CHAPITRE VI
Descente périlleuse de la 7élini-Die,
La Télini-Dié ou rivière Franklin. — Une avarie. —Tombeau indien. — Kha-nda le cannibale, — Mort mélancolique de deux Denè.— Le Grand-Rapide.— Descente du Grand-Rapide en canot d’écorce. — Arrêtés par les glaces. — Traversée d'un torrent, — Tsa-djiyé se noie, -- Sauvés par un banc de gravier. — Ascension de la Montagne-du-Rapide. — Vallée de la Télini. — Orage et crue subite du torrent, — Apparition des barques du lac des Ours. — Délivrance.
J'ai déjà dit autre part que le seul déversoir apparent et connu du Grand Lac des Ours est la rivière de même nom, un affluent du fleuve Mackenzie, par 65° 50° de latitude Nord et 127° 32’ de longitude Ouest de Paris. Les Indiens le nomment Z'élini-Dié, rivière de la Déverse, et je propose aux géographes de donner à ce cours d’eau le nom du célèbre Franklin, qui le remonta en 1825-26. Mais, comme je ne l’ai pas découvert moi-même, je me suis abstenu d'en changer le nom.
Cet explorateur assigne, au déversoir du Grand Lac des Ours, 91 milles géographiques (1)
(1, Le mille géographique mesure 1852 metres.
de cours; c’est-à-dire 168 kilomètres'532 mètres, ou 42 lieues françaises et un quart. Mais son compagnon, le Dr Richardson, ne lui reconnaît que 80 milies. Lequel des deux a raison ?
On franchit cette courte distance en douze heures de navigation en barque, en descendant le courant ; c’est-à-dire à raison de trois lieues et demie à l’heure, en moyenne. En effet, cette vitesse n’est. pas répartie également. Aïnsi le Grand-Rapide, qui mesure quinze milles, est franchi en une heure sans le secours des rames ; tandis que, vers son confluent, la Télin: a un cours assez Calme.
La largeur de cette rivière varie entre 300 et 500 mètres. À son embouchure elle en a mille. A l'exception d’un thalweg assez étroit et tortueux, son lit est plat et encombré d’énormes quartiers de rochers qui en rendent la navigation périlleuse. Ses rives sont abruptes comme celles du Mackenzie et présentent des talus rapides. Le thalweg lui-même n'offre pas toujours assez d’eau pour que les barques qui le descendent y soient en sécurité et puissent prendre une demi-charge. Plusieurs fois je les ai vues dans l'impossibilité de recevoir plus d'un tiers de leur cargaison ; par exemple, 30 paquets de fourrures et autant de ballots de viande sèche chacune ; et jamais, au grand jamais, la crue de l’eau ne leur permet de prendre leur entier chargement.
La Télini-Dié sort de la baie Keith à son extrémité occidentale, à deux lieues kilomé-
triques et demie du fort Norman. Le Grand Lac des Ours étant obstrué de glaces épaisses et complètement fermé à la navigation, du premier novembre au quinze juillet, cette distance ne peut être franchie que par eau, au mois de juin, époque à laquelle les barques de la Compagnie de la Baie d’Æudson se rendent au Portage de la Loche, pour le transport des fourrures et des provisions sèches qui ont été troquées pendant l’année. On est donc obligé, au fort Norman-Franklin, de charrier ces marchandises en traineau, sur la glace, jusqu’à la tète du Déversoir du grand lac, et d'y trainer ensuite les barques elles-mêmes sur des rouleaux, en y attelant tous les chiens qu’on peut se procurer. Si jamais les Indiens qui approvisionnent le fort Franklin refusaient au chetde ce poste le concours de leurs bras, en cette occurence, celui-ci et ses serviteurs se verraient {forcément prisonniers jusqu’au milieu de l'été.
Le transport des barques sur la glace vive se fait du 29 au 31 mai, et le départ par eau a lieu le lendemain. Mais il advient parfois que les barques ne peuvent quitter le lac des Ours avant le 10 juin, ainsi que cela arriva en 1868.
Renflouées, chargées et arrimées «te grand matin, elles atteignent le fleuve Mackenzie dans le courant de l’après-midi, et continuent ensuite sans arrèt leur route ascendante vers le fort Simpson, chef-lieu du district.
