‹ Exploration de la région du Grand lac des Ours [microforme]Chapitre 21 sur 54 · AUX · texte numérisé non relu

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enclore cette dernière baie qu'elle ne se joint au grand lac que par un. simple détroit, Aussi les Indiens considèrent-ils la baie Mac-Vicar comme un lac différent du Grand Lac des Ours, et qu'ils appellent T'ou-ttsen-néha-l'oué, le Lac qui se dirige vers le lac. Mais c’est bien l1 mème eau cependant.

La montagne des Grands Ouis donne naissance à trois petites rivières, dont deux sont tributaires de la baie Keith, et une, de celle de Mac-Vicar. En traversant l’isthme, j'obtins

un beau point de vue sur les deux baies ; :

mis tandis que la première, semblable à la mer, déroulait d'immenses horizons que l'œil ne pouvait sonder, la seconde ne m'offrit qu'une largeur de trois à cinq lieues, qui éprouvait un retranglement parsemé d’ilots à l'endroit même où le portage descend sur le lac.

Lorsque Franklin hiverna au Grand Lac des Ours, il établit une pêcherie dans la baie Mac-Vicar, sur la côte méridionale, à côté du potit lac des Poissons-Bleus, Tséftiné loué, la petite morue de Back. Nous nous rendimes

Jusqu'à ce lac avant la nuit, sans apercevoir de

tices de camp ni même du passage récent des Indiens. Mais le dégel, très hâtif dans ces para- £es abrités par les montagnes, avait pu effacer leur sentier, et ce fut ce que nousapprimes par là suite, Nous revinmes alors sur nos pas jusquau portage de l’isthme, où j'établis mon second campement, afin d’être prêt à repartir

de bonne heure, letroisième jour, pour réparer le temps perdu.

La baie Mac-Vicar recoit trois affluents su:

sa rive méridionale : 1° La Z'oué-tchilé-dié, à son extrémité orientale. Elle sort du lac de mème nom, qui est situé au-delà de la montagne Ewi, et se trouve portée sur la carte de Richardson (1): 2° la Wédzi-mani ou rivière des Rennes, vers son extrémité occidentale; et 3° enfin la Z'oué-niliné ou rivière des Lacs, tout à fait au bout de la baie, à l’ouest. C’est de ce cours G'eau que Franklin fait mention sur sa carte de 1825, dressée par M. Kendall, bien qu'ii ne l'y ait pas portée, en y ajoutant la note suivante : « On raconte qu'une petite rivière « qui tombe dans la baie Mac-Vicar en ce lieu « la fait communiquer, par un enchainement « de petits lacs, avec le lac la Martre et le « Grand Lac des Esclaves (2). »

Il en est de ce cours d’eau paradoxal comme de la rivière des Peaux-de-Lièvre, de Richarison, à la double déverse; et je reconnais bien là les idées du savant docteur; car il n'y eut que lui qui fût allé à la baie Mac-Vicar et qui. partant, ait pu en rapporter ces renseigncments excentriques.

Eh bien, Richardson n'avait pas compris les Indiens, Ils lui avaient dit sans doute que, par la

) Arctic Searching Erpedition. — Iondon, 1859 2) Narrative of «a second Erpedition to the Polar ve London. 1828.

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l'oué-niliné ou rivière des Lacs, on peut gagner le lac la Martre et le Grand Lac des Esclaves : ce qui est vrai. Mais qu'elle fit communiquer ces trois lacs entr'eux, c'est ce qui est archifaux.

Le fait est que la T'oué-niliné est très courte et sort du grand lac Kofcha-t'oué dont je parlerai plus loin. Elle traverse ce lac, qui reçoit les eaux d'un lac encore plus lon, nommé Nounkfié-djighé-t'oué ou des Lottes, et auquel j'ai donué le nom de M. le baron de Mackau.

C’est donc ce dernier lac qui en est la source, et il est séparé des eaux qui sont tributaires du lac la Martre ou plutôt du lac Excrémenuel, Tsan-t'ié, par la chaîne des monts ou collines Chio-/olla,

Il n'y a pas la moindre communication entre ces eaux, lesquelles coulent en sens inverse, les unes se dirigeant vers le lac des Ours, et les autres vers celui des Esclaves en passant par le lac la Martre. Mais je répète que ces deux artères sont néanmoins une excellente voie de communication pour les voyageurs, entre ces deux grands lacs, et qu’elles ne sont pas portées sur les cartes antérieures à mes voyages. On les y a ajoutées depuis.

