‹ Exploration de la région du Grand lac des Ours [microforme]Chapitre 40 sur 54 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Seconde exploration aux sources du fleuve Anderson.

La ruse engendre méfiance. — Inconvénients d’une yourte mal faite. — Où trouver des sauvages ? — Rêve et conversion d'Ella. — Craintes superstitieuses. — Plus que naïve. — Conseil de jongleur. — Mode de chasse hindou. — Une rencontre émouvante. — Tadiralë — Sur le grand lac Petitot. — Nous l’échappons belle. — Arrivée à la baie Non‘èni. — Loups enragés. — Exploits d'un Indien.

Au mois de septembre 1872, le grand chef des Kha-tchô-Gottinè ou Peaux-de-Lièvre des steppes, un excellent chrétien nommé Patrice Kopa(1), l'Aube ou le Petit-Jour, m'avait fait promettre, en partant de ma résidence de N.-D. de Bonne-Espérance, d'aller le visiter pendant l'hiver à la source du fleuve Anderson, qui devait être le théâtre de ses opérations cynégétiques, cet hiver-là.

dl) Dans ce mot, K est une consonne plastique, une sorte d'article,l'analogue du digamma grec, que d’autres tribus remplacent par le G ou le W, et d’autres par le rho grec, P. La même mutation se rencontre entre les idiomes celtes et teutons, ainsi que je l'ai remarqué ailleurs, Certaines tribus l'omettent tout à fait. Comparez Kopa, aube, lumiere blanche, avec a/ba, en latin; ba, en denè tckippewayan; auba, en assmiboine ; opa, en couteau-jeaune; komba, en dene esclave; pa, en aus tégwa; kové, en dindjié; pae-atus, en sanscrit; et para, soleil, en égyptien.

De plus, à la fin d'octobre de la mème année, je reçus d’un petit chef nomme Tsèli-k/fwo, la Marmotte jaune, plus connu sous le nom de l'Orignal, l'invitation de me rendre dans là baie Non‘éni, à l'extrémité méridionale de mon lac, pour y secourir quelques malades.

Pour l’aller seulement, c'était un voyage de cinq jours de course avec un traineau allège: mais les deux camps étant dans la même direction, je pouvais satisfaire les deux chefs et leurs subordonnés, tout en explorant de nouveau le grand lac des Bois et les sources de l’Anderson, que j'avais découverts l’année précédente. Bien plus, je résolus ensuite de me transporter jusque chez mes ouailles du Grand Lac des Ours, afin de leur offrir les secours de la religion par la même occasion.

Sitôt résolu, mon projet fut exécuté. Je pris à gages un jeune orphelin kha-tehà-gottinè de quatorze ans, qui végétait au fort Good-Hope, où sa mère l'avait laissé malade, à la fin de l'été, Tadi'alè, l’Abandonné, et j'en fis mon guide et mon serviteur pour toute la durée du voyage. Je choisis dans le chenil de la mission quatre beaux chiens de Sibérie venus de l'Alaska et mâtinés d'esquimau, qui avaient nom Guizot, Nancy, L'Éclair et Dahlia, et le 8 novembre, à 4 heures du matin, je partais de Bonne-Espérance par une température bénigne de — 20° centigrades seulement et la plus belle nuit que l’on pût voir.

Mon aimable lecteur connait maintenant

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aussi bien que moi le chemin qui conduit du fort Good-Hope à la colline sablonneuse de Ti-gotchô et même au lac de l'Ile. Il était le mème que l’année précédente ; mais sur ce lac il changea de direction. Au lieu de me diriger vers le lac Colville par celui du Soufre, je pris plus au sud, par conséquent à droite, un sentier tout tracé par les chasseurs du fort et qui devait me conduire sans hésitation ni grande fatigue jusqu’au lac du Grand-Détroit, L'at ahotchô, et au steppe du Renne blanc, Étiédék'alè-ttsoghé. Au delà, nous ne devions plus avoir de chemin tracé; mais Tadi'alé connaissait Ce pays qui était le sien, et devait me diriger jusque chez Kopa.

