PAT
roy Deipoova xnogbée
T& TOTOV
1) M. Hommaire de Hell rapporte une légende qui court, dit-il, dans le pay:
à propos de cette grotte, mais que nous n'y avons pas entendu répéter. On verrait dans la caverne, lui assurent les Grecs d'Héraclée chez qui il est logé, un groupe de marbre représentant un jeune homme et une jeune fille couchés à côté l'un de l’autre. La légende. ajoute que ce couple amoureux avait été ainsi pétrifié en punition d’un rendez-vous donné dans la caverne. Cette tradition
implique évidemment l’idée que cette grotte était un lieu consacré, un sanctuaire. Dans la caverne, où M. Hommaire pénétra avec des torck
hes, il ne trouva point, au grand étonnement de ses guides, le groupe en question, quelque accident naturel, quelques stalactites de forme bizarre transformées en statues par l'imagination populaire, mais une voûte élevée, soutenue par des piliers carrés qui trahissent le travail de l’homme. Voyage en Turquie et en Perse, tome I, pages 326-327.
) Voyage en Turquie et en Perse, &. IN, p: 341.
Re
Doroy pour o@Te, beippova pour Üaéecove, dvsyhoavra pour dveyeipavra, dou pour Got, l'enyptos
pour Temyôgos, orthographe plus ordinaire. Il paraît être ici question de quelque construction, de quelque ouvrage admirable dù à l’habileté de ce Grégoire, architecte ou artisan. Peut-être, au lieu de véoy, faut-il lire vxév; à la ligne suivante il est évidemment fait mention d’une lampe, et le mot suivant, que je ne puis comprendre, commence par &v& : il s'agirait alors de l’éclairage de l’église, de quelque lampe ou lustre suspendu à la voûte par ce Grégoire. Ligne 5, le mot omwxcov ne présente pas de sens. Faut-il y voir un dérivé inconnu de la racine oxéôn, instrument de tisserand à serrer le tissu, d'où l’on a tiré l'adjectif onafnrés, serré, dont les fils sont serrés? Xralapdy serait alors un adverbe signifiant d’une manière serrée, continue, et l'on traduirait : «Il n’a pas cessé de faire le bien.» L'inscription était d’ailleurs si confuse et en si mauvais état qu'il m'est impossible d'affirmer qu’elle contint exactement le mot que j'ai tenté d'expliquer.
He Sur le plan de joint d'un chapiteau ionique encastré dans le mur septentrional de la ville. + SEMmmNu KANIKAGS BACIAQASTS Bactheiau roù XPVCOM}À Xpucoué XNO0
Nov.
Sur ce mot xavixheov, voyez du Cange, Lexicon med. et inf. græc., s. v. Le fonctionnaire qui portait ce titre, & ëri vob xawxXeiou, souvent nommé chez les auteurs byzantins, dirigeait la chancellerie impériale : c'était ce que nous appellerions le chef du secrétariat.
Dans ce même mur septentrional je déchiffre, à l’aide de la longue-vue, une inscription située à une quinzaine de mètres au-dessus du sol, sur la face externe d’une tour. Elle couvre un long bandeau formé de six pièces de marbre, placées l'une à la suite de l’autre et soi-
gneusement appareillées. Voici ce que j'ai pu lire, non sans beaucoup de fatigue et de temps
(9, OTOPHhVPANOHCANNEVORAH-ANAOC TATMOVhVEICANAKTOCEZANAPONIKOV EZVTOBAOPXCEKAOMEITVPTONNEON KNICVNETEIPEIKATABAHOEICHN X THNMONTOHPAKAEIANEVTEX NUCOAHN::: ETS
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Le rejeton de cette tige à fleurs de pourpre qui reverdit toujours, Le petit-fils de l’empereur Andronic
Construit depuis les fondations une nouvelle tour,
Et relève en même temps avec art,
Tout enti
gisant à terre , la ville d'Héraclée pontique, L'an 6833.
Le premier de ces cinq vers ïambiques, tel que je l’avais lu sur la pierre, ne présentait aucun sens. Je dois à M. Brunet de Presle, si profondément versé dans l’histoire et la paléographie byzantine, une restitution qui a le mérite de ne demander que de très faibles changements, et de convenir d’ailleurs parfaitement à la mesure et au sens, d'être bien dans le style de l'époque. C'est aussi d'après lui que j'ai restauré la date, rapportant ainsi l'inscription et les réparations qu’elle mentionne à Andronic Paléologue le jeune, vers l'an 1325 de notre ère, pendant les luttes d'Andronic avec son aïeul. Ce qui ferait croire l'inscription antérieure à
l'avénement d'Andronic le jeune comme empereur unique par l'abdication de son grand-père, c'est que l’auteur de cette reconstruction générale des murs et de la ville. ne se donne pas comme empereur, mais seulement comme petit-fils de l’empereur. On sait d’ailleurs qu'Andronic le jeune s’occupa activement de relever l’armée, et de remettre en état de défense les places fortes de l'empire.
