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CHAPITRE VIII A travers le pays du diable

La patrie des Cochons. — Terreur superstitieuse des Indiens. —Traversée d'une forêt incendiée. — Parhélie horizontale. — La montagne et le lac Ra-t'ou. — Traversée périlleuse des K/wé-tchô-détellè. -- Réputation surfaite du lac du Diable. — Lac des Grands- Foins et défile montagneux. — Lac du Carcajou et du Castor géants. — L'Hydre des Peaux-de-Lievre va rejoindre l'Hydre de Lerne. — Je suis l'itinéraire de Franklin. — Lac des montagnes, — Hygiene économique,

Un jongleur célèbre parmi les Peaux-de- Lièvre du fleuve, Nni-/chon-tchèlé, surnommé le Petit-Cochon, m'avait beaucoup vanté une contrée parallèle au Mackenzie et située derrière la chaine de la rive droite, comme très riihe en animaux de venaison, recélant un chapelet de grands lacs, et parfaitement vierge de toute incursion de la part des Blancs. Elle devait, m'avait-il dit, réaliser la voie de communication la plus directe et la meilleure entre les forts Good-Hope et Norman; mais sa famille seule la connaissait et pouvait m'y servir de guides.

Cet homme m'avait tracé la carte de ce pays, en 1865, et l’année suivante il allait y mourir dela rougeole, ainsi que sa femme et son neveu,

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tandis que son frère et un autre neveu s’'éteignaient à la mission-même.

Jusqu'en 1870, aucun des deux seuls survivants masculins de la famille du Petit-Cochon n’avait voulu m'accompagner dans ce pays qui avait su piquer ma curiosité; parce qu'ils le prétendaient hanté par tous les mauvais génies de leur contrée. Là se trouvait le séjour du Déchu, Ya-t'éh-nonttay, Celui qui a traversé le ciel dans son vol décadent. Là on voyait l’antre d’une hydre problématique, qui habitait au fond d’un lac où elle attirait et engloutissait les voyageurs. Là habitait un castor gigantesque, une truite géante, un carcajou phénomènal, tous hantant autant de lacs fatidiques et ensorcelés, repaires des esprits mauvais et nécropole d’une foule de sorciers de marque, parmi lesquels primait la lignée des Cochons,

Les deux seuls survivants de cette famille illustre, nos serviteurs Jacques T'atékoyé et Yacinthe Dsan-you, avaient résisté à toutes mes offres de séduction, plutôt que de me servir de guides dans cette zone parallèle à la chaine la plus orientale des Montagnes-Rocheuses, et que j'avais à cœur de découvrir.

Promesses d’une large rénumération, louanges, prières, railleries, sarcasmes, rien n'avait FA dissiper leurs craintes puériles ni ébranler leur résolution de ne plus jamais revoir ce pays du Diable; lorsque, tout à coup, une extrème pénurie de rennes et de poisson qui désola le Bas-Mackenzie, à la fin de janvier 1870,

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— le plus rigoureux hiver que j'aie passé dans l'extrême nord, — décida notre factotum Jacques à aller explorer de nouveau le pays maudit.

Il mit comme condition à ce voyage que je l'accompagnerais ; ce qui était mon vœu le plus cher; et nous partimes un beau matin par 20 degrés centigrades sous zéro, une température d'autant plus bénigne, sous le Cercle polaire, que, du premier au 17 du mois inclusivement, le thermomètre s'était maintenu entre — 42° et — 48° 30’ sous zéro (1).

Après avoir gravi les côtes dénudées et blanches de neige, Éwi-kka, qui forment la paroi droite du Mackenzie, sur une hauteur de 200 pieds, et parcouru une immense forêt de & sapins, de bouleaux et de saules qu’un incendie ravagea, en 1864, en la changeant en un horrible et hideux désert de triques noires et de troncs calcinés, je campai au bord de la rivière du Glacier, Nni-kkiwéni-hé, qui la traverse.