9 Novembre. — Nous avinns campé au sommet de 71-gotché et désirions pouvoir passer notre seconde nuit chez les chasseurs du fort Good-Hope, au Grand-Détroit. L'enfant m'avait assuré que nous n’arriverions à ce lac qu’à la nuit tombante, et je le croyais sans peine, y étant déjà allé en 1866, lorsque tout à coup, une heure après notre déjeuner, c’est-à-dire à 2 heures de l'après-midi, nous rencontrâmesles chasseurs. Ils venaient de se rapprocher et n'avaient pas encore passé une nuit dans leur nouveau campement. Ces chasseurs étaient :

Dattonkhi, l’Échafaud, Ella-cdèéniha, La Pointe de canot, Dénègounli, un Homme nous est né, et ses frères. Mais ce dernier était absent du Camp.

Je fus recu avec cordialité, et, bien qu’il fit

encore grand jour à cette latitude, je pris mes dispositions pour passer chaudement la nuit dans la yourte de ces braves gens, une yourte construite à la manière loucheuse, c’està-dire en forme de dôme ou de calotte. Installés, je reprochai doucement à Tadi'alè de m'avoir trompé en me promettant pour la nuit un campement que nous avions rencontré après midi. Le vieux Dattonhi prit sa défense :

— « Nous autres, hommes, commença-t-il à me dire, nous ne ressemblons pas aux Blancs, qui parlent toujours par détour et avec fausseté, Nous disons toujours la vérité, alors même que nous paraissons mentir. Il suflit pour cela de connaitre nos usages. Ainsi, quand nous envoyons nos enfants quérir dans la forêt de la viande de venaison déposée en cache, nous consultons leurs goûts, leurs aptitudes, afin de les amadouer ou de leur donner de l'émulation pour ces voyages toujours un peu pénibles. Si nous voyons qu'ils aiment à faire de longs, longs voyages, nous leur annonçons alors que cette viande git bien loin, bien loin; qu'ils auront à camper seuls; qu’ils vont faire

une expédition dont ils pourront parler avec

orgueil. Alors leur curiosité piquée au vif et l'amour des-voyages les portent à obéir; ce qu'ils ne feraient pass’ils savaient que la cache est à quelques pas seulement; parce qu'ils n'en retireraient alors aucune gloire. C’est ainsi que Dènègounli a été élevé ; parce que cet enfant ambitieux ne rêvait que la gloire.

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« Si, au contraire, nos enfants sont craintifs, timides, nerveux et paresseux; s'ils redoutent de bivouaquer tout seuls, la nuit, dans la forêt ; s'ils ont peur des loups et des revenants, alors nous leur disons, pour la première fois, que la cache est loin, bien loin, afin qu’ils prennent leur courage à deux mains et se nantissent pour camper en route. Et comme il se trouve qu’elle est tout près, ils reviennent charmés de l’agréable surprise qu'on leur à faite et tout disposés à obéir de nouveau à la prochaine occasion. Mais alors on ne leur dit plus rien, et il arrive souvent qu’ils passent deux jours dehors, ce qu'ils n'auraient certainement pas accepté de faire si on les avait avertis dela distance, de prime abord.

« Ainsi tu vois que c’est la bonté d'âme de ton jeune homme qui l’a porté à allonger la distance. Il te pensait fatigué, ennuyé de la longueur du chemin qui conduit à notre camp, et ila voulu te faire plaisir en te causant une agréable surprise. »

J'approuvai la bonté de cœur de ces braves gens; mais cependant je dus leur apprendre que l’on ne doit pas se permettre d'offenser la vérité fût-ce pour rendre service ou se faire obéir; et encore moins tromper les enfants, de crainte qu’ils ne perdent toute confiance et tout respect envers leurs parents.

Quandlemomentarrivad’apprèterlerepasdu soir, La Pointe decanot s’écria d’un air pénétré:

— « Yazé bœr oullé, taoti! » C'était une ren-

gaine. Je la connaissais depuis longtemps.

«Il n’y a pas chez moi leplus petit morceau de viande! » signifie, chez les Danites, «Je n'ai plus de tabac, donne-m’en et tu auras de Îa viande tant que tu en voudras. » J'avais bien un peu d'argent avec moi, afin de me procurer des vivres en route; mais, comme j'étais copieusement pourvu pour jusqu'au camp de Kopa, je ne voulais pas le gaspiller inutilement. Et, quand je parle d'argent, mon lecteur sait déjà que je désigne des marchandises de troque, telles que tabac, rassades, mouchoirs, galons, aiguilles, petits couteaux, fil, peignes, etc., puisque, dans l’extrème Nord-Ouest, les payements se font toujours en nature.

