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Dans ces déserts de neige comme dans le Sahara, tout sentier, toute trace du passage d'une caravane disparaissent en quelques minutes de vent ou de neige ; les chemins se comblent, les empreintes sont balayées, la neige se tasse, s’amoncelle en bancs et se superpose en stratifications qui affectent la marche des dunes. Elles présentent alors une pente du côté oùle vent souffle, et une arèête précipiteuse et surplombant le banc, du côté opposé. Ces indices peuvent bien indiquer à l’Indien de quelle aire a soufflé la dernière tourmente de neige, mais non pas qu'elle direction a suivie la dernière caravane. Celle-ci y a pourvu en coupant à un mètre du sol les baliveaux qu’elle a rencontrés sur son passage, et en plaçant obliquement la partie retranchée sur ce qui reste de ce tronc maigre et fluet. Cette dispotion constitue des balises qui servent de jalons et de poteaux indicateurs aux voyageurs qui suivront, ou à la même caravane quand elle reviendra sur ses pas. Quand la température est claire et calme, on aperçoit aisément ces points de repère et l’on se conduit d’après l'inclinaison de l'arbre coupé, alors même que tout sentier aurait disparu. Mais sitôt que le vent soulève la neige congelée en poussière ténue, cette poudrerie obscurcit l’air à un tel point que tout jalon indicateur disparait et devient invisible à quatre pas. Il est alors très difficile de se diriger dans les steppes.
Cette plaine aride et mélancolique est cepen-
se
dant la grande boucherie du Mackenzie. Un nombre incalculable de rennes y trouvent pendant toute l’année d'abondants pâturages de lichen blanc, des genres Cenomice et Cetraria, (1) qui les affriolent. Du lac la Martre à la mer Glaciale, ces déserts immenses sont comme le grand charnier où Dènè, Dindjié et Esquimaux viennent se pourvoir de provisions de bouche gratuites et vivre dans une abondance homérique.
J'y fus l’heureux témoin de ce spectacle étrange et inoui pour un Européen des climats tempérés, qui m'avait réjoui lors de ma traversée de la baie Smith, mais qui prenaiticides proportions fabuleuses : un steppe plein de rennes libres mais familiers et pas du tout sauvages, et qui seraient d’une facile capture au moyen d'enceintes palissadées. Rennes
épars de tous côtés, comme les étoiles dans le. firmament ; rennes broutant par petits groupes
de trois à dix têtes, comme autant de constellations; rennes agglomérés par troupeaux de cent têtes et plus, et venant braver le chasseur de leur front de bandière cornu; rennesassemblés par armées d’un ou deux milliers d'individus, nullement effarouchés à notre approche, se dirigeant droit devant eux, comme assurés de commander le respect et d'acquérir l'impunité par leur multitude, forts et enhardis par leur grand nombre, sorte de voie lactée
() Drummond.
imm step] mut!
d'art Ja n renn etru lents four tant A no roga hum tour!
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Jupes
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immense et animée qui se répandait dans le steppe comme une lave et, par des frottements mutuels et répétés, aurait dégagé des feux d'artifice d’étincelles électriques, si c'eût été Ja nuit. Rennes devant et rennes äerrière, rennes à droite et rennes à gauche, au repos et ruminant leur lichen, ou debout et somnolents ; rennes piochant le steppe de leur sabot fourchu de petites vaches bretonnes, ou broutant la mousse avec la neige qui la couvre.
A notre vue, ils relèvent la tête d’un air interrogateur et cessent de pacager. Immobiles, ils hument l’air dans notre direction, puis ils retournent paisiblement à leur pâturage comme de douces brebis. D’autres, repus et n'ayant qu'à contenter leurcuriosité, sepromènent avec indolence ou se dirigent vers nous pour nous contempler de plus près. Ils cheminent ou trottent en longue file indienne, les plus vieux en tète, calmeset dignes dansleur barbe vénérable et leurblancpoitrail, tandisqueles jeunes faons bondissent sur leurs pieds de derrière et sautillent comme des enfants autour de leurs mères. C’est un spectacle gratuit mais unique, dont seuls les steppes du Grand Lac des Ours réjouissent le voyageur; spectacle qui reporte sa pensée vers ces temps archaïques et fortunés que chanta Virgile sous des cieux plus cléments :
« Pascilur ilque pecus longa in deserta sinè ullis « Hospiliis : tanlum campi jacet, , . . . . >»
Qui empêche les Dènè de se rendre maîtres de ces innombrables troupeaux et d'en devenir à leur gré les pasteurs heureux, riches et inoccupés ? Rien, sinon la superstition et l’ornière d’une incurable routine. Sur un point aussi raisonnable et avantageux à tous égards, j'ai l’humiliation d’avouer qu'il m'a toujours été impossible de faire entendre raison à ces nomades. C’est à n’y pas croire, et c’est cependant la pure vérité. Le renneest domestiquéen Islande, en Laponie, en rinlande, dans tout le nord de l’Asie jusque chez les Tchouktchis du détroit de Béring. Franchissez le détroit, c'est fini. Plus de domestication du renne. Esquimaux, Ingaliks, Dindjié, Dénè, Groenlandais, Labradoriens, semblent tous s'être donné le mot pour divaguer sur cette question vitale, à la solution de laquelle l’avenir de ces infimes petits peuples est cependant étroitement lié. Ne leur en parlez pas. Ils ne vous répondront que des insanités : — «Nousn’avonsjamais entendu dire que le renne pût se domestiquer comme le chien et le remplacer avantageusement. Nos ancêtres tuaient le renne pour s’en nourrir, et nous les imitons. Nous ne croyons pas devoir être plus prudents ni plus sages que nos pères. Ils ont bien vécu de la sorte; pourquoi n’en ferions--nous pas autant ? Pourchasser les rennes vivants et les parquer comme des chiens dans un chenil! Les conduire paître de pâtu- \ rage en pâturage ! Boire du lait de renne, en \faire du beurre et du fromage, et devenir occa-
ai ja nadi
sionnellement bouchers! Quijamais à entendu parler de choses aussi ridicules et absurdes ? Les Blancs et surtout leurs prêtres raisonnent comme des enfants dénués d'esprit pratique.
