‹ Exploration archéologique de la Galatie et de la BithynieChapitre 48 sur 153 · XXX · texte numérisé non relu

XXX

(8) Ce doit être à ces événements et à cette époque que se rapporte un fragment de Diodore, où l'historien raconte

que, par sa libéralité envers ses mercenaires, Eumène sut se faire une excellente armée, #% Hroyeie fsuxo (XXXI, 14).

(9) Polybe, XXI, 2.

ro Tüv lakurüv Evos

Cependant les Galates, que l’on trouve bientôt après en lutte avec le roi de Cappadoce, Ariarathe VI (1), avaient beau s’agiter; depuis les victoires de Maulius, le prestige des Gaulois était dissipé. On avait appris à l'Asie, qui jusqu'alors tremblait devant eux, que, malgré l'avantage des lieux et la supériorité du nombre, les Galates pouvaient être battus. La Galatie garde encore près de deux siècles après l'expédition de Manlius une indépendance au moins nominale; mais, comme puissance politique et militaire, elle avaitété frappée à mort par l'épée de Manlius.

Dans la guerre contre les Romains, les trois tribus n'avaient pas su se réunir sous un seul chef

pour se jeter ensemble sur l’armée romaine. En Asie comme en Gaule, c’étaient toujours les mêmes

compétitions entre les chefs, le même esprit de clan, le même irrémédiable morcellement. Il » 1! ?

aurait eu pourtant, si nous en croyons Strabon, un véritable lien fédéral. Voici comment, selon lui, s'était constituée la nation nouvelle dans le territoire dont elle s'était emparée : « Ces trois tribus qui parlaient la même langue, et qui ne différaient à aucun égard, se divisèrent chacune en quatre groupes, dont chacun portait le nom de tétrarchie. Chaque tétrarchie avait son tétrarque, et, sous l'autorité de celui-ci, un juge et un commandant militaire; de ce dernier dépendaient deux commandants en second. Aux douze tétrarques étaient adjoints comme conseil un sénat de trois cents

membres; il se réunissait à l'endroit appelé Drunemeton. Les cas de meurtre, c'était le sénat qui en connaissait; les autres délits, les tétrarques et les juges. Autrefois telle était à peu près l’organisation de la Galatie.…. » (2).

Y a-t-il jamais eu, dans l’organisation réelle de la Galatie, cet ordre et cette symétrie ? Il est vrai-

semblable que, selon l'habitude gauloise, chaque tribu se partageait en petits groupes à la tête de chacun desquels se trouvait un chef de guerre, entouré de ses clients. Le nom de tétrarques que prirent ici ces chefs ne nous force même pas à supposer que cette division de chaque tribu en quatre groupes ait été tout au moins désirée et établie en principe par les Galates, quoique de là à maintenir, au milieu de toutes les cau:

accidentelles et nécessaires qui tendaient à la troubler, la fixité de cette répartition, ainsi que la hiérarchie de magistratures et la séparation de pouvoirs que nous indique Strabon, il y eüt encore loin. Nous avons tout lieu de croire que Strabon s’est laissé tromper par ces mots de ftrarque et de tétrarchie, qu'il les a pris trop au pied de la lettre, et qu'il a été conduit, par trop de fidélité à l’étymologie, à chercher, dans chacune des tribus, une division en quatre groupes que ne lui donnait pas l’histoire. Ce mot, #trarchie (reresoyia), parait, autant que nous pouvons en juger, avoir été employé pour la première fois afin de désigner les quatre districts, Thessaliotide, Phtiotide, Histiæotide, Pélasgiotide, en lesquels Philippe avait partagé la Thessalie et à chacun desquels il avait donné un gouverneur de son choix, appelé éétrarque (3). Ces termes, de la Thessalie, de la Macédoine et d'Athènes où on les répétait, se répandirent, après les conquêtes d'Alexandre, dans toutes les contrées de l'Orient où on parla grec, et

servirent à désigner tous ces petits princes qui, vassaux d’abord des grandes monarchies macé-