Je ne répondis donc rien à La Pointe, mais priaiTadi'alè d'aller chercher des provisions dans mon traineau, afin que je pusse assister ces pauvres affamés. L'enfant revint avec du pémikan, que je plaçai poliment devant La Pointe.

Mais celui-ci se récria :

— « Sont-ils drôles, ces Blancs, mon Dieu!

sont-ils drôles, ont-ilsla tête à l'envers! Qui a jamais vu un Blanc donner à manger à des chasseurs dènè? Quand nous te disons, Père, que nous ne vous ressemblons pas. Penses-tu donc que je n’aie pas seulement un repas de viande fraiche à t'offrir ? »

Je savais bien ce qu’il en était, ainsi que je l'ai expliqué plus haut, mais je tenais à donner à ce néophyte une petite leçon amicale d'hospitalité, et je contrefis le naïf :

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— « Mais dame! non, lui répondis-je. Puisque tu viens de me dire à l'instant qu'il n'y a pas une bouchée chez toi, la charité et l'amitié que j'ai pour ta personne me font un devoir de partager mes provisions avec toi. À moins, coutinuai-je, que yazé taoli, pas le moindre brin, signifie kountlawé l'an, extrèmement beaucoup. Après cela, si tu vas chercher de la viande fraiche pour me l'offrir, je ne vais plus savoir que penser deta véracité. »

I rit à tue-tête, d'un gros rire bruyant, en se tordant comme si j'avais dit la chose la plus cocasse du monde. Dattonhi et tous les autres faisaient chorus.

— « Fazé! yasé! criait-il, Comme ces Blancs ont l'esprit croche ! Ça ne s’est jamais vu! »

Il sortit et rentra bientôt avec une énorme croupe grasse d’élan, sur laquelle je mesurai deux bons pouces de dépouille. Il la coupa, en remplit le chaudron et le suspendit au-dessus du feu, sans parler de tabac. Je laissai le pémikan devantl'Indien, pourserviraurepasdusoir.

J'y joignis de la galette et fis faire un grand chaudron dethé sucré par mon jeune homme.

Pendant que le souper cuisait, les yeux me cuisaient aussi ; parce que la yourte était remplie d’une fumée épaisse et âcre qui nous dérobait les uns aux autres. Je pleurais abondamment sans éprouver aucun chagrin, et mes hôtes, quelque accoutumés qu'ils fussent à la boucane, en étaient réduits à m’imiter forcément.

370 EXPLORATION DE LA RÉGION RL memmemetilus

— « Sa l'ini! Méchant ours! s’écria à la fin Dattonhi, en s'adressant aux femmes. Chaque fois que vous vous mêlez de dresser une loge à la dindjié, voilaceque vous nous faites. N'estce pas ennuyeux ? On n'y tient plus, on pleure toutes les larmes de ses yeux, moi, à qui une branche en a déjà presque arraché un.

« Tchin sé ta kranachié hè tazjé taotil »

« Le nez vous coule comme leciel par un jour d'orage, et voyez comme notre Père se désole, les yeux dans son mouchoir. Sa l'ini! Sa l'ini!

— « Mais les yourtes dindjié sont bien plus chaudes que nos loges pointues, objectaient les femmes, tu le sais bien. Il faut savoir supporter quelque chose, en ce monde, pour bénéficier d’une autre chose plus conséquente.

— « À quoi cela sert-il, s’il faut que j'en devienne aveugle? vous dis-je. Vous ne me ferez jamais croire que les yourtes des Dindjié sont aussi fumeuses. Et si vous ignorez le moyen de les empêcher de fumer, eh bien n’en faites plus; voilà. Il fallait demander le secret aux temmes loucheuses. »

J'examinai la yourte sans rien dire, et m'aperçus aussitôt qu'on n’y avait pas pratiqué \’évent, à ras de terre, du côté opposé à l’entrée. Ce trou du vent est nécessaire pour augmenter le tirage de la loge par le courant d'air qu'il établit avec l'ouverture du faite. Notre yourte ressemblait donc à un poèle bien bourré mais sans trou de tirage. Dans ces conditions, le meilleur poêle fume et vous asphyxie,.

