lutte fréquemment renouvelée contre l'Égypte, qui

convoitait toujours la Syrie méridionale. Ce rôle de champion de la civilisation et de l’hellénisme, qui échappait ainsi aux Séleucides, fut réclamé et brillamment soutenu par les rois de Pergeme. Fondée par Philétaire vers 280 avant notre ère, la principauté de Pergame, limitée d’abord à la possession de cette ville et de son territoire immédiat, s'était agrandie sous son neveu et successeur Eumène I, et, à la mort de celui-ci, s’étendait du golfe d'Elæa au golfe d'Adramyttium. Le troisi

ème prince de cette dynastie, Attale I, poussa plus loin encore la fortune de sa maison. Ce qui favorisait ces progrès, c'était l'entente cordiale qui ne cessa de régner, pendant plus d'un siècle, entre tous les membres de cette famille. Pendant que des guerres domestiques déchi-

(1) Strabon, XII, 5. Tav vüv Doariay rod D'aXoypaxia Aeyouévnv. (2) A. N. 42,v. «Simul dicendum videturet de Ga (fr. 17) parle à peu pres de la même manière : Iox

tia, quæ, superposita, agros majori ex parte Phrygiæ tenet. » Memnon

\Güv pay aÙlre dveydoncav aa TETÉLLVOVTO TAV

vov Dauriav nahouuévnv.

2 ThAVNUEVT

\bv ypdvov, 22 turadpauévres rhv drè rois "Arraluxoïs PuctAednt

ov 7Av vv L'ux

raient et affaiblissaient rapidement l'immense monarchie des Séleucides, à Pergame, le prince trouvait parmi ses frères et neveux ses plus dévoués lieutenants. Attale I avait succédé en 241 à son oncle Eumène. Il semble, dès le début de son règne, avoir

commencé à lutter contre les Galates, et avoir couronné ses premiers succès par une brillante victoire

qui daterait probablement de 229 (1). Cette victoire, en même temps qu'elle donnait au souverain de Pergame une importance et une réputation que n'avaient point eues ses prédécesseurs, rejetait les Galates dans l’intérieur de la Péninsule (2); c'est alors qu'Attale prenait le titre de roi, que n'auraient pas porté, à ce qu'il paraît, Philétaire ni Eumène.

Attale conserva sur les Gaulois l’ascendant que lui avait conquis une glorieuse journée; il les employa comme mercenaires, et se servit du peuple qu'il avait vaincu pour étendre sa domination où tout au moins sa suprématie jusqu'au Taurus (3). Les Galates se trouvaient ainsi coupés de toute communication avec les bandes gauloises restées en Thrace, qui jusqu'alors envoyaient sans

cesse des recrues à leurs frères d'Asie Mineure. C

était là pour eux un grand désavantage, une cause d'affaiblissement, un échec, que ne compensaient point suffisamment des succès remportés dans la Bithynie, où ils tuèrent le roi de ce pays Zélas Il (4), ni une brillante incursion dans le Pont, qui fut ravagé jusqu'au pied des murs d'Amisos (5). Ces deux expéditions, qui n’ont pas de date certaine, appartiennent, comme les victoires d'Attale, à la seconde moitié du troisième siècle. La royauté bithynienne, qui la première avait commis la faute d'introduire les Gaulois dans la Péninsule, contribua aussi, sous un prince énergique et habile, à fermer la voie par où avaient pénétré les émigrants, à rejeter les Galates dans l’intérieur et à les y cerner; une redoutable bande de Tectosages qu'Attale, en reconnaissance des services qu’elle lui avait rendus, avait consenti à laisser s'établir sur les bords de l'Hellespont, fut, vers 218, battue par les habitants de la puissante Alexandria Troas, puis > (6).

