HÉRACLÉE
Héraclée, que l’on appelait autrefois HéracLÉE PoNTIQuE, pour la distinguer de plusieurs autres villes grecques qui portaient le même nom, fut pendant tout le cours de l'antiquité une ville importante. Colonie de Mégare, elle s’assujettit bientôt les populations d'origine thrace qui, sous le nom de Mariandyniens, habitaient le territoire voisin, et elle fonda à son tour de nombreuses colonies sur les côtes de la mer Noire (1). Sous la domination romaine, elle disputa parfois à Nicomédie le titre de métropole de la Bithynie (2). Au moyen âge, ce fut une des places fortes que les empereurs de Constantinople et de Nicée s’attachèrent le plus à tenir en état de défense, et qui subirent le plus de siéges. Aujourd'hui, quoiqu'elle ait à peu près gardé son nom, Zrekli n'étant qu'une variante à peine altérée de la forme antique, ce n’est plus qu'une bourgade de trois ou quatre cents maisons. Quoique la baie au fond de laquelle s'élèvent ses pittoresques maisons de bois, au-dessus des vieux remparts croulants, soit le seul mouillage qui offre quelque abri aux navires, de Sinope au Bosphore, les bateaux à vapeur n’y touchent point habituellement. Quelques petits bâtiments de commerce suffisent à charger son mauvais charbon et les quelques milliers de planches que tire annuellement des immenses forêts de l’Olympe bithynien une industrie mal outillée et mal rétribuée.
L'ancienne enceinte subsiste encore dans tout son dé
reloppement. Elle contient, employés comme matériaux, beaucoup de fragments anciens; mais je-ne vois d'assises antiques qu’à la porte qui est près du débarcadère et du bazar. L’enceinte a évidemment été refaite tout entière au temps du Bas-Empire, et deux inscriptions, l’une déjà publiée dans le Corpus (n° 8748), l’autre que je donne plus loin, prouvent que la dernière de ces restaurations date des Paléologues, au quatorzième siècle. C'était, par sa situation même, une ville très-forte qu'Héraclée; la côte qui la portait, tournée vers la mer, est isolée de toutes parts. A droite et à gauche, ce sont deux ravins au fond desquels coulent de petites rivières. Derrière la tour qui forme, au sud, du côté de la terre, le point culminant de l'enceinte, le sol se dérobe et s’abaisse brusquement, en formant précipice, jusqu'à une petite plaine basse, qui sépare la côte d'Héraclée du massif des montagnes de l'intérieur. Cette petite plaine était traversée autrefois par un aqueduc supporté sur des piles d'un bel appareil, en gros blocs ajustés sans ciment. Ces restes sont, à ce qu'il me semble, ce qui subsiste de plus ancien à Héraclée, parmi les constructions apparentes au-dessus de la surface du sol.
De tout le terrain compris dans cette vaste enceinte, la partie voisine de la mer est la seule qui soit maintenant habitée. La ville haute est aujourd'hui à peu près déserte, et c'est à travers des plantations de müriers et des champs cultivés qu'on arrive, en montant toujours, à l’ancienne citadelle, qui occupe le sommet de la pente, l'angle extrême du périmètre, et qui domine tous les abords de la ville. On a de là une vue très-étendue sur la plaine et sur les différentes vallées qui y débouchent.
(1) Strabon, XII, 3-6.
(2) Eckel, D. W., t. IV, $ 5. De Metropolibus, — Mionnet, Médailles grecques, I, 441. Suppl. N, 58, 59.
D'anciennes traditions, dans lesquelles on a voulu voir le souvenir de phénomènes volcaniques dont cette contrée aurait été le théâtre, plaçaient dans le voisinage d’Héraclée la bouche des enfers par où Hercule ÿ aurait pénétré, et par laquelle il aurait trainé jusqu'à la lumière Cerbère vaincu et enchaîné. Il n’est peut-être pas besoin de cette supposition pour expliquer la présence en ce lieu de pareilles traditions; il suffirait, ce me semble, du travail de l'imagination populaire cherchant à expliquer, suivant l'usage, au moyen d'un héros éponyme et d’une légende qui s’y rattache, le nom et l'origine d’une cité. Combien de héros et de récits mythologiques qui ne sont ainsi autre chose que des étymologies comme on les entendait alors! Ici, trouvant dans les environs une grotte remarquable, dont l'aspect étrange frappait tous les esprits, l'imagination grecque, si riche alors et si facilement créatrice, eut beau jeu à combiner ces deux éléments, l'existence de la grotte et le nom de la ville, pour en tirer une légende, ou plutôt pour attacher à ces lieux une des circonstances de ce mythe d'Hercule, antérieur, sans doute, dans ses traits principaux, à la fondation d'Héraclée par les Mégariens, fondation qui eut lieu probablement vers le septième siècle avant notre ère. Il se pourrait même que la découverte de cette caverne par les premiers marchands mégariens qui établirent ici un comptoir, en leur suggérant l'idée qu'un pareil site s'accommodait merveilleusement aux détails de l’antique tradition, et se prêtait parfaitement à lui servir de cadre, les ait induits à donner le nom d'Héraclée à leur nouvel établissement. Bientôt la fécondité de l'imagination populaire groupa autour du fait principal toute une série de détails et de noms empruntés au développement d'une même légende : le promontoire escarpé qui s’avance dans la mer au nord-ouest de la ville s’appela le cap Achérousias; une des anses qui se creusent dans la baie reçut le nom de port aconit; cette plante vénéneuse y était née en abondance, sur le rivage, de la bile vomie par Cerbère, quand ses yeux, accoutumés aux ténèbres, avaient aperçu la lumière abhorrée du jour. Il y eut enfin une caverne Achérousienne et un Achéron (1).