doniennes, puis plus tard des Romains, possédaient, avec des pouvoirs plus ou moins indépendants, des territoires plus ou moins étendus. Pendant trois siècles, dans le monde que fonde la conquête macédonienne et auquel met fin la conquête romaine, on donne les titres de éétrarques, d'eénarques à lous ceux qui sont immédiatement au-dessous des rois (Bon

x), qui n'ont pas

as

z de sujets ni assez de ressources pour aspirer au diadème. Il suffira de parcourir les exemples réunis dans le Thesaurus (s. v.) pour se convaincre que peu à peu l’idée d'une division quaternaire s'était complétement effacée, et que l’on appelait tétrarchie toute partie séparément administrée d’une contrée, d’une région quelconque, quel que füt le nombre de ces circonscrip-

(1) Polybe, XXXI, 11; Strabon., XXII, 2, 8.

(2) Strabon, XI, 5.

(3) Harpocration, s. v. T HET 16

xix; Demosth. ë Philip., IL, 26.

tions. C’est ce que Strabon semble avoir oublié, et ce qui l'a mené à attribuer à cette organisation de la Gaule asiatique une invraisemblable régularité. En Galatie, l'incertitude de fron tières assez mal définies et qui varièrent souvent, les hasards de guerres étrangères et de querelles intestines sans cesse renaissantes, l’âpreté d’ambitions, de haines ou de convoitises qui, pour atteindre leur but, ne reculaient pas devant le meurtre, tout cela devait déranger sans cesse l'équilibre.

Dans le peu de renseignements qui sont parvenus jusqu’à nous sur la vie intérieure de cette société, il y en a qui nous montrent combien les pouvoirs publics étaient impuissants à contenir les pas-

sions déchaïinée

s, à réprimer les violences particulières (1). Quant au sénat des trois cents, aucun fait dont la mémoire nous ait été conservée ne peut nous donner la mesure du rôle qu'il aurait joué, de l'influence qu'il aurait exercée comme tribunal suprême et comme conseil de la nation. Il est vraisemblable que, suivant l'habitude gauloise, chaque tribu avait son centre religieux et politique, son milieu, où se tenaient, dans certaines circonstances, des assemblées générales, et que, de même, l'endroit appelé Drunemeron était regardé comme le milieu de la Galatie tout entière, et, à ce titre, réunissait parfois les chefs de toute la nation. Facile à décomposer et à comprendre, ce nom est d'une provenance celtique trop bien établie pour ne pas être authentique, pour avoir été inventé par Strabon, ou par l’auteur auquel il emprunte ces détails (2).

Ce nom mérite quelque attention. Il dé

signe, selon toute apparence, un bois de chênes; on ne peut guère se refuser à reconnaître dans la première partie de Dru-nemeton la racine d’où vient le mot Druide ; on ne peut pas ne point y retrouver le nom de ce roi de nos forêts, si cher à nos aïeux. Ainsi, quoique les Galates, comme tout concourt à le prouver, aient bien vite adopté, en Asie Mineure, la langue, les mœurs, la religion de ces Grecs auxquels ils se mêlaient par de continuels mariages, quoique rien ne nous révèle chez eux la présence d'une caste sacerdotale, gardienne des vieilles et hautes croyances celtiques, ils avaient conservé, en souvenir de la lointaine patrie, l'amour et le culte de l'arbre à l'ombre duquel avaient vécu leurs pères.