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DU GRAND LAC DES OURS 371 pensent

Je saisis une spatule, je l’enfonçai dans l'ados de neige qui faisait face à la porte et, l'y retournant en tous sens, j'y pratiquai un trou assez grand pour y fourrer le bras. Aussitôt, toute la fumée repoussée par le courant d'air qui s'établit, s'éleva vers l'ouverture supérieureet s'évanouit par cet orifice ménagé pour servir de passage à la fumée.

— « Tenez, dis-je aux matrones, voilà ce qui manquait à votre yourte pour l'empêcher de fumer. C'est là tout le secret des femmes loucheuses.

— « Sé déjyékhé! Par mes ancêtres ! s’écria le vieux Dattonhi ébouriffé. Voyez-vous ça, vous autres, voyez-vous ça! voyez-vous ça! »

Puis se retournant vers Ella-odéniha, qui pleurait, comme tout le monde, quoique non pas d'émotion :

— « Ey, séghen, mon beau-frère, voici notre Père, qui n’est pas un Aomme (un Dènè), et qui pourtant nous en remontre à tous, même dans les bois. En vérité, je te dis que les Français de cette trempe sont de vrais sauvages. »

Jusqu'en 1866, cet Ella-odéniha avait été un jongleur ou chaman opiniâtre et un mangeur de prètres implacable. Jamais il ne mettait le pied chez nous; jamais il ne nous regardait ni ne nous donnait la main; jamais il ne nous adressait la parole. Citer La Pointe, c'était parler de notre ennemi le plus irréconciliable. Tout à coup, en novembre 1866, je l’avais vu venir radouci, humble, même un peu penaud,

me demander le baptème. Frappé d'une transformation trop subite pour que je pusse la croire sincère, je le pris sur le même ton narquois et railleur qu’il affectait ordinairement avec moi. Mais il me regarda avec une tristesse et une affection que je ne lui connaissais pas encore :

— « Je parle sérieusement, me dit-il, Père.

J’ai bien pensé que tu ne mc croirais pas, ayant été si hostile à /a prière. Je suis moi-même tout bouleversé de mon changement. Comment se peut-il que l’esprit de l’homme soit transformé au point de souhaiter ce qu’il redoutait, de priser ce qu’il haïssait, d’aimer ce qu’il aurait voulu anéantir ? Cependant cela est; je n’y puis rien. Et dire que c’est un rêve qui a opéré en moi ce changement ! En vérité, il y a un Dieu; je le confesse maintenant; et tu vas voir comment Il a eu pitié de moi.

— « Un rêve, toujours des rèves? Le bon Dieu vous conduit donc par des rèves, vous autres ? »

— « Je ne sais s’Il nous conduit autrement que les autres hommes; mais, en tout cas, tu vas en juger. Tu connais mon hostilité obstinée pour votre religion et pour vos personnes. Je ne vous aimais pas. Sans vous mépriser, — car vous n'êtes nullement méprisables, étant de gros bourgeois très à l'aise, savants et adroits en toutes choses, — je vous haïssais cordialement et aurais bien voulu vous voir au fond de la grande rivière Mackenzie.

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« Tout à coup j'eus un rève, mais un rêve si étrange qu'il m'a fait ce que tu vois. J'étais en canot d’écorce sur le Naotcha (1) avec une foule de mes compatriotes, également en canot, et nous descendions le courant tous ensemble.

En un clin d'œil, en aval du lieu où nous voguions paisiblement, il se forma un abîime qui occupait toute la largeur du fleuve, et celuici s’y précipitait en formant une cataracte que nul de nous ne dut songer à franchir. C'était 1a mort.

« Nous essayàmes de gagner le rivage ; mais il n’était plus temps. Nous nous en trouvions trop éloignés pour espérer de l’atteinäre avant d'être emportés dans le gouffre qui nous aspirait. Que faire? Nous étions éperdus et nous épuisions en vains efforts. Peu à peu mes compagnons étaient emportés vers l’abime et je les voyais s’y engloutir à jamais. Je me sentais perdu moi-même et j'allais m'abandonner aveuglément à mon malheureux sort, lorsque, tout à fait sur la verge du précipice, comme suspendu au-dessus de la cataracte écumante et mugissante, surgit un ilot de rocher que surmontait une grande croix blanche, semblable à celle qui s'élève à côté de la mission. Debout au pied de la croix, était un homme revêtu d’une aube, qui criait après nous, nous conjurant de la voix, du rezard et du geste, de

() Un des noms du Mackenzie en peau-de-liévre. Ce mot signifie Terre geante; on sous-entend le mot fleuve.