Le second jour, je vis l’extrémité du brülé susdit et d’un reste de bois vert que le feu avait épargné grâce à l’état marécageux du pays. Je débouquai dans un steppe parallèle à lachaine Rat'onnè-youê ou Ra-l'ou-youëè, qui est un embranchement détaché et transversal des Montagnes-Rocheuses. Comme ce steppe

(1) Des thermomètres neufs que j'achetai à Paris, en 185, m'ont prouvé qu'il y avait eu alors jusqu'à — 52° centigrades,

occupe le sommet d'un contrefort de ladite montagne, on y jouit d'une vue étendue.

La montagne offre une grande ressemblance avec celle de la Victoire de Marius, dans la vallée de l’Arc, près Pourrières, en Provence.

Elle présente, du côté du nord, une muraille verticale de 1200 pieds au-dessus du steppe, élayée par des talus d'éboulement et stratifiée par des ondulations qui se dirigent vers le sudest. Certaines grandes quilles de pierre, qui se détachent fantastiquement d’un angle et font saillie dans le vide, en menaçant de leur chute la tête des voyageurs, m'ont donné à croire

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carbonifère. Elle est certainement la même que celle des montagnes des Nahannès, et de la chaïne dite des Boucanes.

Au pied de cette montagne, où je campai après que Talékoyé eût tué deux rennes fort gras, je fus témoin, le matin de la troisième journée, d’une parhélie des plus rares, puisque c'est la seule de ce genre que j’aie jamais contemplée pendant mon séjour dans le Nord- Ouest. Voici comment elle se produisit et en quoi elle consista :

Mon thermomètre centigrade, qui avait marqué 82° sous zéro pendant la nuit, descendit à 38° au lever du soleil. Il s’en suivit une telle évaporation dans les neiges, que la montagneet le steppe quienlongele pied furententièrement perdus dans un brouillard très dense.

A onze heures, seulement, quand le soleil

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commença à faire sentir sa chaleur, cette blanche vapeur quitta la terre et s'éleva doucement en une nappe horizontale, soyeuse et presque diaphane. Mais, au lieu de se dilater tout à fait et de se condenser en nuages dans l'espace, elle s'arrêta contre le rempart de la montagne Rat'ou-youé dont elle nous déroba le sommet. Le disque du soleil rasait alors la crête du rocher; il en fut voilé, prit une teinte rouge et put être fixé à l'œil nu. Mais, tout à coup, voilà que l’astre, réfléchi par cette ouate demitransparente, se multiplia en quatorze spectres solaires’ disposés horizontalement au niveau du sommet de la montagne et autour du firmament.

La parhélie nes’éleva donc pas verticalement dans les profondeurs des cieux, en reposant sur terre, comme une roue immense renfermant quatre autres roues pleines d’'yeux, c'est-à-dire de spectres solaires disposés en croix; ce qui est la forme la plus ordinaire de la parhélie. Elle suspendit ses faux-soleils autour de la coupole azurée, à une espèce de corniche semblable à de l’albàtre ou à de la nacre, comme autant de globes éclairés à la lumière électrique, et dont l'intensité diminuait à mesure qu'ils s'éloignaient davantage du soleil véritable, foyer de ce splendide et rarissime météore.

D'ailleurs, il prit fin, comme les autres parhélies, sitot que le soleil se dégagea de cette couche horizontale de brouillard, qui le détermi-

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nait; et cette vapeur elle-même se résolut et retomba sous forme d’une pluie de cristaux de glace extrêmement déliés et semblables à des escarboucles.

Les Indiens qui m’accompagnaient furent si émerveillés du phénomène, quejecompris qu'il ne doit pas se présenter fréquemment. Ils m'assurèrent n'en avoir jamais vu de semblable.

