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CHAPITRE V

Voyage à la baie Mac-Vicar et à la montagne des Maringouins.

bépart pour la baie Mac-Vicar, — Naînkon. — Pointe à la Grenaille. — Grotte Wéyié-zal la et le Gros ver qui nage, — Montagne des Ours et baie Mac-Vicar. = Un divorce de loups. — Rencontre de deux loges flancde-chien., — Montagne des Maringouins, — Horde des “ens du Poil. — Grand ours noir. — Beaucoup de bruit pour rien. — Horde en marche. — Je suis elu chef, — Le tabou des raquettes, -— Diffe ultes pour obtenir mon retour. — Je repars seul. Docilite de Nninkon.— Souffrances du voyageur, au printemps. — Rochers de glace. — Beaux phénomènes lumineux.

Avant de parlir de chez eux, les Indiens que j'étais allé visiter au Coteau de Sable m’avaient avertique, vers le printemps, ils sedirigeraient du côté de l’Est, c’est-à-dire vers la baie Mac- Vicar, que je ne connaissais pas encore; et ils m’'avaient prié d'aller les voir dans ces parages; ce que je leur avait promis.

Ayant congédié Æ/élè jusqu'à à l'été, J'avais pris à mon service, au mois d'avril, un Esclave de dix-neuf ans nommé Nninhon, la Mousse sèche, qui avait posé comme condition à son engagement que je le suivrais chez ses parents, qui chassaient alors autour de la baie Mac=Vicar, et que J'y demeurerais avec lui jusqu'au dégel, pour lui laisser la facilité de

chasser le castor et l’ours noir, c'est-à-dire de faire du pelu. (1)

Ce désir avait trop bien servi mes projets évangéliques ainsi que ma curiosité d’explorateur de pays inconnus, pour que je n'en eusse pas profité aussitôt en le réalisant.

Nous partimes de ma résidence de Ste Thérèse le 5 avril 1868, après minuit, par un temps calme, une lune rutilante et un froid très modéré de — 25° sous zéro. Peu de jours auparavant, une grosse bande d’Indiens, qui chassait sur la montagne-presqu'ile des Grands Ours, s'était rendue au fort Norman avec une file nombreuse de traineaux chargés, et nousavait de la sorte préparé un sentier magnifique, cüù nous pûmes courir à notre aise sans raquettes et sans avoir à guider nos chiens de trait. Une fois mis sur cette piste ils la suivirent avec ardeur, et nous n’eûmes plus, Nninkon et moi, qu'à suivre le traineau à la course, en y montant à tour de rôle pour nous reposer. Je n’avais de provisions que pour quatre jours.

De la pointe des Gros-Lièvres, sur laquelle étaient construits ma maison et le fort Norman, la montagne des Grands Ours aussi bien que celle des Maringouins sont tout à fait sous l'horizon visuel, bien que ces éminences aient

(1) Faire du pelu est une expression canadienne du Nord-Ouest, qui signifie aussi bien travailler à se procurer des pelleteries, que faire ou gagner de l'argent; le pelu où peau de castor adulte étant pris pour l’etalonmonnaie du pays.

une altitude de 800 à 1000 pieds anglais audessus du lac. Le mirage seul les y rend visibles quelquefois et en dessine sommairement la forme. D'ailleurs le nom de montagnes, qu’on leur donne dans le pays. est tout à fait impropre. Ce sont des térres élevées, de vastes plateaux couverts de forêts et de lacs, et qui présentent du côté du lac des Ours une section précipiteuse formant falaise, mais qui seraient parfaitement cultivables sous d’autres latitudes et sous un ciel plus clément.

Au début du printemps, la neige est si durcie par les dégels diurnes et les regels nocturnes, qu'on peut y cheminer comme sur une de nos routes départementales. Le pied y laisse à peine une trace. Mon traineau glissant rapidement sur cette neige croûtifiée et miroitante comme de la glace, j'atteignis promptementle large, où je rencontrai une glace vive c’est-àdire dépourvue de toute trace de neige. A neuf heures du matin, nous prenions terre sur le rivage méridional de la baie Keith, au lieu appelé À fwè-waé-éhta ou Pointe à la Grenaille, à cause de la grande quantité de petit plomb qu'il s’y dépense, chaque printemps, sur le gibier aquatique, le dégel s’y faisant sentir bien plus promptement qu'ailleurs autour du grand lac. Je déjeunai sur cette pointe. En hiver j'y aurais bivaqué, neuf heures de course constituant, en cette saison, une bonne journée de voyage.