On pourrait encore, en restituant autrement la date, dont le premier chiffre seul se lit sur la pierre, attribuer l'inscription au siècle précédent, et voir dans l'empereur Andronic ici mentionné Andronic Comnène, et dans le prince, son petit-fils, qui releva cette tour et reconstruisit la ville, David Comnène, frère d’Alexis, premier empereur de Trébizonde. Pour s'assurer le respect et le concours des peuples, et s’annoncer à tous comme le seul héritier légitime de la maison Comnène et de l'empire qu’elle avait gouverné avec quelque gloire, le nouvel empereur ne cessait de rappeler par quels liens étroits il tenait au dernier souverain de cette famille qui eùt occupé le trône impérial. Or David, de 1204 à 1215, posséda, au nom de son frère, le territoire qui s'étendait entre Sinope et l'embouchure du Sangarius, et il avait même conclu avec l'empereur latin Henri un traité d'alliance offensive et défensive qui lui assurait la possession d'Héraclée et de ses environs (1). Ce pourrait être lui qui, pendant ce laps de temps, se serait mis à fortifier cette importante place, dont il comptait faire un des boulevards du nouvel empire de Trébizonde; commencés par lui, ces travaux auraient été achevés par son ennemi victorieux, Théodore Lascaris, l'habile, brave et heureux fondateur de l'empire de Nicée. Une inscription qui se trouve rapportée dans le Corpus, n° 8748, et que j'ai recopiée sur place, attribue à Théodore Lascaris l'érection de la citadelle d’'Héraclée.
(4) Finlay, Medieval Greece and Trebizond , pages 364-379.
PRUSIAS AD HYPIUM.
Nous allâmes par mer d'Héraclée à l'échelle d’Aktchéchéir, le point de la côte le plus rapproché de l’ancienne Prusias ad Hypium, aujourd'hui Uskub ou Æskibagh. Kiepert place Diospolis à Aktchéchéir. Nous n’y voyons ni inscriptions , ni restes de môles, ni débris antiques. Le village est à une heure du rivage, et nous ne le visitons pas; quant à l'échelle, elle se compose d’une trentaine de maisons groupées sans ordre sur la plage; sur le sable se dressent de grands tas de planches, que des buffles ont amenées lentement, sur de lourds et grinçants chariots, du pied de l’Olympe. Il y a, nous assure-t-on, à trois quarts d'heure vers l’ouest, les ruines d’une forteresse qui domine la mer. C’est du temps des Génois, me disent les Turcs, et ils ont peutêtre raison; car, au quatorzième et au quinzième siècle, les Génois eurent, sur tous ces rivages de la mer Noire, d'importants comptoirs défendus par de nombreuses forteresses. Ils parlent pourtant d'un bas-relief en marbre gisant sur la plage. Ils comparent l’intérieur de la forteresse à une batterie. Cet endroit s'appelle Gheuk-Tépé, «la Colline du ciel». Je regrette de n’avoir pas eu le temps d'aller examiner ces ruines. Serait-ce là qu'il conviendrait de chercher l’ancienne Diospolis, et le château génois en marquerait-il la place?
C'est un admirable pays que toute cette Bithynie. Entre Aktchéchéir et Uskub nous traversons cette immense forêt qui commence au Bosphore et qui borde, presque sans interruption, toute la côte asiatique de la mer Noire; les Turcs la désignent, sur les deux rives du Sangarius, d'un mot qui en peint vivement l'uniforme et vaste étendue, Agatchdénisi, « la mer d’Arbres». Pendant cinq ou six heures, nous sommes presque toujours sous une futaie de hêtres. En approchant de la ville, on laisse à droite nn pont antique, à trois arches, sous lequel la rivière r, tant le lit s’est exhaussé. C'est
qui a donné son nom à la ville, l'Hypius, a peine à passe
par une ancienne rampe, encore toute pavée de blocs énormes, et bordée de fragments d’architecture et d'inscriptions, qu'on arrive aux premières maisons du village ture qui a remplacé une des grandes villes de la Bithynie. Uskub est un bourg de près de cent cinquante maisons, toutes , Bski Bagh, «la vieille Vigne»,
mahométanes; le nom qu'on lui donne aussi parfois dans le pay semble faire allusion à son ancienne importance, aux belles plantations de vignes que possédait,
sur ces côteaux si bien exposés, la population grecque qu'ont remplacée depuis longtemps les
conquérants musulmans. Ceux-ci d'ailleurs n’ont pas arraché toutes ces vignes; ils ont continué à en cultiver la plus grande partie, et le raisin est encore très-abondant et très-délicat à Uskub; seulement les Turcs, au lieu d'en tirer du vin, en font une espèce de sirop qui, sous le nom
de pekmez, est un de leurs entremets, une de leurs sauces favorites.