Les rois de Syrie ne pouvaient manquer de faire les derniers efforts pour arrêter la fortune d'une

anéantie par Prusias I, vers 218 avant notre

famille qui, après de si humbles débuts, remplaçait peu à peu les orgueilleux Séleucides dans cette

riche Asie Mineure, que s'étaient si obstinément disputée, en de sanglants combats, les capitaines, les

succe

seurs d'Alexandre. Pour cette guerre contre les rois de Pergame, les rois de Syrie étaient sûrs de trouver toujours autant d'auxiliaires qu'il leur en faudrait chez les Galates; comme nation, ceux-ci avaient à venger les humiliations, les défaites que leur avait infligées Attale; c'était de plus, pour ces aventureux soldats, quelque chose de séduisant qu'une expédition dans les districts les mieux gouvernés et les plus prospères de la péninsule. Forcé de reculer devant l'habile général d'Antiochos le Grand, Achæos, Attale vit son royaume réduit aux limites dans lesquelles il était renfermé sous son prédécesseur (7). Pour lutter contre cette coalition des ambitions syriennes, des rancunes et de

l'avidité gauloise, les princes de Pergame durent chercher hors de la péninsule quelque allié puis-

sant qui les appuyät de son autorité morale et au besoin de ses armées; c'était au moment où Rome,

(1) Attalus rex sæpe eos fudit fugavitque. Liv., XXVIIE, 17. Cf. Polyb., XVII, 24.

On a signalé depuis longtemps, dans divers musées de l'Europe, des figures qui paraissent avoir appartenu aux

groupes qu'Attale consacra dans l'Acropole de Pergame et dans l’Acropole d’Athènes, en souvenir d’une victoire dont ils rappelaient divers épisodes (Pausan., 1, 25, 2; Ott. Müller, 4rchäolog. der Kunst, 3° éd. $ 157*). MM. Em. Brunn

atues et fi

et Wolfgang Helbig ont recherché, dans toutes les collections de l’Europe, les gments qui ont pu faire

partie de cet ensemble; on annonce la prochaine publication de leur travail, qui sera d’un grand intérêt pour l'histoire

ind Ganécons. Pausan., L, 8, 1.

(3) Polyb., V, 16.

(4) Athen., IL, p. 98. Trog., Prol., 27.

(5) Memnon, 24.

(6) Polyb., V, 21.

(7) Polyb., IV, 12.

avertie par l’entente qui s’était établie entre Carthage et Pella, entre Annibal et Philippe, cherchait à prendre en Orient ses süretés contre la Macédoine, dont elle avait éprouvé la valeur et mesuré les e. Ébauchée sous

ressources; contre la Syrie, dont elle n’avait pas encore deviné toute la faible Attale (1), l'alliance entre Rome et Pergame devint intime sous Eumène IT (197).

Eumène fit tout ce qu’il pat pour hâter le moment où la guerre éclaterait entre Antiochos et la république. La bataille de Magnésie (190) porta un coup mortel aux prétentions des Séleucides; elle eut en même temps, sur le sort des Gaulois, une influence que ceux-ci n'avaient pas prévue. Antiochos comptait parmi ses troupes un corps auxiliaire de cinq à six mille Gaulois, tous cavaliers.

Les Galates, sur le champ de bataille, n'avaient pas offert une résistance plus sérieuse que le reste des troupes royales (2). Mais le successeur de L. Scipio, Cn. Manlius Vulso, tenait à avoir la gloire et les profits d’une campagne, à obtenir les honneurs du triomphe. D'autre part, les princes qui régnaient à Pergame regardaient les Galates comme les plus acharnés et les plus redoutables ennemis de leur maison; enfin, dans toute la péninsule, il n’était pas une cité qui n’eûüt à se plaindre des Gaulois, qui ne désirât voir infliger à ces pillards un châtiment assez rude pour qu’ils ne l’oubliassent pas. Eumène s'était rendu à Rome; mais son frère Attale, auquel il avait laissé le gouvernement du royaume, dut contribuer à donner au consul, par lui-même ou par des intermédiaires, la pensée d'une guerre qui le conduisait au cœur même de la péninsule. L'annonce de cette expédition fut accueillie, dans toutes les cités grecques de l'Asie Mineure, par de véritables transports de joie. Aussi Manlius se hâta-t-il de commencer sa marche offensive sans ordres du sénat, sans

que la guerre eùt été déclarée par le peuple; il comptait, pour faire excuser sa témérité, sur le prestige du succès et sur le dévouement d’une armée enrichie par la victoire.