Auprintemps, cen’étaitqu'unedemi-journée;

et nous repartimes de pius belle, nous dirigeant vers la pointe orientale de la montagne des Maringouins.

Peu de temps après que nous eûmes repris le lac, il se forma une longue crevasse sur notre passage. Elle débuta par le rivage et se dirigea vers le large en serpentant. Nous la franchimes-alors sans difficulté; mais il ne devait pas en être de même au retour.J”y mesurai la glace de la baie. Elle avait neut pieds d’épaisseur, et Nninkon m'assura que, par les très grands froids, elle atteint douze pieds. Il est de fait que les eaux du Grand Lac des Ours sont si froides, qu'il est impossible de s’y baigner, en été, sauf dans certaines petites criques sablonneuses, peu profondes et exposées au soleil toute la journée.

A 4 heures du soir, c’est-à-dire après quinze heures de course au pas gymnastique, ce qui fait bien vingt lieues, j'arrivai à l’extrémité de la montagne des Maringouins ou Xkwi-tchi.

La carte de Franklin ne place ce point qu’à 45 milles ou 65 kilomètres du fort Norman; ce qui fait seulement 16 lieues francaises; et j'ai conservé cette distance officielle. Mais il est impossible que nous n’ayions pas fait plus d’une lieue à l'heure au pas de course, malgré notre déviation vers X/wé-wae-éhta (À).

(1) Éhta, promontoire, cap, pointe de terre, se dit esta en vieux tchippewayan, et sla en sanscrit, de la racine sla qui marque la station. De là le latin stare et ses derives. En dene, également, éhta, cap, est racine pour le

tait, lant le f

verb Hasta tagn [ASS] tash,

La montagne des Maringouins, à en juger par la falaise qu’elle présente au lac, sur ces rivages occidentaux, a une base calcaire formée de grandes et épaisses assises stratifiées, sur lesquelles repose une couche de terre végétale. Elle se termine à cent mètres du lac par un promontoire dans lequel s'ouvre une grotte peu profonde, mais dont la vaste entrée, encombrée de blocs détachés de la voûte et qui forment maintenant un labyrinthe mystérieux, a un aspect imposant. Cette excavation n’a que cinquante pieds de profondeur. Elle pourrait être très facilement tranformée en demeure habitable. Au bas et au-dessus du rocher, de verts sapins donnent un aspect rustique et plein de charmes à ce recoin sauvage.

A l'entrée de cette anfractuosité de rocher, je vis quantité d'objets étranges qui y étaient placés ou suspendus à titre d'offrandes votives au génie ou manito du licu. La superstition des Indiens y avait déposé du tabac, des chiffons, de vieux rubans, des pipes cassées, des émikwanes ébréchées, des flèches hors de service. Si ce sentiment était inspiré par la peur, il n’était, du moins, guère généreux, et touten voulant rendre la divinité favorable, il entendait le faire à bon marché. Nninkon m'assura ce-

verbe s'asseoir, demeurer; present es/a, passe shita, futur wasta, Comparez éhta, Cap, avec la, terre elevee, montagne, en tupis: kata, en qquichoa: fag, en accadien (Assvrie : tas, en koïbale (Sibérie); {aas, en yakoute ; tash, en turc: lais, en korassien,

pendant que les l'ènè sontconvaincus que celui d’entre eux qui passerait devant cette grotte sans y déposer son offrande, serait sûr de mourir dans l’année. Cependant je ne lui vis faire aucun don au génie de ces lieux.

Ne pourrait-on pas expliquer par une pratique semblable les trouvailles analogues qui ont été faites, en Europe, dans certaines cavernes que l’on a supposé avoir servi d'habitations ou de sépultures, dans les temps préhistoriques ?

Est-on bien sur que ces objets prouvent d’une manière indubitable que les peuples auxquels ils appartinrent furent des troglodytes ?