La ville ancienne était merveilleusement située. Elle couronnait une hauteur isolée, des plus faciles à défendre. Au pied de la colline qui la portait s'étend une plaine fertile, toute couverte d'arbres fruitiers et de moissons; devant elle se dresse la longue et majestueuse chaîne de l'Olympe bithynien, qui verse à la plaine des eaux bienfaisantes et qui la couvre contre les vents brülants du sud; derrière elle se dresse le mont Hypius qui protégeait la cité contre les vents du nord. Tout autour, d'immenses forêts rafraichissent l’air, et offrent en mème temps de pré-
Anis
cieuses ressources comme bois de construction et de chauffage. Du haut de cette colline, où il semble que la nature même ait invité l'homme à s'établir, le coup d'œil est admirable. C'est à peu près la vue de Brouss
>, mais en sens inverse. Je comprends qu'on ait donné aux deux villes et aux deux montagnes le même nom. Ce sont les mêmes aspects, les mêmes formes de montagnes. Ici comme là-bas, le territoire propre de la ville, le domaine qu'embrassent ses regards, c’est une plaine féconde, qui sépare un des grands massifs intérieurs de la chaîne moins élevée qui forme le bord de la mer. Ici comme là-bas, ce sont, entre la ville et la plage, des pentes assez douces pour que les communications avec le port d'embarquement soient rapides et faciles. Enfin, les forêts de l'Olympe de Bithynie égalent en étendue, si elles ne les dépassent, celles de l'Olympe de Mysie. La différence, c'est que Prusa ad Hypium est au nord, tandis que Prusa ad Olympum est au sud de la plaine; c’est que cette dernière s'appuie aux racines de la grande montagne, en occupe la première terrasse, tandis que l'autre la regarde en face, par-dessus les têtes des gigantesques noyers épars dans ses campagnes.
L’antiquité nous a laissé très-peu de renseignements sur Prusa ou Prusias ad Hypium. Strabon ne la cite même pas; il ne mentionne, dans toute cette région, que les cités de la côte. Pline et Ptolémée, qui ne font que la nommer, l’appellent, l’un et l’autre, Prusa : Prusa item altera sub Hypio monte (1), dit Pline, tandis que Ptolémée la désigne d’après le petit fleuve qui coule dans la plaine : Mooüs mods ro Ÿ
ls roraué (2). Le seul renseignement qui s’y rapporte se trouve dans Memnon (3) : «Le roi Prusias, » dit-il en parlant de Prusias I", «enleva aux Héracléotes la ville de Kieros qui leur appartenait, la réunit à ses domaines, et lui fit changer son nom de Kieros contre celui de Prusias.» C'est bien de cette même ville qu'il est question au fragment 47, où Memnon nous apprend qu'elle devait son nom au fleuve Kwpèe qui coulait auprès d'elle; plusieurs courants d’eau traversent la plaine, et il est difficile de dire auquel s’appliquait plus particulièrement ce nom. Étymologiquement, il a l'aspect d’un ancien adjectif tiré d'une racine exprimant l’idée de mouvement, qui se trouve dans le grec xio, aller, et dans le latin cteo, mouvoir : il signifierait donc #obile, rapide, épithète qui convient très-bien à un fleuve. Dans un autre fragment où est citée Prusias (frag. 41) avec la mention : « celle qui s'appelait autrefois Kieros», il y a évidemment une erreur de copiste, et il faut lire, sans aucun doute, « qui s'appelait autrefois Kious.» Memnon ajoute en effet ici au nom de Prusias cette qualification,
Prusias sur mer, Tocvctédx thv éme héssio, et dans le récit de la marche victorieuse de Triarius combattant Mithridate VIT Eupator, il place la prise de cette ville par ce général entre celle de Prusa ad Olÿmpum et celle de Nicée. Cette épithète de maritime et l'indication fort précise du territoire où agit Triarius, et de la route qu'il suit, prouvent surabondamment l'erreur que contient ici le texte de Memnon, erreur déjà relevée par le savant éditeur. Ce qui l'explique, c'est la ressemblance des deux noms primitifs de ces deux villes, commençant par la même lettre, et tirés peut-être de la même racine; c’est ce fait qu'elles perdirent en même temps chacune son nom pour.prendre toutes deux le même, celui de Prusias. De toutes ces coïncidences put facilement naître la confusion sous la main du copiste.