Quant à la Z'oué-trhilé-dié, seul cours d’eau méridional que portent les anciennes certes de ces contrées. Richardson est le seul g'éoeraphe qui l’ait placée à sa véritable position. Mais il est dans l'erreur lorsqu'il met le lac la Martre sous le même méridien que ce cours

d’eau. Ce lac est situé beaucoup plus à l’ouest ot transversalement, c'est-à-dire de l’ouest à l’est.

Notre géographe Brué a copié Richardson:

mais Arrowsmith est fautif en plaçant cet affluent de la baie Mac-Vicar à la pècherie d« Richardson mème.

Ce point géographique élucidé, je retourne :

ma narration de voyage.

Le 7 avril, je revins sur la baie Keith où j'eus le plaisir de contempler le grandiose:

spectacle que m'offrit le soleil levant, à l’horizon de ce lac immense. Quand son disque de feu se montra sur la nappe glacée de cette Méditerranée d’eau douce, on aurait dit uue roue d’or poli roulant sur une immense voie dallée en marbre de Paros. À ma droite s’allongeaient le cap du Gros-Chien et la pointe Éhta-raley, tandis que les féeries du mirage rapprochaient de nous les lointains rivages de la baie Mac-Tavish placés sous les feux du soleil levant.

Nninkon nous fit pénétrer dans le port Kfwè-l'on-dintii, qui a la forme d’un arc tendu. Il y régnait une chaleur extrème causée par la réverbération des rochers falaises de X/vr;tchi. Ces bords boisés, cette anse sablonneuse et ensoleillée, me firent l'effet de la côte de Menton sous les hauts rochers du Simplon, quant à la température; toute comparaison écartée, d’ailleurs, entre les sauvages côtes du lac des Ours et les rivages riants et fleuris de Ja Méditerranée,

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Afin de bien faire ressortir ce disparate, les premiers objets que nous vimes, en entrant dans ce port naturel, furent deux gros loups blancs qui jouaient un vaudeville sur notre sentier. Le loup est couard de sa nature; mais il n’est pas sans danger lorsqu'il est affamé ou en rut. Or, je n'avais pas pris mon fusil, et celui de Nninkon était resté chez ses parents, au Camp que nous cherchions. Nous continuimes cependant à avancer sans timidité, espérant que notre seule vue forcerait les monstres à s'enfuir; ce qui arrive presque toujours. Il n’y a pas de bête féroce qui attaque l’homme la première, en plein jour, à moins qu’elle ne soit à jeun ou enragée.

Pendantune centaine de pas, les loups cheminèrent côte à côte sans se hâter. Puis, comme nous les talonnions d’un peu trop près, le mâle quitta le sentier et s’écarta vers la droite, hurlant après sa compagne pour la convier à le suivre.

— « Ah! voilà un mauvais signe, me dit Nninkon. Quand le loup hurle, c’est qu’il a faim et qu'il se dispose à attaquer.

— « Ou bien c'est parce qu'il invite sa femelle à l'accompagner, lui répondis-je. Et je crois que tel est ici le cas. »

De fait, la louve avait obliqué à gauche, versle portage delamontagne des Ours, ets’obstinait dans la voie de la séparation, alors que Messer Leu poussait des accents de détresse à iendre l’âme, en se dirigeant vers la montagne

des Maringouins. De temps à autre il s’arrêtait, s'asseyait, se retournait et appelait de nouveau l’infidèle qui s’enfuyait lestement, sans regret aucun pour les charmes et le désespoir de son amant.

Ce divorce de loups nous mit en bellehumeur, parce qu’il nous prouvait que notre interférence involontaire avait arrangé les affaires d'un ménage dont, évidemment, les partis n'étaient pas d'accord.

Jusqu'au soir de cette iroisième Journée.

nous cheminâmes à travers bois, en suivant un second sentier dont nous avions rencontri la bifurcation au bord du lac. À 7 heures, nous atteignimes le beau lac Kotcha-t'ouè ou de l’Abri, au bord duquel nous vimes deux loges solitaires et silencieuses comme le tombeau.

Un mince filet de fumée bleuâtre s’en échappait, indice de chaleur atmosphérique autant que de la présence de l’homme à l’intérieur.

