‹ Exploration archéologique de la Galatie et de la BithynieChapitre 82 sur 153 · XIE · texte numérisé non relu

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ce fut là que Lucullus et Pompée se rencontrèrent, quand ce dernier vint prendre la suite de la guerre contre Mithridate. Plutarque, racontant cette même entrevue, dit que, grâce à l'intervention d'amis communs, les deux généraux se virent et se parlèrent « dans une bourgade de Galatie (1) ».

On ne peut donc chercher Danala, pas plus que Mithridation, à Néfez-keui, et les autres lieux habités qui figurent sur les itinéraires ou dans Pline et Ptolémée ne peuvent prétendre à plus d'honneur. Aucun d'eux ne nous a laissé de médailles, tandis que nous en avons, pour Tavium, toute une série qui va de Marc-Aurèle à Élagabale. Tout concourt donc à nous prouver qu'il n'y a pas eu, dans cette contrée, d'autre ville méritant ce nom que Tavium. Si vous ne voulez pas reconnaître Tavium à Néfez-keuï, quel nom proposerez-vous pour la ville dont les traces sont éparses sur le sol autour de Néfez-keuï ?

Hamilton, quoiqu'il connüt l'existence de ruines à Néfez-keuï, a pourtant toujours persisté à placer Tavium à Boghaz-keuï (2), et M. Kiepert dans sa Carte d'Asie Mineure (édition de 1858) l’a suivi dans cette voie; mais son A#as antiquus (4" édition, 1867) prouve qu'il a depuis lors changé d'avi

- Quant à M. Texier, il avait tout d'abord senti l'importance des raisons archéologiques qui empêchent de chercher Tavium à Boghaz-keui, et il a toujours placé à Néfez-keui la capitale des Trocmes.

C'est sur la comparaison des distances indiquées par les itinéraires que s'appuie surtout Hamilton ; mais son argument est loin d’avoir la valeur qu'il lui attribue. La comparaison qu'il ins-

titue (3) prouve bien en effet que c’est dans le voisinage de Tusgat plutôt qu'à Tchouroum, comme on l'avait fait antérieurement (4), qu’il faut placer Tavium ; mais peut-on arriver ici à autre chose qu'à un à peu près ? Il y a une double cause d'erreur ; nous ne connaissons pas, ici du moins, le tracé des voies antiques ; lorsqu'il s’agit donc d'arriver à déterminer un point à l’aide des données numériques contenues dans les itinéraires, nous ne savons pas quel nombre de milles il faut retrancher de la somme pour les détours du chemin. Voulons-nous comparer les distances que nous fournissent les itinéraires à celles qu’indiquent les voyageurs et les cartes modernes, ici encore nous n'avons qu'une approximation ; les voyageurs évaluent les distances en heures de marche, en lieues de pays. Prend-on le compas et le promène-t-on sur la carte? On néglige d'abord tous les détours de la route, et on obtient une distance abstraite, non une distance réelle ; de plus,

et ceci est encore plus grave, les points dont on veut mesurer l'éloignement n’ont été eux-mêmes placés sur la carte que d’une manière arbitraire, la longitude et la latitude n’en ont point été scientifiquement déterminées. Dans de telles conditions, tous les raisonnements que l’on a faits pour prouver que les données des itinéraires, relatives à Tavium, concordent parfaitement avec la situa-

tion de Boghaz-keuï, ne s’appliquent-ils pas aussi bien à Néfez-keuï ? Les deux villages sont situés >

à peu près sous le même méridien, e

est-à-dire à peu près à la même distance d'Ancyre; mais Néfez est à quatre ou cinq heures de marche au sud de Boghaz-keui. Une vingtaine de kilomètres (5), dans un calcul qui comporte de si larges chances d'erreur, et qui n’est pas susceptible d'une solution rigoureusement exacte, n'est-ce pas une quantité que l’on a droit de négliger, qu'elle vienne en plus ou en moins ?