C'est surtout à l’époque romaine que cette ville, sous ce nom de Prusias, qu’elle garda toujours depuis, parait avoir acquis une assez grande importance; c'est ce que suffiraient à prouver, à défaut d’autres témoignages, les inscriptions de Prusias déjà connues et celles que nous avons eu le bonheur de découvrir. L'aspect des ruines conduit au même résultat. L’enceinte, d'une belle construction hellénique, existe encore au sud, du côté de la plaine, sur une longueur de plusieurs centaines de mètres, et l’on peut suivre aussi tout le mur occidental; celui-ci a
(1) Hist. nat., NV, 43.
(2) Géogr., V, 1, 13 (3) Frag. hist. Græc. (collection Didot), t. IE, Memnon, n0E BEBE 6
no
été reconstruit un peu à la hâte, mais pourtant encore avec un certain art, et tout en pierres de taille, vers la fin de l'empire; il contient un grand nombre de fragments d'architecture et d'inscriptions de l'époque impériale. Sur un tertre au sud-est de la ville, des fouilles faites par les Turcs, dans l'espérance de trouver des trésors, ont mis au jour un assez grand nombre de chambres en briques, d'une construction soignée, qui paraissent avoir appartenu à un même édifice, peut-être à des bains. Mais la cupidité qui avait poussé à entreprendre ces travaux a conduit aussi les ouvriers à ruiner les murailles et le pavé à mesure qu'on les rencontrait; le sol est tout couvert de terres et de débris amoncelés, et il faudrait déblayer complétement le terrain pour avoir chance de reconnaître le plan de l'édifice et d'en déterminer le caractère. Au sud-ouest, dans la plaine aussi, et à quelque distance de l'enceinte, on peut suivre sur le sol, indiqué par une ou deux assises de pierre de taille, le plan d’une longue construction rectangulaire, divisée intérieurement en plusieurs salles; cette ruine est appelée par les Turcs / Bazar: La ville, sous l'empire, semble s'être étendue vers la plaine, grâce à cette sécurité et à cette prospérité qu'assurait aux provinces l'administration impériale. Il n'y avait plus de voisins hostiles à redouter, plus de guerres et d’invasions à craindre; pourquoi serait-on resté enfermé dans les vieilles enceintes, sur des collines où les maisons, forcées de se serrer les unes contre les autres, s’enlevaient mutuellement l'air et le soleil? Il arriva alors, quand l’ordre parut assuré, et que le monde commença à se fier à «la paix romaine», pour prendre le mot d'un ancien, que les villes franchirent partout leurs remparts devenus trop étroits, et quittèrent, pour s’étendre capricieusement dans les plaines, parmi les jardins et les eaux courantes, les hautes collines au sommet desquelles elles s'étaient tenues jusqu'alors, toujours prêtes à se défendre contre un ennemi qui pouvait venir d’un moment à l’autre, toujours inquiètes de l'avenir, Quelque chose de semblable se passe sous nos yeux, depuis le commencement du siècle; toutes celles de nos anciennes villes qui ne sont pas places frontières, et que le génie militaire n’en-
prisonne pas dans leur carapace, ont depuis longtemps brisé la ceinture de murailles qui les protégeait; elles étagent leurs maisons, et ouvrent de larges rampes sur les pentes qu'elles tâchaient autrefois de rendre plus âpres encore et plus inaccessibles que ne les avait faites la nature; elles changent en aimables et fraiches promenades leurs antiques remparts. On vécut ainsi, du premier siècle de notre ère jusqu'à la fin du troisième; alors, des guerres civiles sans cesse renaissantes commençant à déchirer l'empire, dont les barbares assiégeaient et forçaient sur divers points les frontières, on se mit partout à boucher les brèches des murs et des tours, à relever ces défenses que, depuis deux ou trois cents ans, on avait négligées comme inutiles. Il est bien des villes de l'Asie Mineure et de la Grèce continentale où l'on peut suivre ainsi, dans ce qui nous reste des anciennes enceintes, ce double mouvement d'abord d'expansion confiante et de rapide élan vers la plaine ouverte et commode, puis de retour inquiet et précipité vers ces acropoles que l’on avait dédaignées, vers ces murailles qu’on laissait depuis si longtemps s’écrouler sous l'effort des arbustes enracinés aux fentes de la pierre. Il semble qu'au début de ces siècles de misères qu'elles vont traverser, et où la plupart finiront par succomber, toutes ces villes aient prévu le sort qui les attendait, et qu'elles aïent voulu mourir là où elles étaient nées, sur ces hauteurs qui avaient protégé leur enfance, mais qui ne pourront suffire à défendre leur triste vieillesse contre les assauts sans cesse renouvelés des hordes barbares.