Nous entrâmes. Il n’y avait que des femmes, qui nous reçurent avec hospitalité et bonne grâce, mais qui ne nous donnèrent rien à manser, parce qu'elles n'avaient rien elles-mêmes. leurs maris se trouvant à la chasse depuis la veille,

C'étaient deux Flancs-de-chiens #/sé-ottine : leur chef, Wetta, dit Jim Board, et Falk'ay (1 ou le Eœuf-Musqué, oncle de Kleélè,

(1) Comparez yaxk ray, bœutf-musqué, (littéralement le gras, de ékra, gras, lard) avec le finnois harkka, bœuf:

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Je passai la nuit sous la tente de ce dernier Indien, que j'avais baptisé l'année précédente avec toute sa famille,

Les deux chasseurs rentrérent très tard, harassés et les mains vides. Ils annoncérent qu'il n’y avait pas un seul animaï de venaison à plusieurs lieues à la ronde, et qu'ils allaient décamper au plus vite, le lendemain, pour aller chasser le castor sur la montagne des Ours.

Ils étaient à jeun depuis deux jours et se couchèrent sans souper.

Le sauvage ne veille et ne prend plaisir à la conversation que lorsqu'il peut charmer les loisirsdu foyeren jouant et en festinant. Comme nos hôtes n'avaient rien à nousoffrir ni à recevoir de nous, chacun s’empressa de faire sa prière et de s’enrouler dans sa couverture, les pieds au foyer, afin de tromper la faim par le sommeil.

Je donnai au beau lac Kotcha-l'oué le nom | de Ste Thérèse en l’honneur de ma bonne mère. L’entier système lacustre que traverse et dessert la petite rivière des Lacs n’a pas plus de 25 lieues françaises d'étendue, du sud au nord, à partir de l’extrémité méridionale du lac des Loches. Quant à la petite rivière Wedz-

le livonien erga, bœuf ; le finnois hérkkè, bœuf: le dane castor, akké, bison: le vôte, erkké, bœuf; le dindijie, akké, bœuf-musque; le doune des montagnes, yékhki, bœutf, bison, et entin le maggyar, okkor, bœuf,

J'emprunte plusieurs de ces motifs comparatifs au Bulletin de la Société l'hulologique, dont j'ai l'honneur de faire partie,

mers

mini (1), elle n’a que 25 kilomètres de cours. Le lac Ste Thérèse mesure dix lieues de long sur trois de large. Celui des Loches, un peu moins large, n’a pas moins de 15 à 16 lieues d’étendue. Je regrettai de n'avoir pu m'y transporter.

Nos deux sauvages ignoraient complètement où se trouvait la grande horde d’Indiens que je cherchais. Ils nièrent qu’ils fussent déjà venus dans ces parages, cethiver; mais ils nous dirent que, quelques jours auparavant, deux jeunes gens que j connaissais, Éhi-denyé et Nni-l'achié, étaient venusles voir, et qu’à cette époque ces gens-là étaient campés tout au sommet de Kkwi-!'Chi, ainsi qu’ils me l'avaient promis pendant l'hiver. Wétta ajouta qu'il craignait bien que, pendant que nous cherchions ces Indiens chez lui, à l'extrémité de la baie Mac- Vicar, 1ls ne se fussent rapprochés de ma mission, par suite du manque absolu de rennes, prêts, s’il le fallait, à aller chasser le castor sur

(1) ,Mmmi mmié, eau étendue, coulant lentement ou staenante. Ce monosyllabe, qui est flanc-de-chien et peau de-lievre, est tres fréquent dans d'autres idiomes., Comparez avec l’égyptien m1; le sioux m7; l’ingalik #-oukout; le koyoukon min-oukout; l'hébreux mm; le sioux encore miné; le japonais mir el mys; le tchoukatchis mik; le Kkenaïdze milni.

Avec les voyelles a, 6, o, ou, les correlatifs de cette racine dénèé sont encore plus nombreux. Je ne citerai que les suivants, qui ont tous la même signification: le maya ma; le latin mar, eau étendue; l’hébreu maim: l’esquimau mar, imer, imor; le güllique mer; le mava et le sibérien mé; l'égyptien mo; le bas bréton mor i l’oroche le syriaque et le tongouse mou; l’esquimau mou ; etc.