S'ils essayaient, on en verrait de drôles. Cependant il se peut que cette tactique leur réussit; ils sont si puissants! Mais à nous, oh ! certainement non. Lesrennes, — d'anciens hommes, — quitteraient nos terres de chasse; ils se froisseraient d’être traités en esclaves et non en ennemis; et le dépit de leur amour-propre vexé serait, tout seul, capable de causer leur extinction. Non, non, ne nous parlez plus de tels projets. Nous avons trop d'esprit pour embrasser des plans aussi insensés. Jamais Dènè ne vous croira ni n'épousera vos vues, à ce sujet. » f
Voilà la seule etunique réponse que tous les Dènè sans exception m'ont faite, à toutes les latitudes. Elle ne donne pas une haute idée de leur génie, quelle que soit par ailleurs leur conformité à imiter les Blancs en toutes choses. Il faudra de longues années pour voir tomber ces préjugés plusieurs fois séculaires, et ils ne disparaîtront que par l’heureuse initiative des missionnaires ou de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Mais les Dindjié ne font pas mieux, niles Esquimaux non plus.
Bien qu’il existe, en Asie, des rennes blancs et d’autres qui sont bigarrés, pivelés, je n’en ai jamais vu un seul, dans le Nord-Ouest canadien. Les rares fourrures de renne blanc que
j'ai pu me procurer chez les Esquimaux leur venaient des Nounatagméout ou Esquimaux du cap des Glaces, qui les avaient troquées des Esquimoïdes asiatiques, les Tchouktchis et les Touskis. Pouruneatiké en peau de renne blanc, je dus donner un fusil à silex de 12 fr. 50, en 1868. Une autre blouse en peau bigarrée de blanc et de brun ne me fut cédée que contre un beau burnous de chef soudanien, en laine rouge, striée de fils d’or. Malgré ces sacrifices, Je n’eus pas la consolation de transporter en France ces superbes vêtements de luxe, qui, d'ailleurs, y seraient devenus la proie des mites, comme toutes les pelleteries qur v avais envoyées en 1866, ou que j'y ai pot moi-même en 1874.
Je retourne à mes steppes. Parti de grand matin, le lundi de la semaine sainte de 1867, pour le camp des Gens du Poil, où deux malades me faisaient demander, je dus traverser dans toute sa largeur le grand steppe Fwat'iélè-tawèl'on. À midi, j'y trouvai la chaleur si accablante qu’elle m’enleva la force de marcher et que je fus contraint de m'arrêter dans une oasis de {akfwirayé pour y prendre quelque nourriture. C'était en cet endroit que l'infâme Nitajyé avait enterré vif son jeune beau-frère. Bèhfoulé, mon serviteur, était seul avec moi; mais je devais trouver au camp des Indiens tous les engagés du fort Norman,
qui étaient allés y chercher de la viande fraiche.
Quand j'atteignis l’autre côté du steppe, le soleil déclinait. Je traversai encore des bois, rencontrant de partout es rennes sur mon passage. Enfin j'arrivai au camp des Gens du Poil, ‘le troisième jour du voyage, un peu avant la nuit. J’y fus reçu, par le chef Sa-k'anél'a-l'a, le Père du chasseur d'ours, et par tout son monde, avec un enthousiasme et des démonstrations d'affection et de plaisir auxquelles les Peaux-de-Lièvre m'avaient déjà accoutumé, mais qui, chaque fois, réjouissaient mon cœur et me dédommageaient de toutes mes fatigues. Il est si doux d’être aimé par ses enfants, même adoptifs et sauvages !
Plut à Dieu que nos ouailles de France leur ressemblassent en cela comme en bien d’autres choses, füt-ce seulement un brin!
Ce camp indien ressemblait à un abattoir, et chaque loge à un étal de boucher. Des monceaux de viande de renne congelée se dressaient sur des échafauds ou flanquaient les derrières des tentes. Les chiens, repus, n’y touchaient pas, et les corbeaux mêmes les respectaient. Le renne était tellement abondant tout autour du camp que le seul Étié-ritchô. le Grand-Monstre, en tuait jusqu'à quarante par jour. Sa femme et ses enfants ne suffisaient pas à tout éparer et charrier. On nageait dans la graisse.
C'était la reproduction de ce qui se passait dans le vaste steppe Dié-frh6-ellon-t'ièlé, où nous avons vu l'a-fsié-zèlè faire des prouesses
de vénerie dignes de Gaston Phæœbus et de Nemrod
Dans une des loges de ce grand camp je trouvai, comme je m'y attendais, tous les serviteurs de M. Taylor, Métis, Écossais et Savanois. Ils ne s'étaient pas pressés d’en partir, tant ils y faisaient bombance, tant ils y glanaient de bons et succulents morceaux pour leurs familles ou pour eux-mêmes. Ils entravèrent quelque peu, à mon gré, l’entrain &e la chaleureuse réception que les Indiens m’avaient faite, ou plutôt ils en abrégèrent les formalités, parce que l’attention de ceux-ci était naturellement attirée sur leurs petits intérêts matériels et mercantiles; ce que, dans le monde, on appelle les affaires sérieuses.
Pour qu’un missionnaire puisse jouir pleinement de la confiance et de l'affection de ses ouailles: pour que des sauvages, des infidèles, puissent se mettre parfaitement à l’aise avec leur pasteur et en recevoir tout le bien spirituel qu'il veut leur départir, toute la somme d'instruction qu’il doit leur inculquer, il est important que celui-ci soit seul avec eux. Seul, absolument seul, sans confrère, sans témoin, sans garde, surtout sans compagnon européen ou métis et sans armes; mais, par-dessus tout, sans l'œil inquiet, envieux ou méfiant d'un commerçant en fourrures, quel qu'il soit, fût-il le meilleur ami du missionnaire. Ma déclaration à cet égard peut paraître arbitraire ot absolue. J’affirme qu’elle est basée sur une
qui s Siont mené Soit angl:
ceux- NS $; et, CO le Bi:
s'en et ur soufft avec] côté,
Ma des ça oh!a]
longue et profonde expérience des sylvicoles. Toutes les fois que je me suis présenté chez des sauvages accompagné d’un confrère, bien qu'il fût mon inférieur, — ce qui ne m'est jamais arrivé que trois fois en 21 ans, — j'ai constaté que la délicatesse et la discrétion de ces aimables Indiens étaient mises à une telle épreuve, que, ne pouvant satisfaire à la fois les deux confrères, et de crainte de mécontenter l’un en s’adressant à l’autre, leur désir de prier était paralysé et qu’ils s’abstenaient de tout devoir religieux. Semblables à un âne placé entre deux bottes de foin, ils préféraient jeûner.
