‹ Exploration de la région du Grand lac des Ours [microforme]Chapitre 42 sur 54 · LL · texte numérisé non relu

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et quel bois! Des gaules de la grosseur du poigriet. Cependant nous y dormimes comme des loirs par — 34° centigrades sous zéro, grâce à la fatigue et à notre jeunesse.

C’estsur leprolongement dela vallée qui recèleles trois grands lacs que je viens de nommer, qu’estsitué le lac de l’Eau renaissante ou de Dick, que j'avais découvert en mars 1866.

19 novembre. Le Grand-Steppe occupe le sommet de Piéré-ajyouëè. On ne peut rien voir de plus attristant et de plus désolé que cette plaine blanche que balayait le vent d'Est.

Mais, mon Dieu! j'ai déjà rendu le même témoignage si peu flatteur à tant d’autres steppes et plateaux, que je ne sais comment varier mes descriptions. Celui-ci offre cependant une particularité : c’est la vue d’une forêt de petits sapins morts en bas-âge et blanchis par le temps. Ils ne sont pas plus gros que des roseaux de Provence. Une forêt de morts-nés qui ne revivront jamais plus, vous imaginez-vous quelque chose de plus désolé ?

De ce sommet on aperçoit distinctement la vaste nappe du lac Colville, à gauche, le cône de Bedzi-ayoué, à droite, et le long bourrelet de la Loge des Ames, Éyounné-khin, qui le sépare d'avec mon lac. Puis le sol descendit progressivement et par étages jusqu'à ce dernier grand bassin, le lac Petitot, que j'allais de nouveau traverser quoique dans une direction différente de l’année précédente.

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encore parcouru ces déserts, me les faisait trouver étranges, [Il me semblait que je venais de découvrir une sixième partie du monde; et cependant cet honneur — si c'en est un — m'était déjà échu tant et tant de fois, durant ces pérégrinations hors les voies fréquentées par les Blancs et les missionnaires, dont le premier et le seul j'avais inauguré l’ère; j'étais tellement coutumier du fait et avais diapré la carte de l'Amérique arctique de tant d'itinéraires croisés en tous sens, que mes décou— vertes semblaient chose naturelle à chacun,

dans ce vaste district. J'avais distribué des lacs, des rivières ou des montagnes à tous mes pareuts et amis, avec une telle générosité et munificence, qu’on aurait pu croire que c'était moi

qui les avaiscréés, et qu'ilsétaient devenus ma propriété. O néant de la vanité humaine!

Si un Spefke, un Butler, un Stanley, ou un Livingstone en eussent fait autant, me disaisje quelquefois, mon pays ne tarirait pas à faire leur éloge et à célébrer leurs découvertes. Mais il s’agit d'un missionnaire, d’un prêtre catholique, d’un Français. Oh! en ce cas, nous n'avons plus rien à dire ni à admirer; car il est convenu que tout ce qu'un Français et un missionnaire catholique découvrent ou ont découvert est attribué à autrui, ou ne compte pas plus que le fameux voyage à travers l’Afrique, du menuisier allemand Daremberg. Eh bien, iln’y a rien de plus absurde que la réputation que les Français ont faite à leurs missionnaires : tous

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des minus habentes, d'ignares fanatiques, des faquins ou des idiots.

En vain vous invoquez Huc et Gabet, Du Halde, Dutertre, Brasseur de Bourbourg, Domenech, De Smet et tant d’autres, vous ne parvenez pas à dissiper l’odieux et stupide préjugé. Le clergé séculier lui-même le partage et le favorise, jusqu'à un certain point; et quand il parle d’un missionnaire, on lui entend proférer des phrases comme celles-ci :

« Est-ce qu’il sait sa théologie ? Peut-1l exercer « le saint ministère ? Saurait-il faire une « homélie, un sermon ? » Ineffable ! ineffable !

Nous aurions pu nous engager sur le lac des Bois-flottants, cette même journée; mais, comme ces rivagessontimpropres à un bivouac, nous campèmes, Tadi'alè et moi, sur les déclivités du plateau. L'enfant m'y conta son histoire, tout entière d'ailleurs contenue dans son nom : Nüdinkkalé, pour parler sans solécismes kha-tchô-ottinéens ; c’est-à-dire Celui que l'on a jeté comme une pierre, un morceau de viande gâtée. Entendez-vous ? Unobjetrejeté; pas même un être humain; sans quoi on l'aurait nommé WNadint'ilé. Le pauvre hère, eu effet, fut voué à la mort dès sa naissance par son père et sa mère. Le premier était mort depuis ; la mère, Xha-'‘étié, Parole-de-Lièvre, vivait encore.