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la montagne des Petits-Poissons, c’est-à-dire sur la côte septentrionale de la baie Keith. En ce cas, notre voyage eût été tout à fait inutile, et nous nous exposions à revenir sur nos pas, le ventre à l’espagnole,

Considérant qu’il me restait encore des provisions pour une demi-journée de marche, je ne fis conduire par Yakk'ay sur le sentier des deux jeunes gens, après avoir pris congé de nos bons hôtes. Cette sente était tout à fait effacée par le dégel. Nous n’aurions pu la remarquer tout seuls; mais quand nous y eûmes placé nos chiens, ils re la perdirent plus. Nous courûmes toute la journée du 8 avril jusqu’à 4 heures de l'après-midi. Alors seulement nous atteignimes le sommet de la montagne-plateau des Maringouins, où nous primes notre frugal et maigre repas. Nous marchâmes ensuite, sans dormir, manger ni nous reposer, jusqu'à 2 heures du matin du 9, avant de trouver le sentier dur et battu, et des traces récentes du passage des Indiens que nous cherchions. J'étais exténué et mourant de faim; maisilne merestait plus rien que du thé. Que faire?

.a traversée de la montagne tout entière, à marche forcée, du sud au nord, nous demanda huit heures. Elle nedoit pas avoir moins de 11 à 12 lieues de large. Elle ressemble d’ailleurs à toutes les autres éminences qui bordentleGrand Lac des Ours et le Mackenzie, se composant de plusieurs terrasses naturelles, bien boisées de pins rouges et de mélèzes, avec quelque peu

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de sapins. Ces derniers arbres se rencontrent plus fréquemment dans les plaines, au pied de la montagne. Chacun de ces étages superposés contient une foule d’étangs et de marais où Nninkon me dit que le castor fourmillait.

Enfin, 5 heures du matin,ce mème jour, j'atteignis le camp de mes Dénè tant désirés et si ardemment recherchés. Il se trouvait précisément dans la plaine boisée qui est située au pied de la montagne, du côté du nord; de sorte que, depuis mon départ de la pointe à la Grenaille, le 5 au matin, j'avais décrit une ellipse parfaite pour y arriver; car ladite pointe n’était pas éloignée du camp, lequel, par conséquent, n’était plus qu'à9 cu 10 heures de marche de chez moi et du fort Norman.

Le récit invraisemblable de nos courses inutiles, de nos marches et contremarches, de notre anxiété et de nos longues recherches excita la pitié de ces bonnes gens, qui se récrièvent une fois de plus sur la profonde affection que je leur portais. Aussi s’empressèrent-ils de me servir ce qu’ils avaient de meilleur, ainsi qu'à mon sauvage; c’est-à-dire de la poussière de viande sèche pilée et des moelles

de renne crues mais fraiches. C'est réelle-.

ment un mets excellent, aussi savoureux que sain et appétissant; mais à une condition, c’est que l’on ait du thé pour l’arroser et en aider la déglutition, sans quoi, cette poussière toute seule fait tousser et vous étouffe,

Aussitôt après ce repas frugal, nous allimes

nous avions couru jour et nuit pendant vingtquatre heures bien comptées. J'avais pris mon logementchezlebeau-frèrede ce jeune homme, ltcha-bédéti, le Thaumaturge, petit-fils naturel du vieux patriarche Beaulieu, dont il portait le nom parmi les Blancs. C'était un

jeune homme de vingt-deux ans, au teint

bronzé et aux traits d'Hindou très beaux et fortement accusés, avec un grand nez busqué.

Au demeurant, c'était un chrétien assez indifférent, très infatué de sa beauté et de son origine métisse.

A mon réveil, le soir de ce même jour, 9avril,

j'ouvrisles exercices d’une petite mission que je continuai à donner à mes néophytes les jours

suivants, jusqu’à mon départ.

Je m'aperçus que l'on poussait encore, chez eux, Jusqu'à la barbarie la loi de la séquestration des femmes malades; car je vis, hors du camp, une cabane en branchages qui ne contenait pas moins de cinq de ces pauvres infirmes, auxquelles il était absolument défendu de franchir le seuil pour couper du bois, aller chercher de l’eau ou dela nourriture, decrainte qu'elles ne souillassent les chemins par leur contact, et ne procurasssent aux hommes des maladies et surtout la mort. Elles se montrèrent toutes honteuses de voir que je necraignais pas d'aller les visiter dans leur cahute, de leur donner la main et de converser avec elles, aussi peu craintif de leurs infirmités passagères que

nous coucher, mon engagé et moi, parce que

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dédaigneux des préjugés séculaires auxquels cédaient encore leurs époux et leurs enfants.

Il n’y avait dans ce camp que les Gens-du- Poil ou ÆAta-tchô-Gottinè. Les Esclaves et les Flancs-de-Chien étaient demeurés dans le Dernier-Steppe ou dans ses environs. On n’en avait plus entendu parler depuis plus d’un mois.