Ne peuvent-ils pas avoir eu le même caracière votif et superstitieux ?

Le sol de la grotte du mont Kkwi-tchi, ainsi que la plage qui y descend en pente douce vers le lac, sont formés d’un saule quartzeux si fin et si pur que l’on peut en conclure que cet antre fut lavé par les eaux du lac, à une époque peut-être peu reculée.

Bien que le soleil fût encore haut dans le ciel, je résolus de profiter de la beauté de ce site pour y camper. Je montai dans la grotte et annonçai à mon guide mon intention d'y établir mon bivouac pour la nuit. L’Indien ne voulut pas y consentir, m'assurant qu'aucun de ses compatriotes n'avait jamais été assez courageux ou plutôt assez téméraire pour braver le manito qui hante cette caverne, en y passant la nuit; et que, pour lui, certainement il n'y dormirait pas, parce qu'il tenait encore à la vie.

Poi

au m prom.

fairer seul c pagni assuré de pa doutal dont :

glorifi Eh même tractée Compa n'aura mides hostile Nuink frande verne liervel at enl Etc’ le Conf la su pé 142) —. (( grotte :

Il se rocher tées de

Pour ne pas le contrister, J'allai bivouaquer au milieu des sapins qui entourent le pied du promontoire. Nninkon ne manqua pas de me laireremarquerquel’onn'y voyait pastrace d'un seul campement indien, et que, sans ma compagnie dont l'influence sacrée le préserverait assurément de tout méchef, il se garderait bien de passer la nuit dans un voisinage aussi redoutable. Camper en ce lieu était une prouesse dont 11 ne manquerait pas, ajouta-t-il, de se glorifier chez ses parents.

Eh bien, le pauvre garçon devait mourir cette même année d’une phtysie galopante, contractée au pénible service des barques de la Compagnie de la Baie d'Hudson ; et ce trépas n'aura servi qu'à confirmer davantage les timides Dènè du lac des Ours dans la puissance hostile et nocive de la grotte Wéyié-satla.

Nninkon y avait passé sans y déposer son offrande; Nninkon avait bravé le génie de la caverne en dormant dans son domaine; quoi de merveilleux que cet esprit se soit vengé, et lui ait enlevé la vie?

Et c’est ainsi que le hasard des circonstances ne confirme que trop souvent les sophismes de li superstition.

Veyié-satlasignilie : son intérieur est parti.

— « Et qu'est devenu ce qui est sorti de la grotte? » demandai-je à Nninkon.

Il se tourna vers le lac et, me montrant un rocher calcaire qui en émergeait, à deux portées de fusil de l’antre, il me dit:

— « Voilà! C'est le gros ver qui nage, (outrhô-taembé. » Je remarquai alors que cet iloi a la forme d'une limace qui cheminerait, ses antennes dehors. La nature n'a pu mieux « jouer de la crédulité des Indiens.

Le 6, à minuit, nous rejoignimes notre sentier au large, avant le déjeuner. Alors laissant à notre droite le port Qui s’allonge entre les montagnes, K/wé-t'on-dintti,ainsi que la pointe des Collets à renne, Effwen-mi-éhta, nous nous dirigeàmes vers la montagne des Ours.

Sa-tchô-jyoué, d'où un portage très court devait, me dit mon guide, me conduire à l’extrimité de la baie Mac-Vicar.

A dix heures du matin, c’est-à-dire après dix heures de marche, j’arrivai au bord de lidite baie, après avoir franchi l’isthme qui là sépare du grand lac entre les pointes de là Mousse jaune, Nni-réhfwô, et de la Viande d'ours, Sa-tchô-kfiwen. Aussitôt nous mimes à terre pour déjeuner. Notre estomac en avait le plus grand besoin.

Calcaire comme les autres éminences des baies Keith et Smith, la montagne des Grands Ours se compose d'une succession d’étages superposés, qui recèlent quantité de petits lacs peuplés de castors. Elle est bien boisée et forme une grande presqu'ile de 31 lieues kilométriques de long sur dix delarge maxima, qui, pour la forme, ressemble assez à la Corse. Cette presqu'ile divise la baie Keith d'avec la baie Mac- Vicar, mais de manière à si bien fermer ct

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