Si on trouvait à Boghaz-keuï et à Néfez-keui des ruines à peu près semblables, on pourrait donc, sans se préoccuper des itiné

aire

choisir entre les deux sites. Mais tel n’est pas le cas ; à Boghaz-

keuï, pas un vestige de l’époque gréco-romaine : tous les débris que l'on y trouve, toutes les traces

(1) Euvñlov év xôun ravi rüç l'aariuc. Lucullus, XXXNI, 2.

(2) Rescarches in Asia Minor, I, p. 379. Journal of the royal geographical Society, t. VI, p.70

(3) Researches, t. 1, p. 39€ 308.

(4) Leake avait proposé Tchouroum, our in Asia Minor, p. 311.

@) M. Hamilton a mis cinq heures un quart à faire la route, mais, dit-il, en se perdant deux fois dans la montagne. Il évalue la distance à r2 milles, c’est-à-dire à 19,300 mètres environ. Âesearches in Asia Minor, t. I, p. 390.

que le passé a laissées sur le sol remontent à une haute antiquité, à la période purement asiatique, au terme de laquelle ce lieu semble avoir cessé d’être habité. À Néfez-keuï, au contraire, nous n'avons que des restes de la civilisation gréco-romaine sous sa dernière forme : tout y est du haut et du bas-empire. Or, nous le savons par les médailles et par des monuments de diverse nature, Tavium n'apparait dans l’histoire qu'après l’établissenrent des Galates en Asie Mineure, acquiert de l'importance surtout après la conquête romaine, et subsiste jusqu'en plein moyen-âge. Dans de telles conditions, laissant à un autre moment le soin de chercher si l'antiquité nous a laissé quel-

ques renseignements sur la cité primitive dont M. Texier a le premier signalé les vestiges à Boghaz-

keuï, nous n’hésiterons pas un instant à reconnaître, dans les traces qui couvrent le sol sur une vaste étendue autour de Toquari Néfez-keuï, les traces de Tavruw, la ville principale et le sanctuaire le plus révéré des Galates orientaux (1), plus tard le siége d’un évêque qui paraît le premier en dignité des suffragants du métropolitain d’Ancyre et qui le remplace à l'occasion dans les conciles (2).

Les Galates orientaux paraissent d’ailleurs avoir été les moins civilisés, les moins cultivés des trois tribus qui composaient la nation. Leur ville n’avait certainement ni la grandeur ni la noblesse et le grand air de Pessinunte ou d'Ancyre. De bonne heure importante par l’acropole qui occupait sans doute une des collines, puis très-fréquentée comme entrepôt et marché commercial , elle a sans doute eu pendant longtemps l’asp

ect d'un grand village, avec un quartier contenant un riche bazar et de vastes caravansérails ; c’est là encore, de nos jours, le caractère de bien des villes d'Orient. Ce fut plus tard qu'elle obéit à l’émulation qui

‘’empara, sous l'empire, de toutes les villes de province, et qu'elle voulut se donner aussi le luxe des édifices publies, des bains, des théâtres, des gymnases et des basiliques. Mais elle était plus loin de la Grèce, et ces provinces au-delà de l'Halys furent toujours habitées par une population plus rustique que celle de l'Asie antérieure, plus mêlée d'éléments réfractaires à la civilisation, et qui retardaient toujours un peu. Tous les fragments d'architecture que nous avons examinés à Tavium sont d’un style lourd et prétentieux, presque barbare. Nous ne dirons point que cela n'approche pas de l'Augusteum : il ne peut être question d’une comparaison avec ce pur et bel édifice ; mais cela est même bien loin de ces tem-

*xécution làchée.

ples de Pessinunte, que nous trouvions déjà d’un goût douteux et d’une

La vie politique ou plutôt municipale a dù être aussi moins intense à Tavium qu'à Ancyre ; on y était moins instruit et on y écrivait moins. Si les Trocmes avaient confié à la pierre le quart des inscriptions et des décrets que l’on trouve encore dans les murailles d'Ancyre, malgré tant de causes de destruction, il en resterait toujours quelque chose. Or, comme nos devanciers, nous ne trouvons ici que quelques mauvaises inscriptions funéraires. C'est que Tavium n'était pas la capitale de la province, il n'y avait pas Ià ce mouvement que faisait naître et qu'entretenait dans la métropole, outre la présence du légat et de toute sa suite, le concours de tous les intérêts placés sous son contrôle, de toutes les ambitions que provoquaient, de tous les efforts que suscitaient les magistratures et les sacerdoces provinciaux. Les Trocmes voulaient-ils soit rendre hommage à un légat, soit honorer un des leurs qui s'était distingué par sa munificence, c'était à Ancyre où se réunissait le Commune Galatarum, qu'ils élevaient la statue et faisaient graver l'inscription sur le piédestal.

