‹ Exploration de la région du Grand lac des Ours [microforme]Chapitre 29 sur 54 · VV Ÿ · texte numérisé non relu

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aux compagnons de Franklin, en 1826, et nous marquâmes maintes fois d'y rompre notre ligne de touage et d'aller nous briser contre les écueils à fleur d’eau.

Le glacier du détroit était encore à la même place. Il avait seulement un peu reculé, en découvrant assez le rivage pour que les jeunes gens pussent y passer en se collant à ses parois verticaux. L’arche de glace du torrent, seule, s'était effondrée et avait été emportée par les deux courants combinés. Mais au-delà du détroit,je ne trouvai plus de glaces sur les bordages ; tout avait été balayé par la crue des eaux.

Le matin de la troisième journée, nous avions heureusement triomphé des rochers, du rapide et de l’impétuosité de la Télini-Dié, le courant le plus dangereux que j'eusse jamais affronté, et nous allions achever en paix notre voyage, lorsque tout à coup et à mon grand étonnement une seconde débâcle se produisit sur laquelle je n'avais pas compté.

Elle n’a lieu, me dirent les Indiens du lac des Ours, qu'au mois de Juillet et ne devait pas être la dernière. Jusqu'au soir du 6, nous luttâmes bravement contre les glaçons qui dérivaient tantôt concassés, tantôt par grandes banquises flottantes, recevant malgré nos etforts de nombreux horions. Plusieurs fois nous dûmes aborder au rivage, décharger ma grande et lourde pirogue tchippewayane, la traîner à terre, pour la vider et la radouber au moyen

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d'écorce de bouleau et de résine fondue avec du suif. Mais vers huit heures du soir elle reçut le coup de grâce et fut si bien défoncée par un gros glaçon, que nous désespérâmes de pouvoir la réparer de nouveau avec les faibles moyens dont je disposais. Il n’y avait pas de bouleau dans cette partie de la forêt riveraine et je n'avais plus d’écorce de rechange.

Nous étions cependant rendus en amont de la rivière Première-du-Bois, qui n'était pas encore ouverte et ressemblait à un énorme ylacier. A pied, il ne devait pas nous rester un bien long chemin à faire pour atteindre le (Grand Lac. Je jugeai donc nécessaire d’abandonner mon canot. Nous le portâmes sous le couvert des bois. J'y plaçai le bagage, recouvris le tout de ma tente, et, munis chacun d'une couverture et du peu de provisions sêches qui me restait, nous poursuivimes notre route à pied. Arrivé à ma mission de Ste Thérèse, je devais envoyer deux femmes indiennes avec des écorces neuves, de la résine et du w'atap(1l), pour réparer mon embarcation et me la rame-— ner.

Je marchais le premier comme étant le moins chargé, fusil sur l'épaule et fourniment en sautoir; je tuai coup sur coup trois coqs de bruyère qui fournirent un aliment à notre déjeuner. Puis ce fut tout, je ne rencontrai

l) Racines de sapin préparées pour coudre les pirogues d’écorce.

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plus aucun oiseau ni aucun animal, jusqu’?

notre arrivée.

Notresentier était le rivage, une pelouse fleurie, parsemée de violettes blanches et bleues, de bruyères roses et d’églantines embaumées.

Muis il lui succéda, trop tôt hélas! pour mes pieds chaussés de minces brodequins indiens, des grêves raides et boueuses ou pavées de gaets glissants.

Je n'avais plus de thé, et mon estomac, atimenté seulement par une nourriture crue et très grasse, composée spécialement de pémikann, ne pouvait supporter l’extrème crudité de l’eau de roche glaciale, J'en éprouvais des demi-défaillances.

Jean Vifazjié, le plus jeune d’entre nous, était exténué et semblait toujours prêt à rendre l'âme. Il se trainait, s’arrêtait, succombant sous sa charge et trahissait ses souffrances par des plaintes et des larmes qui arrachaient des éclats de rire à ses deux compagnons.

Quant à ceux-ci, ils justifièrent en tous points la réputation de bons voyageurs que se sont faite leurs parents, les Peaux-de-Lièvre.

Le croira qui voudra, je ne suis pas obligé de produire la conviction mais de dire la vérité, pendant la nuit du 8 Juillet, mon thermomètre centigrade, qui ne me quittait jamais en voyage, descendit à — 8° sous zéro, et la ri-

vière Zélini, resserrée en ce lieu par de hauts rivages et obstruée par la débâcle des glaces, s'arrêta et se congela de manière à former un

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pont solide sur lequel un régiment aurait pu impunément passer sur la rive gauche.