D'autre part, chaque fois que j'ai été accompagné d'un Blanc, Européen ou Canadien, ce qui s’est présenté quatre fois en ma vie de missionnaire, j'ai expérimenté cet autre phénomène psychologique que, soit que je parlasse soit que je risse avec mon compagnon, en anglais ou en français, en présence des Indiens, ceux-ci s'imaginaient toujours être l’objet de nos sarcasmes et fournir sujet à notre hilarité ; et, comme la politesse m'empêchait de négliger le Blanc pour ne m'occuper que des Indiens, il s'en suivait, entre ceux-ci et moi, une gène et un malaise qui nous faisaient également souffrir. Que si, m'entretenant joyeusement avec mes enfants des hois, je laissais le Blanc de côté, celui-ci me boudait et se choquait aussitôt. Mais si nous allons chez des sauvages avec des commerçants ou mêmeavecleurs serviteurs, oh! alors il n’y à plus rien à faire pour l'apôtre.
L'intérêt mercantile l'emporte fatalement sur la religion, chez eux comme partout ailleurs. C'est un fait pénible à constater et qui m'a prouvé que, si les Danites arctiques se trouvaient placés dans le même milieuetles mêmes conditions d’existence que nous, ils ne demeureraient pas longtemps ce qu'ils sont, et ne seraient peut-être pas meilleurs que les autres chrétiens civilisés.
Je vis néanmoins avec satisfaction que mes catéchumènes et mes néophytes étaient dépourvus de toute espèce de respect humain.
Ils prièrent publiquement et sérieusement, comme ils mangeaientet reposaient, ne se souciant pas plus de la présence des protestants et de quelques libertins du fort, que s'ils eussent été seuls. Voilà ce que j'admirais en ces hommes et ce que l’on pourrait désirer pour beaucoup de civilisés, poules mouillées qu’un sourire ou une raillerie déconcertent et peuvent faire renier Dieu et leur baptême.
J'ai dit qu’il y avait deux malades, dans ce camp. Ilsse mouraient de l2 phtysie galopante et recurent, les premiers, mes soins spirituels etmédicaux.Puisjereprisle chemin du fort Norman en compagnie des engagés de M. Taylor, dont les traïneaux étaientsurchargésdeviande.
Après être sortis de la forêt de conifères et avant de nous engager dans le steppe, nous dûmes traverser un petit maskeg ou marais de lichen, que nous trouvâmes obstrué par les rennes. Il y en avait certainement plus d’un
mil tête bêt nou ono eu « faits des d'ar tomi qu'u une de la timic renn mâle baiss desse petit mis à Un genti fouet volèr et at tomb, ouvri Corps gaucl prises Ce]
millier. Leurs rangs étaient si drus et leurs têtes si pressées, qu'à notreapprocheles pauvres bêtes ne purent se dérober devant nous pour nous livrer passage. À cette vue, mes compagnons ne furent pas plus maitres d'eux-mêmes que ne l'étaient leurs chiens. Ah! s'ils avaient eu des fusils, quels beaux coups ils auraient faits au milieu de ces animaux massés comme des moutons .dans une bergerie ! A défaut d'armes, 1ls se saisirent de tout ce qui leur tomba sous la main pour essayer de férir quelqu'une de ces malheureuses bêtes. Je vis alors une chose que je n'aurais jamais soupçonnée de la part d'animaux naturellement craintifs et timides. Rassurés par leur grand nombre, les rennes ne cédèrent pas d'un pouce. Les vieux mâles s’avancèrent à la tête du tror eau, tête baissée, comme des boucs en colère, et dans le dessein bien marqué de nous débusquer de leu petit domaine, qu'ils avaient déjà largement mis à contribution.
Un éclat de rire accueillit la bravade de ces gentils animaux. Et au même moment haches, fouets, bâtons noueux, barres de traïneaux volèrent dans les jambes des rennes belliqueux, et atteignirent les plus hardis; mais il n’en tomba pas un seul. Devant la compulsion, ils ouvrirent leursrangs et, se partageant en deux corps épais, ils se replièrent à droite et à wauche avec cette impétuosité des brebis surprises par le loup.
Cependant ils n’entrèrent pas dans les bois,
ils ne pensèrent pas à fuir. On aurait dit qu’ils s’apercevaient que nous étions sans armes, et je le crois aussi, car ils se contentèrent de tourner sur place dans le #askeg même, de manière à nous présenter leur front de bandière cornu. Nous ne pûmes parvenir à les chasser de ce pâtis et il nous fallut dévorer l’affront d’être nargués et défiés par ces an1imaux inoffensifs et si doux. Nous partis, ils reprirent tranquillement leurs positions et se remirent à paître leur lichen.
Cet épisode défraya les conversations pour tout le reste de la journée. C'était la première fois que les Métis se voyaient bravés par des caribous. Des Peaux-de-Lièvre quiétaient avec nous m'ont assuré qu'à l’époque où nous nous trouvions, mars-avril, le renne est atteint de l’ophtalmie des neiges encore plus vivement que l’homme, parce que son regard est encore plus perçant et son œil plus grand; et que la souffranceintense qu'il en ressent ne contribue pas médiocrement à lui inspirer cette sorte d’exaspération et de bravoure qui ne servent qu'à hâterson trépas,; parce qu'elles ne peuvent rien contre les armes à feu. Je ne sais jusqu’ à quel point cette assertion est fondée; mais j'ai observé moi-même, par ailleurs, que lapins, faisans et gelinottes sont sujets à cette ophtalmie, causée par la causticité de la buée qui s'élève des neiges, aussi bien que par laréfraction des rayons lumineux à leur surface. On les tue alors très facilement avec des
pro A ma dan aux des un cha de 1 pre l'es] Ma pre cult P moi pua pon!
mag dier ne :
plus par avoi drie Q dan men gen:
jetè dan:
dép.
projectiles quelconques, lancés à la main.