C'était sans doute chez les Tectosages que se trouvait le «temple des chènes; » cette tribu occu-

pait, entre les deux autres, une position centrale. Ancyre, la capitale des Tectosa ut située à

peu près au milieu de leur territoire, ct, sous l'administration romaine, elle est bien évidemment la ville la plus importante de la Galatie et sa vraie métropole; il est donc probable que le Deru-neimheidh dont Strabon a fait Drunemeton n’était pas très-éloigné d'Ancyre. Après les courses que nous avons faites en tout sens autour d'Ancyre, après les renseignements que nous avons recueillis dans le pays, nous croyons pouvoir assurer que le chêne est très-rare dans la Galatie occidentale; on le trouve un peu plus souvent sur la rive droite de l'Halys, mais il y reste à l’état de taillis, émondé qu'il est sans cesse par la serpe des habitants de cette région, auxquels manque le bois. Autour d'Angora, cette essence n’est guère représentée que par quelques arbres isolés, qui se rencontrent tout à fait exceptionnellement au fond des ravins ou au milieu des vignes qui entourent la ville. Les seuls chênes dignes de ce nom que nous ayons vus entre le Sangarios et l'Halys se trouvent à sept heures environ vers l’ouest d’Angora, auprès du village d'Assarli-Kaïa. 11 y a là, sur les pentes qui entourent ce hameau, de grands et beaux arbres qui pourraient être les débris d'une antique forêt. Ce point devait se trouver, du temps de la domination galate, à peu près sur la frontière des Tectosages et

(1) Voyez dans Plutarque (De Virtut. muliebr., xx) Vhistoire de Camma; elle remonte bien au temps de l’indépendance gauloise, comme le prouve la forme toute celtique encore des noms qui y sont cités. Un tétrarque, Sinorix, en tue un autre, Sinatos, son parent; et, quoiqu'il s’avoue l’auteur du meurtre, non-seulement il n’a pas à en répondre devant un tribunal, mais la veuve de la victime se voit forcée d'épouser l'assassin. Elle n'échappe à cette union et ne venge son premier époux qu’en donnant la mort à elle-même et à Sinorix,

(2) Deru-Neimheidh où Dryu-Neimheidh; temple du chêne. Sur ce mot de Neimheidh et les composés où il entre, les nombreux noms de lieu et de personne auxquels il sert de radical, voir Henri Martin, Histoire de France, 4° édition, t. I", p. o, note 3, Sur le nom et le culte du chêne, voir ébidem, p. 68, note 1.

des Tolistoboïens. Est-ce là, est-ce dans la banlieue d’Ancyre que se trouvait le «temple des chênes ? » C’est ce que nous ne saurons probablement jamais.

Pour résumer l’impression que nous produit le tableau tracé par Strabon (nous ne savons d’après quel auteur), c’est là, jusqu'à un certain point, la théorie de la constitution galate; c’est ce que voulurent peut-être réaliser, à diverses reprises, quelques chefs plus intelligents et plus prévoyants que les autres, qui cherchaient à régler la sauvage énergie de leur peuple, et qui songeaient à l'avenir; c’est ce que décida peut-être quelque assemblée générale des chefs, réunie dans la forêt

sacrée. Mais que dans ce pays aux limites indéterminées, dans cette société agitée et turbulente,

parmi ces hommes accoutumés à en appeler sans cesse au droit du plus fort, ces divisions symétriques, cet ordre hiérarchique, cette autorité morale d’un tribunal suprême dépourvu de moyens istance, c’est ce dont nous douterons jusqu'à

exécutoires se soient maintenus avec quelque per: preuve du contraire (1).

L'issue des dernières luttes que les Galates avaient soutenues contre les rois de Pergame et les rois de Cappadoce avait été déterminée, non par les événements mêmes de la guerre, mais par la toutepuissante intervention du sénat romain; celui-ci, quand il le voulait, n'avait qu'à parler pour être écouté. Depuis ce moment, pendant un demi-siècle, nous n’entendons plus parler de la Galatie, du moins chez les historiens. De curieuses inscriptions, trouvées par M. le D' Mordtmann à Sivri-hissar, comblent en partie cette lacune (2). C’est une série de lettres adressées par les rois de Pergame Eumène IT et Attale IT au grand-prètre de la mère des dieux à Pessinunte, lequel porte communément le nom d’Attis (3). On y voit les rois de Pergame en relations intimes avec ces pontifes, petits

souverains qui paraissent avoir été perpétuellement en lutte avec les chefs gaulois du voisinage, avec

les Tolistoboïens qui avaient fait de Pessinunte leur capitale. Cette petite royauté théocratique avait de bonne heure cherché des appuis et des alliances à l'étranger. Ses relations avec Rome remontent