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nous diriger vers lui si nous voulions nous sauver.

« Il fallait lui obéir ou périr, puisque le rivage était si éloigné.

« Je fis force d’aviron vers le rocher, j'engageai vivement mes compagnons d’infortune à en faire autant. J'abordai enfin et me trouvai en sûreté. Tous ceux qui m’imitèrent furent sauvés. Les autres s’engouffrèrent dans l’abîme et y périrent comme leurs devanciers.

« Tout à coup je m’éveillai, tremblant d’épouvante et changé de fond en comble. Je n'avais pas le moindre doute sur la valeur de cet avertissement. Je ne t'en demande pas l'explication; ce sont de ces chosesquise comprennent d'ellesmèmes. Ce n’est pas mci qui ai pu imaginer une telle vision, puisque je vous haïssais. Ce n’est pas le diable qui a pu me l’inspirer. Alors qui est-ce donc, si ce n’est Dieu ou un de ses anges, qu'Il m'a envoyé? J'ai compris, cette nuit,enun clin d'œil, que votre paroleest vraie: que le gouffre est celui de l'éternité; que la croix c'est le mystère de la Rédemption que vous prêchez. J’ai compris que l’ange c'est chacun de vous, prêtres. Sansaucun doute, quelque grand malheur nous menace encore, après l'épidémie de l’année dernière (1). Eh bien, je

(1) En 1865, une fièvre scarlatine épidémique quaterna le Mackenzie. En 1867, six mois après la vision du avait eue Klla-odénihay, une rougeole épidémique lévasta de nouveau le district arctique et y fit un millier de victimes, sur 4 000 habitants.

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ne veux pas périr, j'ai peur, j'abandonne à jamais l’Ink'onhè (l'Ombre) (1). Hâte-toi de m'instruire et de me baptiser. »

Et j'avais instruit et baptisé le voyant La Pointe, au mois de Décembre 1866, en lui donnant le nom de l’archange qui avait dirigé Tobias à travers les flots de l’Euphrate, le glorieux Raphaël.

Pendant que Tadi'alè mettait le couvert pour souper, deux petits enfants emmitoufflés dans des sayons de peau de renne, poil en dehors, entrèrent dans la yourte, tout rayonnants de joie :

— Mère, mère, criait l’ainé, un bambin de huit ans nommé 7Zsoghé-houlé, nous venons de tuer une musaraigne.

— « Oh! merci, mes enfants, merci! Racontez-moi comment vous avez fait ce beau coup. »

Et les deux gosses de raconter par le menu quand et comment ils avaient féri la pauvre bestiole et l'avaient mise en pièces. La mère ne tarit pas d’éloges et loua tellement le bambin au nom phallique qu'elle me parut souve-

4) L'Ombre, divinité vague qu'invoquent les chamans ou jonglenrs danites. Elle pourrait bien être la même qu'Fttsoun, Éttsonnè où Essoun, l'ange de la mort, qui réside dans la lune. Les anciens Cmbres et les Etrusques adoraient une divinité semblable : Ésun, sus, Esus, ou Asu, le Terrible, l’Epouvantable, dieu de la mort et Mars gaulois. Les Kymris ou Cimbres adoraient Koupai, l'Ombre; les Finnois et les Slaves, Kowupälo, l'Ombre également; enfin les Qquichoas ou Incas, habitants modernes du Pérou, vénéraient aussi l'Ombre sous le nom de Koupai,.

rainement ridicule. Tant d’emphase et de grands mots et de louanges pour célébrer la mort du plus inoffensif de tous les rongeurs, me frappa. J’en fis la remarque à Fortunata, la mère de ces enfants.

— « Ah! Père, une musaraigne ! ne m'en parles pas. Les souris et les musaraignes dévorentnosprovisionsetruinentnos fourrures.

Elles s'attaquent à tout, aux lanières, aux collets à lièvres, aux traineaux, et viennent mème nous ronger les nerfs des jambes pendant notre sommeil.

— « Elles sont terriblement effrontées, vos souris. Nos maisons aussi en sont pleines, cependant elles ne nous rorgent pas les pieds,

— « A dire vrai, ce n'est pas précisément pour cela que nous détruisons souris et musaraignes. Mais nos anciens nous ont dit que ces petits animaux sont l’incarnation d’El/sonné, l'esprit ou génie de la mort, et ils les tuaient sans pitié. Voilà pourquoi nous les imitons.