Il paraît aisé de retrouver la fameuse caverne; aux premiers renseignements que nous demandons sur une grotte qui se trouverait dans les environs, le fils de notre hôte nous offre d’être notre guide. Au nord de la ville, à un kilomètre environ de la muraille, se trouve, cachée derrière une hauteur, une petite vallée qui vient déboucher à la mer auprès d’un beau platane. Il y coule un ruisseau que bordent deux murs de rocher, où l’on distingue, sous les broussailles et par derrière le branchage des figuiers , les traces du ciseau. En trois endroits différents, dans le rocher qui forme la paroi gauche de la vallée, s'ouvrent de larges grottes qui descendent rapidement vers la mer. Celle que nous rencontrons la première, en suivant le cours du ruisseau, est la moins profonde; j'y vois des niches creusées dans le roc, et je ramasse à terre de petits cailloux qui ont évidemment fait partie d'une mosaïque. Il paraît qu'on avait donné à la grotte un de ces pavés en mosaïque grossière, comme on en voit tant à Pompéi. La seconde, dont la troisième n’est à vrai dire qu'un prolongement, est de beaucoup la plus intéressante. On y entre par un étroit soupirail, où s'enfonce un escalier tournant creusé dans le roc; elle paraît pénétrer très-avant; ce doit être ce gouffre de deux stades de profondeur dont parle Xénophon. Malheureusement nous n’avions pas de torches, et nous fùmes forcés de nous arrêter auprès du seuil. On entend couler, à peu de distance, des eaux qui forment, nous dit le guide, une rivière où l’on pourrait naviguer avec un petit bateau : c’est sans doute le fleuve infernal, l'Achéron. Cette eau est très-froide, comme nous nous en assurons nous-mêmes en faisant avec précau-
tion quelques pas en avant; elle n'irait pas à la mer toute voisine, assure-t-on dans le pays, mais ne déboucherait qu'à une assez grande distance d'Héraclée, tout près d’Amascra, l'ancienne
Amastris; quelqu'un aurait jeté dans le courant souterrain des grains d'orge dont on aurait
(1) Scylax. Skymnos. Xén., 4nabas., VI, 2. Diod., XIV, 31. Pausan., V, 26, 6. Plin. M., Hist. nat, VI, 1. Arrian., Peripl. P. Eux. Frag. hist. Græc. (collection Didot) : Nymphis., fr. 2. Hérodot., fr, 25.
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observé là-bas la sortie. Quoi qu'il en soit de ces assertions, on comprend les ‘traditions qui, dans l’antiquité, avaient consacré ces grottes; la rapidité avec laquelle s'enfonce le sol et s’abaisse le plafond, ce bruit d'eaux qui coulent dans les ténèbres, et qui s’en vont on ne sait où, tout cela avait dû frapper les imaginations. Ce qui témoigne du culte que l’on rendait en ces lieux à Hercule, et du caractère sacré de cette vallée, c’est l'immense quantité de stèles votives et funéraires qui semblent en former le sol. C’est ici que les gens de la ville ou des villages voisins, quand ils ont besoin de quelques grosses pierres, déjà toutes taillées, viennent les chercher; en quelque point qu'ils creusent, ils trouvent toujours ce qu'ils désirent, et ces pierres, nous dit notre jeune guide, sont presque toutes couvertes d'écriture. Les traces de plusieurs de ces exploitations sont encore visibles. Des fouilles faites en ce lieu seraient cer-
tainement très-profitables pour l’épigraphie (1). Voici les inscriptions nouvelles que nous recueillimes dans la ville pendant la journée que
nous y passämes.
Lettres de 0,05 et de 0",03. — Hauteur de la stèle, 0,30.
AYPZAOTIYPOZ TONGEXAIPE ETATOENTEOHRETON
ZANYPONOZANEEPONIEN OAZSDEIAQZEITHTE
Évrefive pour évreiveu. Les trois dernières lignes sont évidemment relatives à l'amende que devrait payer celui qui, après l’ensevelissement de Zopyre, mort à quatre-vingt-quinze ans, se permettrait de déposer un autre cadavre dans son tombeau. Malheureusement, nous n'avons ni le chiffre de l'amende, ni le nom du magistrat entre les mains de qui devait se faire le payement. Le mot qui termine la quatrième ligne et commence la cinquième doit peut-être se lire ème
"és$e, pour émsviébe, faute d'orthographe comme on en trouve tant dans les inscriptions funéraires. Ne reconnaissant pas, au moment du déchiffrement, ce futur du verbe rai pris le Ÿ pour un +.
evÜéTro, j'au-
Voici une autre inscription de basse époque dont quelques mots avaient déjà été donnés par M. Hommaire de Hell (2); je l'ai lue plus complétement, sans pouvoir encore arriver à la comprendre tout entière.
Dans la cour de la mosquée appelée Orta djami si, sur un sarcophage. — Lettres de 0w,03, très-effa + CObOCTICTTACNEONEOPA
KOCAYXNOANATOCENTA
PUTONOEIbPHONAKHPYZEI
ANETHPANTATOYTON
OAECTIAOAPONTIPAZACTAOCA OYNOMATPHT@PIOC