CHAPITRE IX
Découverte des Sources de l' Anderson
Tristesse et abandon. — Départ pour le lac Colville. — Une famille ingénieuse. — Enfant tue accidentellement. — Départ pour le lac Petitot. — Traversée des lacs Colville et Petitot. — Course à la lune. — Camp des Kha-tchô-Gottinè, — Enfant métamorphosée en renne. — Le feu des âmes et le feu des martres, — Travail du Dimanche puni providentiellement.
J'ai accompli cinq grands voyages d'exploration dans la contrée comprise entre le Grand Lac des Ours et les sources du fleuve Anderson, dont deux en 1871, autant en 1872, et le dernier en 1877. Ces cinq excursions furent d’autant plus fertiles en épisodes que le pays que je parcourais était plus éloigné du Mackenzie, plus inconnu des Blancs résidant dans le Nord- Ouest, plus vierge de toute incursion des Européens. Aussi était-il représenté sur toutes les cartes de l’Amérique du Nord par un vide peu éloquent. M'engager seul dans une telle contrée était provoquer de nombreuses découvertes, enrichir la carte d’une foule de données géographiques, sans parler de la gloire de Dieu que j'allais probablement augmenter, en le faisant connaître, louer et aimer par des infortunés qui l’ignoraient jusqu'alors; but
autrement grandiose et important que celui d'augmenter la foule des connaissances humaines.
Ma première exploration de cette terra incognila eut lieu au commencement de l'automne de 1871. Je venais de reviser entièrement, en le corrigeant et le complétant, le dictionnaire de la langue dindjié que mon excellent confrère, M. Jean Seguin, avait composé précédemment avec l’aide d’une femme patiente, à la vérité, mais peu intelligente. Ç’avait été pour moi un travail long et fastidieux, qui m'avait pris tous mes instants etdont Sylvain Vitœdh, mon maitre de langue dindjié, s'acquitta avec toute l'intelligence et la sagacité désirables.
Il est vrai que, parlant et possédant les deux langues dindjié et peau-de-lièvre, il avait tous les moyens nécessaires pour se tirer de cette tâche avec honneur. Je repris avec Jui tout ce dictionnaire d’un bout à l’autre.
Nos serviteurs venaient de nous quitter, pour se rendre à la pêche ou à la chasse jusqu'aux fêtes de Noël. Ils étaient partis sans un regret, sans un soupir, sans un mot Cordial qui pût dissiper le serrement de cœur que nous ressentions, à chaque saison de chasse, de notre isolement sur cette esplanade déserte etsolitaire, perdue au bord du Nakotsya-kotch6, près du soi-disant fort de Bonne-Espérance, devenu aussi désert qu'elle.
Ce départ était voulu par nous deux. Il était nécessaire à notre existence dont ces Indiens
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s'étaient fait les pourvoyeurs attitrés mais stipendiés. Nous n'avions aucun reproche à leur adresser à ce sujet. Nous nous y attendions nécessairement chaque automne; et cependant je ne pouvais m'habituer à ces séparations fréquentes, à ces déplacements qui faisaient le bonheur de ces êtres nomades.
Quelle joie pour eux d’aller encore vivre en plein air, d'échanger le plancher et le coin de cheminée prosaïques pour la loge en peaux d'élan, les branches vertes éparses sur la terre congelée, et le grand feu de sapin flambant au milieu du logis. On suivrait les rennes dans leurs pérégrinations ; on se nourrirait de dépouilles imes; on ferait 8, 10, 20 repas par jour, on leur semblait; on abattrait des pans de forêt pour se chauffer; et l’on enjouirait une liberté entière et dépourvue de tout contrôle étranger.
La perspective de ce bienheureux vagabondage’ les faisait partir avec allégresse.
Jentendais sous la voûte de la forêt leurs éclats de rire et les chants dont ils réveillaient les échos endormis. Ces notes gaies me serraient le cœur, non pas d'envie ni de jalousie de leur bonheur de rennes ou d'oiseaux de passage; mais de défaillance sur mon propre abandon, sur mon infortune volontaire et acceptée d’ermite et de célibataire.
Je les suivais alors de loin et à leur escient, je soulageais mon âme d’homme sans épouse, mon cœur de père sans enfants, et, quand
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j'avais payé ce tribut à la nature révoltée, et que le calme s'était refait dans mon être par cette détente de la fibre sensible, je m'en revenais seul à la maison pour y reprendre mes occupations journalières.
