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voilà toute la difficulté. Eh bien j’endure. Qu'y a-t-il à redire à cela? T'es-tu aperçu que j'aie dévié de la direction que je devais suivre? »
[ se radoucit tout d’un coup, s’arrêta, déposa fusil et fardeau, bourra son calumet de serpentine noire, et se mit à fumer avec vigueur. Puis il me regarda en souriant :
— « Tu es un homme (1), cependant, me dit-il. Je voulais voir si tu étais un Aomme. Eh bien, tu es un homme, Ekhoula dèné nenli onetti.
— « Qu'est-ce à dire? Ta adinti ko'on?
— « Eh bien, oui, je savais que tu ne tarderais pas à t’apercevoir de la sottise que tu as commise. Ne t'en excuse pas. Je sais que tu souffres et ta détermination nous prouvait que tu n'avais pas l'expérience des bois, au dégel, bien que tu soiesun vaillantvoyageur, en hiver. Alors je t'ai suivi de loin en me disant :
« Laissons-le faire. S'il est homme de cœur, il continuera sa route malgré les obstacles et le froid mortel. Alors j'irai à lui et je l’aiderai. N'est-ce pas ainsi, nous as-tu dit, que Dieu en agit à notre égard ? Que s’il n’est qu’une femmelette, 1l reviendra sur ses pas, et alors nous nous divertirons bien à ses dépens ».Jet’aidonc suivi et me voici. Maintenant que je te connais pour un homme, je suis prêt à te suivre de partout. Seulement, 1l y à ici près beaucoup de castors. J'ai pensé qu'une petite chasse ne te
(1) Un Déné, un sauvage.
contrarierait pas, et c’est pourquoi j'ai dévié vers le nord. A quoi bon perdre mon temps à fabriquer des raquettes à cygnes, puisqu'elles ne me sont plus nécessaires? »
Cettefranchedéclaration mefitestimer encore plus ce bon jeune homme. Je l'aurais volontiers embrassé, si cela fût entré dans {e protocole des Dènè. Mais, aux yeux de ce peuple, tout embrassement est une sorte de délit. A peine embrassent-ils leurs femmes, et encore est-ce en cachette. Jamais ils n’embrassent leurs enfants dès qu’ils ont atteint l’àäge de cinq OU Six ans.
Donc, je me félicitai encore plus de n'être pas revenu sur mes pas pour réparer ma faute matérielle. À quoi bon avouer un tort qui ne blesse personne autre que soi-même ? Pour que les hommes puissent estimer le courage et l'élévation d'âme qui entrent dans un aveu humiliant,—lequeld’ailleurs n’est possiblequ'à une âme foncièrement chrétienne, — ii faut qu'ils aient la raison plus saineet le cœur plus haut placé que le vulgaire. Et Nninkon m'avait démontré que mes bons néophytes appartenaient encore à ce vulgaire-là.
Avouons, du moins, que les Dèné ont deux qualités précieuses: le mépris de la douleur et la constance à persévérer dans leurs desseins, quelques difficuités qu'ils y rencontrent, quand ces desseins ne sont pas coupables. Ces qualités leur font le plus grand honneur.
Au bout d'une heure d’une marche pénible,
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nous arrivèmes à un chapelet de petits lacs endigués par des castors. Quelques-uns n’avalent été formés que par uneécluse qui interceptait le cours d'une petite rivière qui les reliait, en y déterminant des expansions d’eau. Je fus bien étonné de voir des loges de castor, {sa-khin, et des soupiraux sur de chétifs bassins de quelques dizaines de mètres de diamètre.
Nous mimes pied à terre sur un coteau sablonneux et étanche; nous nous allégeàmes de nos fardeaux ; et Nninkon, armant son fusil, qui était chargé, se plaça en vedette à côté du premiersoupirail venu, attendant qu’un castor vint y respirer, pour lui tirer son coup. Nous attendimes en silence une demi-heure, Nnir.kon enfoncé jusqu'aux mollets dans la neige fondue et aussi indifférent à la douleur que s’il eut eu des jambes de bois. Moi, battant la semelle sur le coteau, sans pouvoir parvenir à dissiper mon onglée, et souffrant de ne pouvoir
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M''s, au lieu de voir apparaitre un de ces inv.':sents animaux, Ce fut un secondchasseur que nous vimes arriver, pou” faire le coup feu et couper l'herbe sous les pieds du pauvre Nninkon.