— « Alors pourquoi invoquez-vous la musaraigne, X(6-da-isolé, (1) dans la lune, aux néoménies du printemps ainsi que pendant les éclipses de lune?

— «Qui t'a dit cela ?

— «Peu importe qui me l’a dit; mais tu vois que je le sais. Et je sais aussi que vous observez encore ces pratiques, tout chrétiens que

. (1) Souris au museau pointu, conique; littéralement : Souris-bouche-vergée

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éralement :

vous êtes, puisque ton fils, Dènè-gounli, me l’a assuré, »

Un peu penaude, Fortunata répondit :

— «Précisément pour que le génie de la mort nous délivre de nos ennemis en les exterminant, et qu'il les change en ces rennes que nous tuons à notre tour et dont nous nous nourrissons:

car tout ie monde sait que ces animaux sont d'anciens hommes. Aussi, lorsque nous voyons la lune, où réside X{6-da-tsolé, s’entourer d’un halo, nous disons : Il va y avoir beaucoup de rennes dans les steppes, car voilà que l'astre, sa, ceint sa tête pour combattre nos ennemis, sa kfwi nadetti.

— «C’estdonc lalune ou plutôtle petithomme qui y réside qui vous procure votresubsistance, et auxquels vous demandez votre pain quotidien? Me voilà bien avancé, moi qui depuis huit ans vous prèche le bon Dieu et sa Providence nourricière!..…..

— « Ah! Père, s’écrièrent-ils en chœur, loin, loin de là! Nouste racontons ce que nous croyions et faisions jadis. Mais nous reconnaissons bien que, ‘puis que nous sommes baptisés et prions Dieu, et surtout depuis que tu es au milieu de nous, il n’y a jamais eu une aussi grande abondance de rennes. Nous disons que tes flèches sont bien plus puissantes que celles de X{0-da-tsolé.

« Avant votre arrivée, nous adressions nos adorations à la lune ou plutôt au génie qui y réside, Sx-rvéta où Ébæ-élon, le Ventre-bou-

clier, parce qu’il nous avait promisson concours quand nous l’invoquerions avec confiance. Et, effectivement, il nous exauçait. Mais aujourd’hui que vous nous défendez cette pratique, nous ne nous adressons plus qu’à notre Père des cieux.

— « Autrefois, dit alors Fortunata, la mère de Dènègounli, nous avions un autre excellent moyen de nous procurer de la viande. Pendant le mois du rut du renne, toutes les jeunes femmes et les filles nubiles se coiffaient d'un grand bonnet calibourné, qu’elles boutaient sur leur tête de manière à s’en cacher entièrement la poitrine et les épaules. Et les rennes abondaient, et nous ne manquions de rien.

« Aujourd'hui, plus rien de tout cela. Plus de capulet, plus de filles encapuchonnées ; toutes les bonnes vieilles pratiques s’en vont, et le renne est plus difficile à trouver.

«Dis, Père, veux-tu nous permettre, à la fillo de Dattonhi et à moi, de remettre le grand bonnet? Qui sait si nous ne pourrions pas, par cette magie de nos ancêtres, procurer encore des rennes à nos hommes ? »

Je voyais bien que la commère ne parlait ainsi que pour plaisanter; car jamaisjene leur avais défendu de porter le capulet, auquel je ne connaissais pas, d'ailleurs, de si grandes vertus cynégétiques ; mais je ne pus m'empêcher de remarquer combien les pratiques populaires sont le plus souvent déruées de tout cachet de bon sens, de toute apparence de logique et de

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sain raisonnement. O Dieu ! que le nombre des fous est grand, sur cette terre ! A la vérité, cette femme était aussi simple et naïve que son fils aîné ; mais elle n’était pas plus sotte que la généralité des femmes danites ; et, à’très peu d’exceptions près, toutes lui ressemblaient par la crédulité et les préjugés insensés.

Un jour, cette Fortunata m'avait mandé pour que je la guérisse d'une prétendue paralysie du côté droit, qu’elle disait éprouver depuis la veille. Je vis qu’elle avait reçu une impression d'air froid, et qu'elle prenait pour de la paralysie la roideur qui en était résulté. Je mis tout en œuvre pour la porter à changer de position et à lui faire mouvoir un peu le bras engourdi. Impossible de m’en faire obéir. Elle s'obstinait à dire que son bras était mort.