— « Il faut qu'il meure! » avait-il été décidé de moi, me dit l’enfant, et l’on me mit à la porte, sitôt mon entrée dans la vie. Une bonne

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âme,comme il s’en rencontre de partout, même chez les mécréants, même chez les païens, me ramassa et m'emporta. C'était une femme. Elle me nourrit de son lait, m'éleva avec ses propres enfants, et, lorsque je fus grand, elle obtint même de ma méchante mère qu’elle me reprit et eût pitié de moi. Voilà toute mon histoire. » Une histoire vulgaire, parmi les sylvicoles et les nomades des vastes prairies de l'Ouest, mais encore plus commune et à l’ordre du jour parmi certains chrétiens dégénérés et retombés dans l’infidélité, de nos grandes villes civilisées. Il est donc inutile de s’ébaubir devant les infortunes du paganisme, puisque des chrétiens ne valent pas mieux. Passons, passons, et puissent les malheureux que j'ai évanvélisés ignorer à jamais ce que sont devenus certains de leurs frères de l’Europe occidentale, pour avoir oublié leur baptême!

13 Novembre. Le sixième jour depuis mon départ, je traversai une plaine de trois lieues détendue, qui contientsept lacs dont deux seulement ont un nom: le lac Sans-Eau et celui de là Petite-butte blanche. Cette plaine est bordée par le steppe du Bout des montagnes, Æ1oallon-t'ièlè, qui est un plateau élevé et parfaitement dénudé. Il nous fit débouquer sur le grand lac T'a-tchini ou Petitot, par son rivage sud-ouest, tanis que l’année précédente je l'avais abordé par la côté nord-ouest. Nous le traversâmes donc dans sa plus grande largeur, de l’ouest à l’est.

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En arrivant sur la grève, j'avais à ma droite la baie L'oué-tchôni, qui a la forme d’une bourse fermée; à gauche, un entablement calcaire se prolongeant vers le nnrd et nommé le Traîneau des Têtes-Pelées ou des géants, Kfwi-détèllé-pèh-wèh-wét'onhi. Cela ferait une magnifique carrière de pierres de taille. Ces assises stratifiées horizontalement se trouvent dans l’axe et sous le même méridien que la plage calcaire et tabulaire de la baie Smith, qui d’ailleurs n’en est pas éloignée. En face de nous, à huit kilomètres, s'élevait au large un promontoire qui, par son aridité, rappelait les plages arctiques les plus tristes. C’est le cap des Gros-Poissons, une riche pêcherie de truites saumonées, semblables à celles du Grand Lac des Ours, l’oué-tchô. Nous dirigeàmes notre course vers ce Cap, avec l'espoir d'aller bivouaquer sur la Pointe-boursouffiée, Ehta-naréley.

Tout à coup, au moment où nous allions doubler ledit promontoire, Tadi'alè, qui courait devant nos chiens, la tête emmitouflée | dans son capuchon cornu en tête de renne, fit un soubresaut et s'arrêta court devant sept loups blancs énormes. Il recula vers les chiens qui, tous d’un commun accord, se refoulèrent vers le traineau que je suivais à pied.

Conduisant le véhicule, j'étais le moins expo sé. D'ailleurs, en ce moment, je n’éprouvai pas le plus léger mouvement de crainte. Les loups sont chose si vulgaire en ce pays, ils sont si

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couards et si lâches, et ceux-ci venaient de se présenter si inopinément devant nous, que je n'avais pas eu le temps de ressentir un mouvement de crainte. Mais il n’en fallait pas moins prendre une prompte décision ; car il était évident que s'ils ne s'étaient pas jetés sur nous, cest qu'ils étaient aussi surpris que nous-

mèmes, et il ne fallait pas leur donner le temps

de réfléchir à notre faiblesse numérique.

