LE LAC CARIBOU
NCOURAGÉS par la grande distance que nous avions franchie le jour précédent, nous partîmes de bonne heure mardi le 25, après une nuit trèsfroide passée sur le sommet d'une montagne peu boisée et exposée au vent du nord. Un ciel étoile, d'un bleu magnifique, sans nuage, un vent s'engouffrant de côté dans notre camp, établi Est et Ouest et un feu mal nourri par nos hommes fatigués, voilà autant de circonstances qui sur une montagne à trois milles pieds au dessus du niveau de la mer et à la fin d'octobre,
ont pour résultat un froid excessif, contre lequel un abri de coton et une couverte de laine ne sont pas une protection suffisante. Aussi avons-nous eu froid et avons-nous trouvé le matin une chaudière d'eau placée à nos côtés, sous la tente, complètement glacée pendant la nuit. Mais la vie de camp a cela de particulier qu'elle nous habitue aux froids les plus intenses, dont les atteintes ne se font plus sentir. Pendant la première nuit au lieu de nous déshabiller, nous nous vêtissions pour dormir, mais quelques semaines plus tard nous abandonnions notre paletot comme un embarras pendant le sommeil.
Notre voisinage des lacs nous permettait •d'entendre dans le silence de la nuit, les craquements de la glace répétés par l'écho des montagnes boisées. " La glace serre de ce temps-là " disaient nos sauva g en attisant les braises du foyer.
A peine avions-nous fait un mille que nous arrivâmes à un lac de forme irrcgulière que nous traversâmes sur la glace. Nous reprîmes le sentier plaqué et après avoir traversé une hauteur assez considérable nous arrivâmes au Lac Caribou vers midi. Sur tout le parcours du chemin, des attrapes étaient tendues par les chasseurs que nous avions rencontrés, mais comme elles avaient été visitées depuis deux jours, à en juger par les pistes récentes imprimées sur la neige, nous ne trouvâmes pas une martre prise. Ces attrappes sont d'une* construction fort simple. Quatre copeaux longs de 18 pouces et larges de six sont enlevés à quelque sapin voisin et enfoncés dans le sol de manière à former une petite chambre ronde, recouverte par une branche de sapin' Une porte longue de neuf pouces est ménagée d'un côté, devant laquelle joue dans une coulisse, faite avec deux petits piquets, une perche longue de six pieds et grosse comme le bras, retenue à six pouces de terre par un petit support mobile. Pour arriver à l'appât placé à l'intérieur de la chambre la martre est obligée de déranger le support et en même temps la perche lui tombe sur le col et la tue à l'instant même. Une tête de truite sert ordinairement d'appât. La neige et la glace en embarrassant le jeu de la perche dans la coulisse rend impossible l'emploi des attrapes en hiver.
Les sauvages ont également l'habitude de tendre des collets aux caribous qui sont assez ingénieux, mais dont un faillit nous causer un grave accident. Ce collet consiste dans une forte courroie, disposée en nœud coulant et étendue sur le sol, dans un sentier
fréquenté par les caribous ou les orignaux, Attaché au sommet d'un jeune arbre bien flexible, le collet est retenu à terre par une branche et un petit piquet disposés en attrappe. De sorte qu'au moment où le pied de l'animal se pose au milieu du nœud coulant, la perche se relève avec force et retient par la patte l'imprudent carribou qui perd son équilibre en ayant un de ses pieds soulevés de terre et est impuissant à se retirer du piège dans lequel il est tombé. Malheureusement un de ces pièges avait été tendu dans le sentier que nous suivions, entre deux racines traçantes, laissant un espace profond de dix pouces et large de trois pieds. Déjà nous avions évité ce danger avec un certain nombre des hommes en sautant d'une racine à l'autre sans nous douter du piège qui nous était tendu, lorsque M. Hamel effleura le nœud coulant et le fit partir à la grande frayeur de M. Neilson qui le suivait de près et qui faillit le recevoir dans la figure. Nos sauvages n'hésitèrent pas à dire que si un homme fût tombé dans le collet, il aurait été enlevé par les pieds, tandis que le front aurait donné contre les racines, de manière à le blesser grièvement, sinon mortellement.
• Après quelques instants de repos sur les bords du lac Caribou, dont une partie seulement était glacée, nous repartîmes, traversâmes bientôt un nouveau lac moins grand, dont la glace put nous porter, et commençâmes l'ascension d'une montagne peu haute il est vrai, mais d'une pente trèsrapide. De fait c'est la seule difficulté sérieuse que nous ayions encore rencontrée pour le tracé d'un chemin, et il n'est pas douteux que cette difficulté pourrait être tournée. Une neige abondante tombe à gros flocons et déjà nous enfonçons jusqu'aux genoux sans pourtant avoir besoin de nos raquettes. De fait, depuis notre départ nous n'avons pas eu une seule journée sans pluie ou sans neige et sans avoir 'été mouillés complètement de la tête aux pieds. Une montée comme celle que nous gravissons est bien faite pour exténuer nos porteurs, surtout à la fin d'une journée déjà longue ; aussi campons-nous sur le premier plateau dans une forêt épaisse de bois verts, chargés de neige, et près d'un ruisseau tombant en cascade dans un ravin profond.