Nous passâämes notre troisième journée à chasser le renne, dans le steppe; puis descendimes sur un lac large d’un kilomètre ou guère plus, rond, profond, creusé en entonnoir et de toutes parts encaissé dans des collines boisées. On ne lui connait aucune source, aucun déversoir apparent; mais, comme il nourrit d'excellents corégones, qui y pullulent sans cesse, on lui suspecte des communications souterraines avec d’autres bassins. Malheureusement, les eaux de ce lac recèlent une larve qui s’entoure d’un petit fourreau semblable à un fêtu de paille, lequel lui sert de véhicule sur l’eau. Ce ver, dont j'ignore le nom scientifique, engraisse le poisson-blanc, mais aussi il le dévore; car, lorsqu'il peut s'attacher à lui durant son sommeil, il le ronge vivant et pénètre dans son corps, à l'instar du taret qui s'attache à la coque des navires pour les perforer.

7 Ce lac se nomme Ra-t'ou ou des Oies grises,

et caractérise l’entrée du pays du Diable. J'y

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jusqu'au 10 février et ne revins à la mission qu'avec132 poissons-blancs (Coregonus albus), pesant de 4 à 5 livres anglaises chacun.

Retourné à la pêcherie peu de jours après, j'en repartis le 2 mars, pour continuer mon exploration du pays maudit, en compagnie de trois Indiens, parmi lesquels était Hyacinthe Dsan-You, déjà connu de mes lecteurs.

Tournant le dos à la chaine Ra-l'ou-youë, je me dirigeai, sur les brisées du jeune homme, vers celle des monts K/fwé-tchô-détellé ou Montagnes-Rouges, qui forme l’autre paroi de la vallée. Nous y rencontrâmes la jolie et sinueuse rivière Z'a-wélini, Celle qui coule parmi les lacs, un affluent de la Peau-de-Lièvre, que nous remontèmes pendant plusieurs heures; puis nous primes bravement à travers bois et escaladèmes la montagne. Le soir venu, nous nous trouvions sur la verge d’un rocher-mur, qui surplombait une vallée supérieure et sans eau. En face de nous s'élevait une croupe montagneuse plus élevée que celle que nous avions franchie, et où nous aperçûmes un col que Tatékoyé m'avait désigné comme le seul point par où l’on püût traverser cette chaine. Nous nous laissâmes couler au fond du berceau montagneux, par une crevasse que Îa neigecapitonnaitamplement, et bivouaquâmes dans ce bas-fond.

Le lendemain, qui était ma cinquième iournée de marche forcée depuis Good-Hope, j'«tteignis le sommet des X fwé-tchô-détellé en quatre

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heures d’ascension. Mais, au lieu de la passe commode que notre chasseur m'avait promise, je ne trouvai qu'une grande raystification. Ce sommet n'avait guère que 1200 pieds au-dessus de la T'a-wélini, qui l'entourait en serpentant; mais vers le sud it était tout d’un jet, et vers l’ouest il se terminait en éperon abrupte, en promontoire précipiteux qui n'avait d'égal que son vis-à-vis de l'autre côté de la vallée, le Ra-l'ou-youê. À gauche seulement, c'est-àdire vers l’est, la montagne se prolongeait en zigzags impraticables, semblables aux angles d’une citadelle à la Vauban. Mais, à nos pieds, au centre d'un amphithéätre dont nous occupions le sommet, s’étendait, endormi dans son blanc linceul de glace et de neige, le lac 7"atoélini, ce fameux lac du Diable que j'itais venu chercher si loin. La rivière demême nom en sort en se tortillant et forme une trainée blanche entre les rochers sombres, dans la masse noire de la forèt. Blanc et noir, c’est luoœubre.

C'était donc là cette Terre promise des Cochons, ce pays privilégié où ils m'avaient dit couler des ruisseaux de lard fondu et de moelle de renne? Eh bien, pour une terre de promission, ni son aspect ni la route qui y conduit n'ont rien de bien attrayant. Mais pour un pays du Diable, il faut avouer que le site n'était pas mal choisi, et que je ne devais pas m'attendre à une autre sorte de paradis terrestre.

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