Le lendemain, 10, on débattit la question de la levée du camp. Le chef Sa-£"a-nél'a-l'a, le Pèredu Chercheurd'’ours, n'étant pas avecces Indiens, ceux-ci faisaient ce qu’ils voulaient. comme Israël au temps des Juges; ou plutot ils ne pouvaient se décider à rien faire. Les femmes, maîtresses du logis et gouvernantesnées du ménage, comme dans tous les pays du monde, se plaignaient qu’on avait déjà séjourné trop longtemps ès mêmes lieux; qu'il leurfallait aller trop loin pour chercher du bois mortet le transporter au camp sur leur dos; que la neige d’alentour était trop souillée d’ordures et de déchets de cuisine, pour fournir une eau convenable où pot-bouille; que le sapin des loges était grouillant de vermine, sans qu'on püt le nettoyer désormais; que leurs maris et leurs grands garçons flanaient et jouaient & La main toute la journée, au lieu de chasser et de travailler. Bref, ces dames, amoureuses de changement, ne voulaient plus rester en place, et prirent entre elles la résolution énergique de déménager avant qu'il fit trop chaud; car le dégel se faisait de plus en plus sentir dans

les bois. Elles ne demandèrent pas même l’assentiment de leurs époux, profitant de ma présence pour faire un peu les maîtresses.

Malheureusement, cette bonne résolution ne s'exécuta point. Le soir venu, 'trha-hédéti, mon hôte, rentra de la chasse avec un ours noir énorme, qu’il avait surpris endormi dans sa bauge et avait tué sans coup férir. La chair de l’animal nous fournit d'excellentes grillades. A titre d'hôte et de Père spirituel de la tribu, je recus gratuitement une grasse part de viande fraiche, ainsi que plusieurs kilogramnes de pémikan à la graisse d'ours.

Ces soins, les apprêts culinaires, les banquets qui s’en suivirent et les récits du chasseur nous retinrent encore au camp toute la journée du 11 et une partie de celle du 12, j'eus encore ma part des repas de mes hôtes, ces

jours-là, sans qu’on m'en demandàt le paie-

ment où qu’on voulût mème en entendre parler. Ce qu’on ne pouvait me donner gratuitement, c'était Ja peau de l'ours; parce que c'était du pelu, c'est-à-dire une fourr ure, une marchandise. Elle me faisait envie, pour en faire une couche, et je l’obtins aussitôt au prix ordinaire, qui est de quatre pelus ou de dix francs en marchandises d'Europe. Je la donnai à une bonne vieille pour qu’elle me la tannât, et je l’emportai plus tard chez moi. Elle ressemblait à du velours du plus beau noir, et ses dimensions étaient telles, bien que la tête de l'animal manquât, — ce que je regrettai .

beaucoup, — que je pouvais m'y étendre de tout mon long sans en atteindre les extrémités.

Y'est l’ours le plus grand que j'aie encore vu dans le Nord-Ouest. é.

Le 13 avril, la chaleur étant devenue extrème au pied de la montagne Kkwi-lchi, c'était à qui réclamerait le plus prompt changement du camp. Les femmes n'étaient plus seules à protester; leurs maris s'étaient mis de la partie et criaient plus fort qu’elles. Mais, quand il fallut lever le camp, chacun fit la sourde oreille, rentra chez soi et mit en avant un prétexte spécieux pour pousser son voisin à partir le premier.

C’est qu'il s'agissait d'ouvrir un sentier à la peuplade au moyen des raquettes, dans une neige fondante et collante, qui adhérait à la chaussure et y formait de petites stalagmites de glace qui ensanglantaient les pieds. C'était une vraie corvée que chacun eût bien voulu voir entreprendre par autrui.

Le soir arriva, que l’on se demandait encore, dans chaque loge, qui donc était parti. Et, tout compte fait, personne n’avait voulu prendre les devants, afin de s’épargner le trouble et la fatigue de tracer un chemin pour les autres. Chacun se reposant de ce soin sur ses voisins, tout restait encore à faire, la nuit suivante. Alors J'entendis des murmures sortir de chaque tente :

— « Un tel n’a pas d'enfants. C'était à lui à faire le chemin. Il aurait dû partir le premier.

— « Tel autre est jeune, fort et encore garcon. Il aurait bien dû se dévouer.

— «J'en suis bien fâché, répondait-on. J'ai tout le bagage de ma vieille mère à transporter, plus deux ou trois petites sœurs à charrier.

A vous de passer les premiers.