Après Faques,je fis une nouvelle visite à mes malades, avec mon engagé. Je fus alors témoin, dans ce camp, d'une fête lunaire qui ressemble / aux Néoménos des Grecs etau Pécachou Phasèh des Juifs. Chez les Dènè, cette cérémonie revêt un caractère funèbre et lugubre qui ne m'échappa point. On pourrait donc la rapprocher de la tête lunaire que les Grecs célébraient le premier jour du mois d’Anthestérion, qui correspondait au huitième jour de notre mois de Mars. On sait, en effet, que, chez ce peuple, le premier jour de chaque mois était consacré au culte infernal de la triple Hécate.
Pour les Dènè, nous nous trouvions alors au mois de Éfsen-gounsa ou lune de la Viande puante, le mois du rut des rennes, qui correspond à mars-avril; et, de plus, ily avait une magnifique éclipse totale de lune, que les Indiens me parurent avoir prévue ou devinée, je ne sais trop comment. Pet t-être — ce qui est plus probable, — en avaient-ils été prévenus par lesgens du fort Norman, qui avaient pu en avoir connaissance d'avance par leur calendrier ou par les feuilles publiques.
Quoi qu'il en fût, avant l’éclipse, les femmes danites se mirent, dans chaque loge, à hacher menu de la viande gelée de renne. Les jeunes gens creusèrent des trous dans la terre, y jetèrent quantité de cailloux rougis à blanc dans les foyers et, sur ces cailloux chauffés, ils déposèrent des coussinets formés de panses
de renne farcies avec ce hachis mêlé à des morceauxde gras. Ils y ajoutèrent un peu de la fiente aigrelette contenue dans la panse du renne el aon encore digérée; puis ils recouvrirent le tout et le laissèrent cuire à l’étuvée. C’est le mets que les Dènè nomment épié-edhttè ou pouding sauvage.
Les viandes ayant été cuites, furent placées dans autant de gibecières qu'il y avait de farcis, et les adultes en état de chasser le renne les chargèrent sur leur dos. Je pense que, dans la cérémonie présente, le hachis est un emblème de l’abondance de rennes que les Dènè demandent à leur dieu lunaire. C’est le symbole du pullulement.
Cela fait, chacun se ceignit les reins, se munit d’un bâton, et tout le monde se réunit dans la tente du chef, où l’on se plaça autour du feu central, dans la posture de gens harrassés par la fatigue d’une longue marche. Quant aux femmes et aux enfants, ils demeurèrent sous leurs tentes respectives.
Sitôt que l’éclipse de lune commença, les uns après les autres se levèrent les Indiens, et, appuyés sur un bâton, regardant la lune à travers l’ouverture du faite de la loge, le trou du vent, ils se mirent à chanter à tourde rôle :
— « Enékhew! que c’est lourd! Æ/o-da-tsolé, musaraigne, nné-kla t éh, à travers les entrailles de la terre, nas’inkhin ! tu m'as transporté! T/sou-chiw, Montagne boisée, yenghé !
arrive: »
de-Li T'a-n loges pendi:
plus doute ici se solés cette répal que, Cou VI naire Le:
dènè daïqi
Ce disant, ils sortirent en procession de la loge d'assemblée, à demi courbés comme s’ils succombaient sous le poids de leur faix. Ils se trainèrent en serpentant de tente en tente, s’arrêtant par intervalle et à tour de rôle pour proférer le même refrain en regardant la lune qui s’éclipsait.
Tant que dura l’occultation, la lugubre procession continua sa marche sinueuse en pénétrant dans toutes les loges. On s’y assevaiït, on
déposait les gibecières, etl’on mangeait de leur
contenu avec précipitation, comme si l’on se füt caché d’un ennemi invisible. Puis, les épiéedhttè étant remises sur le dos, on poursuivait la marche funèbre à travers les tentes en chantant vers la lune. C’est pourquoi les Peauxde-Lièvre nomment cette singulière cérémonie T'a-na-é‘éli-tsatèli, Marche funèbre parmi les loges en agitant la crécelle. Aujourd’hui, cependant, les Dènè ne fabriquent ni n'agitent plus de crécelles dans leurs cérémonies, et je doute même que la néoménie que je raconte ici se célèbre ailleurs que dans les steppes désolés du Grand Lac des Ours. Mais, en 1867, cette cérémonie était encore d’un usage si répandu parmi les diverses peuplades danites que, ayant fait une enquête à cetégard, je découvris jusqu'à sept variantes du chant lunaire.
Les Flancs-de-Chien qui ne sont qu’à moitié dènè et ne pratiquent pas la circoncision judaïque, comme les Esclaves, les Montagnards
nn
et les Dindjié, ni la circoncision mahométane comme les Kha-tchô-Gottiné, les Flancs-de- Chien m'ont assuré qu'ils ne reconnaissent pas la fête du Pécach danite ou du Passage, Mais, quand ils vivent avec des Dènè ou des Danè proprement dits, ils s’y conforment sans railleries et sérieusement.
Les Esclaves ou Etcha-Ottinè la célèbrent à huis-clos et sans procession, peut-être par respect humain à l’égard des Blancs; mais ils n'en crient pas moins, en regardant l’astre des nuits qui entre en conjonction avec la terre :
— « Éda-tsolè, musaraigne, nné-kla t'êh, à travers les entrailles de la terre, nakodéfwiwé! nous avons passé en fuyant! Ou bien et plutôt : nous sommes sortis! »
Ettsen-ninitsi, le Tourbillon, plus connu sous le nom de Vent-arrière, un Peau-de- Lièvre des steppes qui se trouvait au fort Norman, ce même printemps, et qui m'accompagna au camp des Indiens, me dit que l’invocation à la musaraigne lunaire varie de tribu à tribu. Ses parents, gens du Grand Lacdes Oursdépendants du fortGood-Hope,chantaient, dit-il:
— « Éda-tsolé, Musaraigne, nnè kla t'èh, à travers la terre, nas’éttinhé! tu m'as retiré! Ttsou-chiw,Montagne boisée, yenghé,arrive nina=tichiré-dinség ! arrache-nous fortement de la terre avec un crochet! » Ceci fait allusion au castor, quelechasseur attire hors de son terrier
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à l’aide d’un crochet de bois appelé sa- kozèg.