Les eaux de la rivière du lac des Ours sont aussi pures et claires que celles du lac d’où
elles s’échappent. Leur couleur est vert-bouteille. Leur lit se compose tantôt d’une dalle naturelle de grès ou de phonolithe, tantôt de sable ou de gravier parsemé de blocs granitiques. Leur profondeur varie de 2 à 8 brasses. Mais, hors de l’étroit chenal dont J'ai parlé, cette belle eau, par trop fougueuse, ne peut porter que des canots d'écorce. Sa navigation est donc très dangereuse. Elle exige une connaissance parfaite de son thalweg.
Des Indiens y servent de guides aux barques de la Compagnie. Ils se tiennent debout à l’avant, une longue perche entre les mains, l'œil rivé sur le fond de la rivière qui semble fuir sous l’étrave et se dérober comme un cheval au galop, et évitent les roches dormantes et les écueils en repoussant la barque qu’ils dirigent. Quand ils ne peuvent atteindre le fond de l’eau, ils font signe de la main au timonier de lancer la barque à droite où à gauche: ce que celui-ci fait aussitôt d'un seul coup de son sweep ou grand aviron à godille.
Si l'extrême limpidité des eaux de la Télini rend cette navigation facile malgré ses dangers, la réverbération des rayons du soleil et le miroitement qui en résulte peuvent occasionner de graves accidents, en empêchant le guide d’apercevoir les écueils.
Parfois aussi, le courant de cette rivière est si impétueux et ses rives si raides, qu'il fau! aux équipages des barques une grande présence d'esprit et beaucoup de promptitude dans
no cri da it not ver Le per le p la ] mat E sore de lerré leon de f tout La deu sons
Les ’ael uir val s et irind noOhe; oup
ini alhil et CA \t le
est faut pré
ans
leurs mouvements, pour empêcher ou pour prévenir un sinistre.
En 1869, nous voulions accoster à la rive gauche pour déjeuner, à 9 heures du matin.
Déjà le guide, François Gendron, avait réussi à prendre terre et à s’élonger sous une falaise, grâce à la vitesse avec laquelle notre équipage avait sauté à terre, pour saisir la barque de concert et l'empêcher d’être emportée par les eaux furieuses, lorsque tout à coup, la seconde barque, que dirigeait John Hope, arriva sur nous avec la vitesse d'un bateau à vapeur. Un cri formidable sortit de toutes les bouches, dans l’appréhension d'un bris imminent. Hope fit alors volte-face, et, au lieu de se jeter sur notre barque de l'avant, il l’aborda par le travers, dans le but d'y faire cramponner ses vens. Mais, dans cette manœuvre. |! ne s'aperçut pas que nos rames étaient Couchiées sur le plat-bord avec leurs poignées engagées sou la lisse intérieure, une mauvaise habitude des matelots indiens.
En se jetant sur nous, toutes ces rames passcrent comme des lances à travers les flancs de son embarcation, qui se trouva ainsi enferrée et parfaitement ancrée. Fort heureusement qu’elles la percèrent au-dessus de la ligne de flottaison, sans quoi il coulait bas avec toute sa charge.
La rivière Franklin recoit six cours d’eau, deux sur la rive gauche: les rivières des Poissons-bleus et de la Phonolithe, et quatre sur
la droite: les rivières Première-du-Bois, du Carcajou, Torrent-de la-Montagne, et du Lacdes-Saules (1).
Au confluent de la rivière du Carcajou, Non'a-hè, je trouvai réunis, en 1867, les Dènè du Lac des Saules. Ils m’y attendaient pour me faire bénir la sépulture de Suzanne Sèlè, femme de l’ancien jongleur Bon-à-rien. Ils l’enseveli-
rent à la mode danite ancienne, c'est-à-dire dans un sarcophage aérien pratiqué à un :
mètre du sol entre quatre sapins rapprochés, s dont les troncs formaient les montants de ce
coffre grossier. Les parois en étaient réunies $ et entées en têète-de-chien, comme les murailles t] d’une /og-house. Après l’absoute, le corps de 1 ñ la pauvre femme, cousu dans une grande peau
d’élan, fut hissé dans sa bière, que l’on recouvrit de lourdes pièces de bois.