— « Saisis le collier du chien-conducteur, criai-je à l'enfant. Je vais sortir les haches du traineau. »

Surpris. par notre arrrivée inattendue, les loups, que le promontoire nous avait dérobés avaient fait un bond de stupeur ; puis, en trois ou quatre autres sauts, ils nous avaient entourés d’une terrible précinte. À ce moment, s'ils s'étaient jetés sur nous d’un commun accord, ils nous auraient écharpés sans que nous eussions pu nous défendre; j'avais laissé les haches au fond du traineau, sous les couvertures, et avais même jeté mon petit couteau- fermant dans le sac qui contenait ma batterie de cuisine, Ce n’était pas nos chiens qui nous auraient défendus. Les chiens du Nord-Ouest, ne sont pas même des chiens de garde, pas même des chiens de chasse. Ce sont les plus lâches, les plus stupides et les plus infidèles bêtes de toute leur race. Ils ne s’attachent pas à leur maître; ils l’abandonnent mème dans le danger. Comme le sauvage, ils ne pensent qu'à deux choses : bien manger et ne rien faire.

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Quant à de la bravoure, ils en ont encore moins que le loup. En présence de cet animal, ils s’aplatissent et font entendre un sifflement douloureux qui semble demander grâce. Bref, ils sont bien de leur pays.

Donc, rien que nos ongles et nos dents contre les griffes et les terribles râteliers de sept monstres. Aussi, comme je m'employais à délacer le traineau pour en tirer les haches !

— « Qu'’allons-nous faire? » criai-je à Tadi'alè, qui avait de la peine à retenir ses chiens, lesquels, par un mouvement de courage fugitif, voulaient commencer le combat et s'étaient mis à hurler.

L'enfant se mit à rire aux éclats et répondit :

— « Soundi ! Je ne sais! »

Puisqu’il n'avait pas plus peur que cela, j'étais en assurance. Si la terreur l’eût paralysé ou lui eût fait jeter les hauts cris, ma position serait devenue des plus terribles, et les loups eux-mêmes, avec cet instinct de la brute mise en présence de l'être intelligent, s'en seraient bien vite aperçu. Il n’est pas si difficile que l’on pense d'en imposer à des bêtes féroces et de les terrasser de son regard; il suflit d'avoir du courage, un cœur solide et un regard assuré; mais il le faut absolument et ne pas faiblir. Et ces sept monstres hauts en jambes comme des veaux d’un an, ces loups arctiques qui viennent à bout du redoutable bœuf-musqué à la tête comme bardée de fer,

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tremblaient et hésitaient devant la majesté de la face humaine, devant un faible enfant qui s'esclaffait de rire sous leur nez.

Cependant ces beaux sires s'abattirent autour de nous comme des limiers en arrêt devant deux perdrix. Ils levèrent leur grosse tète, découvrirent leurs terribles crocs, et se mirent à pousser des hurlements sinistres.

Les lâches appelaient d’autres compagnons, comme s'ils n'eussent pas été assez de sept.

Deux bouchées !

— « Quand le loup hurle et qu’il se met en arrêt, c’est qu'il va attaquer, me dit Tadi'alè. Dépèche-toi ou ils vont me sauter dessus. »

Les chiens, qui d'abord avaient voulu se mettre en chasse, se désistèrent sitôt que les loups se mirent à hurler. Alors ils se serrèrent en tremblant contre le jeune homme, tout en faisant chorus avec leurs ennemis; dans quel but? Dieu le sait.

— « Dépêche-toi, cria de nouveau l’enfant.

Tu le vois, ils ne nous craignent pas, ils ne s'en vont point, ils se rapprochent à petits pas, ils nous regardent de travers en fronçantlenez. S'ils commencent l'attaque, tout est fini, nous sommes perdus. »

Je le savais bien, et n’avais nul besoin d'être encouragé au travail. Mes doigts, engourdis par l’onglée en défaisant les courroies du traineau, avaient bien vite recouvré leur chaleur, et, tout en le délaçant, je poussais de grands

cris pour épouvanter les loups, qui avançaient

peu à peu en resserrant leur cercle sinistre, sans se désister de leur féroce projet.

Alors la colère me gagna, cette espèce de rage concentrée que fait naître le danger de la mort, la contradiction d'un ennemi injuste, l'opposition systématique. Je jetai à Tadi'alè l’une des deux haches, je passai la mienne sous les cordons du traineau relacé, je pris mon fouet en main, et, après avoir fait placer l’enfant en croupe derrière moi, je m'’accroupis sur le traîneau et donnai aux chiens le signal du départ :

— « Marche! »

Ils partirent comme des flèches, sans hésitation, tout droit devant eux, à travers les loups, tandis que Tadi'alè et moi brandissions nos haches, en poussant de grands cris.