Mais les Nné-la-Gottiné ou gens du Bout du monde, des sources du fleuve Anderson, criaient, m’a-t'on dit:
— « Nédatsolé, musaraigne, nné-kla t'èh, à travers le fond de la terre, hëllé gounli, il y a une chaussée, un passage, yanhé! lanla! Ouhséyé! Je vais passer! T'sou-chi, Montagne boisée, yenghé, arrive, la-ttchiré-dinsèh! Arrache-nous d’en haut avec un crochet! »
Plus tard, étant revenu à Good-Hope et me trouvant à la pêche avec notre vieux serviteur Jacques Tatékoyé (en 1870), je lui fis part de cette curieuse cérémonie. Il m'en confirma tous les détails, quoique avec une crainte superstitieuse,etm’appritquesescompatriotes, les Peaux-de-Lièvre du Mackenzie, chantaient en cette circonstance ce qui suit :
— « Oufsédha ! Passe ! Kl6-da-tsolé, Musaraigne, él'ékkè-t'eh, par-dessus eten croix, nondal'ale, saute ou franchis vitement la terre! T'isouche! Montagne boisée, yéen! arrive! »
Mais il ajouta que d’autres Dènè variaient
cette invocation ainsi qu'il suit : — « K{6-da-tsolé, Musaraigne, eht'èk, pardessus, »nni-na-dint l’a! franchisla terre! (saute par-dessus terre); khou sé-ya! encore un peu de temps! ou bien : Or sus, petit faon ! ou bien : Je vais passer ! » car ces trois derniers mots peuvent revêtir ce triple sens.
Deux ans après, j’appris des Dindjié ou Loucheux du bas-Mackenzie et de l’Anderson,
qu’ils célébraient la mème fête au renouvellement de la lune, au printemps, et qu'ils y chantaient l’apostrophe suivante en l'honneur du Petit homme lunaire :
— « Klag-da-tha, Musaraigne, nan kkæl'aw, par-dessus la terre, Ailé-anashæwk'ay! passe promptement en sautant en croix! Aé‘ouhu:
Alleluia! »
J'ai beaucoup interrogé les Peas: de-Lièvre et les Esclaves pour qu lils m'apprissent l'origine et le sens de cette bizarre cérémonie. Ils l'ignoraient autant que moi, autant que le bas peuple français ou italien ignore l’origine du mardi gras et de la mi-carême. Tout ce qu'ils purent m'en dire fut qu’ils obéissaient en cela aux prescriptions antiques que leur donna jadis Ébæ-Ékon, le Ventre-Bouclier, habitant solitaire de la lune; et que cette cérémonie mystique et intrigante a pour but d'obtenir du dieu-lunaire la destruction de leurs ennemis et l'abondance des rennes dans leur pays.
De longues recherches ne seraient pas inutiles pour découvrir la véritable origine de cette tête. Nos aimables lecteurs voudront bien me dispensér de les faire dans ces pages, qui ne comportent pas de telles digressions scientifiques; mais on sait que cette cérémonie se célèbre, du moins quant au vacarme nocturne, dans l'Orient, dans toute l'Asie, en Afrique, et chez plusieurspeuplesdel’Amérique. D'ailleurs elle était même connue et pratiquée par les Romains, témoins ces vers de Juvénal :
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«..: jam nemo lubas, nemo œra fatigel; « Una laboranti poteril succurrere Lund. »
dit le poète en parlant d’une femme babillarde (1).
Pendant tout le printemps de 186%, le renne surabonda à un tel point, au Grand Lac des Ours, que sans beaucoup de frais jeramassai assez de provisions de bouche pour tout l'été suivant, ainsi que pour ma résidence du fort Bonne-Espérance. Je comptai jusqu’à dix-huit rennes dans mon magasin à vivres, plus de 0 pains de graisse fondue et S0 langues fumées de cetanimal. C'était beaucoup pour un homme seul.
Chaquejour, sans sortirdemademeure, j'étais témoin des scènes les plus animées, les plus émouvantes qu'un disciple de Nimroud püt contempler gratuitement. Vingt fois par jour, la baie Keith ou le steppe Kha-tchd-éta, sur lequel j'avais construit la Mission, se couvrait de rennes qui défiaient les ballesdes serviteurs du fort. Norman et les crocs de leurs chiens de trait, Souvent ces gentils cervidés venaient prendre leurs ébats à côté de ma maisonnette, comme pour reprocher aux Blancs leur incroyable indifférence pour la domestication d’animaux si familiers, si amis de l’homme. Il n’y a pas de contrée, de localité qui seprètent mieux
1) Satire VI. 242. — Pour plus de détails voir mon ouvrage intitulé Accord des mythologies. Paris, 1890. Emile Bouillon, édit. 67,rue de Richelieu. Dieu lunaire.
que les steppes du lac des Ours à la capture et à ladomestication durenne, Lelichen y abonde, le bois n’y fait pas défaut. Il n’y aurait qu'à construire un de ces vastes parcs de chasse comme savert en faire les Dènè, et y pourchasser ces animaux; seulement, au lieu de disposer dans cette enceinte des collets en cordes de boyaux où les pauvres rennes viennent s’enchevètrer et s’étrangler, on les y laisserait vaguer et pacager en toute sécurité. Ensuite on yplaceraitdestentes, onenbanniraitles chiens. on habituerait les rennes à la présence de l’homme, et l’on parviendrait ainsi en rien de temps à les rendre aussi familiers que des moutons. En vérité, j'ai peine à concevoir comment la Compagnie de la Baie d'Hudson n'a Jamais rien tenté pour procurer cet avantage à ses clients peaux-rouges. Elle seule peut venir à bout de ce préjugé et mener cette entreprise à bonne fin. Je l’y engage fortement.