— « Moi, je suis trop vieux pour une telle corvée. Je l'ai assez faite dans mon jeune temps. À chacun son tour.

— «Moi, je suis éclopé, tout le mondelesait.

Il ne faut pas medésigner pour partirlepremier.

— « Et moi je suis tout courbatu de vieilles douleurs. On doitavoir pitié demes souffrances.

— « C'est comme moi; mes rhumatismes m'en empêchent. Et puis je ne peux plus souffler quand j'ai trop chaud.

— « Moi, j'ai la migraine lorsque je marche dans l’eau froide. Passez avant moi.

— « Moi, j'ai trop de viande à charrier; je ne puis aller en avant avec des traineaux aussi lourdement chargés.

— Et moi, j'ai trop d'enfants. Si vous vouliez vous charger de ma marmaille, je ferais volontiers le sentier. >

Tous ces discours se heurtaient, secroisaient. On se les débitait de loge en loge, sans même prendre la peine de sortir, à haute voix, à tuetête. Et nul ne bougeaïit.

Bientôt, des objections et des remarques on passa aux remontrances. Des remontrances aux représentations. Des représentations aux discussions animées, Des discussions ‘aux

TOR NIVANPT OT Te PR VE AT TE TS L ,

murmures. Des murmures aux reproches cuisants. Des reproches aux injures sanglantes et aux gros mots. Alors c'était la querelle, les rixes, une bataille générale qui devenaient imminentes. Mais lorsqu'il n'y eut plus qu'à se prendre aux cheveux, et que tout le camp fut en ébullition, que la soupe au lait eut atteint l’orifice du vase et fut prête à verser, toutes ces bonnes gens reprirent leur flegme habituel, le calme se refit, tout fit silence, et il en résulta un ronflement général et contagieux jusqu’au lendemain après minuit. C'était le 14.

Ce jour-là les discussions recommencèrent de plus belle, comme à notre Chambre des Députés; mais sans plus de succès. O aimables Danites que mon cœur aime ! Chacun voulait bien profiter de la translation du camp; mais personne ne voulait payer de sa personne et rabrouait ses voisins. Ils restaient donc tous en panne, les pieds comme liés, et maugréant les uns contre les autres de plus belle. Enfin vers midi, c’est-à-dire au moment le pluschaud de la journée et le moins propre à se mettre en marche, à ouvrir un sentier dans la neige fondante, après avoir perdu trois jours et demi en vains discours et en parlements inutiles, ‘Lioutsét a dit l’Effronté et l'Efflanqué, un Métis écossais peau-de-lièvre appelé Norqway de son nom patronimique, né en 1836 au fort Confidence, mais élevé dans les bois par sa mère indienne, etdevenu depuis unexcellent catholique, ‘Lioutsél'a se leva et dit d’un ton sentencieux :

— «Si nous ne sommes pas encore partis, aré-khé, mes amis, c'est que le prêtre, notre Père, ne nous donne pas l'exemple. Si notre tête, le chef, était ici, elle marcherait la première; et nous, sa queue, sa suite, nous suivrions le sentier que la tète aurait tracé. À défaut de Sa-k'a-nél'a-l'a, que le prêtre soit chef et qu'il nous trace la route ! Que vous en semble? »

Etil se rassit tout fier de son idée lumineuse, qui fut acclamée comme une invention politique très remarquable.

— « C'est ça, c'est ça. Nous n’y avions pas pensé. Oui le prêtre est seul chef ici. Il n’y en à pas d'autre que lui. Qu'il passe devant nous et nous le suivrons avec empressement. »

Ils me prenaient par les sentiments, mais ils se fourvoyèrent.

— « Vous ne savez pas ce que vous venez de dire, leur criai-je en riant. Vous ressemblez à une souris empoissée. « Tant plus elle s’ef- « force soy dépestre, tant plus elle s’en em- « brène. » Vous me proclamez chef. Eh bien.

soit, je le suis, Mais chef blanc et non pas chef rouge. Or, les chefs blancs marchent les derniers et commandent à leur suite de passer devant. Puis donc que je suis ton chef, dis-je à l’Efflanqué, eh bien, passe le premier, mon fils, voilà l’ordre que j'ai à te donner. Quant à moi, je fermer: la marche pour protéger les derrières de la c:.ravane. »

L'assemblée partit d’un éclat de rire, et l'o-

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rateur, pris dans ses propres filets, dut s’exécuter. Ille fit bravement parce qu'il venait de s’enferrer et ne voulait pas se dédire; mais ce ne fut pas sans rechigner ni ricaner « qu'il était bien loin de me tenir pour son chef, et que je me trompais grandement si Je m'imaginais qu'il allait m’obéir. »

Ce disant, il m’obéit tout de même, et je m'empressai de combler son dévouement d’éloges mérités. Je me mis en route ainsi que Nninkon immédiatement après lui, au lieu de me placer à la queue de la caravane.