Une tasse d’eau froide que j'avais oubliée à men chevet, en m'endormant dans le lichen et la mousse, se trouva congelée à mon réveil.

Je ne pouvais en croire mes yeux.

C'était le mouvement des glaces du Grand Lac des Ours qui nous valait cet abaissement si considérable de la température. Et ce froid subit avait fait arrêter et prendre la rivière. Il y avait réversibilité dans les deux phénomêènes.

A partir de ce point, je quittai le rivage de la Télini pour gagner le steppe des Grands Lièvres, Kha-tchô-ttsoghé, à travers bois et maskegs. (1) |

Enfin le 9 Juillet, de grand matin, nous sortimes de la forèt et poussâmes des cris de joie en foulant les steppes du Grand Lac des Ours. La baie Keith était encore telle que je l'avais laissée à la fin de mai; c'est-à-dire une masse solide et immense de glace vive, éblouissante de blancheur et miroitant sous les feux du soleil, Rien n'étant changé en apparence dans l’état du lac, à l'exception d’une étroite lisière d'eau bleue qui bordait les rivages; comment s'expliquer la débâcle dont j'avais été témoin depuis trois jours?

Contrastant avec l’albâtre violent de la banquise et le bleu intense de l’eau libre, s'éten-

1) Cluirières de lichen et de mousse.

dait le steppe, semblable à une verte et belle prairie, mais prairie de lichen. C'était en effet, du lichen, rien que du lichen et toujours du lichen que nous foulions aux pieds.

Il n’y avait pas l'apparence d'une graminée, d'une cypéracée, sur la surface moelleuse qui déroulait sous nos pas ses ondes d’un vert tendre. Seules, des touffes de fleurettes jaunes et viclettes, qui m'étaient inconnues, émergeaient du fond des larges plaques de Cetraria, comme ces anémones de mer multicolores qui diaprent les bancs de coraux de l'Océan. Quelques autres fleurs m'étaient familières, telles que la Aatmia glauca, les étoiles d'argent de la Parnassia Kotzebüei et les buissons neigeux du Ledum palustre o&orant, ce thé du Labrador qui surgit de tous les steppes et de toutes les landes du Nord-Ouest et du far-north.

A 10 heures du matin, j'atteignis ma maisonnette, après treize jours de voyage, mes jambes fléchissant de faiblesse, mon estomac débilité par la faim et l’eau froide, le corps courbatu par la marche sur un sol spongieux et les nuits passées dans la mousse humide. Si ce que dit Perse était vrai, à savoir que c’est la faim qui fait les poètes, comme elle apprend aux perroquets à parler :

« Quis expedivit psitlaco suum yaïe ?

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« que si dolosi Sspes refulseril num, :0r vos porlas, el portrias picas

« Cantare pegaseinum melos credas. »

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ce jour-là je serais devenu poète ou perroquet pour le restant de mon existence.

Il me restera de ce voyage de misères un durable souvenir.

Mais quoi ! n’en ai-je pas dit ou pensé autant d'un et chacun de ceux que j'ai effectués en cet aimable pays ? Quel charme y trouvais-je donc alors, pour le regretter aujourd’hui, à vingtsix ans d'intervalle, pour avoir oublié tout ce que j'y ai souffert, pour ne me souvenir que des impressions d’immensité, de liberté et de poésie que mon âme en a reçues ?

Mes bons Danites, de la Grande Pointe à l'Armoise, X46-tsen-éla, n'étaient pas encore tous partis pour leurs chasses d’été sur les rivages septentrionaux de la baie Smith. Ils attendaient l’entière débâcle du lac en construisant des canots, faisant des vœux pour que le vent d’Est leur rendit la liberté, en débarrassant le lac de sa cuirasse de glace. Ils me reçurent avec leurs habituels transports d’allégresse, me remerciant avec effusion de ma diligence et se réjouissant de mon prompt retour; cette joie, cette reconnaissance me payaient amplement de mes fatigues.

Après m'avoir laissé un ou deux jours de repos nécessaire, ces bons Indiens reprirent leurs exercices religieux avec leur assiduité accoutumée, pendant que mes trois serviteurs s'occupaient de leurs nouvelles fonctions de charpentiers constructeurs. ;

Je conférai le saint baptème à une quinzaine

d'adultes, qui élevèrent le nombre des chrétiens du lac des Ours à 268. Sur ce chiffre, les Peaux-de-Lièvre comptaient 188 âmes, et les llancs-de- chien, 80.