Une perche de vingt pieds, terminée par une croix peinte en rouge avec de l'ocre, fut plantée au chevet du sarcophage, et une seconde perche fichée au pied reçut une ficelle tendue de l’une à l’autre par-dessus le coffre, et Il à laquelle le veuf suspendit des banderolles de drap rouges et blanches.
Sur ce rivage, je vis un octogénaire baptisé depuis 1861, par M. Grollier, et nommé Adam ÆXha-nda, les Yeux de Lièvre, lequel
(1, En voici les noms indiens pour les géographes : Tséttiné-dié, On khkayè-bessè-dié, Déteh + 29 M h, ten Non'a-hè, Kfwè-la-délin et Kk*ay-lon-die, la
ou, ène me ane elidire , Uli hés, le ce inies ailles ps de peau ecou-
rune , jui 1e SE icelle fre. € les de
> bapommé | equel
aphes :
nwélin,
oo
dans son jeune temps, avait dévoré, nouveau Saturne, onze personnes de sa famille; sans doute des gens aimables à croquer. A savoir : ses deux femmes, par un excès d'amour, disaitil; son beau-frère, par une affection fraternelle remarquable; sa belle-mère, par suite d’une légitime aversion, trois de ses enfants par un purmouvement de compassion; et quatre autres personnes seuiement par délectation. Excuses excellentes, mais intention insuffisante, ce semble, pour innocenter ce bon cœur d'homme!
Cei Esclave si compatissant et quid’ailleurs s'était corrigé de ce petit défaut dominant, l’anthropophagie habituelle et convaincue, était doué d’un physique très heureux en dépit de son grand âge. Il avait dû être un bien beau varçon, dans son Jeune temps. Mais qui était plus beau qu’Apollon, et quel dieu de l'Olympe tut plus anthropophage que ce dieu aux sept rayons? ÆAanda était tout souriant, aimable et doux comme un petit mouton; ce qui prouve qu'on ne peut guère se fier aux apparences.
Il était resté veuf, plus aucune femme n'ayant voulu de lui, et demeurait avec un enfant de douze ans, son dernier garçon, qu'il s'était réservé en prévoyance de l'avenir. Je le trouvai bien indifférent en matière de religion et il a dû mourir dans cette apathie, malgré son baptème, car il avait peu d'instruction.
On aurait pu et dû attendre un peu plus de temps avant de lui conférer le sacrement de la régénération,
M. Nichol Taylor me raconta séance tenante que, lorsque le fort Norman était encore au lieu appelé le Castor-qui-deboule, sur la rive gauche üu Mackenzie, il avait vu arriver, un soir, Xhanda dans un état de surexcitation
qui lui avait fait concevoir des soupçons. L’In-
dien dit au post-master que lui et sa famille se mouraient de faim, et qu’il était venu solliciter de sa charité un premier et prompt secours.
« Cependant, continua M. Taylor, j'avais remarqué que Xhanda portait sur le dos une gibecière en filet qui devait contenir de la viande ; car il eût le soin de la suspendre derrière la porte de la case vide que je lui avais assignée pour la nuit, afin que les chiens ne pussent y atteindre. Cette précaution ne m'échappa point. Je profitai donc de l’absence momentanée de Xhanda, pour aller voir ce que contenait sa carnassière. Je plongeai la main dedans, au milieu des ténèbres, m’attendant à en retirer un morceau de viande de castor ou de renne.
« Quelle ne fut pas mon horreur, de saisir une main d'homme glacée, une main humaine fraichement coupée, plus deux ou trois morceaux qui, Sans aucun doute, devaient provenir de la même victime! C’était tout ce qui restait au Windikouk (1) du cadavre de son beau-frère, la dernière personne de sa famille
(1) Cannibale, en langue crise,
qu'il venait alors d’immoler à son épouvantable appétit de cannibale.
«Je me hâtai, continua l'Orcadien, de me barricader chez moi et ne pus fermer l’œil de la nuit, bien que j'eusse placé un fusil chargé à mon chevet. J'avais sans cesse devant les yeux l’affreux contenu de la gibecière. Le lendemain, j'alléguai un prétexte pour congédier au plus tôt Khanda, en lui faisant un don en viande sèche, et je me gardai bien de lui parler de ma trouvaille. »
Ainsi parla M. Taylor.