à la fin de la seconde guerre punique ; c’est en 205 qu’elle cède à Rome la fameuse pierre tombée du ciel qui fut reçue à Rome en si grande pompe (4). Ces relations s'étaient continuées ; quand, après la bataille de Magnésie, Manlius marche contre les Galates, le clergé de Pessinunte fait au et le plus flatteur ; il ne craint pas de témoigner hautement,

consul romain l'accueil le plus empres par une démarche publique, de l'intérêt que lui inspire le succès de l'expédition.

C'est que, pour être tombée au pouvoir des Gaulois, la ville, avec son corps de prêtres ambitieux

et exaltés, ces Galles, dont on connaît l'étrange sacrifice et les rites bizarres, avec ses Atérodoules ou esclaves de la déesse, avec les pèlerins qui affluaient de toute l'Asie, les grands jours de fête, au pied du mont Dindyme, avec toute cette population qui se groupait autour du temple et qui partageait ou exploitait les superstitions dont il était le centre, n’avait pu oublier subitement ses traditions; la dynastie religieuse qui la gouvernait ne pouvait se résigner à voir la ville sainte au pouvoir des barbares ; aussi, tant que ceux-ci ne furent pas assez hellénisés pour entourer de leurs respects le temple de la déesse et pour s'associer aux pratiques de son culte, vit-on les grands-prètres active-

(4) Il est à remarquer qu'au moment de l'expédition de Manlius, Tite-Live (XXXVIIL, 19), sans doute d’après Polybe, nous raconte que chacune des trois tribus gauloises avait son chef suprême, son roi (regulus). Ceci ne s'accorde pas avec la constitution que nous décrit Strabon. Quand donc aurait existé et combien de temps aurait duré le régime dont Strabon nous expose le mécanisme assez compliqué ?

(2) C'est en octobre 1859 que M. Mordtmann a copié ces inscriptions dans le cimetière arménien de Sivri-hissar,

où nous les avons revues en juin 1861 ; les copies de M. Mordtmann, que nous avions entre les mains et que nous

avons vér s sur les lieux, sont d’une exactitude parfaite. Ces textes ont été publiés dans les comptes rendus des travaux et séances de l’Académie de Munich (Sützungsberichte, 1860, p. 180 et suivantes). M. Mommsen en a tiré parti dans la 4° édition de son histoire romaine et les a analysés dans une longue note (Jrad. Alexandre, t. IV, p. 354), et M. Alexandre en a donné une traduction complète dans l’Appendice de ce même volume, p. 379.

(3) C£. Polyb. XXII, 20.

(4) Liv. XXIX, ro, 11, 14.

ment mêlés à toutes les négociations, à toutes les entreprises qui eurent pour but avoué ou secret de diminuer la puiss

ance de la confédér

tion galate. Avant le moment même où les terreurs religieuses de Rome avaient donné au prêtre de Pessinunte l'occasion de se faire de si puissants amis, les Galles avaient déjà noué des relations avec les rois de Pergame et s'étaient placés sous leur patronage ; c'est

par l'intermédiaire de ces princes qu'ils entrèrent en communication avec Rome (1). Alors même qu'ils

se furent assuré la bienveillance de cette toute-puissante protectrice, ils ne cess

rent pas de se concerter habituellement avec les Attalides ; Rome était trop loin, et, comme l’a si bien montré M. Mommsen, depuis le moment où la chute de la Macédoine l’a délivrée de toute crainte sérieuse, sa politique orientale était devenue trop hésitante, trop décousue, trop manifestement avide et immorale pour que l'on pût beaucoup compter sur le souvenir des services rendus et de l'ancienne solidarité. Ne voit-on pas Rome, en 168, soutenir les Gaulois contre Eumèr

la

et, quand celui-ci, malgr

mauvaise volonté des commissaires romains, a réussi à reprendre le dessus et menace la Galatie,