(1) On trouve des inscriptions votives à Jupiter Tavianus en dehors des limites de la Galatie. Ce sont les monuments de la piété ou de Galates appelés par leurs affaires dans d’autres parties de l'empire, ou de dévots qui avaient pris l’habitude d’honorer ce dieu, De Galatia provincia, P: 161.

(2) Un évèque de Tavium signe, en 458, une lettre des évêques de la première Galatie à l’empereur Léon; un autre parait au ie concile général comme représentant du mé étropolitain d’Ancyre; un autre encore signe, au Quinisexte, en 706 :

rôkewc Tab ras Toy Palarov êr

Collection des conciles, col. 1697. Lequien, Oriens Chris tianus, col. 473 .

Voici les quelques textes que nous avons transcrits à Néfez-keuï.

ANATTAY Àvérav- CICOHMIC ous Onpus- TIOYEN riou ëv- FONOC 0vos TPHFOPI Tenyogi- OY ou.

Évyovos pour éyyévov.

ENOAKA Évba 4a- TAKITEH TÉHUTE À AOYAH dobxn TOY®Y© roù O(<0)5 @- €OAUWPA eodcpz.

Le seul texte qui paraisse remonter à la bonne époque ne se compose plus que de quelques mots, où il faut peut-être reconnaître le nom du roi Amyntas. Ce marbre est devenn la pierre du foyer d’une maison, et nous n’y avons pu déchiffrer que ces quelques caractères :

MEFIZTON ee péyiorov EAMYNT Basé Au =TIOI ee GT...

Nous avons revu et copié le texte déjà transcrit qui figure au Corpus sous le n° 9252. Voici comment nous avons lu les deux dernières lignes, les seules qui puissent présenter quelque difficulté :

MISAIWEHE HE

Nous mîmes six heures et demie à nous rendre de Néfez-keuï à Zusgat, où nous reçümes l'hospitalité chez un riche négociant arménien, Hadji-Ohan, dont nous avons longuement parlé ailleurs (1). Tusgat, où l'on a aussi voulu placer Tavium, est une ville toute nouvelle, qui ne date pas de beaucoup plus d'un siècle (2). Elle a pourtant déjà sa légende. Son fondateur Achmet-Tchapan-Oghlon. «le fils du berger» , aurait eu, étant encore adolescent, un rêve qui lui aurait montré une ville importante s’élevant dans ce désert où il faisait paître ses troupeaux. Devenu plus tard un chef puissant, il aurait commencé à réunir ici quelques familles appelées des villages voisins. Son fils aurait continué son œuvre, et aurait peuplé la ville en y appelant des Turcs et des raïas de Kaisarieh, Sivri-Hissar et Amassia. Les Tchapan-Oghlou y établirent leur résidence ordinaire. On dit encore merveille de leur vaste et beau palais, qui a été bâti aux dépens de Néfez-keui : il a été brûlé par

(1) Souvenirs dun Voyage en Asie Mineure, p- 385-398.

(2) En 1836, on disait à M. Hamilton que lusgat avait été fondé environ 90 ans plus tôt, c’est à dire vers 1750, par

Achmet-Pacha, le père du célèbre Soliman-bey, qui porta à son comble la puissance de sa famille. TA

en =

accident depuis la mort de Soliman-bey, le dernier prince indépendant de cette dynastie provinciale. Une grande mosquée, construite avec soin etavec unecertaine élégance, est au contraire en assez bon état.