Khanda mourut misérablement pendant l’hiver de 1871. Sa peuplade était en marche, battant vainement la campagne en quête de gros gibier, dans une période passagère de famine. L'octogénaire la suivait de loin clopin-clopant, à cause de la faiblesse où le plongeaïent la vieillesse et l’horrible faim. Il n'était pas malade.
Un jeune homme l’accompagnait, aussi faible que lui : c'était un certain Michel X/1witéwè, la Grande-Tête, que j'avais baptisé en 1864, à l’âge de 14 ans, et qui était revenu mourant de la poitrine, de son premier voyage au Portage de la Loche. Il était alors en convalescence; mais si faible, si impotent, si bon à rien, que ses parents avaient résolu de l'abandonner avec Khanda.
Je sais bien que les Indiens sont tropsouvent dénués de ce sentiment d'humanité que nous nommons sensibilité. Mais il faut avouer aussi qu'ils se trouvent quelquefois placés dans des
nr mt ee 73
AR 572 ai
alternatives si cruelles que, s'ils hésitaient à sacrifier une ou deux bouches inutiles, c'en serait fait de la tribu tout entière. C’est là une considération qui échappe trop souvent aux missionnaires, gens que leur bonté native et la charité dont ils font profession ne portent que trop à condamner les actes d’insensibilité apparente.
Tel avait été le cas pour Xhanda. Il y avait eu, m'a-t-on dit, urgence à faire la plus grande diligence possible, pour trouver du poisson ou du renne, si l’on voulait sauver les femmes et lesenfants,queles privations avaient exténués. Et ces deux malades ne pouvaient suivre la tribu qu’à très petites journées, en se trainant cahin-caha, Que faire ?
Je n’excuse pas; je raconte.
On leur fit entendre la cruelle nécessité où l'on était de se dépècher et, par conséquent, de les laisser en arrière. Les trainer avecles gens bien portants, on ne le pouvait. Rallentir le pas de la caravane entière, pour leur donner le temps de la suivre, on le pouvait encore moins. On les laissa donc dans le dernier bivouac, avec la liberté de suivre la horde, s’ils le pouvaient, ou bien de mourir en ce lieu, s'ils n’en étaient pas capables,
Khanda, qui se voyait très vieux et impotent, reçut, dit-on, cette nouvelle avec une suprême indifférence. Mais Michel, qui n’avait que 21 ans et qui avait à peine goûté les doueurs de la vie, se désola et supplia ses parents
de l'emmener avec eux. Ils furent sourds à ses larmes et à son désespoir. Tout ce qu'ils firent pour lui et son compagnon fut de leur bûcher une bonne provision de bois de chauffage, et de leur laisser de l’eau fraiche ainsi qu'un petit morceau de viande sèche,
Il n’en fut plus question, et je n'ai jamais oui dire que l’on eût retrouvé leurs cadavres. Sans aucun doute, vivants ou morts, les deux malheureux seront devenus la proiedes loups.
En aval de Non'a-hé, les grèves de la rivière du lac des Onrs sont des falaises-collines de 300 pieds de haut, dont les déclivités sont boisées de sapins noirs. Ce sont les talus du plateau forestier dans les couches sédimenteuses duquel ce cours d’eaus’est creusé un lit en forme de rainure.
Vingt-cinq milles plus bas, dans un lointain bleuâtre, on distinguait, de ce confluent, une montagne qui semblait fermer la T'élini-Dié.
Elle a nom montagne du Rapide et s'élève au pied de cette accélération vertigineuse du torrent, qui ne mesure pas moins de 24 kilomètres de longueur.
A peine y étions-nous entrés que ses premivres houles nous emportèrent avec la vitesse de la vapeur. Les rames, devenues inutiles, furent retirées et déposées sur le plat-bord, prêtes à toute éventualité. De temps à autre on les employait à scier à droite où à gauche, ou même des deux côtés, afin d’atténuer la rapidité de cette descente. D'énormes blocs
LE Ram D mn oi à dé on TA fi
de granit passaient comme des éclairs à côté de notre embarcation, et les flots y déferlaient avec tant de violence qu’elle en éprouvait des trépidations. Que serait-il arrivé si nous étions allés nous jeter contre eux, à l'exemple du Lion, la barque qui portait Franklin, en septembre 1825, et qui y fut brisée?