Il y avait dix ans que je faisais cette expérience de la faiblesse de mon cœur, inconnue peut-être des pasteurs qu'entourent sans cesse leurs ouailles civilisées, et je n’avais pas encore pu trouver en moi assez de force d'âme pour me cuirasser d'insensibilité Il était destiné à des épreuves d'une autre nature de me faire connaître et savourer enfin cette indifférence stoique à tous les coups du sort et à toutes les plaies du cœur. En 1871, je n'avais pas encore secoué toutes les illusions de la vie et j'avais encore foi dans les bons sentiments de mes semblables. Pendant quelques jours, je rongeai donc mon frein et dévorai mon chagrin en toute patience et vertu; mais, le 9 novembre, Je n'y tins plus, et quittai aussi ma résidence de Bonne-Espérance :
— « Je ne vis plus, entre ces quatre murs, et Je vous quitte, dis-je à mes compagnons, MM. Seguin et Kearney. Je m'en vais en exptdition, Dieu sait où, et vous reviendrai Dieu sait quand. Ce sera lorsque je serai las de la vie sauvage, quand la vermine m'empêchera de dormir, quand l'affection de mes néophytes me deviendra à charge, quand je serai soùl de steppes et de forêts, saburré de demandes et de doléances, taonné de bailler des béné-
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dictions et de délivrer des homélies. Adieu et au revoir! »
Lors, pendant qu'en France on commencait à peine à poser les premières bûches sur l’âtre, et que, sous le Cercle Polaire arctique, l’eau était égalée à la terre et changée en durs rochers, je revêtis un long et lourd caftan russe gris de fer, fourré de castor; je me coiffai d’un kolbach de loutre; enfonçai mes bras ju;qu’aux coudes dans des moufles chauds et soyeux; je chaussai mes brouequins tchippewayans et mes petites raquettes peau-de-lièvre; j'at-teiai mes chiens de trait, et, le lendemain à 6 h. du matin, je m'élançai au pas gymnastique sur les brisées de deux Indiens, Jeannet Sida-Kha-ya, Maitre Petit-Lièvre,un vrai type de Lapon presque blanc, au petit minis pointu, futé et intelligent ; et Toussaint X/wi-l'èh, la Plume de guerre, un vrai Mongol bistré, chocolat, aux yeux petits et bridés, à la face plate et luisante, mais honnête, douce et toujours vaie, Tous deux étaient des chrétiens affectueux ; tous deux, des guides et des serviteurs excellents, pleins de dévouement et d'attentions ç« pr'opler relributionen. »
En ane journée et demie de course, je me rendis, à travers bois et steppes de lichen, jusqu'à la rivière des Peaux-de-Lièvre, que je traversai au confluent de celle des Poissons bleus, J'taé-nilinè, pour gagner la rive droite du premier de ces cours d’eau.
Leur rencontre y a formé un delta herbeux
entre lequel et le chenal méridionäl, les Dènè Peaux-de-Lièvre ont construit un bâtardeau et établi des glissoires. Au mois de Juin, le poisson-bleu ou petite morue de Back (Coregonus signifer) y abonde et on l’y prend aisément par centaines à l’aide d’une épuisette.
Ces poissons forment alors la principale subsistance de ces Indiens, qui les mangent frais, boucanent et font sécher ce qu’ils ne peuvent consommer sur place, en engraissent leurs chiens de trait, et en fabriquent du pémican, du stockfisch et de l'huile lampante. Celle-ci remplacerait avec succès l'huile de foie de morue.
J'avais visité en détail tous ces petits travaux, pendant l’été de 1865 et de 1866. En novembre 1871, tout étant congelé et la pêcherie déserte, nous passàmes outre pour aller bivouaquer non loin de là, dans un endroit touffu de la forêt. Un chapelet de jolis petits lacs me conduisit, la troisième journée, au sommet de Z%-gotch (1) ou la Terre-haute, une colline sablonneuse qui sépare la Peau-de-Lièvre de la rivière des Poissons-bleus. On y découvre tout le plateau des Bœufs-musqués, que
(1) Ti et tié signifient terre en dènè peau-de-lièvre et en dané sécanais. Comparez avec le même mot en chinois, Li: en tagalok, li; en dindjié, tien; en danè castor, l‘y6: en zend {liyé; en douné flanc-de-chien, té, féyé: en voréen f{{a; en japonais, {{a-ti; en nahuatl, fa/; en dindjié, fan; en malais, {ana; en tongouse, foch, {or:; en moquis, {ouch, ton; en gallique, fé tallof; en latin tellus. E, P,
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j'avais parcouru en 1866 et traversé plusieurs fois depuis. À l’ouest, on aperçoit même la chaine des Montagnes-Rocheuses,que les hautes grèves du Mackenzie nous cachaient, à Good-Hope. C’est un magnifique panorama.