C'est bien peu, me dira-t-on, et il ne valait guère la peine, pour un si petit troupeau, d’abandonner une patrie qui compte 38 millions d'habitants. A cela je réponds que le nombre total de mes ouailles de N.-D. de Bonne-Espirance s'élevait à 2000 âmes, et que, d’ailleurs, tout ce monde pratiquait la religion, même les catéchumènes, même les Indiens encore infidèles, lesquels ne se faisaient jamais faute de la confession ni de l'assistance aux offices religieux. Ces 268 néophytes sauvages représentaient donc 268 villages des environs de Paris, où il se trouve à peine un bon chrétien faisant ses Pâques, et jamais deux hommes à la messe, le Dimanche.

Mes aimables lectrices se rappellent peutètre encore les cas de migration d’âmes et de réincarnations dont j'eus l'honneur de les entretenir, dans le premier volume de mes Quin:e ans sous le Cercle polaire (1). Cette croyance, qui tient de si près à l’antique doctrine de la métempsycose, que les Égyptiens avaient empruntée aux Chaldéens, pour la léguer ensuite à la Bactriane, à l’Inde, à la Chine, à la Médie, à la Grèce, à la Gaule, à la Scandinavie et à

(1) Paris, 1889. E. Dentu, éditeur, 3, place de Valois, p. 130.

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l'Empire Romain lui-même, a bien pu passer de l'Asie en Amérique, avec les flots de l’émigration chamo-sémitique.

Les Hurons enterraient, dit-on, les petits enfants le long des sentiers qui conduisaient à leurs villages fortifiés, afin que les femmes, en passant et repassant par ces lieux, pussent recueillir dans leur sein ces jeunes âmes encore incomplètes, et, par ce moyen, les rendreà une existence qui leur avait été trop tôt ravie (1).

N'était-ce pas aussi la croyance des Romains ?

«…a4nné aliquas ad catum hine ire putandum est « Sublimes animas, ilerumaque in tarda reverti « Corpora?... (2) »

Le Talmud enseigne également que les âmes des vieillards ressuscitent dans le corps des petits enfants.

Auraient-ils partagé cette croyance, ces Iro: quois, ces Tchippewayans qui donnent aux petits enfants les noms drolatiques de « petit grand-père, petite grand'mère? »

Quoi qu’il en soit, je fus moins étonné, cette fois, que je l'avais été en 1865, au fort Good- Hope, quand je découvris pour la première fois la persuasion boudhique des chaburons implantée parmi les forêts des Dènè Peaux-de- Lièvre. EÉtiritchô, le Grand-Monstre, m'avait

(1) Relations des Jésuites d'après le Dictionnaire d'Ethnographie de Migne.

(2) Virgile. Enéide.

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276 EXPLORATION DE LA RÉGION po

présenté au baptème un fils qui lui était né en mon absence, lorsque sa femme s'y opposa vivement, sous prétexte que cet enfant ne pouvait pas être baptisé sans sa mère, qui était encore paienne.

— « Baptise la vieille, me dit la naïve Marie « Koytitallèli, et cet enfant te sera présenté « en même temps.

— « De quelle vieille parles-tu ? lui deman- « dai-je.

— « De la vieille Tsénaoundja, ia mère de « Nninkon.

— «Tu la veux donc pour marraine? Rien de plus juste. Je vais la préparer au sacrement.

— « Il ne s’agit pas de la marraine de l’en- « fant. Je parle de sa mère.

— « Alors cet enfant n’est pas le tien ? dis-je à Marie, rougissante. Je croyais ton mari plus fidèle. Il s’est donc oublié ? »

Les assitants éclatèrent de rire et Etiritcho certifia avec véhémence que cet enfant était bien celui de Marie, sa femme légitime.

— « Et cependant, bien que je l’aie mis au monde, je ne suis pas sa mère, ajoutait avec conviction l’ingénue Indienne, c’est Tsénaoundja qui est la véritable mère. La preuve en est que l’âme de mon enfant est celle de T'{seondi, le Fou, fils ainé de cette vieille, décédé l’an dernier et ressuscité dans mon sein.

-- « Ne l'écoute pas, criait de son côté le mari. Cet enfant est bien mon fils, engendré et

né de mon sang. Je ne crois pas un mot de ces rèveries de sorcières. Ma femme en est devenue folle; ne l'écoute pas et baptise mon enfant. »

fialli, le Râle d'eau, m'apprit alors, moitié sérieux, moitié plaisant, que, conformément à l antique croyance danite, le premier petit enfant qui est conçu par une femme, après le décès de quelqu'un de sa tribu, est considéré | indubitablement comme l'incarnation ou la | transmigration du défunt.