Il ne peut entrer dans le plan de notre travail de suivre pas à pas la marche de Manlius, telle qu’elle nous est retracée par Tite-Live, qui paraît ici se borner à traduire ou à résumer Polybe (3); nous ne voulons rappeler, dans cette sorte d'introduction, que les événements les plus importants et les résultats généraux; nous ne nous proposons que d'établir une série historique à laquelle nous puissions nous reporter dans la discussion des questions de stratégie ou d’épigraphie que nous aurons à examiner. Nous nous bornerons à signaler, à propos de l'expédition de Manlius, une particularité sur laquelle nous aurons à revenir et à insister plus tard : c’est que toute la première partie de la marche, dans Tite-Live, nous est donnée avec bien plus de détails que la dernière ; c'est que, depuis

(1) Polybe, XXII, p. 1.

(2) Antiochos comptait beaucoup, on le voit par le récit de Tite-Live (XXX VII, 8, 18), sur ces mercenaires gaulois. A Magné tion, dans la déroute générale. Ce fut un sauve-qui-peut universel.

e, ces cavaliers, sans avoir trouvé l’occasion de montrer leur valeur, furent enveloppés, dès le début de l’ac-

(3) Le livre XXIL de Polybe, où cet historien avait raconté l’expédition de Manlius après avoir visité une partie de la péninsule, est malheureusement perdu. Nous n’en avons que de courts fragments, conservés par des compilateurs, et ce sont surtout des discours et des anecdotes. Or tous ces passages se retrouvent à peu près mot pour mot dans Tite-

Live. Il est vrai que pour évaluer le nombre des hommes pris ou tués aux Gaulois dans la bataille de l'Olympe, Tite-

Live cite Claudius Quadrigarius et Valérius d’Antium; mais l’un et l’autre sont des écrivains très-postérieurs aux événements qu’ils racontent, et ils n’ont guère pu avoir entre les mains de documents qui aient fait défaut à l'exact et cu- « Polybe. Si Tite-Live recourt ici

rieu

à ces deux historiens, c’est probablement que son guide ordinaire, Polybe, n'ayant pas d’en offrir un, a é

à ce sujet de renseignements précis, ne donnait aucun chiffre. Tite-Live, qui, en pareille circonstance, a l'usage

: le chercher dans des écrivains moins scrupuleux que Polybe, qui ne craignaient pas, en pareille matière, de risquer un total très-hasardé et à peu près hypothétique. Valérius Antias surtout avait pour les gros chiffres XII, 103 XXXVI, 38; XXXVIII, 23). Ici, par extraordinaire, ; tandis que Quadri

une passion que Tite-Live signale à plusieurs reprises (2

falérius Antias

c’est Valérius Antias qui est le plus modéré ius parle de 40,000 hommes tué

n'en indique que 10,000, ce qui paraît déjà beaucoup. Les Galates formaient moins une nation , un siècle après

leur a

ivée en Asie Mineure, qu'un groupe de bandes d’aventuriers qui ressemblaient à nos grandes compagnies du moyen äge. L'ensemble de la population gauloise répandue à ce moment en Asie Mineure ne devait guère dépasser

50,000 à 60,000 âmes.

le moment où les troupes romaines entrent en Galatie, les indications topographiques, assez abon-

dantes jusque-là et assez précises, deviennent sensiblement plus rares et plus vagues. Il n’y a d’ailleurs

là rien d’extraordinaire et qui ne s'explique aisément.

Polybe, on le voit par un des fragments du XXII! livre qui nous ont été conservés (1), avait visité l'Asie Mineure au moment où il écrivit cette portion de son histoire; il y parle, en effet, de son séjour à Sardes. De ce voyage, comme de tous ceux qu'il entreprit pendant qu'il travaillait à son grand ouvrage, il dut rapporter des notes nombreuses et variées; il recueillit surtout avec un soin extrême ces renseignements géographiques, que l'historien moderne peut se contenter de demander à un atlas, mais que, dans l'antiquité, il fallait aller chercher sur les lieux mêmes el en parcourant le pays. Est-ce qu'alors il existait des cartes? Si quelques essais avaient été tentés, n’étaient-ils pas si gauches encore et si peu méthodiques qu’un historien, à les consulter et à leur accorder quelque confiance, n’aurait guère fait qu'augmenter les chances d'erreur? Aussi Polybe, comme Hérodote, comme Thucydide, ne s’en rapportait-il qu'à lui-même et aux informations qu'il prenait sur le terrain. Selon toute vraisemblance, Polybe a eu entre les mains la table des étapes de l'armée romaine où quelque autre pièce officielle de cette nature, document qui devait être d’une concision voisine de la:

écheresse; ce que ne lui donnait pas ce journal, les anecdotes et les traits de mœurs, comme l'histoire de Khiomara, les éclaircissements géographiques et historiques, comme ceux qu’amènent les noms de Kelænæ et de Gordion, tout cela provient, n’en doutons point, de l'espèce d'enquête qu'il avait, suivant son habitude, instituée et poursuivie dans cette contrée qu'il visitait pour la première fois. A Sardes, il va causer avec l'héroïne gauloise, dont il nous raconte les malheurs et la vengeance ; mai

cette femme ne fut évidemment pas le seul témoin dont il recueillit la déposition. A Smyrne, à Éphèse, à Pergame aussi bien qu'à Sardes, il dut interroger tous ceux qu'il trouva sur son chemin et qui, à un titre quelconque, avaient assisté ou pris part aux dernières guerres. Il dut de même étudier le climat, le cours des fleuves, la direction des chaînes de montagnes, noter la situation des villes, ainsi que les particularités relatives à leur origine et à ce qui était alors leur état actuel (2); ce qu'il se faisait raconter venait s'ajouter à ce qu'il avait vu et observé de ses propres yeux. Jusqu'où pénétra-t-il en Asie Mineure, c’est ce qu’il serait curieux d'apprendre et ce que ne nous disent pas les fragments conservés; mais il est plus que probable qu'il se borna à visiter la partie occidentale de la péninsule, le royaume de Pergame, ce qui devait être bientôt après la province d'Asie; peut-être aussi, naviguant le long des côtes, s’arrêta-t-il sur quelques points de la Carie, de la Pamphylie, de la Lycie, de la Cilicie (3). Il n’est, en tout cas, guère vraisemblable qu'il ait quitté la région des grandes villes et des monuments célèbres, la région que gouvernaient des princes amis et lieutenants de Rome, pour s’enfoncer dans l'intérieur, pour parcourir les monotones plateaux de la Galatie, pour se risquer dans cette contrée où l’ordre était sans cesse troublé par de violentes rivalités et de sanglantes querelles, où le pouvoir était aux mains d’une sorte de féodalité militaire et barbare sur laquelle Rome, malgré l'éclat du châtiment récent, n'exerçait encore qu'une indirecte et incertaine influence (4).

(4) I s'agit du fragment 12°, conservé par Plutarque, De virt. muliebr., p. 259.

(2) Voir les détails que donne Tite-Live sur Kelænæ, Antiochie du Méandre et le cours de ce fleuve (ch. 13), sur le pays déboisé (18), sur le Sangarios et Gordion (&id.).

(3) Nous apprenons par Strabon (XIV, ro) que Polybe est allé à Alexandrie sous le règne de Ptolémée Physcon ; mais ce règne a été si long que cette indication ne nous donne aucune date même approximative. De toute manière, il est assez probable que ce fut après avoir parcouru l'Asie Mineure, ou du moins dans le même voyage, qu'il alla visiter l'Égypte.

(4) Entre autres faits qui nous montrent combien les mœurs étaient violentes en Galatie, et combien peu on y respectait la vie humaine, on peut citer l’histoire de Kamma (Polybe, XXII, 12), l’histoire de ce tétrarque gaulois qui, dans la guerre contre Eumène II, massacre de sang-froid tous ses prisonniers, et ceux-là même qui pensaient devoir leur salut

Il est d'ailleurs naturel, si Polybe n’a pas pénétré dans la Galatie, que les renseignements obtenus par lui sur la dernière partie de la campagne soient bien moins précis que ceux qui concernent les deux premiers tiers de l'expédition, que les distances y soient données plus en gros, que les noms de lieux y soient plus rares. C’est qu'à cette époque, sur tout ce plateau central, dans tout le pays qui s’étendait entre le Sangarios et l'Halys, et sur la rive droite de ce dernier fleuve jusqu'au royaume de Pont, il n'y avait guère de villes que la seule Ancyre, autant que nous pouvons en juger par les renseignements très-incomplets que nous possédons sur l'état de la contrée; les Galates auraient été, pendant toute cette période, plus capables de détruire les cités anciennes que d’en fonder de nouvelles (1). Les chefs qui, comme en Gaule, réunissaient autour d'eux un certain nombre de clients