Des deux côtés de cette colline, d’une largeur peu étendue, de sempiternelles et sombres forèts de sapins, de mélèzes et de bouleaux s’étendent jusqu’à l’horizon.
Nous campâmes à moitié chemin du lac de l'Ile, et pendant notre quatrième journée traversàmes ceux de l’Outarde, de l’Eau blanche, de la Pluie-de-soutfre, et du Gave: autant de découvertes pour la géographie de ces contrées; car ces bassins n'étaient portés sur aucune carte, n’ayant jamais été vus par-aucun Européen. Cependant les serviteurs métis du fort Good-Hope les parcourent quelquefois, à de très rares intervalles, quand la nécessité les pousse à aller chercher du poisson jusqu’au grand lac Colville. La découverte de ce dernier lac est due à M. Roderick Mac-Farlane, en 1862, lorsqu'il était le commis-traitant du fort Anderson; mais il n’en dressa jamais la carte ni ne s’assura de sa position.
D'après les traditions peaux-de-lièvre, on vit jadis le ciel s’enflammer sur le lac du Soufre, Ya-dikk'on-l'oué (4); du soufre et du bitume fondus en tombèrent en une pluie qui forma
D Littéralement : Ciel — brûlant — eau; lac où l'on vit le ciel brûler...
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| cette espèce de mer Morte, laquelle n’a aucun déversoir apparent et qui ne reçoit qu’un mince filet d’eau. Ses alentours sont riches en marais qui contiennent du pisasphalte semi-liquide, sous une couche de lichen et de tourbe. Les habitants de cette nouvelle Sodome furent tous détruits par cette conflagration, qui n’est sans doute qu'un souvenir oral et traditionnel de celle beaucoup plus importante et ancienne de la Pentapole,\
77Nous campâmes au-delà du iac du Soufre, non loin d’une chaïne de collines granitiques qui nous séparait du lac Colville, les Bedzi-ajyouè ou montagne des Petits-Rennes.
Le lac du Gave, Nné-yé-érélin-l'oué, perd ses eaux par un syphon descendant ou gouffre, dont Jeannet m’indiqua la place. Elles s’enfilent en tournoyant sous terre pour aller resourdre quelques lieues pius loin et grossir la rivière des Peaux-de-Lièvre. J'en avais doublé l’embouchure dans mon premier voyage au Grand Lac des Ours, en 1866.
Je vis aussi un autre lac de moindres dimensions, qui a perdu toutes ses eaux de la même manière, par un antre qui est demeuré béant et aride contre la paroi septentrionaledesonexcavation. Il n’est plus resté dans la cuvette dudit lac qu’une mare qui va toujours se desséchant.
Cette cinquième journée, nous traversimes la montagne des Petits-Rennes, à gauche d'un morne de diorite qui affecte la forme d'un volcan. Il n’est cependant pas perforé.
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En quatre heures de course nous traversâmes ladite montagne, et à 4 heures de l’après-midi nous atteignimes les bords du beau lac Colville, L‘oughé-natvouttonné-t'oué, après avoir traversé deux autres lacs. Toute cette contrée est maigrement boisée de sapins étiques et peu élevés.
Nous nous trouvions alors à l'extrémité nordouest au ac Colville, et au lieu où il sedéverse dans le lac T''ou-{chô, par un bras de rivière assez court, appelé Piérè-éghé, l'Écluse aux Truites, que je dus traverser.
En ce lieu disgracié de la nature, sur un rivage bas, marécageux, dénudé et dépourvu de tout autre ciarme que d’une vue très restreinte sur le lac Colville, dont une grande pointe me dérobait l'entière superficie, je trouvai trois /og-houses en troncs d'arbres, qui avaient été construites par une famille d’intelligents Peaux-de-Lièvre, celle du vieux Louison Sida-Kha-ya (1), Monsieur Petit-Liévre, père d'Alexis ou Alek, de Charles ou Charly et de Jeannet, tous hommes de petite taille, trottemenus au facies lapon bien défini.
Ils me reçurent sous leur toit hospitalier
| Le mot sida appartient au vieux langage dené tombé en désuétude. Nul n'a pu m'en donner la signification. Je le traduis par Monsieur, Maitre ou Sieur, par analogie avec le sidi des Arabes et le sir ou sère saxons, qui ont cette signification. Sida existe aussi en chinois; mais j'en ignore le sens. J'ai connu plusieurs Danites qui portaient ce titre; mais il n'étaient pas nombreux : Sida-Khaya, Sida-Béni-hay, Sida-Zjen, Sida-Bédellay, Sita lchyé, Sida Bétalen.