Le fond du Grand-Rapide, de plus en plus plat, se compose d’un rocher immense qui occupe toute la largeur de la rivière, entre deux montagnes riveraines, et forme nappe et chàteau d'eau. Il semble se dérober sous notre quille, qui le talonne de temps à autre, d’une manière inquiétante. C’est la force du courant seule qui nous empêche d’y échouer. Elle nous pousse quand même, elle nous roule et nous soulève, et nous continuons notre dévalement furibond, au milieu des cascades qui mugissent, des vagues courtes et clapotantes qui se heurtent en tous sens comme une mer démontée.
Tremblantes d’épouvante, incapables de regarder l’eau qui fuit, les femmes qui sont dans ma barge se voilent la tête de leur châle, et récitent leurs patenôtres avec larmes et dévotion.
Une heure se passe ainsi au milieu de ces dangers qui firent pâlir Back et Franklin; mais, dans cette heure unique, nous avions franchi six lieues françaises d’un rapide continu, sans mettre la main aux rames et en nous servant seulement du gigantesque aviron à godille,
mên la n CÔne que n'es sour très Téli Suiv le m
cher
\ Coté laient it des étions le du | Sep-
| plus ui OC— * deux | chànotre d'une Jurant à NOUS t nous ement
muantes e mer
e re-
sont châle, et dé-
e ces mais, anchi , Sans rvant dille,
auquel le timonier s'était lié par mesure de précaution. Elle n’est pas inutile.
Au bas du Grand-Rapide, on passe entre deux promontoires précipiteux dont l’un, celui de droite, plonge à pic dans le courant, L'autre est une falaise de phonolithe entièrement couverte de débris de tous calibres de cette pierre volcanique, tabulaire, fissile et sonore comme des crécelles. C’est l'onfhayé-bessé, ventre de pie, ou onkkayé-kfwé, pierre de pie, des Dènè Esclaves, ainsi nommée parce que cette roche a la couleur du ventre du geaiï bleu du Canada, seule pie de l’extrêème Nord-Ouest.
Ce nom est aussi celui de la montagne de la rive gauche; ce qui me prouve qu’elle en est entièrement composée. Le sommet de ses falaises riveraines, découpées en côtes de melon par l'écoulement des eaux, est occupé par un plateau boisé, qui supporte un lac circulaire très profond. Je l’ai traversé et y ai mème campé deux fois, en 1878. Le sommet de la montagne surgit du milieu du lac comme un cône volcanique, et il est bien évident pour moi que c'en est un et que le lac qui en fait le tour n'est qu'un ancien cratère rempli par une source. La rivière qu'alimente ce joli lac est très conséquente et encore plus rapide que la Télini-Dié, dans laquelle elle se jette. J'en ai suivi le cours sur la glace en 1878. Elle porte le même nom que le lac et la montagne.
Le défilé étroit qui est formé par le rapprochement des deux montagnes du Grand Rapide
ayant été franchi, nous primes terre sur l'ile aux Outardes, où nous fimes une abondante moisson d'œufs d’oies et de canards d'espèces variées. À partir de cet ilot, le lit dela T'éline est assez profond et assez sûr pour que nul Indien ne soit plus préposé à veiller aux rochersécueils. Après avoir reçu la rivière du Lac aux Saules, elle élargit encore plus son litetatteint au moins un kilomètre à son embouchure dans le Mackenzie.
Nous y arrivämes à 4 heuresde l'après-midi, après douze heures seulement de navigation.
La chaleur que l’on éprouve, en pénétrant du cañon de la Télini-Dié dans la gigantesque vallée du Nakotsya-Kotchô(1), est telle, qu’elle produit toujours sur les voyageurs l'effet d'u: bain chaud. Le Grand Lac des Ours n’est pour-tant qu'à 200 pieds d'altitude au-dessus du fleuve Géant du Nord. En quittant les immenses steppes et les vastes solitudes de cette mer d’eau douce, immobilisée pendant neuf mois de l’année sous un épais suaire de glace, l'aspect du Mackenzie parait riant et délicieux. Et Dieu sait pourtant snels sont les attraits de ces rivages pierreux, de ces falaises rapides, hérissées de maigres sapins et bouleversées par les raffales du khama-san! Mais l’air y est plus chaud, le feuillage plus gai, et les tons brillants de la longue chaîne crénelée des Montagnes-Rocheuses rappellent au souvenir les vastes prairies
1) Nom peau de lievre du fleuve Mackenzie.