LA RIVIERE CHICOUTIMI
Les plus grandes difficultés de l'exploration allaient commencer en laissant le lac Jacques Cartier, que nous avions atteint en suivant toujours un sentier plaqué quelque peu débarrassé. A l'avenir nous n'avions plus la moindre indication, et quels que fussent les obstacles à franchir, il nous faudrait suivre notre course guidés par la boussole seule. Aux premiers pas faits dans la forêt des difficultés sans nombre se dressèrent sur notre marche, nous donnant un aspect de l'avenir qui nous attendait. Les branches des foun\ s épais semblaient se serrer lesunes contre les autres et s'entrelacer pour s'opposer à notre passage. La hache'seule pouvait vaincre leur résistance opiniâtre, et encore semblaient-elles se soulever de terre pour embarrasser nos pieds à chaque pas. Luttant avec énergie, nous nous fîmes pourtant un passage, et arrivés à un petit coteau, nous vîmes devant nous avec un indici le plaisir, un brûle de deux ans détendant au loin et nous offrant un chemin facile. Immédiatement les pas se firent plus longs et plus prompts,et de colline en colline nous traversâmes un plateau 1 gèrement accidente; et la nuit nous surprit sur le penchant, d'une coulée où nous campâmes près d'un ruissenu.
Kien n'est triste comme ce grand brûlé dans lequel nous nous trouvons. Il ne reste plus de l'ép isse tbrêt avec sa verte et fraîche parure que des troncs d'arbres jon-
chant le sol et que la main d < l'hiver a recouverts d'un linceul d'une éclatante blancheur. Pour compléter la pénible illusion qui s'empare alors de l'âme aux souvenirs qu'elle éveille, de grands sapins noircis et dépouillés de leurs rameaux se dressent comme autant de mausolées au-dessus de ce vaste champ de la mort. On dirait toute une génération d'hommes attendant dans un morne silence le réveil du dernier jour.
C'est en vain que nous cherchons une branche verte pour tapisser notre camp ; il nous faut dormir sur la boue. La terre légèrement remuée se dégèle peu à peu par la chaleur du feu, et l'humidité qui s'en échappe se fait bientôt sentir. D'un autre côté, la brise du soir en descendant la colline s'engouffre dans notre tente, accompagnée d'une épaisse fumée. Nous passons ainsi une nuit de douze heures, la plus pénible sans contredit de toute l'exploration.
De bonne heure, jeudi le 5, nous d. campons fatigués de la nuit, et en suivant toujours le brûlé, nous arrivons bientôt à la rivière Chicoutimi. Ici elle coule des eaux tranquilles recouvertes d'une glace assez épaisse pour nous porter. Nous la suivons donc sur tout son parcours et traversons ainsi une val ée d'un demi-mille, de largeur moyenne, bordée de hautes montagnes, que nous aurions été fort peines de traverser, si la rivière Chicoutimi ne nous •eût fourni un passage facile. Ici encore des alluvions recouvertes de prairies naturelles offrent des ressources fourragères considérables et une exploitation facile. Des pistes nombreuses de loutres se dessinaient sur la neige qui recouvre la glace depuis le matin. Vers midi nous prîmes un instant de repos, à l'abri d'un gros arbre, isolé au milieu des prairies. Dans une mare voisine quelques canards se jouent hors de notre portée. Nous repartons bientôt, et toujours en suivant la rivière, nous franchissons la haute chaîne de montagnes qni entoure le lac Jacques Cartier. Mais bientôt la rivière prend un cours plus rapide et son pont de glace s'amincit sensiblement ; ce n'est qu'avec hésitation que nous choisissons un passage souvent entre deux mares dans lesquelles nous voyons les eaux profondes de la rivière Chicoutimi passer rapidement. A chaque pas la glace se fendille et ploie ; à, chaque coup de hache légèrement donné pour sonder sa force, le taillant s'enfonce et l'eau rejaillit. De fait la glace n'a pas un pouce et nous nous étonnons de la trouver si forte avec une aussi faible épaisseur. Mais le bois offre tant d'obstacles à
notre marche, et il est si agréable de suivre les bords gracieux d'une rivière, que nous persistons à garder la glace jusqu'à ce que des rapides nous forcent à lai isser. Nous suivions alors la rive Est et il fallait traverser à l'Ouest. Pendant que nous avancions avec précaution pour tenter un passage et que nous étions arrivés au tiers du chemin, un de nos sauvages se hasarda au pas de course à quelques pie Is de nous. La glace, en se ployant derrière lui, décrivit une courbe d'un pied, et nous pensions le voir s'abîmer, lorsque son pied droit s'enfonça jusqu'à la cheville mais pas ass z vite pour perdre l'équilibre, et il arriva sain et sauf de l'autre côté, n'ayant eu que la peur. Cette expérience n'était pas faite pour nous rassurer ; pourtant nous avançâmes encore, et quelques instants après nous avions également franchi sans accident ce pont peu sûr. Le reste du parti ne voulut pas se hasarder, et ce ne fut qu'après avoir coupé de jeunes arbres et en avoir fait un pont solide qu'ils se décidèrent à traverser. Pendant ce temps, une loutre nageait silencieusement dans une mare à quelques pas de nous, derrière une pointe. Un de nos sauvages en l'apercevant s'empara du fusil et s'embusqua pour la tuer, mais le coup ne porta pas i Elle mesurait bien une longueur de quatre pieds, et sa fourrure, du plus beau noir, se montrait quelque peu sur le dos. Nous étions tout préoccupés de sa vue 'et nous avancions négligemment sur la glace, à quelque distance du bord, pour la mieux voir,lorsque nous enfonçâmes complètement dans la rivière. Un arbre heureusement se trouvait à notre portée, et à l'aide de ses branches, nous nous tirâmes de l'eau, un peu froide à cette saison. Au reste, c'était la troisième fois que la glace se brisait ainsi sous nos pieds depuis notre départ, mais les immersions antérieures n'avaient été que partielles. Nous avions encore une heure de marche, et pendant que le parti traversait la rivière sur le pont dont nous avons parlé, nous changions d'effets. Nous fûmes fort surpris en posant les pieds sur la glace de n'en pas sentir beaucoup le froid. Au reste cela nous met en mémoire un bain de neige que nous prîmes un jour, avec un de nos amis, un étudiant norvégien, sur les hauteurs du Simplon. Partis à quatre heures du matin pour traverser les Alpos, nous avions franchi presque toutes les hauteurs, et depuis une heure, nous étions dans les neiges, accablés de fatigue. Près de la route s'élevait un mur de soutènement couronné de larges pierres, toutes chaudes
sous les rayons d'un soleil de juin ; à ses pieds un immense banc de neige, dont la Tue seule nous rafraîchissait. Assis sur ce mur, nous le considérions avec des regards de convoitise, lorsque l'idée nous vint de nous y plonger. Un moment après, le bain de neige que nous avions pris nous donnait une nouvelle vigueur, et la réaction de bienêtre que nous en éprouvâmes nous indemnisa largement de la sensation de froid intense du premier contact.
Nous laissâmes bientôt la rivière Ohicoutimi pour prendre la direction Nord- Ouest jusqu'à la rivière Upica que, d'après les calculs des chefs de l'expédition, nous devions atteindre dans quatre jours de marche.