Alors j'’usai d'une supercherie innocente. Je lui mis dans la main une pilule quelconque, dont je lui garantis le succès merveilleux contre la paralysie ; mais à condition qu’elle étendit le bras tant qu'elle pourrait, et qu’elle l'agitât au fur et à mesure que la flexibilité lui reviendrait. Se voyant ou se croyant prise au sérieux, elle allongea aussitôt le bras et le remua en s'émerveillant de l'effet prodigieux de mon remède. Et tous les assistants s'en frappaient la cuisse droite d'admiration et d'étonnement.

Est-il croyable que des créatures humaines consentent ainsi à se leurrer elles-mêmes en trompant leurs semblables? Ou bien faut-il

admettre qu'il y a dans certains cerveaux mal équilibrés une dose de bêtise qui requiert absolument un certain vernis de supercherie, pour en imposer, —- que sais-je ? — à des esprits ou génies dont ils se croient hantés ou tourmentés ? Quand j’examine la trempe et la touche du caractère peau-rouge et que je pèse la valeur et la force de certains de ses raisonnements, je ne puis m'empêcher de constater que beaucoup de ces gens-là ne sontautres que des aliénés ou des monomanes. Qui sait, peutêtre que la vie nomade et sauvage n’a pas eu, à son point de départ, d'autre principe, d'autre mobile, que la folie et l’hallucination, qui auront porté des malheureux à fuir la société des hommes sains d'esprit, pour se rapprocher ensuite de leurs pareils.

Si J'avais ignoré la manière de tourner une difficulté et de paraître rechercher le sentiment d'autrui, pour feindre de le suivre, tout en gardant mon opinion propre, le commerce de ces bons Peaux-de-Lièvre, me l’aurait vite enseignée. Le chef, Patrice Kopa, lui-même, un de nos meilleurs néophytes, m’en avait fourni un exemple. Un jour qu’il venait d'entendre, de notre petite chapelle domestique, de Good- Hope, son beau-frère Tchoun-ya, le Petit-Oiseau, un ancien conjureur, père de Dènègourili et mari de Fortunata Etla-kodaha, me raconter d'un air ingénu un rêve qu’il avait eu et dont il me demandait l'explication, il apprit, par la réponse que je fisau songeur, que je méprisais

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en général les rêves et ceux qui s'en préoccupaient. Aussitôt, Kopa sortit de la chapelle et, attirant le Petit-Oiseau à l'écart, sans se douter que je ne perdais pas une seule de ses paroles, il commença à le sermonner avec douceur :

— « Sou hkounéyon? As-tu de l'esprit, lui disait-il, de te laisser ainsi retaper par notre Père ? Quand on est baptisé, il faut bien se garder de plus parler de rêves, de visions et de révélations, comme nousle faisions jadis quand nous étions #akohin (voyants) ; car les prêtres français ne croient à rien et se moquent de toutes ces choses. Mais,si par cas il nous arrive de voir quelque chose d’étrange, d'effrayant ou de consolant, pendant notre sommeil, alors il faut user de stratagème pour le faire accepter par les prêtres, et voilà ce qu'il faut leur dire: « Mon Père, Dieu m'a pris en pitié vu que, «il m'a envoyé telle ou telle communication « nocturne. » Alors le prêtre vous prend au sérieux et ne se moque pas de vous. »

Et en donnant ce burlesque conseil qui n'était autre qu’une supercherie, ce chrétien ne se doutait nullement qu'il manquait de franchise et conseillait à son beau-frère, plus simple que lui, de tromper le prêtre.

Cette fourberie est congénitale chez l’Indien; elle est native; il ne s’en aperçoit pas et n'en conviendra jamais, d'autant qu’elle se joint à une candeur d'enfant qui la trahit toujours. Ils ont leur raison enveloppée de langes.

19 novembre. Je continuai ma route vers

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le nord-est, précédé par Dattonhi qui s’en allait à la chasse au renne dans un steppe voisin, où il voulait me montrer, disait-il, un truc peaude-lièvre que je ne connaissais probablement pas encore. Suivant son chemin de chasse déjà battu et fréquenté par les serviteurs du fort Good-Hope, que Dattonhi et Ella approvisionnaient cet hiver, nous traversämes le steppe Balisé-avec-de-la-mousse, Nni-él'é-nihattsôghé, le lac du Grand- Détroit, et parvinmes, à onze heures du matin, au grand steppe du Renne blanc, Etié-dék'alè-tts6ghé, où plusieurs beaux troupeaux de rennes paissaient paisiblement le lichen.