La plus curieuse et la plus considérable des ruines qui nous attestent l'antique richesse de Prusias, c’est son théâtre, que M. Hommaire de Hell avait déjà recommandé à l'attention des voyageurs futurs, et dont le brillant crayon de M. Jules Laurens nous avait offert de pittoresques croquis (1). M. Guillaume jugea ce monument assez intéressant, par l'importance des parties
(1) Voyage en Turquie et en Perse, t. IT, p. 322. Atlas, planches 16 et 17.
conservées et par le caractère de plusieurs des dispositions qu'il présente, pour désirer en faire une étude sérieuse.
Les planches I et IE contiennent le résultat de ces recherches, qui nous retinrent plusieurs jours à Uskub. Quelques fouilles, rapidement exécutées là où il n’y avait pas à creuser trop profondément, permirent de reconnaître certains détails dont il importait de se rendre un compte exact.
Le théâtre antique d'Uskub est adossé à la partie supérieure de la colline où la ville est située. Les anciens, toutes les fois que le leur permettait la disposition des lieux, n'ont pas manqué de profiter, pour asseoir leurs théâtres, des pentes qui leur offraient une assiette naturelle et d'excellentes conditions d'économie et de solidité. Ce sont là, je pense, les vraies raisons qui les ont déterminés dans le choix de leurs emplacements. Quant à ce qu'on a si souvent répété, et avec de si brillants développements, de la double jouissance qu'ils recherchaient en joignant au
plaisir du spectacle l'agrément d’une belle vue, c’est là une illusion à laquelle il faut prendre son parti de renoncer; elle s'explique par la disparition presque générale des murs de la scène. Assis sur les gradins du théâtre ruiné, le voyageur voit se dérouler sans obstacle les splendides aspects de la plaine, de la mer et des montagnes, et, sans songer à restaurer en imagination la scène absente, il s'extasie sur le merveilleux coup d'œil dont jouissait, deux mille ans plus tôt, tout en écoutant de l’Eschyle et du Sophocle, le spectateur antique assis à cette même place. Malheureusement, l'étude des théâtres qui, comme celui d'Orange, comme plusieurs théâtres de Lycie, ont conservé leur mur de scène, démontre que le spectateur assis sur les gradins, même les plus élevés, au dernier étage, avait la vue arrêtée par la scène, dont une toiture, qui partout a disparu, augmentait encore la hauteur. Ce n'était que par les baies percées dans cette façade que le regard pouvait, sur quelques points, franchir l’enceinte du théâtre, et apercevoir partiellement des objets éloignés; encore les salles du postscénium ne permettaient-elles guère même ces échappées.
Pour donner au théâtre la forme circulaire généralement adoptée, à moins de creuser profondément la colline, on ne pouvait asseoir les gradins des extrémités qu'en les faisant porter sur des substructions plus où moins considérables. Ici, il semble que l'on ait craint d'avoir à exéeuter des travaux de maçonnerie trop longs et trop coûteux; car c’est seulement ainsi que s'explique la forme exceptionnelle du théâtre; elle est carrée ou mix
gne, au lieu d'offrir ce demi-cercle que présente ordinairement ce genre d'édifices. En effet, quoique le mur d'enceinte n'existe plus que sur une partie des flancs, il est visible que les gradins de l'étage supérieur n'ont pu être que des arcs de cercle, moindres qu'une demi-circonférence, qui allaient s'appuyer et s'arrêter à deux murs droits parallèles. Le mur du fond, celui qui limitait le théâtre du côté opposé à la scène, était-il aussi un mur droit, ou formait-il un are de cercle parallèle aux gradins? Les dégradations qu'a subies cette partie du monument ne nous ont pas permis de décider cette question. Les seuls théâtres antiques où l’on retrouve, à ma connaissance, une forme analogue sont les petits théâtres de Pompéi et d'Anémurium (côte de Cilicie), ainsi que celui de Cnide (1)
Contrairement à ce que prescrit Vitruve, le théâtre d'Uskub, comme beaucoup d’autres, du reste, est exposé directement au midi. Il est de grandeur moyenne; sa largeur hors œuvre est de 74 mètres, celle du théâtre d'Orange étant de 103",1B, et celle du théâtre de Pompéi de 60. Il est construit en belle pierre calcaire, blanche, dure, d’un grain fin et serré. Elle est bien travaillée, et les profils et ornements sont d'une exécution soignée.