Parfois, la fréquence du renne autour de nos cabanes donnait lieu à des scènes grotesques. Un jour qu’il poudrait affreusement par un vent d’'Est très violent, j’aperçus de ma fepêtre un troupeau de rennes d’une vingtaine de têtes seulement, qui passait à vingt-cinq pas de ma demeure. Ils allaient à l’aventure, lentement, le nez au vent, à la queue-leu-leu, inconscients de tout danger. Aussitôt j'avertis Bêh-foulé, qui saisit sa canardière à silex et sa corne à poudre, et alla se poster derrière mon petit hangar, d’où quinze pas seulement
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le séparaient des nobles animaux. Il était impossible que mon homme manquàât son coup. Je le vis d’abord coucher en joue lechefde file, un gros renne Cornu et barbu; puis abaisser son arme l'instant d’après. De nouveau, il vise un autre renne; de nouveau il ramène son fusil.
Jusqu'à ce que le dernier animal eût passé, ce garçon se livra à ce manège d’automate.
— « Tirera-t-il, à la fin? » me disais-je, impatient de ses hésitations et regrettant de lui avoir laissé ce soin. Béh-fcrlé tira, effectivement, maisderrièrelaqueue iudernierrenne.
L'amorce seule s'enflamma et le coup ne partit pas. Mais, au bruit que fit le chien en tombant sur le bassinet, les rennes tournèrent la tête, aperçurent le maladroit chasseur, lui firent la nique et s’élancèrent dans les tourbillons de la poudrerie, quiles dérobèrent à mes yeux.
— « Tiri nénè-kkè ! Sur cette terre! » fit l’Indien désappointé et confus.
— « Comment se peut-il que tu aies manqué une si. belle occasion ? » lui dis-je avec dépit.
— «Eh bien, je choisissais le plus gras, dit-il d’un air quinaud. Pour avoir le meilleur je n’ai pas même pu tuer le pire. »
En 1868, les steppes du Grand Lac des Ours présentèrent les mêmes scènes que les années précédentes. Je parcourus sur une longueur de dix-sept lieues, vers le sud, le grand steppe Tl'a-ta-ttsoghé, et y vis les rennes pulluler comme les moineaux sous les quinconces du
Luxembourg et avec la même familiarité.
Aussi, je voulus me passer la fantrisie d'une véritable chasse, et je partis, le 26 mars, pour toute la journée, en compagnie de Hyacinthe Nzan-You, mon serviteur cette année-là.
Rien de si champètre et de si pastoral que le spectacle que nous offrit le steppe, au soleil levant. Les rennes y étaient couchés par centaines, isolés ou par groupes de dix à vingt. D’aucuns ruminaient le lichen qu'ils avaient pioché et brouté pendant la nuït. D’autres réchauffaient et dégelaient, en° se couchant dessus, celui qu'ils allaient manger bientôt; mais la plupart étaient encore endormis sur la neige miroitante ef durcie, en jouissant des chauds rayons d’un soleil radieux. Tous présentaient cet aspect calme et majestueux qu'ont les bêtes à cornes au repos et ruminant.
À notre approche, l'alarme se répardit en un clin d'œil et les rennes furent debout. Is nous fixèrent un instant, pour savoir à quelle espèce d’ennemis ils avaient affaire, et se débandèrent aussitôt, se dirigeant vers les quatre points cardinaux, nous laissant bien embarrassés dans le choix d’ine direction à prendre. On voyait qu'ils avaient été pourchassés, les jours précédents, et qu’ils étaient devenus circonspects et timides.
Hyacinthe me laissa l'honneur du premier coup de fusil. Je manquai ma bête, un renne entier. Dzan-You le reprit et l’atteignit en pleine poitrine. Ké/!fit la balle. — « Touché !»
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«s’écria le jeune homme, Quand la balle ne porte pas, elle fait zx ! » De détonation, pas ombre. On aurait dit que nous tirions dans le vide. Il y avait — 35° centigrades sous zéro, ee jour-là.
Le renne atteint par le jeune homme s'arrèta, 1l regard: son meurtrier, découvrit ses mâchoires en grinçant des dents, et tomba tout d’une piece, le nez dans la neige. Il avait été frappé au cœur.
— QI m'a maudit, dit Hyacinthe avec «tristesse. Douyé, éyi.C’est douloureux, cela. »
Sa réflexion superstitieuse ne l'empècha nullement de courir sus à la bête, et de ui trancher rapidement la gorge d’un coup de son couteau de chasse, de crainteque la panse du renne ne s'extravasät dans sa gueule, ce qui en rend la manducation dégoûtante, eu égard à l’impossibilité où l'on est, en hiver et à la chasse, de se procurer de l’eau pour laver cette tète, morceau consacré au chasseur.
D'ailleurs c’est la coutume danite. Tout quadrupède tiré, a la gorge tranchée. Tout :
oiseau est saigné. Ils ne mangent donc que.
des viandes #Æacher.
Je tirai alors successivement quatre autres coups sur les rennes. Un seul porta et cassa la cuisse gauche d'un gros bouc, Il n’en courut pas moins sur trois jambes, comme si ie diable l'eùt emporté, et s'embücha si promptement dans la forêt que ‘je ne pus l’atteindre et le perdis même tout à fait de vue. Quand je m'en
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revins tout en nage, rouge comme une pivoine et exhalant de la bouche et du nez des jets de vapeur blanche, aussi rapides et aussi sonores que ceux qui sortent d’une locomotive, tous les rennes avaient détalé et Dzan- You avec eux.
La buée qui montait de mon visage obscurcissait tellement mes lunettes que je ne pus repartir. Je laissai donc mon compagnon, doué de meilleurs yeux et de plus solides poumons que moi poursuivre les rennes à loisir, et, prenant bravement mon parti de la déroute de ces derniers, je rejoignis le premier renne tué, et me mis en devoir de préparer le bivouac du diner à ses côtés.