l'arrêter en remettant de nouveau en vigueur le traité autrefois conclu avec Manlius Vulso ? Avec

les rois de Pergame, les

rands-prèêtres de Cybèle n'ont rien de pareil à craindre; les Attalides ont toujours avantage à affaiblir le plus possible les chefs galates, à susciter chez eux des troubles et

des diversions qui les détournent de franchir la frontière ; ces rois sont même d'autant plus intéressés à obtenir ce résultat qu'ils se savent abandonnés et sacrifiés d'avance, dans le cas d’une lutte ouverte, par le sénat romain.

Ce n’était pas seulement en prêtant parfois aux grands-prêtres de Pessinunte le secours de leurs soldats que les rois de Pergame s'étaient recommandés aux prières de ce clergé et s'étaient assuré son précieux concours. Ce qu'ils avaient fait à Athènes en contribuant, de leurs richesses, tant célébrées par les poëtes romains, à embellir l'Acropole et la cité, ils le renouvelèrent à Pessinunte. À leurs frais et sous la direction des architectes qu'ils avaient envoyés, l’ancien sanctuaire où la dévotion des Phrygiens avait honoré pendant des siècles la pierre noire maintenant partie pour Rome, quelque vieil édifice dont les proportions se rapprochaient peut-être de celles du temple d’Assos et qu'avait décoré un symbolisme bizarre, fut remplacé par un temple de marbre où l'art grec des derniers jours tenta de déployer toutes ses magnificences et qu'entourèrent de riches portiques de la même matière. Ces travaux durent vivement frapper l'imagination des hommes qu'attiraient à Pessinunte, de toutes les parties de l'Asie Mineure, la piété tout à la fois et le commerce. D’après ce que dit Strabon (XIT, 5) du marché de Pe

nunte, il est probable qu'il se tenait là, au moment de la fête religieuse, une de ces grandes foires qui sont encore dans les habitudes de l'Orient.

On se demande, en étudiant cette histoire, comment les Galates avaient laiss

subsister sur le territoire qu'ils occupaient, à l’entrée même du pays soumis à leur domination, ce foyer d’intrigues hostiles et d’opiniâtre résistance. Les choses ne se seraient certes point passées ainsi sous une autorité plus concentrée, sous un gouvernement plus méthodique, plus régulier ; mais au milieu de cette espèce de féodalité militaire qui se maintint en Galatie jusqu’à la conquête romaine, tel chef pouvait avoir intérêt à protéger les ennemis mêmes de la nation. Les conquérants avaient sans doute frappé de fructueuses redevances, perçues à leur profit, les proprié

s et les revenus du temple ; le concours de curieux et de pèlerins attirés par ses cérémonies dev

ait aussi contribuer à les enrichir.

Qui sait d’ailleurs si ces vives imaginations n'avaient pas été saisies, presque malgré elles, par la

pompe extraordinaire et le surprenant appareil de ce culte orgiastique? Qui sait si, comme on l’a vu

tant de fois arriver dans des circonstances analogues, ces barbares ne s'étaient pas sentis touchés Le) e]

d'un involontaire respect en présence d’une divinité inconnue, qu’une tradition dont l'écho arrivait

(1) Liv. XXIX, ro et suiv.

de toutes parts à leurs oreilles leur représentait comme la puissante protectrice de toute une riche contrée, d’une antique et brillante civilisation ?