Tout théâtre est formé de deux parties, le kédtre proprement. dit, réservé aux spectateurs (ce qu'on appelle, en italien, d’un mot qui nous manque, la gradinata), et la scène. L'une et l’autre
Fr. Wieseler, Thédtres chez les Grecs et les Romains, Gœttingue, 1851. J.H.Strack, Théätres antiques, Potsdam, 1843.
ont lai ici, pour ceux même qui n'ont pas le temps de recourir à des fouilles, des restes visibles très-importants.
Dans la première de ces deux parties, les murs des deux précinctions sont conservés sur une notable portion de leur développement. Nous avons donné (pl. IT, fig. 8 et 10), le détail du grand et bel appareil dont ils sont revêtus, Les gradins qui forment l’étage supérieur sont parfaitement conservés, dans une moitié environ de la demi-circonférence; sept des petits escaliers qui les desservaient existent plus ou moins complets. Un d'eux nous donne même, parfaitement intact, le petit escalier à marches très-roides qui permettait de descendre sur le sol de la précinction. Cette disposition, qui se répétait sans doute à chacun de ces escaliers rayonnants, nous démontre qu'on arrivait aux gradins des deux étages ou #œniana supérieurs par le haut du théâtre, où conduisaient sans doute des rampes ou des escaliers pratiqués latéralement, sur les flancs de la colline, comme à Tyndaris et à Tauroménium. Les gradins seuls de l'étage inférieur, l'êna cavea, devaient être accessibles par l'orchestre.
Le gradin le plus élevé de ceux qui subsistent forme bien le véritable sommet de la caveu; il est composé de blocs plus longs (1",05) que ceux dont sont formés les autres gradins, et sa face horizontale n'offre pas cette bande creuse qu'on remarque à tous les autres gradins, et où plaçaient leurs pieds les spectateurs du rang supérieur. De plus, nous y voyons en E (pl. 1) des traces de scellements qui indiquent que là ont existé des colonnes. Ces colonnes formaient évidemment le portique que prescrit Vitruve au sommet des degrés, portique dont le sommet, dit-il, devait être de niveau avec le sommet du mur de la scène.
Les escaliers qui divisent les cunei sont décorés, à chaque gradin, de deux griffes de lion, disposition riche et d’un bel effet, dont on a trouvé quelques autres exemples en Asie Mineure, ainsi à Æzani de Phrygie, à Aphrodisias et lassus de Carie(1). On remarquera (pl. IT, fig. 5 et 5!) la singulière inégalité qui existe entre la hauteur des deux marches pratiquées dans chaque gradin pour former les escaliers. L'une a 0",274, l'autre seulement 0",12.
Les dallages qui formaient le sol des deux précinctions ont disparu. Nous n'avons retrouvé en fouillant que les libages des fondations de chacun des murs. D’autres libages forment en différents endroits l'assiette des gradins, par suite, sans doute, des inégalités du rocher, qui se montre encore aujourd'hui sur quelques points, tandis que sur d'autres il se dérobait peut-être assez profondément.
La scène forme, sur l'ensemble du théâtre, une saillie rectangulaire qui laisse, à droite et à gauche, un arrière-corps de 11",75 de long. Comme au théâtre de Vérone, ces arrière-corps
sont percés d’arcades qui conduisaient dans un large corridor (3",76), aboutissant de plain-pied Ï 8 )s L' L!
à l'orchestre. Une seule de ces arcades est restée en partie visible, à l'extrême droite du plan;
et devait offrir, en
elle n’a, comme écoinçon, que l'épaisseur du mur latéral de droite (0",80) élévation, un angle de façade assez maigre. Le corridor, voüté en plein-cintre, auquel cette
arcade donne entrée, est aujourd'hui transformé en fosse d’aisances; il aboutit au corridor indiqué plus haut, parallèle à la scène et également voüté. La naissance du plein-cintre de celui-ci repose sur l'extrados du premier, au moins en ce point, qui forme l'extrémité du corridor. L'autre extrémité, symétrique de celle-ci, existe de l’autre côté du plan, mais l’arcade qui y aboutit ét son corridor sont enterrés dans le sol actuel, et il faudrait des fouilles pour les dégager.