Les sept monstres se divisèrent avec politesse, comme de plats laquais, pour nous faire passage libre. Quatre prirent à droite, trois à gauche, et nous défilâmes glorieusement entre eux, moi distribuant en pass: nt quelques coups de fouet bien appliqués, aux plus rapprochés.

— « Et vous passâtes sans encombre ? » me direz-vous, aimables lectrices.

Et nous passâmes ainsi que je viens de le narrer, sans recevoir la moindre égratignure. Croyez maintenant aux romans d'aventures, aux voyages d'imagination ! A la vérité, les loups se rejoignirent derrière nous ; ils nous suivirent assez longtemps, toujours hurlant; mais ils se laissèrent sans doute intimider

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par nos cris de colère et nos grands gestes de menace; car ils se désistèrent devant deux cœurs qu’ils n'avaient pas pu faire trembler et qui étaient bien résolus à vendre chèrement leur vie.

Il faut donc que l'instinct des animaux leur fasse percevoir à qui ils ont affaire ; et il est à croire qu'il en eût été autrement si la terreur eût paralysé nos actes.

Longtemps après, no:3 entendions encore leur peu mélodieux concert, accents de regret que leur arrachaient la honte d’une défaite sans combat et la coliaue de la faim qui leur tordait les boyaux. Depuis ce jour-là, je conçus pour Tadi'alè une estime singulière, et pour les loups le plus souverain mépris. Ils ne méritent pas autre chose. Seulement, en souvenance du danger où nous avait mis le manque absolu d'armes à feu, je n’entrepris pas un voyage de quelque durée, depuis lors, sans être convenablement armé d’un fusil ou d’un revolver ; ce que je n'avais jamais fait auparavant. Le courage n'empêche pas la prudence; parce qu'il ne la supplée pas toujours. Les forts de David et de Salomon n'étaient pas moins valeureux, bien qu’ils couchassent avec leur épée sur la cuisse, à cause des alertes nocturnes.

Le loup blanc (Lupus arcticus) abonde dans la région du Grand Lac des Ours, où l’attire l'extrème abondance du renne. Quand ce gracieux animal y pullule, le loup n’est pas à craindre ; il ne devient dangereux que lorsque

le renne fait défaut, parce qu'il est affamé. Dans ce cas, il attaque les chasseurs et même les caravanes, etles suit de bivouac en bivouac, pour assaillir les chiens de trait pendant la nuit.

Je ne mets pas en doute que ces sept loups étaient les mêmes qui nous avaient réveillés si à propos, le onze courant.

A quatre heures de l’après-midi, nous arrivâmes à l'extrémité orientale de la baie Noncèeni ou du Dégel-hâtif, après avoir diné à Ehta-naweley et traversé la pointe du Brasdu-Français, Banlay-ékonè-ehta. J'y trouvai cinq petites maisons en bois, divisées en deux pièces et munies chacune d’un tambour. Elles étaient l’œuvre du petit-chef l’Orignal, cet homme qui m'avait fait demander, au mois d'octobre, pour assister des malades. Les Peaux-de-Lièvre que j'y vis, au nombre de 45 personnes, me firent les récits les plus fantastiques de leurs démélés journaliers avec des légions de loups. Je me rappelai, par le fait, qu'au mois d'octobre précédent, ils m’avaient rapporté qu'il venait d'arriver sur leurs terres une véritable inondation de ces animaux, de blancs, de gris et de noirs. Or jamais, sous le Cercle polaire ni même dans la zone subarctique, on n'avait encore vu de loups noirs. On les disait bien plus audacieux que les blancs et les gris, avec lesquels d’ailleurs ils pactisaient et frayaient à merveille. Je n'avais pas voulu y croire, jusqu’à ce que, au mois de mars

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1879, je fis la rencontre de trois loups qui m'assaillirent sur le Grand Lac des Esclaves, et dont deux étaient blancs et le troisième aussi noir qu’un corbeau. Cette mème année, j'appris, au lac Athabasca, que les environs du fort Chippewayan étaient infestés et envahis par des loups noirs d’une espèce jusqu'alors inconnue dans le Nord-Ouest, et qui venaient du sud. Ils paraissaient comme enragés, disait-on, ne redoutaient rien ni personne, et avaient donné à croire aux Tchippewayans qu'ils étaient de création récente et diabolique.

Alors seulement j’ajoutai foi aux récits des habitants de Non‘èni, que je transcris ici pour en finir avec ces histoires de loups.