Naturellement, il ne sortait pas du soupirail castor.
TAlas! la jalousie fait accomplir bien des Luvses dont ]a seule raison ni même l'appétit
de la chasse ne viendraient à bout. La fausse émulation que ce vil sentiment détermine ne l'empêche pas de trahir la bassesse de ses desseins, la malignité de ses vues. À peine étions-nous partis du camp, que des gens, qui se récriaient à la seule pensée de me voir affronter le dégel, tremblaient déjà que Nninkon et moi nous appropriassions tous les castors d’ai . ur.
Le fait st que Ross, le susdit Flanc-de- Chien, un assez triste sire, comme tous Îles Flancs-de-Chien du lac des Ours, à peu d’exceptions près, s'empressa d'aller attaquer et démolir la loge à castors que Nninkon venait de découvrir, comme si elle eût été la seule dans le pays, et qu’elle lui eût appartenue. Il fit, à dessein, tant de bruit et de fracas, que pas un seul castornesemontraausoupirail. Mon serviteur comprit que ce qu’il avait de mieux à faire était d'abandonner la partie à plus fort que lui, et nous nous remimes en route pour le lac des Ours.
Pour moi, ie n’en étais pas fâché. J'avais si froid aux pieds que je ne tenais plusen lace.
Sur ces entrefaites, le frère de Nni-h'ackié m'ayant amené mon traineau avec sa charge, je repris la conduite de mes chiens, pendant que Nninkon leur traçait la route à suivre. A 4 heures de l'après-midi, nous atteignimes le lac, à la pointe de la Grenaille, après avoir perdu trois heures à une chasse infructueuse qui ne devait servir qu’à des intrus.
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Les chauds rayons du soleil et un grand feu de bois de grèves me remirent complètement le sang en circulation. Nous fimes sécher mocassins, chaussettes et pantalons, dinâmes avec du pémican à la graisse d'ours etde l’eau claire. puis nous étendimes au soleil sur le sable sec, en attendant le regel de la nuit.
Je me réveillai à huit heures du soir, agité de palpita tions, frissonnant, enfiévré et courbatu par tout le corps. C'était le résultat naturel de la marche dans l’eau de neige, de mon repas à la graisse arrosée d’eau froide, et de ce malencontreux repos que je venais de prendre sur le sable de la grève.
Je rallumai le feu en grelottant. Je me chauffai, plaçai sur ma poitrine mon mouchoir bien chaud et plié en quatre, je disposai des rondins allignés entre mon dos et le rivage, et me recouchaïi, enveloppé, cette fois, dans ma couverture. Je dormis comme un loir jJusqu’après minuit. Alors nous quittâmes le bivouac, pour effectuer les neuf heures de marche qui nous séparaient encore de chez moi.
Ce retour sur la glace, couverte de l’eau du dégel, me fut plus pénible qu'un long voyage d'hiver. Je ne m'en étais pas douté. Le froid aux pieds continuel me causa des coliques et la dysenterie. Le pémikan à la graisse d'ours détermina chez moi de la défaillance et un brüûlement d'estomac qui m’auraient certainement empêché de poursuivre ma route, si je n'avais eu un traineau pour me reposer de temps à
autre, et de la viande sèche à mettre sous la dent, pour me fortifier.
Sur les deux heures après minuit, nous fimes joints par un grand loup arctique, quis’attacha à nos pas sans cependant nous attaquer. Il nous suivit comme l’aurait fait un chien en quête de quelques bribes, ou voulant témoigner de son attachement a son maitre.
Au fur et à mesure que nous avancions, j’apercevais une muraille bleuâtre, qui traversait la baie Keith en miroitant devant nos yeux avec des reflets chatoyants de nacre et d’émeraude. Je crus à un mirage du steppe des Grands-Lièvres, sur lequel s'élevait ma demeure. Nninkon me détrompa. C'était une longue chaine de bordillons, lou-'ha, qui s’é-tait formée depuis notre passage, par la rupture de le glace, suivie plus tard d’une violente compression de ses bords. En se rapprochant, les lèvres de cette immense fissure s'étaient compénétrées et soulevées à l'instar d’un soulèvement montagneux. Elles avaient formé une crête en zigzag quiaffectait, en petit, l'apparence d’une chaîne de montagnes. Il y avait une alternance de pentes rapides et de précipices perpendiculaires ou même surplombant leur masse, et qui plongeaient à pic dans le gouffre sans fond du lac. Cette régularité était telle que, lorsque nous gravissions un dos d'âne, nous arrivions sur la verge d’un abime, et nos regards plongeaient dans de noires profondeurs. Et si nous tentions d’esca-
lader un escarpement, 1l nous fallait cotoyer le gouffre au péril de nos jours, sans pouvoir trouver de passage.