Faisant donc jaillir l’étincelle des veines d’un silex, à l'exemple un peu ancien du fidèle Achates, je la recueillis sur de l’amadou de bouleau, réunis autour d'elle une poignée de brindilles sèches, agitai le tout vivement, et aussitôt la flamme pétilla. Je la déposai dans l’empreinte faite par un renne pendant son repos nocturne, j'y Superposai de petits sapins rabougris et.secs que le steppe me fournit et que j'arrachai en les ébranlant, et je fus possesseur d’un bon grand feu.
Alors Dzan-You reparut. Il avait tué trois autres rennes. Il trainait la chair du plus gros à l’aide de sa ceinture et dans la peau de l'animal elle-même, dont il avait su faire un véhicule commode. J’allai chercher le troisième renne de la même manière. Quantau quatrième, blessé mortellement au flanc, Hyacinthe me
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l’amena encore vivant, afin, disait-il, que j'eusse le plaisir de le tuer. Le pauvre animal pouvait à peine marcher, et l'Indien le conduisait par derrière, du bout de son fusil, comme il aurait fait d’un cheval fourbu, à yu / et à dja ! Dans ces conditions, la mort d’une pauvre bête n'était plus qu'un acte de barbarie. Faire l’of-fice de bourreau ne me souriant pas, je priai mon serviteur d'achever aussitôt l'animal sans le faire souffrir, ce qui fut fait. Puis il le dépeca ainsi que le premier renne tué. Leur peau tut retirée aussi facilement que l’eût fait un habile boucher. Avec une dextérité étonnante et une connaissance de l’anatomie du renne qui fait la gloire des Dènè, le couteau de Dzan- You, aussi intelligent que le scalpel d’un praicien habile, se jouait des articulations et désossait les membres fumants, sans déchirer les entrailles, sans souiller la viande nilataillader.
Les ustensiles nous manquant pour préparer un ragoût à l’européenne, nous nous conten— ‘âmes des rustiques apprèts de la cuisine indienne, bien qu’elle n’aiguise guère mon appétit. Dzan-You vida la panse d’un renne, la remplit de-neige et la suspendit comme un sac au-dessus de la flamme. En peu d'instants, elle se trouva pleine d’eau buvable qui n’était ni bridée ni enfumée; tandis que l’un des flancs de l'animal, embroché tout entier dans des bavuettes de saule sec, se convertit devant le feu en un rôti succulent et primitif. Puis, assissur la ramée, les jambes en ciseaux, nous nous
livrâmes à la joie peu raffinée de notre sauvage festin, toujours comme au temps d’Énée.
Ceite partie de chasse n'ayant pas satisfait ma vaine gloire, mon amour-propre exigea une revanche, et je retournai dans le steppe avec mon fidèle suivant. Cette fois, au moins, j'abaitis deux rennes et en blessai plusieurs, que je ne pus cependant rattraper ensuite.
Au printemps, ce cervidé a le dos couvert de grosses larves blanches, qui se tiennent sous la peau entre cuir et chair. Pour la grosseur, la forme et l’aspect, elles ressemblent assez au ver du hanneton que nos paysans du nord appellent des mubots. Ces vers, qui vivent aux dépens de la graisse dorsale ou dépouille durenne, et qui doivent lui causer d’intenses démangeaisons, affriandent les Dènè, dignes émules, sur ce point, des Malgaches et des Chinois. Ils les sucent avec une délectation écœurante, au fur et à mesure qu'ils dépouillent un renne. Rien de si dégoûtant que de leur voir mettre sous la dent ces larves gonflées de graisse et toutes grouillantes. Cependant, c’est pour eux un véritable régal.
A la fin du printemps, la chaleur solaire aidant, ces larves perforent la peau de l’animal, pour quitter leur asile cutané et s'envoler, insectes parfaits, sous forme de grosses mouches grises voraces, qui s’acharnent aussi bien sur les hommes que sur les ruminants. Leur bec est armé non d’une trompe, d’un suçoir ou d’un stylet perforé, mais de deux pinces, véritables
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tenailles qui font une morsure cuisante et qui va jusqu'au sang.
J'ai nommé l’œstre du renne(æs/rus larandi), que les Dènè nomment Æ/izé et nadéti, et les Anglais, bull-dogs. Les trous que les larves de l’œstre font dans la peau du dos du renne, pour en sortir, portent le même nom que ces larves elles-mêmes. lIlss'appellent ékou, énékou, c'està-dire le ver par excellence, le ver comestible. Les autres vers se nomment tout simplement jou, celui qui se tord; et ceux qui sont dus à la putréfaction, les asticots, 2nay, la vie.
Ce que le ver du renne m'offrit de plus étrange, c’est qu'il vit également en parasite autour de la langue de l'animal, ainsi que dans les feuillets de ses naseaux. Ne serait-ce pas de ces vers dont il est question dans le dicton populaire: « Tirer les vers du nez? » |
Les Danites possèdent un grand nombre de termes pour désigner le renne, en déterminer les variétés, les sexes ou l’état. Naturellement, ces mots changent d’une tribu à l’autre, et ils sont d'autant plus nombreux dans une peuplade qu’elle dépend davantage du renne pour sa subsistance. Voicila nomenclature des variétés de rennes que j'ai trouvée en honneur chez les Kha-tchô-Gottiné du Grand Lac des Ours :
Tchin-t'a-étié, renne des bois. C’est le cari- * bou ou grand renne solitaire, qui passe sa vie dans les forèts ou sur les montagnes.
Bédzi-tchô, grand Jlumineux. Par allusion
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aux étincelles électriques que leur fourrure émet par le frollement.
Étié, la pâture, la nourriture, sous-entendu de l’homme.
Natlé, le coureur, le véloce (1).
Nontéli, les émigrants, les vagabonds, lex nomades.
Yarikay, petit blanc. Petit renne à pelage blanchätre.
Bédzi (2), le lumineux. Renne femelle.
Déts6, le vergé. Renne mâle.
Tté-tsèghé, entier gras. Renne mâle gras.
Tsié, braïllard. Faon de renne.
Tsié-défiové, braillard jaune. Faon qui n’a pas encore de longs poils et que l’on compare à un petit canard sortant de l’œuf.
Ranakfwi, et Rayanakfiwi, qui fait sa tête.
tenne femelle sans ramure.
Bédzi-lchô-hallèli, grand lumineux qui court. Renne mâle dont le bois repousse.