Un Indien me raconta qu’au mois de septembre, étant campé non ioin du grand lac Maunoir ou des Poissons-blancs, affluent du Haut- Anderson, trois enfants qui jouaient sur le rivage furent surpris et attaqués par un loup énorme. Le plus âgé des enfants se sauva au camp et donna l'alarme. Le second se jeta à l'eau jusqu'au col, et le loup n’osa pas aller l'y pècher. Le troisième, âgé seulement de huït ans, le petit L'a-kka, la Main blanche, se réfugia dans une anfractuosité de rocher, où le loup parvint cependant à lui saisir le talon, qu'il tira et secoua jusqu’à ce quil en eût enlevé le mocassin. Il serait même parvenu à arracher l’enfant de sa cachette, s’il ne s'était défendu avec une branche de sapin qui lui tomba sous la main. Fort heureusement, que

les gens du chef Xopa délivrèrent le pauvre petit en tuant le loup sur place.

Le second fait me fut raconté par Lazare Békk'a-k ayelli, Celui qui va chercher son lard,

’ homme sérieux, religieux et véridique. Il était du mois de décembre 1851.

— «Je revenais, me dit-il, de la chasse au renne sur le lac T''ou-tch6, les mains vides. J’étais fatigué d’avoir couru par monts et par vaux sans Avoir tué autre chose que deux maigres gelines. Ces deux perdrix devaient fournir au repas de cinq personnes, si mon fils n'avait rien tué, de son côté. Je m’en revenais donc Lien triste, à la tombée de la nuit, dans ces jours si courts où la chasse est si aléatoire, si peu fructueuse ; et je récitais le chapelet en cheminant.

« Tout à coup j'eus comme l'intuition que j'étais suivi, et, me retournant, j'aperçus une bande de loups quime poursuivaienthaletants, la gueule ouverte, l’œil en feu, respirant mort et carnage. Il y en avait de blancs et d’autres qui étaient noirs. Je n'avais jamais vu chose pareille. Je n’avais pas même entendu dire qu'il existàt des loups noirs, et noirs comme des corbeaux. Quelle horreur !

« Aussitôt, je m'arrêtai, je poussai de grands cris pour les effrayer, je fis de grands gestes, je brandis mon fusil et ma hache; mais sans tirer sur eux. Comme je vis qu’ils hésitaient et

s'arrêtaient, je fis volte-face et me mis à courir à toute vitesse sur le lac congelé, Sa surface

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était dure et tassée par le vent, je pus déchausser mes raquettes pour mieux courir, et prendre une bonne avance sur les loups. Mais, tu le sais, ces animaux courent plus vite et plus longtemps que l’homme ; ils m’eurent. bientôt rejoint et, peu après, je les avais de nouveau à mes talons, haletant de plus belle.

« Un ou deux loups ne m'’auraient pas fait peur. Je les aurais attaqués à coups de hache. Mais fonte une bande ! comment espérer vain- .… ét parer les assauts de tant d'ennemis ?

Cependant j'étais bien loir de chez moi et sur un grand lac... Que faire ? Je tirai, tout en courant, une gelinotte de ma gibecière, et je la laissai tomber sur la glace ; puis je courus encore plus fort. Les loups se précipitèrent sur cette chétive proieet se l’arrachèrent. Il n’y en eût pas une bouchée pour deux. Ils étaient affamés et je les eus bientôt à mes trousses.

« La seconde perdrix suivit la première, et le même mànè 6 rcommença sans plus de succès pour moi. 1: :s tirai une de mes moufles en peau de renne vec poil, et je la jetai aux loups pour les am:::. Mes ennemis s’arrêtèrent encoie pour se la disputer, la déchirer, la déchiqueter, et cela me donna quelque avance.

La mitaine avalée, les loups revinrent à la charge, plus opiniâtres que jamais, et comme stimulés par les concessions que je leur faisais. Je l:ur jets: l’autre manique.

«Mais mc : 6 se montait ; j'y voyais trouble;

j'étais tout en nage, malgré le froid intense;

les yeux des loups me fascinaient ; et j'avais peur de faire un faux pas en Courant; car si j'étais tombé, j'aurais été perdu sans retour, La seconde moufle ingurgitée, mes ennemis recommencèrent odieusement leur poursuite avec une obstination queje ne leur connaissais pas. Étaient-ils donc enragés ? Alors je me dépouillai de ma ‘"rcière en filet de nerf, et la leur jetai. Elle i ccupa plus longtemps que les moufles ; mais, après qu'ils l'eurent mise en pièces et avalée, ils rattrapèrent l'espace perdu et j’entendis bientôt leur souffle siffler derrière moi. C'était intolérable.