On comprend qu'à ce compte les ancêtres demeurent toujours avec leur tribu, et qu'un Dènè peut être facilement son propre grandpère. Cette théorie des chamans américains, renouvelée des adeptes du lamanisme tartare, si incompatible avec la vérité chrétienne, est tellement enracinée dans l'esprit craintif des Peaux-de-Lièvre, que ni mon autorité ni la volonté d'Emmanuel Étiritcho ne purent triompher de l’entètement des deux femmes. La véritable mère ne se reconnaissait aucun droit sur son enfant; et la vieille jongleuse réclamait ie bambin à outrance. Je dus trancher le nœud gordien sur l'heure, conformément au vœu du père, en baptisant son enfant malgré les récriminations des deux femmes.

Aussitôt on m'amena un autre enfant, que l'on ne m'avait pas encore présenté au baptème pour la même raison. Le malheureux petit chaburon, qui avait alors cinq ou six ans

avait déjà transmigré deux fois, disait-on.

Aussi s’appelait-il Fwa-tsérhya, Celui que l’on avait connu il y a longtemps.

Pendant cette mission. j'admis dans le sein de l'Église le chef des Peaux-de-Lièvre, qui, jusqu’alors, s'était tenu à l'écart. Son adhésion à la foi chrétienne ne s’opéra pas sans que le burlesque, qui constitue le fond du caractère dènè, ne s’y mêlât au sérieux.

Un samedi soir, cet homme, nommé Sak'a nélt'a-t'a, le Père du chasseur d’Ours, vint me trouver l'air soucieux, et, tout en fumant son calumet pour se donner une contenance, il me harangua de la sorte :

— « Moi, donc, on m'appelle le grand chet des hommes du lac des Gros-Ours, Sas-tchol'oué ; eh bien, je préférerais ne l'être pas du tout, tant ma dignité m’est à charge. À quoi bon être le chef quand on est méprisé de toute sa suite, quand le prêtre vous traite en ennemi et refuse de prier pour vous; quand il vous met à la porte de l’église et vous excommunie?

Voilà cependant ma position parmi mes jeunes gens. Tous ont été purifiés des souillures de leur vie par l’eau sainte; moi seul je demeure impur et ne prie point. Et pourquoi cela? me demanderas-tu. Pour complaire à John Hope et à quelques autres serviteurs orcadiens du fort. Qu'est-ce qu’il m’en revient, de faire la cour à ces Anglais? Absolument rien. Ce sont des domestiques st nous constatons qu’ils ne nous valent pas. Et maintenant voilà que tu m'as

excommunié comme un criminel. Désires-tu ma mort? Veux-tu te complaire dans mon agonie?

Mais enfin, parle, qu’ai-je donc fait? Voilà que je viens pour te le demander. »

Cette tirade du vieux chef étant de l’hébreu pour moi, je dus l’assurer que j'avais pour sa personne tout le respect et les égards que l’on doit à l'autorité légitimement constituée, et que Jamais il ne m'était venu à l'idée de le chasser de l'Eglise, et cela pour une bonne raison c’est qu’il n’y était jamais entré.

— « Maintenant, lui dis-je, si tu veux te convaincre de la vérité de mon assertion, rendstoi demain à la grand’messe, et je mettrai en ta présence tous les fidèles au défi de rendre témoignage contre moi, à cet égard. »

Le lendemain j’interrogeai donc mon auditoire relativement à la prétendue excommunication du chef, que l’on me reprochait. Tout le monde convint que c'était la femme du chef lui-même qui avait tenu ce propos; mais qu'on ne l’avait entendu répéter par personne autre.

Ayant interrogé la femme de Sak'anet'at'a, elle répondit que c'était sa fille ainée, Tsa-helle, la Chaussée-de-castor, qui le lui avait rapporté comme étant de rumeur publique.

Je passai alors à jl'interrogatoire de la Chaussée-de-Castor. La jeune fiile ougit jusqu'aux oreilles, cacha son joli minois dans ses mains, puis s’esclaffa de rire et confessa que c'était elle-même, Chaussée-de-castor, qui avait fulminé cette excommunication contre les

auteurs de ses jours, afin, disait-elle, de les faire rentrer en eux-mêmes, et de les porter par la crainte à demander et à recevoir le baptème; parce que, ajouta la pauvre fille, elle brûlait du désir de voir ses péchés effacés par ce sacrement, et cependant ne voulait pas le recevoir avant ses père et mère.

Ainsi creva cette bulle lancée par des lèvres féminines, avec toute la charité que lui avait dictée l’amour filial ; un sentiment qui ne pouvait émaner que de l'Esprit de Dieu.

