LA MARE DE LA RIVIERE MONTMORENCY
OUS étions en marche depuis une heure, jeudi le 29, lorsque pendant un repos sur le flanc d'une colline, nous aperçûmes descendant à grands pas derrière nous trois hommes, .que
nous reconnûmes bientôt pour être Simon le vieux trappeur de Lorette avec son fils et Jean Baptiste, trois hommes d'une force et d'une expérience peu communes, dont le renfort assurait notre traversée jusqu'au Lac St. Jean, considérée douteuse jusqu'à ce jour. Après les premiers serrements de main, ils nous informent que de retour de leur chasse d'automne ils se sont mis à notre poursuite ainsi que l'ordre leur en avait été donné. Les chefs de l'expédition décident alors, pour hâter notre voyage, de garder tout le personnel jusqu'au Lac Jacques-Cartier en répartissant également la charge entre tous les hommes, de manière à faire de plus fortes journées de marche. Nos nouveaux porteurs ayant fini leur paquet, nous partons légèrement et arrivons aux bords de la rivière Montmorency, dont les eaux coulent ici avec une lenteur qui leur a fait donner le rom de Mare. Les derniers froids ont glacé la rivière et nous avons la perspective d'une bonne journée de marche devant nous. Les paquets sont placés sur des traineaux improvisés et nous marchons d'un pas rapide vers le lac Jacques-Cartier. Ici la rivière Montmorency parcourt une vallée assez large dont la culture serait très-possible Un foin naturel épais et de bonne qualité abonde sur tout son parcours, en même temps que des feux ont brûlé la forêt dès longtemps et ont préparé le sol au passage de la charrue Vers midi, nous nous arrêtons derrière une pointe élevée qui nous protège contre un vent violent, nous poussant en route. Nous repartons bientôt au pas de course, et placés à l'avant de notre colonne, nous venions de doubler une pointe de la rivière, lorsque nous aperçûmes un original avec deux petits, buvant à un trou d'eau sur la glace, à deux cents verges de nous.
Nous retournâmes au plus vite sur nos pas pour arrêter le reste de la colonne au-delà de la pointe, et le plus grand silence succéda au tapage général pendant que M.
Neilson coulait une balle dans son fusil. Il s'approchait déjà à une portée convenable lorsqu'une bouffée de vent avertit l'oiignal de la présence d'un ennemi. En même temps il traversa la rivière et bondit dans la forêt, suivi de près par ses deux petits. Quelques heures après, nous traversâmes leurs pistes, et bien qu'à une grande distance de l'endroit où nous les avions surpris, ils couraient encore à toute vitesse, ainsi que nous pouvions en juger par leurs pistes profondément enfoncées dans le sable éclaboussé sur la neige. Nous continuâmes
ainsi le reste de la journée sur la glace que nous n'abandonnions que pour couper des pointes trop longues et abréger ainsi notre chemin. Le soir, nous campâmes dans un petit îlot tout entouré de glace. D'industrieux castors avaient inondé toute la vallée par une chaussée habilement construite et qui agrandissait l'étendue de leurs domaines.
Vendredi le 30, nous continuâmes notre route sur la glace jusqu'à ce que quelques petits rapides nous forcèrent de laisser cette route facile, mais peu sûre, pour un sentier pierreux très-difficile à suivre. Ici une partie de la vallée se compose de roches dénudées, sans la moindre trace de végétation, formant un paysage accidenté. Sur les bords de la rivière, le sol se compose de gros cailloux roulés à travers lesquels croît ici et là quelque rare épinette rabougrie. Il ne faudrait pas conclure que tout le pays environnant est de cette nature; il y a aussi des alluvions de sable et des prairies naturelles susceptibles de culture. Nous campons encore près d'une chaussée de castors.