«Je ne sais plus alors ce que je fis. Je me crus perdu, n'ayant plus rien à sacrifier ; je criai vers Dieu dans ma détresse :

— «Mon Dieu, viens à mon aide! Nné-wéssi, sé ttsen néti ! » et, me retournant vers les loups, je fis dévotement un grand signe de croix.

Aussitôt ils s'arrêtèrent, et — peut-être ne le croiras-tu pas, — ils rebroussèrent chemin et je ne les revis plus de la soirée. »

Tel fut le récit simple et naïf de Lazare, lequel, entre parenthèses, est bien le chrétien le plus édifiant, le plus innocent et le plus homme de bien de la contrée. Un véritable saint du bon Dieu.

Il est : ermis, toutefois, de douter dela fin de sou récit, ou de l'expliquer d’une manière naturelle. Quant à moi, ce qui m’étonna dans sa

narration, ce fut que cet homme n’eût pas fait usage de son fusil contre les loups, alors que

j'avais car Si retour.

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par une seule détonation il eût pu les mettre en fuite. C'était si simple, comment L'y avaitil pas pensé ? Je lui en fis l'observation. Il en rougit jusqu'aux oreilles et me répondit avec. tristesse : -

— «Je suis trop pauvre, Père, pour brüler ainsi mes munitions de chasse, et surtout pour sacrifier mon unique fusil. Tu sais bien que le fusil avec lequel on a tiré sur un loup ou un chien devient tabou, anathème, et ne peut plus servir pour la chasse des animaux purs et comestibles. La souillure qu’il en contracte ne s'efface pas. Or, je n'ai que celui-là. Le loup et le chien sont immondes. On les assomme; on° ne les tire pas, à moins qu'on ne puisse sacrifier une vieille arme de rebut. Chez les Blancs et avec eux, nous le faisons tout de même, parce que vous ne croyez à rien de cela; mais dans la forêt, c'est autre chose, on observe les coutumes anciennes. Or, avec quoi aurais-je chassé, le lendemain et les jours suivants ?

« Qu’auraient mangé mes pauvres enfants, si je m'étais privé de mon unique gagne-pain ? »

Cela me fut dit d’un ton dolent et de reproche, contre lequel je n'essayai pas même un raisonnement. Ces préjugés séculaires et qui d’ailleurs ne lèsent ni la foi ni la morale, ne se déracinent point par le raisonnement, mais par des exemples et l’action du temps. La remarque de Lazare me prouva seulement que le néophyte dènè le plus saint n’est pas toujours dépouillé de toute croyance et pratique super-

stitieuse; et, dans le cas présent, il y avait une coutume ancienne, fondée sur la distinction des animaux purs et des animaux impurs, qui engageait même la conscience de ce circoncis. Je devais la respecter puisque cela ne tirait pas à conséquence, tout en lui disant, en passant, que le baptême, nous dispense de ces observances rituelles, surannées et abrogées. r—. Mais il y avait une autre superstition que je | devais attaquer de front, parce qu'elle n'avait aucun fondement dans la loi mosaïque : c’est celle qui tenait le loup, péé, pour le lare ou fétiche tutélaire des Dènè en général et des Peaux-de-Lièvre en particulier; ce que Lazare | | ne me disait pas, mais ce que jesavais fort bien. Il est des Peaux-de-Lièvre qui ne tuent jamais \ cetanimal, pour la même raison qui fait que | les Cafres et les Arabes respectent la vie du lion.

Je ne connais pas un seul Indien doué d’un esprit assez indépendant et d’une raison assez saine, pour avoir pu encore secouer ces langes de la barbarie. Avec les Blancs, ils sont au-dessus de toute crainte, parce qu’ils se croient placés sous la protection d'hommes supérieurs; mais, sur leur propre terrain, toutes leurs terreurs superstitieuses reviennent, parce qu’ils s’imaginent que les manitos de leurs ancêtres sont encore leurs maîtres, et qu'ils croiraient provoquer inutilement leur colère en enfreignant les anciens gofwen.

Il faudra des siècles de pratiques religieuses

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et de lumières civilisatrices pour dissiper de tels préjugés. Fort heureusement qu'ils n’affectent que l’écorce de l’homme, et n’empèchent nullement la pratique des vertus chrétiennes.

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