Un murmure d'approbation générale apprità Tsa-hellè que tous ses parents étaient émus et touchés de ses beaux sentiments. Puis, comme le stratagème était nouveau et burlesque, mon prône se termina, ce Dimanche-là, p’r un rire général, chacun trouvant que la jeune fille avait eu assez d'esprit pour être élue chef à la place de son vieux père.

La banquise ne quitta la baie Keith que pendant la nuit du 20 au 21 juillet. A notre lever, nous fûmes stupéfaits de voir cette baie entièrement libre de glaces. Aussitôt j’y fis tendre, par Alexandre, des filets à poissons-blancs, ainsi que des lignes de fond pour les truites saumonées.

Il y prit deux plongeons arctiques, un damier, de très beaux corégones et une truite si grande et si grosse qu’elle nous fournit, à nous quatre, cinq Copieux repas; ce qui fait vingt portions. Notez, je vous prie, qu'il s'agissait de repas sans pain et sans aucun condiment.

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La tête seule de cette truite monstrueuse me fournit deux repas. On me l'avait réservée come la partie la plus délicate. Les yeux surtoutsontexquisainsiqueles portions muqueuses de la bouche,

J'avais acheté pour la pèche une pirogue plus petite que celle qui nous avait amenés et que j'avais fait réparer. On la dirigeait avec un elnadè-ttüh ou aviron double. Je faisais avec elle de délicieuses promenades sur le lac, en chassant les macareux, le foulque et le plonweon.

Mes ouailles parties, je m'occupai à mon tour de mes ouvrages de charpente. Je fis couper 270 pièces de bois destinées à une maison de 35 pieds sur 20; mais, comme je n’eus pas le temps de les faire transporter à ma demeure, je ne les trouvai plus, l'hiver suivant. Un maitre d'école anglican, qui avait été envoyé au lac des Ours, avait jugé à propos de s'en emparer en mon absence et de s’en construire une habitation. A la vérité, il m'assura que ce n’était qu’un emprunt; mais ces pièces de bois ne me furent jamais rendues.

Le 3 août, j'avaisachevéles travaux de charpente et d’autres encore, que déjà il fallut penser au départ. Les nuits avaient acquis une durée de trois heures. À onze heures du soir, l'œil d’aigle de Dènègounli distinguait déjà les étoiles de première grandeur, bien qu’elles dussent être pour longtemps encore invisibles 1 mes yeux d'Européen.

Le froid vif et piquant de ces nuits si courtes suffisait pour former une couche de glace au bord des rivages, et le thermomètre centigrade descendait à — 4° et — 5° sous zéro ; de sorte que, pendant toute l’année 1867, j'avais enrégistré tout au plus quinze jours sans glace, dans cette baie méridionale du Grand Lac des Ours. Pendant tout l'été, la banquise ne cessa de s’y promener au gré des vents. Même dans les années chaudes, elle n’a jamais le temps de fondre entièrement, et, sur la côte orientale, la glace ne disparaît jamais et sert de fondement à l'hiver suivant. Les jours de germination et de verdure s’élevèrent, en 1867, à une quarantaine au plus. Le 3 août, les quelques rares touffes de graminées qui végétaient entre les pierres du rivage, dans les lieux dépourvus de lichen, séchèrent sur pied. Les steppes de lichen avaient déjà repris cette teinte feuillemorte qui leur donne, en automne et de bon ‘printemps, l'aspect d’un vaste champ d’éponges. Comment cette mutation de coloris s’étaitelle opérée ? Cela n’était guère compréhensible, le lichen ne paraissant pas mourir, se faner, pour repousser encore.

En somme, je trouvai que, de tout le farnorth, le Grand Lac des Ours est le séjour le plus triste et le plus rigoureux pour un Européen. On n’y trouve que trois compensations à ce grand nombre de désavantages : l’extrème abondance de rennes des déserts, la qualité exquise et la g'osseur exceptionnelle du pois-

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son, et la prompte disparition des nuées de cousins ou maringouins, qui, dès la fin de juin, sortent des eaux et des steppes pour pulluler dans tout le pays, comme une des dix plaies d'Egypte.

Au lac des Ours, leur règne n’est que de trente jours, un temps déjà trop long, eu égard aux souffrances indicibles et à l'irritation de caractère que ces maudites bestioles procurent aux malheureux habitants de cette région élevée.

Le 4 août, je repartis pour Good-Hope dans mon canot d’écorce, et, grâce à un vent favorable et à la vitesse du courant, en quatre jours je me rendis chez moi.

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