De l'orchestre et du pulpitum, il ne nous reste rien qui soit visible; il est donc difficile de décider si notre théâtre était de plan grec ou de plan romain. Sous la maison marquée H dans le plan, nous avons seulement pu constater l'existence d'une voûte. Elle appartenait sans doute à l’Ayposcenium. Il ne reste du mur de scène proprement dit que l'arrachement marqué I sur le
(1) Le Bas, J’oyage archéologique, atlas #°, pl. 15, fig. 8 et 9. Texier, Description de l'Asie Mineure, pl. 144, He
ot —
plan. Le mur latéral de cette partie saillante de l'édifice n’est point décoré. Il est à supposer que dans la partie qui manque de ce mur, à l'endroit où passe la rue, devait exister une porte conduisant sur la scène. Cette supposition est suggérée à M. Guillaume par l’analogie frappante qu'il remarque entre toute cette partie du plan de notre théâtre et celle qui lui correspond dans le théâtre de Vérone, où se trouve la porte en question(1).
La façade du postscenium peut être rétablie tout entière, au moins dans son étage inférieur, à l’aide de ce qui existe. Des restes suffisants indiquent la place et la décoration des trois grandes portes à arcades qui, sans doute, correspondaient à celles de la scène : une de ces arcades est restée complète. Des fenêtres éclairaient les salles du postscenium; à l’intérieur existent encore les arrachements des murs qui divisaient ces salles. M. Guillaume a fait pratiquer une fouille de 2,50 de profondeur pour retrouver le soubassement de la façade et le commencement des fondations. Sous la corniche se trouve la partie finale d’une inscription grecque “en grands caractères, qui occupait presque toute la longueur de la façade. Malheureusement les trois mots qui existent encore ne suffisent pas à nous faire retrouver le sens général de l'inscription.
Si M. Guillaume n’a pas indiqué en projection, sur la façade, les précinctions et les gradins
c'est qu'il eût fallu, pour cela, réduire beaucoup l'échelle, ou consacrer toute une planche à ce seul dessin. Il s'est contenté de rattacher par des cotes à la façade la hauteur des précinetions. et celle du gradin supérieur, et il a donné à part, développés, gradins et précinctions.
e la scène. Différents fragments d'architecture se trouvent çà et là dans les maisons et près d’une mosquée voisine.
Il n’y a pas de traces apparentes de l'existence d’un portique derriè
Ce sont : 1° un chapiteau ionique dont le listel supérieur a 0",47 de longueur; 2° de nombreux fragments d'architrave (0",80 de hauteur), et de corniche à modillons (0",31 de hauteur jusque sous les denticules). Ces fragments sont d’une mauvaise époque, d’une exécution grossière, et ne rappellent en rien les profils purs, fermes et d’une belle exécution qui distinguent la corniche, l'archivolte et l’imposte du postscenium. Nous ne croyons donc pas qu'ils aient pu lui appartenir, au moins dans sa décoration première. Seule, une petite base de pilastre a paru à M. Guillaume, par son caractère et son exécution, pouvoir être rapprochée des parties conservées du théâtre.
Il est difficile de fixer l'époque où a été construit ce monument. L'inscription qui se lisait sous la corniche ne donne malheureusement, dans son état actuel, aucun renseignement, et la forme des lettres, qui paraissent être du temps de l'empire, ne fournit pas même de date approximative ; car l'inscription pourrait très-bien avoir été ajoutée assez longtemps après la construction de l'édifice. Quoi qu’il en soit, l'emploi de l’arcade, le caractère des moulures, l’exécution générale, les singuliers rapports que M. Guillaume a remarqués entre ce théâtre et celui de Vérone, construit sous Auguste, nous conduisent à croire que cet édifice appartient au premier siècle de la domination romaine en Bithynie, qu'il a été élevé à une époque voisine du commencement de notre ère.
Voilà tout ce qu’un examen consciencieux et l'exploration des maisons et des jardins turcs qui couvrent aujourd'hui l'emplacement du théâtre de Prusias ont pu nous apprendre sur cet édifice. Des fouilles en règle, un séjour prolongé, nous auraient sans doute permis de retrouver
presque partout le plan de l'édifice, et nous auraient peut-être révélé des faits intéressants; mais nous n'avions pas alors à notre disposition les ressources ni surtout le temps nécessaires. Nous étions pressés d'arriver à Ancyre, où nous attendait l'Augusteum. Tels qu'ils sont, ces renseignements sur un édifice curieux, à peu près inconnu jusqu'aujourd’hui, trouveront, je l'espère, leur place
(1) Le théâtre de Vérone, rendu au jour il y à vingt ans par les fouilles de M. Monga, a été, de la part de M. Guil-
laume, l’objet d’un travail d'étude et de restauration qui fut exposé en 1867, et sur lequel on peut consulter le rapport lu à l'Académie des Beaux-Arts, le 5 octobre de cette même année,
Arai. ÿ:
parmi les documents, encore si incomplets, dont la réunion permettra peut-être un jour d’élucider complétement toutes les intéressantes questions qui se rattachent aux théâtres antiques.