Dès que l’Efflanqué se fut ébranlé, en faisant sonner bien haut la valeur de son dévouement, toute la peuplade ressembla à une populace surprise par un incendie. Ce fut un branle-

‘bas général. En un tour de main, les tentes furent Jetées à terre et pliées, les guedets aux formes rossinantesques attelés aux traineaux tout chargés depuis trois Jours, les petits enfants jetés sur le dos ou sur le cou de leurs mères, et chacun s’empressa de lever le camp, comme s’il eût eu le feu à ses trousses.

Nous serpentàmes alors dans la forèt de conifères, comme des chenilles processionnaires, la tête grillée par un soleil brûlant, les jambes engourdies par le iroid de la neige fondante : tout ce qu'il fallait pour contracter une pleurésie magistrale, Tout chacun s'émerveillait du beau dévouement de ‘Zioutsél'a, lorsque tout à coup je vis le Métis s’arrèter, casser deux branches de sapin vert, les jeter sur la

neige, et se laisser tomber dessus avec un de ces soufflements palataux de douleur, qui sont communs aux Danites et aux Chinois :

— «‘Hou! EÉkoulla-édin, se 6 oudenwéh !

Ouf! en voilà assez, je suis mort de fatigue! »

Il avait fait à peu près cinq cents pas.

Tout le monde comprit que Norqway n'irait pas plus loin; car il avait tiré son caiumet et s'était mis à fumer désespérément. Alors les réclamations recommencèrent de plus belle :

— « Le prêtre, le prêtre, lui qui nous aime, « qu’il fasse le chemin pour nous, lui que l’on « a fait chef. »

— « Ah! c'est ainsi, mes gens, que vous l'entendez, leur criai-je de mon côté. Vous voulez, en me flattant, faire de moi votre très humble serviteur. Mais Je comprends un peu mieux ma dignité. Je marche Île second, c'est bien assez ».

Etje demeurai immobile. Alors mon sauvage les tira d'embarras en se sacrifiant. Sans que je l’eusse commandé, sans que ses parents l’en eussent prié, Nninkon rechaussa ses raquettes et s'élança en avant, aux acclamations de toute Ja horde : — « Voilà, voilà un homme qui nous « aime! voilà un vrai chef! » |

Je suivis le rai chef et nous continuâmes notre route. Mais J'avoue que j'étais désenchanté par tant d'égoïsme. Je n'aurais jamais cru les Dènè si peu dévoués à la chose publique, si remplis d'exclusivisme et, en mème temps, si dénués d'amour-propre. Ah! certainements

non, je ne me serais pas mis à leur tête pour tout au monde.

Je remarquai que le dégel avançait à grands pas. A l'ombre, dans les trous, dans les creux et les ornières, la neige était noire de ces petits staphylins microscopiques que j'avais déjà vus au Grand Lac des Esclaves, et qui pullulent au printemps sous les mélèzes, les yafh'altè. Ils sont le signe infaillible d’un dégel imminent ; mais je n’en ai Jamais vu à la latitude du fort Good-Hope ni au-delà, vers le nord.

À la chute du jour, grâce aux rudes jarrets de Nninkon, nous étions arrivés à une butte sablonneuse nommée Fwa-/:fioi, comme toutes ses analogues des steppes et de la forêt qui sont de nature sablonneuse, et l’on s'y arrêta pour y camper.

Je m'étais duement orienté depuis notre descente de la montagne, d’où j'avais pu revoir le lac des Ours, et j'avais jugé que nous ne devions pas être à plus de deux heures de marche de la baie Keith, et à moitié chemin entre la montagne des Maringouins et le fort Norman.

Afin de n’avoir pas la tête cassée du malin au soir par les conversations bruyantes, les cris des enfants, les chants du jeu de main et les harangues faites à tout propos, je voulus demeurer seul, et dressai, aidé de mon homme, une cahute capable de se transformer en chapelle. J'y demeurai solitaire, comme Moïse, Nninkon lui-même s'étant fait un petit campement privé à côté du mien,

Il n’est pas bon que le prêtre soit toujours en tète à tète avec ses ouailles. Il n’est pas bon que les chrétiens se familiarisent trop avec leur pasteur. Celui-ci y perd de sa dignité, et eux du respect qu'ils doivent avoir pour leur mentor et leur père. Je compris que, si Nninkon en usait de la même manière, c'était afin de conserver sur ses compatriotes le prestige que lui donnait sa qualité de compagnon du Priant; afin de faire scn Josué.