dé

oués à leur fortune et leurs compagnons d'aventure, vivaient dans des châteaux où ils déposaient les trésors dérobés à l’Asie tout entière (2). Les anciens habitants cultivaient sans doute, à titre de métayers, une partie du sol, pour le compte des maîtres nouveaux; mais il est probable qu'une bonne

part du blé que consommaient ces seigneurs féodaux et leurs bandes provenait de leurs razzias où leur était fournie, sous forme de tribut, par les cités des provinces environnantes. Le mode d’exploitation que préféraient ces riches propriétaires dont chacun possédait de vastes cantons, c'était, comme en Italie, à la même époque, les grands seigneurs romains, la vaine pâture (3); ils possédaient d’immenses troupeaux que des pâtres esclaves conduisaient l'été sur les pentes vertes et boisées, sur les hautes pelouses de l'Olympe, qu’ils poussaient pendant l'hiver à travers le steppe herbeux qui s'étend entre Ancyre et Iconium. Ce n’était pas sous un tel régime que pouvait naître et se développer la vie municipale. L'hellénisme ne s'était pas éloigné des côtes et n'avait pu pénétrer dans la région centrale avant l'expédition d'Alexandre ; les victoires du conquérant lui ouvrirent toute

l'Asie; mais, au moment où cessaient enfin les grandes guerres qui avaient suivi la mort du Macédonien, au moment où de nouvelles dynasties multipliaient les fondations de villes sur les côtes de la Propontide et du Pont-Euxin, dans les vallées qui, des Olympes de Mysie, de Bithynie et de Galatie, descendaient à la mer, parmi ces forêts qui n’avaient eu jusqu'alors d’autres habitants que quelques l'occupation gauloise vint isoler le pays entre le Sangarios et l'Halys, et le maintenir à peu près dans les mêmes conditions que sous la domination perse. Au-delà du Sangarios et

tribus barbares

de Gordion, il n’y avait plus que des forteresses situées sur les hauteurs, des bourgs dans les

endroits fertiles, des tentes de pâtres sur le steppe ou des chalets sur les pelouses alpestres; le pays présentait, on ne saurait en douter, à peu près le même aspect qu'aujourd'hui. Voilà pourquoi, une fois qu'il a dépassé Gordion, l'historien de la campagne ne nous donne plus qu’un seul nom de ville, Ancyre, et deux noms de montagnes, ceux de l'Olympe et du Magaba.

Les officiers du consul romain ou du roi de Pergame, les Grecs qui accompagnaient les légions comme fournisseurs ou comme curieux, pouvaient-ils retenir les noms des hameaux abandonnés que traversa alors l’armée, avaient-ils même pris la peine de s’en enquérir? En Lydie, en Phry-

à d'anciennes relations d'amitié (Diod., XXXI, 13). Il faut voir aussi comment Déjotaros, prince qui ne passait pas pour cruel, et dont Cicéron faisait tant de cas, égorge sa fille et son gendre pour les punir de la trahison de leur fils. (1) Strabon nomme pour la Galatie six forts (opoégix), comme il dit : Tavia, Mithridation et Danala, pour les Trocmes,

Ancyre pour les Tectosages, Bloukion et Peïon pour les Tolistoboïens. De ces six localités, Tavia et Ancyre sont les

seules qui se trouvent indiquées sur les itinéraires romains; quoique, dans l'itinéraire d’Antonin, cinq voies soient in-

diquées comme partant d’Ancyre ou y aboutissant, et que Tavia serve de tête à trois autres, aucun de ces quatre noms n’y figure, et presque tous ceux que l’on trouve sur ces livres de poste sont, en revanche, parfaitement inconnus d’ailleurs, et ne doivent représenter que des bourgades. Remarquons de plus que Mithridation, comme son nom suffirait à l'indiquer, appartient plutôt au Pont, et que c’est depuis Pompée seulement que cette place se rattachait à la Galatie (Strabon, XII, 5; Itin. Antonini). Quant à Tavia, c’est dans Strabon qu'on en trouve le nom pour la première fois, et

nous ne savons pas à quelle époque remonte la fondation ou tout au moins l'importance de cette ville.