Je ne vis pas un seul de ces ruminants qui fût blanc. Le renne blanc n'existe pas dansles forèts arctiques de l'Amérique. On ne le rencontre que dans l’Asie septentrionale, chez les Youkaghires, d'où il émigre quelquefois, à travers le détroit de Béring, dans l’extrème nord-ouest de l'Alaska. Peut-être y en a-t-il dans les iles de la mer Polaire; mais je n’en ai jamais entendu parler.

Ce steppe était le théâtre des prouesses du vieux Dattonhi. C'est là qu’il avait voulu satisfaire ma curiosité par le spectacle, nouveau pour mes yeux, d’une chasse au stratagème.

Cachés derrière une taille de verts sapins, qui nous dérobait à la vue des rennes, Dattonhi tira de sa carnassière en filet une peau de renrie garnie de son poil et à laquelle adhérait la tête de l'animal munie de sa ramure. Il s'en

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Chasse au renne dans le steppe du Renne blanc.

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affubla, plaça les ouvertures des yeux absents du renne devant ses propres yeux, arma son fusil, le tint sur ses bras tout prètäs'en servir, et, avec un morceau de bois de renne qu'il tenait de la main droite, il heurta à petits coups la monture dudit fusil, de manière à imiter le bruit que fait lerenne en frottant sa ramure contre les balivaux, pour la détacher. En même emps, nous faisant signe de nous tenir cachés derrière les sapins, sous le vent, il se montra aux rennes étonnés, faisant tout le temps cer taines contorsions de tête qui imitaient les mouvements de ces gracieux animaux. Son costume étant entièrement en peau de renne, poil en dehors, il put s’approcher jusqu’à une faible distance de sa proie. A sa vue, les rennes s'arrêtaient, regardaient avec curiosité et avançaient. Le vieillard épaulait vivement son fusil, tirait ; puis, lorsque les rennes détalaient il les poursuivait, s’arrêtait avec eux, les rappelait à lui par le même manège de renne en rut, et tirait de nouveau.

De cette façon ingénieuse, Dattonhi abattit cinq rennes en très peu de temps. Il dut contiuuer sa chasse longtemps encore; mais, comme j'étais pressé, je le laissai bigonnant toujours, etrepartis sans prendre congé de lui.

Ce mode de chasse est également usité chez certains Indiens de la Californie, qui sont peut-être des Umpkwas, sauvages de la famille danite. Mais je sais aussi, pour l'avoir lu quelque part, que, dans l’Indoustan, certain

peuple autochtone emploie le même procédé contre le cerf axis. [1 devait surtout être en honneur parmi les Dènè, quand ces Indiens ne faisaient usage que d’arcs et de flèches.

En guise d'appeau à rennes, les Peaux-de- Lièvre emploient aussi un petit faisceau de sabots de cet animal, enfilés dans des lanières, et qu’ils portent à cet effet à leur ceinture. En agitant ces sortes de crécelles ils attirent l’attention des rennes qui se dirigent vers eux.

Quand nous entrâmes dans le steppe du Renne blanc, nous commençâmes à apercecevoir la chaine des Bedai-ajyouë, à notre gauche, et celle des Ti-della, à notre droite. Entre ces deux chaînes il existe un col ou passage vers lequel nous nous dirigeâmes en ligne droite, cheminant tout le temps au milieu d’innombrables empreintes de rennes. Elles couvraient tout le pays depuis Ti-gotchô comme d'un vaste réseau géographique, enchevêtré dans une multitude de directions. Nous avions laissé à gauche tous les lacs tant soit peu considérables. Nous n’eûmes à traverser que quatre marais épars dans le steppe; puis nous nous engageñmes dans une forêt vierge interminable, où nous fûmes très heureux de trouver un excellent chemin bien frayé : celui des gens de Kopa et de Tsélikfwô, sur lequel nous n'avions pas osé compter, Tadi'alè et moi.

À peine y cheminions-nous depuis dix minutes, qu'un troupeau de rennes coupa notre sentier et fut poursuivi par les chiens de Tadi-

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