Deux heures se passèrent ai:si à chercher une issue, un Col, dans ces rochers-remparts de glace, Nos investigations furent vaines et Je conseillais déjà à Nninkon de longer la crevasse jusqu’au rivage, afin de la doubler par terre; mais il ne voulut pas y consentir. Il prit sa hache, gravit une des pentes, et, arrivé au sommet, il se mit à pratiquer des entailles dans l'angle de l’escarpement qui tombait à picdans la mare. Je suivais ses mouvements avec une anxiété facile à comprendre.
J'avais peur que le glaçon ne basculât tout à coup et ne l’entrainât sous l’eau. Je craignais que le pied lui glissät et qu’il ne tombàt dans le gouffre, où il se serait infailliblement noyé; car il ne savait pas nager. Et moi, du haut du rocher de glace, qu’aurais-je pu faire pour le secourir ? Rien. Mais il s’en tira avec un rare bonheur. De tels compagnons sont précieux, en voyage.
Enfonçant sa hachette dans la glace, Nninkon s’y cramponnait et ne la retirait qu'après avoir affermi son pied, pour pouvoir replanter l'instrument plus bas. Il atteignit ainsi sans encombre l’autre bord de la fissure, où je le suivis avec plus de sang-froid que je ne men étais promis; car j'avoue que je redoute les glaces.Il n’y a que les hommes qui y sont accoutumés depuis l’enfance qui puissent les braver
impunément et en triompher de sang-froid.
D'ailleurs, plusieurs Indiens de notre camp, qui s'étaient empressés de profiter de notre sentier, peu de jours après, pour aller au fort Norman, furent moins adroits que nous, à ce même passage. L’un d'eux, T'{cha-bédét dit Beaulieu, s’y laissa lourdement tomber dans le gouffre, et ne dut son salut qu’à ses compagnons.
De cette lézarde à la mission Ste Thérèse, je fus témoin de trois beaux météores qui occupèrent mon attention et abrégèrent la longueur du chemin. Le premier fut un mirage qui transporta à rebours dans les airs les bâtiments du fort Norman et ma propre maisonnette. Le second fut une aurore boréale très vive de mouvements etde couleurs. Elle avait le forme d’un immense ruban superbement irisé de jaune, de vert et de violet, et se montra conjointement avec le soleil levant aux feux duquel elle semblait emprunter un nouvel éclat. Cette particularité démontre que les phénomènes électro-magnétiques de la iumière polaire ont aussi bien lieu pendant le jour que durant la nuit, et que ce n’est que la splendeur de la lumière solaire, seule, qui nous empêche de les voir.
Le troisième météore fut une parhélie ravissante, une des plus belles que j’aie vues dans l'extrême nord. Elle était deux fois concentrique et deux fois segmentaire. Le centre en était occupé par une croix lumineuse, immense
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et égale en splendeur à la lumière du soleil véritable qui l’émettait. Cette croix était entourée d’un double halo de lumière blanche, et flanquée de trois faux soleils : un en haut et un autre de chaque côté. Il y en aurait eu un quatrième en bas, si la parhélie n’eût reposé sur le lac. Et chacun de ces soleils devenait le centre d'un double halo semblable au halo central, mais un peu plus faible en clarté.
Ce météore succéda à l'aurore boréale, moins de deux heures après que le soleil füt levé. Il eut pour cause déterminante une chute de petits cristaux de glace plats affectant la forme d'un hexagone. On aurait dit une pluie d’escarboucles. Le phénomène dura deux heures.
Je ne pouvais me lasser de le contempler, bien qu’il fallût me retourner pour cela.
Enfin j'arrivai chez moi le premier mai, à 9 heures du matin, m’attendant à y trouver toute la neige fondue et ma viande nageant dans un bain d’eau froide. Quels ne furent pas mon étonnement et ma joie de voir l'hiver ré-vner encore en plein, sur cette rive septentrionale, la neige couvrir la terre comme au mois de janvier, sans présenter aucune trace de dégel, et le vent de l'Est balayer la glace vive du lac des Ours de son souffle âpre et glacé :