Pendant que M. Guillaume était occupé à étudier le théâtre de Prusias, je partis avec notre cawass, Mehemed-Aga, déjà suffisamment dressé à la chasse aux inscriptions, et nous employämes
deux jours à battre la plaine. On m'avait parlé de ruines qui se trouveraient au-dessus du village
de Bey-Keui, à peu près en face d'Uskub, à deux heures et demie vers le sud, de l’autre côté de la plaine et au pied même de l'Olympe. Nous passämes par Dusdché, village turc, ou plutôt station de poste, sur la route d'Ada Bazar à Boli; il y a une trentaine de maisons, parmi lesquelles
gisent épars quelques blocs de marbre, apportés sans doute de quelque autre point de la plaine. Aucun indice ne conduit d'ailleurs à croire que Dusdché occupe la place de quelque ville ou
bourgade antique. J'en mettr une, au contraire, à Bey-Keui; les deux hameaux qui composent ce village, éloignés l'un de l'autre d’un quart d'heure environ, m'ont fourni plusieurs insCriptions, et j'y ai vu encastrés dans les maisons ou couchés dans les jardins un assez grand nombre de blocs de grande dimension et de fragments d'architecture qui paraissent remonter à l'époque impériale. Quant à ce château dont on m'avait parlé, nous y montons par un chemin fort pénible; mais ce n'est autre chose qu'une forteresse byzantine, en blocage, formant un rectangle dont le grand côté a près de cent cinquante mètres de long. Isolée par deux ravins qui l'entourent presque complétement, elle domine la gorge étroite et profonde où s'engage un sentier, fort peu suivi maintenant, qui traverse l'Olympe, et va déboucher auprès de Muderlu, l'ancienne Modrenæ, place forte dont il est souvent question dans le récit des guerres dont cette contrée a été le théâtre au moyen âge. Il était fort important de garder ce défilé, le passage Je plus direct par où püt marcher sur Héraclée une armée venant de l'intérieur. La forêt, qui enveloppe et cache ces ruines, a d’ailleurs repris déjà possession du terrain qu'on lui avait enlevé, et de grands hêtres poussent dans l'enceinte déserte.
Après être descendu de la forteresse, je longeai pendant quatre heures le pied de l'Olympe, en marchant vers l'O. N. O. Ce sont presque des forêts vierges que ces touffues et vastes forêts de la Bithynie. Le sentier suit les racines de la montagne; tantôt il en gravit en écharpe les premières pentes, tantôt il descend au bord de la plaine. Pendant quatre heures nous ne rencontrons pas un homme, nous ne voyons pas une éclaircie, hors une ou deux étroites clairières où se trouvent des scieries abandonnées, autour desquelles se pressent déjà les tiges nouvelles et les plantes grimpantes, comme avides d'effacer au plus tôt la trace de la cognée. Il en est de même du chemin; partout il est envahi par les branches; on n'y passe qu'en les écartant sans cesse avec la main, en se courbant, de moment en moment, à toucher de la joue le col du cheval. La forêt se referme sur les pas de l’homme comme l’eau sous le bras du nageur. C'est le hêtre presque seul, mêlé, dans les vallées, de tilleuls et de platanes, qui forme les futaies
de toute cette région, à l'ombre desquelles pousse en épais buisson une belle espèce de rho-
dodendron; plus haut commencent les pins, qui occupent tout l'étage supérieur de la mon-
tagne. Il y a ici, pour le temps où ces pays seront soumis à un meilleur régime , d’incalculables richesses forestières.
Le sud-ouest de la plaine est occupé par un petit lac, qui ne figure pas sur la carte de Kiepert. Il est connu dans le pays sous le nom de PDusdché-gheul. Je lui donnerais environ quatre mille mètres de longueur, de l'est à l’ouest, sur une largeur de deux à trois mille. Au-delà de la pointe occidentale du lac, à une demi-heure du village d'Zfténeh, jaillit une source chaude, au milieu d’une piscine précédée d’un vestibule sans toiture. La porte, qui retombe d'elle-même, est ouverte; se baigne qui veut. C'est d'ailleurs un ouvrage tout moderne, dù sans doute à quelque pieux musulman des environs. Je ne trouve aucun débris antique dans la construction ni dans le voisinage. Efténeh est un petit village d'une vingtaine de maisons. Derrière lui la