Tadéya, petits boutons. Femelle dont la ramure repousse.
Edéyan, qui fait son petit. Femelle qui porte.
1) Comparez avec nalli, renne,en dindjié; natlag, renne, en yokoultat; éankli, renne, en tchippewayan.
(2) Comparez avec médzi et mézi, renne, en esclave: minzi e& wodzi, renne, en sécanais: mrindzek et mindzik. renne, en ingalik; wédz;, renne, en flanc-de-chien: mazat, cerf, en nahuatlaque; #7azall, cerf, en azteque. Ces mots ont la méme racine que celui de la lune, qui signifie aussi le lumineux: eldzi, adzié et adzé en dene:; neztli, en mexicain; muédzi, en africain du Haut-Nil. N'oublions pas que c'est à la Lune que les Denè demandent l'abondance du renne.
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Tchon-kota, enceinte. Femelle pleine et grasse.
Tchon-tsét'é, enceinte. Femelle pleine mais maigre.
Étin-na'ay, qui marche sans. Femelle sans petit.
Béya-réttié, qui a son petit. Femelle accompagnée d'un faon.
Kko‘la-ettsié, pèlerine rapée. Femelle dont le cou est pelé par le rut du mâle.
Le vocabulaire des chasseurs danites n’est pas moins riche en termes de vénerie que celui des veneurs attitrés de l’Europe. Jene puis le transcrire ici. Je relève seulement cette particularité qu’il est compris de tout le monde, voire même des petits enfants ; tandis que tout ce qui est technique, chez nous, sort du domaine public et n’est plus compris que par les écrivains, les gens du métier et les savants.
Au mois de mai de la même année, je ne me contentai plus de battre l’estrade dans le steppe riverain de la baie Keith. Je partis en expédition pour le Dernier-Steppe, Elkhé-ttsoghé, le plus éloigné dans le sud et qui s’étend jusqu'à 64° 30” de latitude N. Je traversai obliquement T'a-ta-ttsoghé du nord-est au sud-ouest, franchis une longue colline jadis boisée, mais qui, ayant été dévastée par un incendie, avait été convertie en une forêt de bois mort et blanchi par la main du temps, ‘l'arikké, et découvris un beau lac de cinq lieues de long sur une de large, dont la direction est du N.-0. au S.-E.
PTE Ten ES CR IES Dre gas RARE ME a La Er ce PE 2 A Nr
Les Flancs-de-Chien lui donnent le nom de lac des Gelinottes, K/kapa-tsèlé-l'ié. Il déverse ses eaux limpides dans la rivière Fa-inlin, qui se dirige du nord au sud en sens inverse du Mackenzie, auquel ele est cependant parallèle. Ni ce cours d’eau nile lac susdit n'étant portés sur la carte de Franklin, j'en conclus que, dans son voyage de retour, en février 1827, par la voie de l’intérieur, le célèbre explorateur arctique passa à l'Est de cette contrée.
Au sud du lac des Gelinottes, entre ce bassin et celui des Eaux-Noires, l''ou-kkèzé-t'ié, s'étend le Dernier-Steppe, dont l'extrémité méridionale est à 24 lieues de ma mission. Dans ce trajet, je traversai un autre lac qui mesure quatre lieues de long sur unedelarge, le Békkéinlin. Il jette également ses eaux dans la rivière Ya-inlin, laquelle traverse le lac des Eaux-Noires sur lestrois quarts de sa longueur, qui n’est pas moindre de 68 kilomètres; puis elle en sort en formant un angle droit avec son cours et avec le lac lui-même, et, se dirigeant dès lors de l'Est à l'Ouest, elle se jette dans leMackenzieaucoude remarquableappelé la seconde équerre du fleuve. Les Esclaves l’appellent Kokkaë-dié, ou rivière des Étourneaux ; les Anglais, Black-water River.
Mon itinéraire ne me fit pas passer sur le beau et grand lac des Eaux-Noires. J’en traversai la rivière au lieu où elle entre dans le lac, et en longeai le rivage occidental qui est occupé par un steppe coupé de petits bois brülés
de] du
des Ko] Ma ou .
etc mo] Ma ne \ E COTE r'AV:
le 1:
cett ond mor per régi renl gle, cett cert one!
des et qn ces a les $ leur la vi quar la di
ac depuis très longtemps. La chaine dextrière se du Mackenzie, — les monts Enna-tchô-kfwé ou jui des Grands Ennemis, — remonte le long de la du Kokkaë-dié et se prolonge au-delà vers le sud. le. Mais un petit chainon, nommé Kodlen-chiw [és ou la Montagne brûlée, se montre à l’Est du lac ns et court de l'Ouest à l'Estjusqu'à la chaine des la montagnes Ætoi, qui borde, au sud, la baie "4 rC- Mac-Vicar. Je l’1 traversée en 1871; mais je if ne veux pas anticiper sur ce voyage. 18
sin En 1868, je m'’arrêtai à Fwa-Kwèé, un long | ji 'é- coteau sablonneux peuplé de pins, la plupart 1h ri- ravagés par le feu, et qui borde la Yaïnlin et {. ce le lac des Eaux-Noires, à l’ouest. Du haut de ire cette ligne de faite, bien peu élevée cependant, fcé- on domine toute la région qui s'étend jusqu'aux
la montagnes, tant à l’ouest qu’au midi, ce qui les permet aux Indiens Esclaves, qui hantent cette ur, région, de surveiller de loin les mouvements du us renne et d’épier sa présence. Leur regard d’ai-
ec gle, en sondant les horizons les plus reculés de
ri- cette morne campagne, y découvre à des indices
tte certains la présence de ces ruminants. Ces si-
elé ones sont: une buée légère qui plane au-dessus
es Les lieux où le renne passe ou a passé Ia nuit,
1'- et qui est formée par l’haleine et la chaleur de
cesanimaux ; les croassements des corbeaux qui
le les suivent sars cesse et aiment à percher sur
a- leur dos, sans doute pour les débarrasser de
le la vermine; lies hurlements joyeux des loups
est quand ils sont en chasse ou qu'ils font la curée;
lés la direction du vent, etc.