(2) Strabon (XII, 5) parle du yafoquiéxuov de Déjotaros. (3) Voir ce que dit Strabon des immenses troupeaux d'Amyntas, le dernier roi de Galatie (XII, 6).

gie, en Pamphylie, en Pisidie, les étapes sont indiquées presque jour par jour, et le terme de chacune d'elles est marqué par quelque nom de localité que l’on retrouverait sur la carte s’il avait été dressé alors des cartes de la péninsule et si une de ces cartes nous était parvenue. Une fois que nous sommes en Galatie, plus rien de tel. Tite-Live, qui a dû traduire là Polybe aussi soigneusement que dans les pages précédentes, ne nous dit pas comment le mont Olympe, sur lequel s'étaient retranchés les Tolistoboïens, était orienté par rapport à Gordion, ni combien de temps met le consul à gagner le pied de la montagne (1). Manlius anéantit les Tolistoboïens et les Trocmes sur l'Olympe; de là trois marches le conduisent à Ancyre (2), et il trouve les Tectosages retranchés

à dix milles d'Ancyre, sur le mont Magaba, c'est-à-dire entre Ancyre et l'Halys, comme on peut l'induire du récit des opérations qui mettent fin à la guerre (3). Ce manque d'indications

topographiques pré

cises est d'autant plus significatif que, pour toute cette même partie de l’expédition, les détailsabondent dans Tite-Live, et qu’il nous décrit tout au long les négociations qui précédèrent le combat, les stratagèmes auxquels recoururent les Gaulois, les accidents et les péripéties des deux luttes où succomba leur indépendance.

Le traité qui intervint entre le consul et les ambassadeurs galates accorda aux vaincus des conditions inespérées. Les Galates promettaient de se tenir tranquilles et de renoncer à attaquer le royaume

de Pergame. En retour de ces promesses, ils gardaient leur liberté et toutes leurs possessions, ils n'étaient assujettis à aucun tribut (4). C’est évidemment dans une pensée d'avenir que le consul est si indulgent pour les Galates. La république ne songe pas encore à rien prendre pour elle en Asie

Mineure. Si donc on avait enlevé aux Galates une portion de leur territoire, c'était à Eumène qu'il

aurait fallu le donner, et Eumène était déjà assez puissant. On aimait mieux laisser subsister les Gaulois à côté des rois de Pergame, comme une menace perpétuelle, comme une cause d’affaiblissement et de ruine. L'activité, l'énergie, les talents d'Eumène effrayèrent les Romains, et les services que ce précieux allié leur rendit dans la guerre contre Persée, où il avait sous ses ordres, entre autres auxiliaires, des cavaliers galates, ne firent que confirmer le sénat dans ses appréhensions. On vit bientôt à l’œuvre cette politique plus habile que généreuse.

En 168, une nouvelle guerre éclata, nous ne savons pour quel motif ou sous quel prétexte, entre Eumène et les Galates ; de vives incursions et de cruels ravages jetèrent l’effroi dans tout le royaume. Tout en se défendant di

son mieux, Eumène supplia le sénat d'intervenir pour rappeler les Galates à l'observation des traités

(5). L'envoyé romain, Licinius, n'aurait eu qu'un mot à dire pour arrêter les Galates; il paraît au contraire les avoir excités sous main à continuer la guerre, en les assurant que Rome restait neutre. Il y a là une perfidie que Tite-Live ne veut pas avouer (6), mais dont ne

semble pas douter Polybe (7). Malgré la mauvaise volonté dont le sénat fit preuve, en cette conjone-

ture, à l'égard d'Eumène, celui-ci paraît avoir fini par reprendre le dessus, et par soumettre toute la Galatie (8). Mais il ne profita point de sa victoire; une ambassade gauloise envoyée à Rome en rapporta la confirmation du traité autrefois conclu avec Manlius, et la Galatie recouvra son indépendance (9).

(t) Liv., XXXVINT, 18-20.

(2) Ibid., 24.

(3) 1bid., 19, 26, 27.

(4) Ibid, XXXNIH, 4o.

(5) bid., XLV, 19, 20.

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