Je demeurai à Frwa-K/fiwé jusqu’au *0 avril, occupé de l'instruction religieuse de mon petit troupeau, et trouvant, à part cela, le temps bien long par le défaut absolu de livres où je me trouvais, à l'exception de mon bréviaire.

Mais j'avais mon journal avec moi et je le mettais à jour régulièrement.

Je fis, dans ce camp, 26 baptèmes, 4 mariages et 19 premières communions. J'y entendis 200 confessions. J'avais dès lors 212 chrétiens pratiquants, au Grand Lac des Ours; c’est-à-dire autant qu'en fourniraient à peine à la fois vingt oros villages des environsde Paris. C'était pour moi une grandeconsolation et je priai Dieu qu'il daignàt me la continuer pendant de longues années. Mais je n’en étais certainement pas digne; car le lot de civilisés qu'Il m'a alloué depuis, en échange de ces naïts chrétiens de roche vive, n’en vaut pas la vingtième partie, au point de vue religieux.

Pendant mon séjour au camp de Fwa-K/wé, j'aurais aimé que mon Esclave se livràt à la

chasse du castor, seul ou avec ses parents, comme il m'en avait fait la demande etqu’il paraissait tant y tenir, quinze jours auparavant. Ou bien, à défaut de chasse, qu’il se préparât avec zèle à la réception du baptème, puisqu'il était chrétien dans l’âme. Mais tel est le sauvage que, lorsqu'il vitavecle prêtre ou dans son voisinage immédiat, il s’imagine n'avoir plus que faire de la religion. La religion, on la pratique quand le prêtre est absent; mais lui présent, il devient la religion de l’Indien, sa sauvegarde, son fétiche, son manito, son bon Dieu, quoi! Du moins c'est ainsi que je m’expliquai le sentiment qui portait mon domestique à se négliger, en ma présence, par cela mème que le prêtre priait pour lui chaque jour.

Nninkon ne pensait done plus au baptème.

Il avait trop peur, disait-il, de maculer son âme. après avoir reçu le sacrement. 11 le recevrait plus tard, quand il se marierait,afin de garder son Cœur tout à fait pur pour Dieu et pour sa femme. Le malheureux ne savait pas alors qu'il ne verrait pas la fin de l’année présente; mais ses intentions étaient droites et excellentes.

Quant à la chasse au castor, Nninkon n'y pensait guère plus; le camp ne regorgeait-il pas de viande?

— «Je n'ai pas de raquettes de chasse, me dit-il.

— « Comment, pas de raquettes? Et celles avec lesquelles tu es venu avec moi jusqu'ici ?

— «Cesontdes raquettes à rennes. Impossible de chasser le castor avec ces engins-là. Il y a une prescription, un anathème, un tabou, qui m'en empêchent. Gofwen gountiwen! Ce sont des raquettes à cygnes, qu’il me faut, {azinhé lohaé. »

Et il se mit à fabriquer des raquettes à cyunes; ce à quoi, d'ailleurs, s’employaient tous les chasseurs du camp.

Les Dènè septentrionaux se servent annuellement de trois paires de raquettes, La. C'est encore là une de leurs servitudes à de fastidieuses et ridicules observances.

Mais celle-là, du moins, n’est pas hébraïque, comme tantd’autres que nous respectons, et que

j ai énumérées dans le cours de mes ouvrages.

En automne, dès la première chute de neigé;

laquelle est molle et adhürente: de la neige française, l’Indien se fabrique de grandes rA1-

quettes de chasse, au treillis serré, à la frette : hexagonale comme celle des sièges en rotin,

dits cannés, et qui sont d'origine hindoue.

En février-mars, lorsque les chauds effluves, qui s'élèvent de la terre en travail ou qui descendent du soleil, ont donné à la surface de la neige la consistance d’une croûte de glace dure et polie, et à celle de dessous la forme et l’'adhérence du gros sel de cuisine, le Danè abandonne ses premières raquettes pour en fabriquer d’autres, qu'il appelle raquettes proprement dites, ka howa, ou bien raquettes à rennes, ék/wen kohaëé. Leur forme est

RE

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