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avec des cris de joie et l'expression non équivoque du bonheur. Ils étaient si solitaires, sur les bords de ce vaste bassin que des Européens n’avaient encore visité qu'une seule fois (1)! Aussitôt le grand chaudron fit rempli de viande fraiche de renne et suspendu à la crémaillère ;
l'unique cuisine des Indiens consistant en
bouilli et en rôti, sans aucune espèce de condiment ni d’apprêt.
Le vieux Sida-Khaya avaitété l’un des guides
indiens de sir John Richardson, dans son ex-
pédition arctique de 1848, pour la recherche des restes de sir John Franklin, bien que le célèbre chirurgien n’en ait pas fait la moindre mention.
C’est là une de ces petites hypocrisies d’explorateur que je me plais à révéler. Il ne faut pas trop demander de l’extrème crédulité des bonnes gens qui ne voyagent que dans les ivres, et n’explorent que leurs tisons et les quatre coins de leur chambre, comme le bon Xavier de Maistre. Or, beaucoup de Français, même de ceux qui sont membres des sociétés de Géographie, même d’entre les érudits et les gros bonnets de nos Académies, croient tout simplement que Jes voyageurs que l’on nomme explorateurs, parce qu’ils sont ou ont été les premiers à visiter, parcourir, décrire, dessiner et lever la carte d’une contrée, ont dû leurs
(1) J'ai déjà dit que ce fut par M. R. Mac-Farlane ct du fort Anderson, * ù
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découvertes à leur seule sagacité, à leurs propres lumières, à leurs seuls calculs astronomiques et autres, à l'instar des marins qui se dirigent sur les mers à l’aide du soleil, des étoiles et de la boussole.
Pauvres naïfs, je voudrais les y voir.
Pour ce qui est des explorateurs arctiques,
‘je puis certifier que tous, même Franklin,
mème Back, Hearne, Mackenzie et Richardson, eurent bel et bien non seulement de nombreux compagnons qu’ils avaient choisis parmi les gens du pays, Canadiens français ou Métis, et dort ils ont eu la bonne foi d’énumérer les noms à titre de matelots, de bücherons ou de constructeurs; ce qui certes, ne suffit pas pour rendre hommage à la vérité ; mais que tous, sans exception, eurent recours, en toutes leurs démarches, aux lumières des Indiens ou des Esquimaux et recoururent à de véritables guides, dont malheureusement ils n’écoutèrent pas toujours les conseils.
On connaît les guides de Franklin dans ses découvertes : Ekhétchô", Otchibouk, Adam, Beaulieu, chef des Couteaux-Jaunes, Baptiste Boucher, et autres dont les noms ne furent jamais proférés. Le Camarade de Mandeville, de Charlois, King Beaulieu, Louis Cayen, le même Ékhétcho', Totanouk furent les guides de sir Georges Back. Baptiste Brousse, Forcier et Bouvier guidèrent MM. Anderson et Simpson. Boucher, Sidakhaya, Khayadé, Makakon et autres Peaux-de-Lièvre furent em-
ployés officieusement quoique non officiellement par le Dr Richardson, en 1848; et St Georges de Laporte, par le commodore Pullen, qui n’en suivit pas les conseils et s’égara en remontant la Peel, qu'il prit pour le Mackenzie.
On connaît le fameux Sambdachiemba des explorateurs français Huc et Gabet; les guides noirs qui accompagnaient sans cesse les explorateurs Livingstone, Levaillant, Speke, Grant, Baker, Cameron et tant d’autres ; et Baldwin lui-même, ce grand Nemrod africain, eut la simplicité de raconter à quels épouvantables dangers il se trouva exposé toutes les fois qu'il s'écarta tant soit peu, tout seul, de son campement pour chasser.
Dans tous mes récits, j'ai toujours eu la bonne foi de donner les noms de l’Indien ou des Indiens qui me guidaient dans mes explorations de découvertes, et j'ai également exposé mon appréciation de ce dernier mot. Nos découvertes ne sont telles que par rapport aux Européens, aux civilisés qui n’ont jamais visité, parcouru ni habité les contrées qui en sont l’objet.
Elles ne sauraient jamais s'appeler découvertes pourleshabitants deces mêmes contrées; et tout Européen qui les parcourt n’est, le plus souvent, pour ceux-ci, qu’un Curieux, un touriste, un chasseur, un chercheur, un érudit, un missionnaire ou un commerçant, quand il n’est pas un mangeur-de-lard, un novice et un bon à
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