Ces lettres nous révèlent un autre phénomène : déjà, dans le courant de ce siècle, les Gaulois commencent à s’helléniser ou tout au moins à prendre les idées, les croyances, les mœurs de cette région centrale de l'Asie Mineure où le grec, à ce qu'il semble, a déjà remplacé les anciens idiomes, qu'ils fussent soit d'origine aryenne, soit d'origine sémitique, mais où persistent et persisteront longtemps encore des légendes et des rites étranges, de petites royautés théocratiques et des cultes bizarres qui ont bien plus le caractère asiatique que le caractère grec. Vers la fin du premier siècle avant notre ère, nous trouvons un Gaulois grand - prêtre de Mà à Comana (1); mais un des fragments de la correspondance entre les rois de Pergame et le clergé de Pessinunte, fragment qui appartient évidemment, quoique non daté, au milieu du second siècle, mentionne un frère du grand-prêtre de Cybèle sous le nom d'Aiorix; la terminaison 7x, qui se trouve dans un grand nombre de noms appartenant soit à la Gaule, soit à la Galatie, est incontestablement celtique. On ne peut supposer qu'un Grec, qu'un Phrygien ait pris un nom gaulois; c’est le contraire qui arrive en Galatie comme en Gaule; de part et d'autre, on voit, au bout d’un assez petit nombre de générations, les noms gaulois abandonnés, ici pour les noms grecs, là pour les noms romains. Aiorix, on n’en saurait raisonnablement douter, était un Gaulois ; donc son frère, dont le vrai nom nous est caché sous ce nom générique d’Attis que portent l’un après l’autre tous les grands-prêtres de Cybèle, était aussi un Celte ; il appartenait non à l’ancienne population grécophrygienne qu'avait surprise et si fort effrayée l'invasion gauloise, non à une de ces vieilles familles sacerdotales qui là sans doute, comme partout où existent de semblables théocraties, se transmettaient les dignités du temple et le secret de ses rites, mais à une des tribus conquérantes, et, selon toute vraisemblance, à quelqu’une des principales familles qui se partageaient chez les Tolistoboïens le

pouvoir et la conduite des expéditions militaires. La possession du temple assurait à ceux qui s’en

rendaient maîtres de trop solides avantages et de trop brillants revenus pour que les nouveaux maîtres

du pays, dès qu'ils furent autre chose que de farouches pillards, dès que leurs mœurs s’adoucirent

et qu'ils commencèrent à songer au lendemain, n'aient pas dû penser à s'assurer de cette position, qui leur donnait prise à la fois sur l'imagination des peuples et sur leur bourse, qui leur garantissait

une influence très-étendue et de très-riches revenus. D'ailleurs, comme il arrive souvent aux intrus que le hasard et la violence introduisent brusquement dans quelque antique et puissante corporation, les chefs galates qui, de manière ou d'autre, se placèrent à la tête du clergé de Cybèle durent se trouver bien vite conduits à épouser, contre leurs compatriotes même, les intérêts du temple, et à paraitre s'associer ainsi aux opiniâtres rancunes que le sacerdoce phrygien nourrissait contre la féodalité gauloise ; ils furent entraînés à continuer, pour sauver le temple, ses priviléges et ses trésors, la politique de leurs prédécesseurs, et à solliciter les secours de ces rois de Pergame qui avaient frappé sur les Galates des coups si rudes et si redoublés. Pas plus que leurs frères d'Europe, les Gaulois d'Asie n’arrivèrent jamais à ce degré de cohésion où fait son apparition l’idée de la patrie, et où l'on commence à flétrir du nom de traître quiconque fait appel à l'étranger, à l'ennemi héréditaire, pour combattre avec plus de chances de succès un des membres de la grande association nationale. La Galatie ne parait pas avoir tiré parti, pour se constituer, des années de paix qui semblent avoir rempli pour elle toute la dernière moitié du second siècle avant notre ère et les premières années du siècle suivant. Impuissants à se donner une forte organisation et à fonder chez eux l'unité, les Ga-

lates finissent par subir à leur tour des traitements aussi cruels que ceux qu'ils avaient infligés aux

(1) Strabon, XII, 3; Cicéron raconte («e Harusp. respons., 26, 56, et Pro Sestio, 26, 56) comment le Gaulois Brogitaros s'était emparé

de la grande prêtrise de Cybèle à Pessinunte, et vers la même époque, plusieurs femmes gauloises esses des divinités helléniques (Plutarch., De Virz. mul., XX; Polyæn., Strat, I, 8, 39).

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nous sont citées comme P

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