Agissant ici comme nous l’avons fait pour la Phrygie, nous réserverons pour le chapitre consacré à la Cappadoce les monuments de Boghaz-keuï et d'Euiuk. Ils sont, il est vrai, bien voisins de Tavium ; ils sont situés sur un territoire que les envahisseurs galates ont dû occuper, et qui faisait certainement partie, à l’époque romaine, de la Galatie orientale; mais ils sont antérieurs, de plusieurs siècles certainement, à l'invasion galate, et, à ce titre, il convient mieux de les rattacher à une dénomination plus ancienne, qui rappelle les premières populations de cette contrée ; le nom de Cappadoce est le plus anciennement usité que nous offre l’histoire pour désigner toute cette contrée comprise entre la mer Noire, le Taurus et l'Halys.

Jusqu'où sont allés vers lorient et vers le nord, à l’époque où la Galatie s’est constituée, les établissements des Trocmes? C’est une question à laquelle il n’est point aisé de répondre avec quelque précision. Les prétendues fortifications celtiques que Ritter a groupées, sur la foi d’Ainsworth et d'Hamilton (1), n’ont, en admettant même l'exactitude de tous les renseignements recueillis à ce sujet par ces voyageurs, absolument rien de celtique : ce n’est donc point sur ces indices qu'il faut se régler pour chercher la trace des Galates et déterminer leurs frontières. L'étude du terrain et quelques renseignements anciens nous fourniront de plus sûres données. L’A/4-Dagh (l'Olympe galate ou Orminius), le Dogdou-Dagh (Olgassys), forment entre la Bithynie et la Paphlagonie d’une part, et de l’autre la Galatie, une muraille naturelle que l’on ne franchit que par un petit nombre de défilés qui rend les communications difficiles entre les populations habitant le plateau central et

celles qui sont groupées sur les versants et dans les vallées qui descendent à l’Euxin. La ligne de faîte de ces hauteurs dut être à peu de chose près la limite septentrionale de la Galatie, et encore est-il probable que les Galates ne s’enfoncèrent pas dans les vallées et qu'ils restèrent sur le plateau, dans le pays découvert, laissant les clairières des forêts et les pelouses alpestres aux descendants des anciennes populations, Bithyniens, Mariandyniens, Paphlagoniens.

Pour ce qui est de la limite orientale, il n’y a point Rà de frontière naturelle aussi bien marquée ; mais Strabon nous apprend que les limites sud et sud-ouest du territoire de sa patrie, territoire auquel il assigne une certaine étendue dans tous les sens, étaient la Zélitide, la grande Cappadoce et le pays des Trocmes (2). C'était done quelque part vers la ville actuelle de Tchouroum que le territoire des Trocmes devait confiner à celui d'Amasia, tandis qu'au sud la haute chaine de l'4#rait la Galatie orientale de la

dagh, qui forme le rebord septentrional de la vallée de l'Halys, sép Cappadoce (3). Quant à la province romaine de Galatie, nous avons déjà montré combien de ce côté, comme au sud et à l’ouest, elle dépassait les limites du pays habité par les Galates, de la Galatie propre (4). Le Pont Galatique, que nous trouvons ordinairement mentionné comme dépendant du légat impérial de Galatie (5), devait-il son nom au voisinage de la Galatie, ou contenait-il, lui aussi, des colonies galates ? C'est ce qu'il nous est impossible de décider aujourd’hui ; les auteurs ne nous ont transmis aucun renseignement à ce sujet.

(1) Xlein-Asien, p. 464. — (2) XII, 5, 39.

(3) Il y a, sur le tracé de toute cette frontière, une discussion des plus complètes dans M. Robiou, Histoire des Gaulois d'Orient, p. 122-135. Il s’est malheureusement trop préoccupé de ces prétendues ruines celtiques qui le menaient, à la suite de Ritter, jusqu’au cœur de la Paphlagonie, et il s’est ainsi créé des difficultés dont il a eu bien de la peine à se tirer d’une manière satisfaisante et qu’il aurait pu écarter d’un mot.

e De Galatia provincia romana.

(4) Voir plus haut, p.194-196, et la th.

5) De Galatia provincia romana, p. b1-52.

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